SUR M. F. X. BICHAT
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Dieu , et la commotion légère causée par cette chute lui fit perdre connaissance pendant quelques instans. Revenu chez lui avec peine, il passa la nuit assez paisiblement; mais le lendemain , un violent mal de tête se déclara : il voulut cependant faire la visite de ses malades comme à l’ordinaire. L’extrême fatigue qu’il en ressentit lui attira un évanouissement qui l’obligea de se mettre au lit. Calmé d’abord par les sangsues qu’il se fit appliquer à la tête, il parut n’avoir plus à craindre les accidens de la chute. Mais sur-le-champ l’appareil des symptômes gastriques se manifesta au plus haut point d’intensité ; une tendance continuelle à l’assoupissement fut le triste prélude des phénomènes ataxiques qui survinrent au bout de quelques jours , et auxquels il succomba le 5 thermidor an 10, quatorzième jour de la maladie. Gorvisart, médecin du gouvernement, et Lepreux, premier médecin de l’ Hôtel-Dieu, lui avaient donné les soins les plus assidus. Ce dernier prononça sur sa tombe un discours plein de la plus touchante sensibilité.
Il est peu de savans dont la perte ait produit une sensation aussi vive et aussi générale. Toute l’École de Médecine en fut émue, et plus de cinq cents élèves honorèrent par leur présence la pompe funèbre de celui qui avait su réunir leur amour et leur estime.
Napoléon, alors premier consul , informé des regrets publics et de la cause trop juste qui les excitait, a ordonné, par une lettre du i4 thermidor an 10, qu’un monument placé à l’Hôtel-Dieu ( à gauche du vestibule ) retraçât h la postérité , dans les noms de Desault et de Bichat , le souvenir de deux hommes également illustres , et par leurs talens extraordinaires , et par leur mort prématurée.
Les plus aimables qualités morales relevaient dans la personne de Bichat l’éclat de son mérite. Jamais on ne vit plus de franchise et de candeur , plus de facilité à sacrb*
PRECIS HISTORIQUE
lier scs opinions lorsqu’on lui proposait une objection solide. Incapable de colère et d’impatience, il était aussi accessible dans les momcns où un travail pénible l’occupait, que dans scs momens de loisir. Sagénérosité fut toujours une ressource assurée à ceux de ses élèves que l’éloignement de leurs familles mettait pour quelques momens dans l’indigence , ou que le défaut de moyens empêchait de se procurer ailleurs l’instruction nécessaire. Habile h distinguer les talons, il les encourageait de toutes les manières possibles dès qu’il les avait découverts.
L’envie s’attacha quelquefois à ses pas, et chercha h lui ravir sa réputation, ne pouvant lui pardonner son mérite. Mais il se contenta de mépriser de vaines attaques , et ne se mit jamais en devoir de les repousser directement , toujours prêt à renouveler avec scs détracteurs une amitié qu’eux seuls avaient rompue.
Personne n’était plus porté que Bichat h donner sa confiance dès qu’il avait cru reconnaître dans ceux qui rapprochaient un attachement sincère. Aussi cut-ïl pour amis tous ceux qui le connurent , excepté ceux que l’esprit de jalousie sépara de lui. On ne résistait point h ses manières aimables et prévenantes; et pour peu qu’on l’entretînt , on connaissait parfaitement son caractère , tant il était éloigné de cette réserve d’expressions , de coite politesse affectée qui servent si souvent à masquer les sentiniens véritables. Cette franchise naturelle n’était cependant point inconsidérée, comme on aurait pu le croire au premier abord; il savait la modérer quand il n’avait pas encore suffisamment éprouvé les qualités de ceux qu’il fréquentait.
S’il se trouve encore quelques-uns de ces censeurs injustes, qui, s’érigeant de leur propre autorité en juges suprêmes de tous lestalens, venaient, sous le voilo de l’impartialité , affaiblir les éloges que nous avons donnés à Bi-
SUR M. F. X. BiCIIÀT.
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chat, noos nous tairons , et noos conviendrons sans beau* coup de peine que nos voix étaient trop faibles pour lui rendre le juste tribut de louanges qui lui était dû. Mais ce sera la voix de l’École tout entière que nous substituerons à la nôtre. Nous citerons le témoignage éclatant et soîénnel qu’elle a rendu à Bichat par l’organe d’un de ses plus estimables membres (i). Qu’ils l’écoutent , ceux qui craignent si fort d’en trop dire , et que leurs orgueilleuses préventions disparaissent sous l’autorité d’un nom auquel se rattachera toujours l’idée du mérite à la fois le plus distingué, le plus équitable et le plus modeste.
