‹ Anatomie du cerveau :Chapitre 4 sur 45 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le cerveau , le plus noble des organes , la clef de l’organisme animal tout entier, est, depuis près de trois mille ans, un sujet continuel d’étude et de méditation. Chaque siècle, le temps de la décadence générale dessciences excepté, a vu naître plusieurs hommes qui ontessayé d’en approfondir la structure. On n’a négligé, pour ainsi dire, aucune des méthodes, aucun des moyens qui paraissaient propres à en dévoiler la construction et les usages. Mais, malgré tant d’efforts, malgré les travaux de tant d écrivains recommandables, la texture intime del’encéphale est demeurée inconnue. Nous ignorons quels sont les liens organiques qui retiennent ses diverses parties enchaînées , et quelles sont les actions que chacune d’elles exécute durant la vie.

Sinous sommespeu avancés encore dans la connaissance de la structure du cerveau, il faut moins en accuser les difficultés qu’offre en elle-même la dissection de ce viscère, que l’usage généralement adopté de l’étudier dans l’homme, chez lequel il présente une organisation très-compliquée. Les anatomistes se sont égarés jusqu’aujourd’hui dans ce labyrinthe inextricable; ils n’ont pu arriver à quelques données positives qu’en usant de violence , et brisant , déchirant les parties délicates , dont la réunion constitue la masse encéphalique. Les noms , pour la plupart bizarres, qu’ils ont imposés à ces diverses parties, retracent tantôt les idées et les images qui leur venaient à l’esprit quand ils les rencontraient, tantôt aussi la marche qu’ils suivaient pour arriver jusqu’à elles.

Il n’y a , dans ma manière de voir , que deux routes qui puissent conduire à la connaissance de la structure du cerveau ; mais on les a peu fréquentées jusqu’à ce jour. Ces deux routes sont celles de l’anatomie comparée et de l’anatomie du fœtus, qui deviennent ici pour nous un véritable fil d’Ariane.

L’anatomie comparée nous dévoile l’origine et les développemens successifs du système nerveux et de l’enccphale , depuis les animaux les

plus simples jusqu’aux plus composés et à l’homme. Il n’est aucun appareil d’organes dans la formation duquel on trouve une gradation aussi parfaite du simple au composé, que dans le système cérébral et nerveux; en effet , ce système est établi sur un plan uniforme dans toute l’étendue de l’échelle animale. C’est en étudiant la complication graduelle de la structure du cerveau dans les animaux que nous arrivons à nous faire une idée claire de l’organisation si complexe de ce viscère dans l’homme , et qu’enfin nous parvenons à en saisir l’ensemble elles relations.

Quoique les modernes aient reconnu combien l’anatomie comparée peut être utile à l’encéphalotomiste, ils ont cependant peu profité des avantages quelle met à sa disposition. Si nous jetons un coup d’oeil sur le grand ouvrage de M. Gall , nous y voyons régner d’un bout à l’autre l’idée qu’il faut étudier la structure du système nerveux et du cerveau en s’élevant peu à peu des animauxles plus simples jusqu a l’homme. Mais qu’a fait réellement M. Gall ? Il n ’a décrit et figuré , relativement au systèmenerveux des animaux, que les nerfs de la chenille, que le cerveau et la moelle épinière d’une poule et de quelques mammifères : encore même son livre n’est-il pas exempt d’erreurs sous ce rapport. Partir d’un si petit nombre

de données pour arriver à des conclusions générales louchant la structure du cerveau et du système nerveux, ce serait rendre la question encore plus embrouillée, qu’elle ne l’est réellement, au lieu de répandre sur elle un jour salutaire. On ne doit considérer ces travaux partiels que comme des matériaux détachés d’un grand édifice ; et toutes les fois qu’on voudra les faire servir d elémens à des propositions générales, ils ne pourront qu’entraîner dans de nouvelles erreurs. Nul axiome relatif à un point quelconque d’anatomie ou de physiologie n’est fondé , lorsqu’on ne l’.a pas habilement déduit de tous les faits et de toutes les observations ayant trait à l’objet dont il s’agit.

Comme c’est par l’étude du système nerveux et du cerveau des animaux que nous parvenons à connaître la gradation que l’encéphale suit dans sa formation et sa complication progressives, de même aussi nous aurions besoin d’une psychologie comparée pour concevoir les usages et la manière d’agir de chacune des parties qui entrent dans sa composition. Il faudrait qu’on observât attentivement les phénomènes de l’action cérébrale depuis les animaux placés au bas de l’échelle jusqu’à l’homme , et qu ensuite on les mît en parallele avec la structure de l’organe lui-

même. Cette étude comparative des actions et de lorganisation du cerveau, dans les diftérens animaux, nous dévoilerait les fonctions dévolues à •chacune de ses parties, connaissance qui nous manque encore entièrement , et à laquelle nous ne saurions arriver par d’autre voie que par celle qui vient d’être indiquée. C’est une vérité généralement reconnue aujourd’hui , que les actions cérébrales des animaux deviennent d’autant plus nombreuses et diversifiées , que ces mêmes animaux offrent à nos regards un cerveau et nn système nerveux d’une structure plus complexe. On sait aussi que les nerfs destinés aux organes des sens, et leurs racines dans l’encéphale, sont d’autant plus volumineux chez les animaux, que les organes des sens eux-mêmes sont plus développés. On ne saurait donc douter qu’il n’y ait un accord parfait , une connexion intime, entre les actes de l’intelligence, chez les animaux, et la structure des'parties de leur encéphale.

