IV. — DU MÉCANISME DES SENSATIONS EN GÉNÉRAL
Il résulte des faits exposés dans les chapitres précédents que, chez la Pholade, les sensations gustatives, olfactives, visuelles et tactiles se produisent par un mécanisme très anologue. Ce ne sont pas ici,comme on l’admet généralement pourlesautres animaus,les terminaisons nerveuses sensorielles quisont primitivement excitées.
Entre celles-e1 et l'excilant extérieur (corps sapide ou odorant, radiation lumineuse) se place un intermédiaire, qui transforme enexcitations mécaniques proprementditeslesimpressions produites par les agents chimiques ou physiques susceptibles de faire naître des sensations Ce transformateur, cet interprète pourrait-on dire, des influences étrangères réagit par son writabilité ; celle-ci se manifeste toujours par une contraction, c'est-à-dire par un mouvement. Ce mouvement interne excile mécaniquement la terminaison nerveuse, comme st on la touchait : il a son siège dans ce que J'ai appelé le système avertisseur.
Chez la Pholade, le tact s'exerce par le même mécanisme que celui qui préside aus sensations ayant, chez beaucoup d'autres animaus, leur origine dans des organes sensoriels différenciés, dont notre mollusque est dépourvu.
* Mais on conçoit facilement que la présence d'un intermédiaire contractile devienne inutile quand l’excitant extérieur agit luimême mécaniquement, soit par lraction, soit par pression.
Dans la peau, les muqueuses, la cornée chez l'homme, les terminaisons tactiles, très superficiellement situées peuvent ètre excilées directement.
On retrouve au contraire, un mécanisme {aclile analogue à celui de la Pholade quand ces terminaisons sont situées dans la profondeur des organes : tel est, par exemple, celui qui assure l'exercice du sens musculaire et probablement aussi de diverses autres sensations internes,
Il arrive même parfois que l'on rencontre à la périphérie de notre propre organisme des dispositions morphologiques et des réactions physiologiques, qui rappèlent absolument celles de la peau de la Pholade.
On a cru pendant longtemps que le thélotisme ou érection du mamelon chez la femme élait dû à une action reflexe, J'ai démontré (v. 2% partie, chap, [.) sur des sujets anesthésiés profondément par le chloroforme, chez des histériques plus ou moins complètement privées de sensibilité tactile et au moyen de pièces fournies par des amputations du sein, que les fibres musculaires du mamelon sont directement excitables et que le thélotisme est dû à leur irrilabilité propre.
Il m'a, en outre, été permis de constater avec M. À Carrier, médecin de l'Antiquaille, que la sensation particulière, qui accompagne le thélotisme est consécutive à la contraction des fibres lisses et qu'il ne résulte pas de l’excilation des terminaisons nerveuses périphériques superlicielles. Quant aus relations anatomiques entre l'épithélium, les fibres lisses et le système nerveus, elles sont de même ordre que celles qui existent entre les parties correspondantes du tégument de la Pholade.
La connaissance de ces mécanismes particuliers montre bien la transition, dans l'organisme humain, entre le sens du tact et ceus qui ont leur siège dans les organes sensoriels.
* En outre, l’analogie morphologique que nous avons établie entre les éléments fondamentaus des rétines pholodermatique et oculaire,
d'une part, et la cellule visuelle neuro-myo-épithéliale de l'œil de la Lizsia Kællikeri, d'autre part, peut être étendue à tous les éléments anatomiques fondamentaus des organes des sens spéciaus. Si l'on considère, dans la série animale, ce que l’on nomme une fibre olfactive, gustalive ou auditive, on y pourra reconnaître toujours lrois parties bien distinctes, quoique continues. Le segment externe affecte le plus souvent la forme d'une cellule épithéliale, pigmentaire ou non pigmentaire, plus ou moins allongée, celle d'un balonnet cylindrique, parfois mème d'un simple poil, A ce segment externe succède de dehors en dedans, une partie ordinairement renflée vers son milieu présentant parfois des stries transversales analogues à celles des muscles volontaires. Ce fuseau plus ou moins éliré, qui est l’analogue et en même temps l’homologue des cônes et des balonnets conlractiles de la rétine, se continue plus profondément par une fibre nerveuse présentant souvent des renflements en chapelet ou par une cellule nerveuse bien caractérisée.
Sous l'influence des modificateurs ou excitants externes de nature physique, chimique ou mécanique, lirrilabilité du segment moyen est mise en jeu, il se contracte et actionne mécaniquement la terminaison nerveuse. Îl en résulte un premier phénomène complexe que j'appelerai impression-sensation.
L'impression reste localisée dans les segments externe et moyen. Dans la rétine, elle est représentée, par exemple, par les modifications moléculaires, qui se produisent dans le segment épithélial pigmentaire sous l'influence de la lumière et par la contraction des cônes ou des batonnets.