« 11 n’a fait que passer au milieu de nous , cet homme » qui, dès son entrée dans la carrière, marchait de front » avec ceux qui s’y étaient illustrés depuis long-temps. » Qu’est-il besoin de vous le nommer, vous dont il fut » l’ami , le camarade et le maître , et vous surtout qu’il instruisait b remporter les palmes de l’Ecole ; vous qui » vous emoarâtes de ses restes inanimés , et changeâtes ses
» obsèques en un triomphe ; vous qui couvrîtes son cercueil » de larmes et de fleurs ! vous nous direz comme il dévelop- » pait dans vos âmes l’enthousiasme de la science; vous » nous apprendrez comment les froids débris de l’homme » semblaient s’animer sons ses mains pour vous révéler les » secrets de la nature. L’Europe ne croira pas que ce soit n avant trente ans que , se saisissant en maître des idées » que quelques hommes de génie n’avaient encore qu’ef- » denrées , Bichat ait pu jeter les fondemens d’une non- » velle anatomie et d’une physiologie nouvelle. Le dernier » élève qu’enfanta l’école fameuse de Leyde , le célèbre » Sandifort, l’a dit â l’un de vous ( Bichat vivait alors !
(i) Discours de M. Halle à ia séance publique cîe l’Ecole de Médecine, le i5 brumaire an n.
XXXI j PRLC1S HISTORIQUE SUR M. F. X. RI G1IAT.
» mais ccttc prédiction ne devait point être accomplie ) : » Dans six ans votre Bic/iat aura passé notre Bocrliaavc . » Ainsi parlent les étrangers. Mais nous , nous dirons que » Bichat fut aussi le meilleur des hommes, que jamais la » médisance ne se plaça sur scs lèvres , qu’aucun laurier » ne fut flétri par ses mains , et que, modeste sans effort , » il ne parla jamais que de ce qui lui restait h faire. Non, il » est impossible qu’un pareil homme ait eu des ennemis , * il est impossible qu’il ait eu des détracteurs et des » jaloux , etc. , etc. »
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Il y a clans la nature deux classes d’êtres , deux classes de propriétés, deux classes de sciences. Les êtres sont organiques ou inorganiques , les propriétés vitales ou non vitales, les sciences physiologiques ou physiques. Les animaux et les végétaux sont organiques ; ce qu’on appelle les minéraux est inorganique. Sensibilité et contractilité, voilà les propriétés vitales; gravité, affinité, élasticité , etc., voilà les propriétés non vitales. La physiologie animale, la physiologie végétale, la médecine, composent les sciences physiologiques; l’astronomie, la physique, la chimie, etc., ce sont là les sciences physiques.
Ces deux classes de sciences ont uniquement rapport aux phénomènes. Deux autres classes relatives
aux formes extérieures et intérieures, à la description par conséquent, leur correspondent. Pour les corps organiques, la botanique, l’anatomie, la zoologie; la minéralogie , etc., pour les inorganiques, voilà ces sciences. Les premières nous occu-
AnàT. Giiïï, x. i.
ij CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
peront surtout dans ces considérations, ou les rapports des corps vivans entr’eux et avec ceux qui ne vivent pas vont spécialement fixer notre attention.
§ Ier. Remarques générales sur les sciences physiologiques et physiques.
Ces différences dérivent essentiellement de celles existant entre les propriétés qui président aux phénomènes qui sont l’objet de chaque classe de sciences. Telle est en effet l’immense influence de ces propriétés, qu’elles sont le principe de tous ces phénomènes. Quels que soient ceux d’astronomie, d’hydraulique, de dynamique, d’optique, d’acoustique, etc., que vous examiniez, il faut toujours , en dernier résultat, arriver par l'enchaînement des causes, comme terme de vos recherches, à la gravité, à l’élasticité, etc. De même, les propriétés vitales sont constamment le mobile premier auquel il faut remonter, quels que soient les phénomènes respiratoires, digestifs, sécrétoires, circulatoires, inflammatoires, fébriles, etc. , que vous étudiiez.