En suivant cette marche, on pourrait arriver à connaître la fonction que remplit chaque partie de la masse encéphalique; mais l’essence intime, la cause prochaine de tous ces phénomènes, n’en, demeurerait pas moins couverte pour nous d’un voile épais. L’âme est-elle la même chose que la matière du cerveau? ou bien l’âme et la matière

sont-elles des choses différentes , et alors le cerveau n’est^-il en quelque sorte que l’organe, l’instrument matériel de l’àme ? Voilà des problèmes que les philosophes et les physiologistes n’ont pu résoudre jusqu’à ce jour, et qu’ils ne résoudront jamais. Je le répète, l’anatomie, la physiologie et la psychologie peuvent faire connaître la structure du cerveau , et l’action où la fonction de ses diverses parties; mais elles ne sauraient dévoiler l’essence de cette action. Telle est mon opinion.

Il n’en est pas autrement de tout ce que nous savons- en physique. Nous connaissons les mouvements des corps célestes, nous avons trouvé les lois des phénomènes magnétiques, électriques et galvaniques , nous avons découvert la circulation du sang, etc. ; mais le comment de ces phénomènes nous est demeuré inconnu. Il faudrait , pour pouvoir pénétrer l’essence de toute existence et de tout phénomène , que nous fussions cette essence elle-même, c’est-à-dire qu’il faudrait que nous fussions Dieu. C’est se laisser abuser par un orgueil ridicule que de croire qu’on a sondé les profondeurs infinies de la divinité quand on a établi des formules vides de sens , et qui ne disent rien à l’esprit ; mais c’est faire un noble usage des facultés accordées à l’homme que de s'attacher à bien connaître les phénomènes produits

par une cause divine , et à les généraliser autant que la sphère étroite de notre intelligence nous permet de le faire.

Une autre partie de l’anatonhe et de la physiologie qu’on a également négligée presque tout-à-fait jusqu’à ce jour, c’est l’histoire de la formation et du développement de l’encéphale dans le fœtus. La sagacité de Harvey l’avait conduit à la découverte d’une loi dont les Allemands ont assez prouvé la justesse dans ces derniers temps, et d’après laquelle le fœtus, tant de l’homme que des animaux, n’est pas d’abord tout semblable , très en petit seulement, à l’adulte , mais commence par avoir une forme beaucoup plus simple, et parcourt plusieurs degrés successifs d’organisation avant d’arriver à son dernier terme de développement. Une progression semblable , me suis-je dit , n’aurait-elle pas lieu aussi dans la structure du cerveau de l'embryon? Et ne pourrait-on pas tirer de là des lumières sur la formation d’un organe qui se montre si compliqué quand une fois il a atteint toute sa perfection ? Jaloux de résoudre ces deux questions, je me suis occupé durant plusieurs années de l’organisation du cerveau dans le fœtus. Les résultats de mes recherches font le sujet de l’ouvrage qu’on va lire, et que j’ai mis au

jour parce qu’il m’a paru que les faits qui s’y trouvent consignés ne sont pas sans intérêt. Il est vrai que depuis l’époque où j’ai commencé les travaux dont je vais rendre compte, MM. Wenzet et M. Dœllinger ont fait paraître, les premiers des remarques éparses dans leur grand ouvrage, et le second un traité spécial sur le cerveau du fœtus; mais je ne crois pas cependant que la publication de mes recherches paraisse inutile, surtout si l’on considère quelles embrassent le cerveau même des embryons les plus jeunes sur lesquels l’anatomiste puisse exercer son scalpel.

Comme mon intention est de donner au lecteur une idée claire de la manière successive dont s’opère la formation du cerveau, j’ai cru devoir commencer par la description générale du viscère, considéré dans chaque mois de la grossesse , afin qu’on pût embrasser d’un seul coup d’œil toutes les gradations de son développement. J’arrive ensuite à des considérations générales sur chacune des parties qui le forment, en les comparant àcellesqui leurcorrespondent dans le cerveau des animaux. Ce plan m’a paru le plus convenable pour bien faire connaître les états successifs par lesquels passent , non seulement le cerveau en général, mais encore ses diverses partiesconstituantes , les rapports qui exis-

tent entre ces états et ceux qu’on observe chez, les différens animaux , enfin la manière dont l’encéphale s’élève par degrés d’une organisation très-simple à une autre beaucoup plus compliquée.

Le cerveau et la moelle épinière du fœtus étant, comme l’on sait, très-mous et presque fluides dans les premiers temps , circonstance qui ne permet pas de les examiner a l’état frais , j’ai eu recours au moyen que Reil employait avec tant de succès , c’est-à-dire que j’ai tenu pendant long -temps les embryons plongés dans l’esprit de vin. Cette immersion prolongée augmentait la consistance du cerveau , et en rendait par conséquent la dissection plus facile. On objectera peut-être qu’une pareille méthode change la texture de l’organe, et que les fibres qu’elle rend apparentes sont produites par l’action de l’alcool. Mais je réponds que si la liqueur fait acquérir plus de densité à la masse cérébrale, elle n’influe point sur la direction des fibres , puisque cette direction est la même dans tous les cerveaux sur lesquels on fait agir l’esprit de vin. Ainsi, par exemple, les fibres des pédoncules cérébraux sont toujours longitudinales , et celles de la protubérance annulaire toujours transversales , c’est-à-dire

que leur direction ne diffère point de celle qu’on leur voit suivre quand on les examine dans le cerveau frais d’un adulte.

Je dois encore faire observer que je conserve des cerveaux d’embryons de tous les mois de la grossesse, afin de pouvoir convaincre, en leur montrant les pièces mêmes, ceux qui élèveraient des doutes sur l’exactitude de mes figures et de mes descriptions. Cette précaution, toujours utile, l’est surtout aujourd’hui, où l’on voit malheureusement représentées et décrites tant de choses qui n’existent point dans la nature.

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