La sensation se compose exclusivement de l'ébranlement de la terminaison nerveuse provoquée par l'impression.
L'impression el la sensation, ainsi définies, ont leur siège dans les organes des sens, quelle que soit d’ailleurs leur nature,
La sensation est latente ou bien elle est perçue,
Dans ce dernier cas, l’ébranlement nerveus périphérique se transmet de proche en proche le long des nerfs qui se rendent aus centres percepteurs et y éveille la perception.
Cette perceplion peut être 2nconsciente, son existence ne nous est
alors révélée que par une de ces manifestations automatiques ou involontaires que l’on désigne communément sous le nom d'actes réflexes.
D'autre fois, la perception est consciente : elle se traduit alors par un acte volontaire, par une pensée résultant de la répercussion d’une perception primitivement inconsciente sur les centres nerveus supérieurs, qui sont le siège de l'intelligence.
Quand nous percevons une odeur, une saveur ou une lumière, on ne doit pas dire qu'il y a sensation olfactive, gustative ou visuelle ce qui ne peut que jeter la confusion dans l’idée précise que l’on doit avoir,en psycho-physiologie, de la nature et de l’ordre de succession des phénomènes.
Dans notre théorie, qui repose à la fois sur l’expérimentation, sur l'observation et sur le raisonnement, toute sensation résulte donc d'un mouvement interne, qui transforme en excitation mécanique lous les existants extérieurs, de nature soit chimique soit physique.
Tous les phénomènes sensoriels se trouvent ainsi réduits à des phénomènes tactiles, dont l'excitant mécanique est tantôt extérieur et tantôt intérieur.
La notion de sensation se simplifie alors considérablement, car on n'a plus à tenir compte que d’un seul genre d’excitant, l’excitant mécanique.
Or, celui-ci ne peut varier que de deus manières : soit en quantité, soit en qualité; comme tout autre mouvement, il sera caractérisé par son amplitude et par sa vitesse.
Avec ces deus variables, on peut distinguer toutes les sensations, ainsi que cela ressort nettement de l'examen des graphiques fournis par la Pholade réagissant sous l'influence des excitants les plus divers.
Quant aus perceptions, elles varieront suivant la spécialité des centres où se répercutent, avec des rythmes etdes mesures diverses, les ébranlements périphériques,
De même que les radiations du spectre lumineus ne peuvent différer entre elles que par la vitesse ou l'amplitude des ondulations et que les mouvements qui déterminent les sensations auditives ne
Université de Lyon. — II. B. ()
se distinguent que par leur rapidité ou leur grandeur, de même les sensations pourront être considérées comme des mouvements dont la diversité dépent uniquement du rythme et de la mesure qui sont propres à chacun d'eux.
Cette théorie n’est pas de celles qui peuvent nous surprendre par leur étrangeté ou par leur éelosion inopinée.
Les philosophes de l'Antiquité en ont eu bien évidemment l'intuition, ainsi que le prouve ce passage d'Aristote qu'on trouve au chapitre XIII du livre LT du 7raité de l'âme : « àves LLEV Y4o Los dÔeU LV éydéyero XV œicbnouv Eye l'animal ne peut sans le toucher avoir aucun autre sens », et plus loin : « x4rror xat rù Ra aisbnrnprx don æichaverur, AXNX di’ Eréoov : pourtant les autres organes (sensoriels) sentent aussi par le toucher; mais c'est au travers d'une chose intermédiaire » ; tandis que le toucher est le seul qui paraisse sentir directement par lui-même : « aÿrn de douei LV" 01 ŒÜUTTE D.
Avant Aristote, Démocrite et la plupart des physiologues pensaient que chaque sens n’était qu'une sorte de toucher, maisils distinguaient un {oucher exiérieur et un toucher intérieur. À propos des rapports et des différences existant entre le toucher véritable et l’ouie Théophraste, dans le De sensibus ($ 55), fait la réflexion suivante : « “Qomeo oùv xrôs mot Ti 4% Ty aiobnoiv, oÙTw ai Évrés pour ce qui regerde le toucher, il en fait donc la sensation tantôt extérieure et tantôt intérieure ».
Il est bien évident qu'il ne s’agit dans ces écrits que d'hypothèses philosophiques ingénieuses qui ont dû attendre plus de vingt siècles pour que la science contemporaine, grâce à la méthode et aux puissants moyens d'investigation qu'elle possède aujourd'hui, put reconnaître qu'elles renfermaient comme le ferment d’une vérité expérimentalement démontrable, Mais parmi les idées des anciens en physiologie combien d'autres ont subi un
sort contraire !
QUATRIÈME PARTIE PHOTOGÉNIE Production de la lumière dans le siphon de la Pholade dactyle