En donnant l'existence à chaque corps, la nature lui imprima donc un certain nombre de propriétés (pii le caractérisent spécialement, et en vertu desquelles il concourt, à sa manière, à tous les phénomènes qui se développent, se succèdent et s’enchaînent sai s cesse dans l’univers. Jetez les yeux sur ce qui vous entoure, portez-les sur les objets les plus éloignés ; qu’aidés du télescope ils parcourent les corps qui nagent dans l’espace, ou
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. Üj
qu’armés du microscope ils pénètrent dans le monde de ceux que leur petitesse semblait devoir nous dérober toujours , partout vous trouverez mises en action, d’une part les propriétés physiques, de l’autre les propriétés vitales ; partout vous verrez les corps inertes graviter les uns vers les autres et s’attirer , les corps vivans graviter aussi , mais de plus sentir, et éprouver un mouvement qu’ils ne doivent qu’à eux.
Ces propriétés sont tellement inhérentes aux uns et aux autres , qu’on ne peut concevoir ces corps sans elles. Elles en constituent l’essence et l’attribut. Exister et en jouir sont deux choses inséparables pour eux. Supposez qu’ils en soient tout à coup privés : à l’instant tous les phénomènes de la nature cessent, et la matière seule existe. Le chaos n’était que la matière sans propriétés : pour créer l’univers, Dieu la doua de gravité, d’élasticité, d’affinité, etc., et, de plus, une portion eut en partage la sensibilité et la contractilité (r).
(i ) Il résulte de ce passage remarquable de T Anatomie générale , que Bichat prend pour synonymes les expressions lois , propriétés de îa matière, et qu’il considère comme identiques les idées qu’elles représentent à l’esprit : or c’est là une erreur trèsgrande, à mon avis, et qu’il importe d’autant plus de signaler en commençant , qu’elle a été la source d’erreurs plus graves , sur lesquelles j’appellerai par îa suite l’attention des physiologistes. En effet , les lois , toujours placées au-dessus de la matière , la tiennent dans leur dépendance , sans être en rien influencées par elle ; les lois déterminent les formes et la composition des corps ; formes et composition desquelles résultent pour ceux-ci les pro-
iv CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
Cette manière d’énoncer les propriétés vitales et physiques annonce assez qu’il ne faut point remonter au-delà dans nos explications, qu’elles offrent les principes, et que ces explications doivent en être
pnétés qui les caractérisent ; les lois sont immuables comme la source première de laquelle elles émanent ; la matière seule est changeante, et scs modifications entraînent comme conséquence
nièreplus ou moins durable. Le chaos , sans doute , était la matière sans propriétés : mais pour créer l’uni vers, l’auteur de toutes choses resta dans une sphère plus élevée que celle qui lui est assignée par Bicbat ; il institua les lois qui nous régissent, physiques, et vitales; et aussitôt un grand mouvement, une sorte de fermentation s’établit au sein de la matière jusqu’alors immobile , inerte ; et l’on vit apparaître mille composés , différons les uns des autres sous les rapports de la structure et des propriétés. Tous furent doués d e gravité, d’ élasticité, d’ affinité , etc., et quelquesuns , plus privilégiés, possédèrent en outre la sensibilité et la contractilité. A côté du fer, remarquable par sa dureté, vint se placer la molle argile ; à coté du végétal fixé au sol , l’animal qui se meut à sa surface ; le fer et l’argile , peu compliqués de composition , eurent des propriétés simples et faciles à apprécier, leurs élémens peu nombreux curent beaucoup d’affinité réciproque, ils devinrent moins attaquables par les agens extérieurs, et partout leurs propriétés furent remarquables par leur stabilité ; le végétal et ranimai , au contraire , d’une structure plus complexe, formés d’élémens plus variés , et pour cela même moins cohérens , furent plus attaquables par les circonstances extérieures, cl leurs propriétés présentèrent un caractère tout spécial de mobilité.
En résumé, dans un corps quel qu’il soit , il faut distinguer trois choses : i " la matière qui le compose ; 2° ses propriétés , qui ne sont que la traduction extérieure de sa structure ou composition ; 3° les lois qui ont déterminé cette structure, et qui la maintiennent pour un temps variable. ( F. Blandin. )
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. V
déduites comme autant de conséquences. Les sciences physiques, ainsi que les physiologiques, se composent donc de deux choses: i° de l’étude des phénomènes, qui sont les effets; 2° de la recherche des connexions qui existent entr’eux et les propriétés physiques ou vitales, qui sont les causes.
Pendant long-temps ces sciences n’ont point été ainsi envisagées : chaque fait observé était pour ainsi dire l’objet d’une hypothèse particulière. Newton remarqua, l’un des premiers, que, quelque variables que fussent les phénomènes physiques, tous se rapportent cependant à un certain nombre de principes. Il analysa ces principes, et prouva surtout que la faculté d’attirer joue parmi eux le principal rôle. Attirées l’une par l’autre et par leur soleil , les planètes décrivent leurs courbes éternelles; attirés au centre de la nôtre, les eaux, les airs , les pierres , etc. , se meuvent ou tendent à se mouvoir pour s’en approcher : idée sublime, sans doute , que celle qui servit tout à coup de base à toutes les sciences physiques. Rendons grâce à Newton ; il a trouvé, le premier, le secret du créateur, savoir, la simplicité des causes réunie à la multiplicité des effets.
L’époque de ce grand homme fut la plus marquante de l’intelligence humaine. Depuis elle, on a eu des principes, pour en déduire les faits comme des conséquences. Mais cette époque, si remarquable pour les sciences physiques, fut nulle pour les sciences physiologiques : que dis-je ! elle recûla leurs progrès. On ne vit bientôt qu’attraction et qu’impulsion dans les phénomènes vitaux.
Vj CONSIDERATIONS GENERALES.
Brillant de génie , Boerhaave se laissa éblouir par un système qui éblouit aussi tous les esprits de son siècle, et qui fit , dans les sciences physiologiques , une révolution que je compare à celle qu’opérèrent dans les sciences physiques les tourbillons de Descartes. Le nom célèbre de son auteur, l’ensemble séduisant de ses dehors, assurèrent à cette révolution un empire qui ne s’écroula que lentement, quoique sapé de toutes parts dans ses bases mal assurées.
Moins brillant que profond, riche en moyens qui convainquent , quoique dépourvu de ceux qui séduisent, Stahl forma pour les sciences physiologiques une époque plus digne de remarque que celle de Boerhaave. Il sentit la discordance des lois physiques avec les fonctions des animaux : c’était le premier pas pour la découverte des lois vitales; il 11e fit pas cette découverte. L’âme fut tout pour lui dans les phénomènes de la vie: c’était beaucoup de négliger l’attraction, l’impulsion, etc. Stahl sentit ce qui n’était pas le vrai; le vrai lui-même lui échappa. Plusieurs auteurs ont marché sur ses traces, en rapportant à un principe unique, diversement dénommé suivant chacrue auteur, tous les phénomènes vitaux. Le principe, appelé principe vital par Barthez, archée par Van-Helmont , etc., est une abstraction qui n’a pas plus de réalité que n’en aurait un principe également unique qu’on supposerait présider aux phénomènes physiques. Parmi ceux-ci, les uns dérivent de la gravité, les autres de l’élasticité, d’autres des affinités, etc. De même, dans l’économie vivante, il en est qui
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. vij
dérivent de la sensibilité, d’autres de la contractilité, etc.
Etrangères aux anciens, les lois de la vie n’ont commencée être bien connues que dans le siècle passé. Stahl avait déjà remarqué les mouvemens toniques, mais il n’en avait point généralisé l’influence. Haller s’occupa surtout de la sensibilité et de l’irritabilité; mais, en bornant l’une au système nerveux, l’autre au système musculaire, ce grand homme ne les considéra point sous leur véritable point de vue ; il en fit presque des propriétés isolées. Yicq-d’Àzyr les transforma en fonctions dans sa division physiologique , et les mit sur la meme ligne que l’ossification , la digestion , etc. ; c’est-àdire qu’il confondit le principe avec la conséquence.
Aussi, malgré les travaux d’une foule d’hommes célèbres, voyez combien les sciences physiologiques diffèrent encore des sciences physiques. Dans cellesci , le chimiste rapporte tous les phénomènes qu’il observe à l’affinité; le physicien voit partout dans sa science la gravité , l’élasticité, etc. Dans les autres, au contraire, on n’a point encore remonté, d’une manière générale au moins, des phénomènes aux propriétés dont ils dérivent. La digestion, la circulation, les sensations ne rappellent point au physiologiste l’idée de la sensibilité ou de la contractilité , comme le mouvement d’une montre rappelle au mécanicien que c’est l'élasticité qui est le premier mobile de ce mouvement; comme la roue d’un moulin et celle de toute machine que l’eau met en jeu en coulant rappellent au physicien la gravité. Pour
VÜj CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
mettre au même niveau, sous ce rapport, ces deux chasses de sciences, il est évidemment nécessaire de se former une juste idée des propriétés vitales : si leurs limites ne sont pas rigoureusement assignées, on ne peut avec certitude analyser leur influence (i). Je ne présenterai que des considération générales sur ce point, qui a été traité suffisamment dans
(i) Que l’on reconnaît bien, dans ce passage , Bichat tout entier ! Combien, parce peu de mots , se trouve caractérise ce génie impatient et créateur, qui | lus d’une fois sans doute dépassa les limites posées à son époque par les faits, mais qui le plus souvent sut lire juste dans le livre à peine ouvert de la nature, et remplit ses ouvrages de ces aperçus lumineux et nouveaux qu’ont déjà fécondés, et que féconderont encore les médecins les plus habiles I Bichat s’indigne en voyant les sciences physiques l'emporter sur la physiologie , sous le rapport de la perfection; et, sans s’arrêter à rechercher la véritable cause de cette différence, il médite, par une conception hardie, d’élever les unes et les autres au même niveau, en posant pour les sciences physiologiques des principes d’où l’on puisse déduire, comme conséquence, les faits (pii les composent. Mais, il faut le dire, telle n’est pas la marche que doit suivre l’esprit humain dans la recherche du vrai : loin de descendre de principes établis à priori , à l’observation postérieure des faits particuliers , il doit au contraire considérer ceux-ci comme les degrés qui conduisent au faite de l’édifice de la science. Cette méthode, à la vérité, est lente dans ses progrès, mais elle est infaillible dans scs résultats : tandis que la première, plus rapide et plus séduisante, est trop souvent trompeuse et stérile; trop souvent surtout, elle oppose de fâcheuses entraves au perfectionnement de la science, en la représentant comme parvenue à son terme, alors qu’elle louche encore à son berceau. La tentative de Bichat, relativement aux lois vitales, est malheureusement trop jmpreinte des vices de celte méthode.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
mes Piecherches sur la vie (i) ; ce que j’ajouterai ici n’est pour ainsi dire qu’un supplément de ce qui a été exposé dans cet ouvrage.
Il ne fallait pas, en effet, créer quelques lois vitales , comme on verra plus loin que Bicîiat l’a fait réellement ;mais il fallait observer les phénomènes des êtres vivans , il fallait les comparer , les généraliser , et s’élever ainsi à la connaissance d’un certain nombre de lois premières , qu’alors on aurait appelées vitales , si l’on avait voulu, mais en convenant que cette dénomination n’est et ne peut être que provisoire , que les choses qu’elle représente à l’esprit ont besoin d’être analysées, et que des recherches ultérieures sont nécessaires sous ce rapport , soit pour classer ces lois d’après leur nature intime, soit pour calculer leur force et leur influence. C’est ainsi cpi’a procédé le célèbre Newton , et c’est par cette méthode qu’il est arrivé aux découvertes qui perpétueront à jamais sa mémoire. Eu effet, qu’on ne s’y trompe pas , Newton n’a jamais dit que l’attraction fût chose bien réelle , bien établie : il a montré que tout se passe comme si cela était. On savait d’ailleurs, avant ce grand bomme , que les corps sont attirés les uns vers les autres : aussi sa gloire véritable , son titre à l’immortalité , ne consiste-t-i! pas dans la considération de l’attraction comme loi générale des corps; mais dans la mesure de cette attraction , qui agit en raison directe des masses et inverse du carré des distances, et surtout dans l’application du calcul au système planétaire , application grande et sublime , qui nous a révélé le mécanisme du monde , en nous montrant , suivant l’expression de Bicîiat , la simplicité des causes réunie à la multiplicité des effets. ( F. Blandin. )
(ï) Recherches physiologiques sur la Pie et la Mort, i vol. in-8°.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
gu. Des Propriétés vitales , et de leur influence
sur tous les phénomènes des sciences physiologiques.
Pour assigner les limites tic ces propriétés , il faut les suivre depuis les corps organisés cpii ne sont presque qu’ébauchés, jusqu’à ceux qui sont les plus parfaits.
Dans les plantes, qui semblent former la transition des minéraux aux végétaux, vous 11e voyez qu’un mouvement intestin à peine réel : l’accroissement se fait autant par l’affinité des molécules, par juxta-position par conséquent, que par une nutrition réelle. Mais, en vous élevant aux végétaux mieux organisés , vous les voyez sans cesse parcourus par des fluides qui y circulent dans une foule de canaux capillaires, qui remontent, descendent, se portent dans mille directions différentes, suivant l’état des forces qui les dirigent. Ce mouvement continuel des fluides est étranger aux propriétés physiques, les vitales seides le dirigent. La nature doua chaque portion de végétal de la faculté de sentir l’impression des fluides avec lesquels ses fibres sont en contact, et de réagir sur eux d’une manière insensible, pour en favoriser le cours. J’appelle ces deux facultés, l’une sensibilité organique , l’autre contractilité organique insensible. Celle-ci est assez obscure dans la plupart des végétaux; c’est comme dans les os des animaux. Ces deux propriétés président non-seulement à la circulation végétale, qui répond à peu près à celle du système capillaire des
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. xj
animaux, mais encore aux sécrétions, aux absorptions, aux exhalations des végétaux. Remarquez, en effet, que ces corps n’ont que des fonctions relatives à leurs propriétés ; que tous les phénomènes qui, dans les animaux, dérivent des propriétés qu’ils ont de plus que les végétaux, comme la grande circulation et la digestion , pour lesquelles il faut la contractilité organique sensible; les sensations, pour lesquelles il faut la sensibilité animale; la locomotion, la voix, etc., pour lesquelles est nécessaire la contractilité animale; remarquez, dis-je, que ces fonctions sont essentiellement étrangères aux végétaux, puisqu’ils n’ont point les propriétés vitales pour les mettre en jeu.
Par la même raison, la liste de leurs maladies est moins nombreuse. Ils ont de moins toute la classe des maladies nerveuses, où la sensibilité animale joue un si grand rôle; toute celle des convulsions ou des paralysies, que la contractilité animale , augmentée ou diminuée, constitue; toute celle des fièvres, toutes les affections gastriques, etc., qui sont un trouble manifeste dans la contractilité organique sensible, etc. Des tumeurs de nature diverse, des exhalations augmentées, ie marasme, etc., voilà les maladies des végétaux : elles supposent toutes un trouble dans la sensibilité organique et dans la con. tractiiité insensible correspondante.
Si nous passons des végétaux aux animaux, nous voyons les derniers de ceux-ci, les zoophytes, recevoir dans un sac qui se vide alternativement , les alimens qui doivent les nourrir ; commencer à joindre la contractilité organique sensible ou l’irritabi-
Xij CONSIDÉRATIONS GENERALES.
lité aux propriétés précédentes qu’ils partagent avec les végétaux; commencer, par conséquent, à exécuter des fonctions différentes , la digestion en particulier.
Jusque là les corps organisés vivent seulement au dedans d’eux-mèmes ; ils n’ont point de relation avec ce qui les entoure; la vie animale leur manque; ou du moins , si elle a commencé dans les animauxplantes, ses rudimens sont si obscurs qu’à peine peut-on les distinguer. Mais cette vie commence à se déployer dans les classes supérieures, dans les vers, les insectes, les mollusques, etc. D’une part les sensations, de l’autre la locomotion volontaire , qui en est inséparable, se développent avec plus ou moins de plénitude. Alors des propriétés vitales nécessaires à l’exercice de ces fonctions nouvelles sont ajoutées aux précédentes. La sensibilité animale et la contractilité animale , obscures d’abord dans les dernières espèces , se perfectionnent d’autant plus qu’on s’approche des quadrupèdes : aussi les sensations et la locomotion deviennent-elles toujours plus étendues. La contractilité organique sensible s’agrandit aussi; et, à proportion, la digestion, la circulation des gros vaisseaux, etc., auxquelles elle préside , prennent un développement toujours croissant.
Si nous voulions suivre strictement l’immense série des corps vivans, nous verrions les propriétés vitales augmenter graduellement en nombre et en énergie, de la dernière des plantes au premier des animaux, à l’homme; nous verrions les dernières plantes obéir aux propriétés physiques et vitales ;
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. XÜj
toutes les plantes n’obéir qu’à celles-ci , qui , pour elles, se composent de la contractilité insensible et de la sensibilité organique ; les derniers animaux commencer à ajouter la contractilité organique sensible à ces propriétés; puis la sensibilité et la contractilité animales allant toujours en s’étendant davantage.
On connaît la phrase par laquelle Linné caractérisait les minéraux , les végétaux et les animaux; celle-ci serait plus juste :
1°. Propriétés physiques Pour îes minéraux ;
2°. Propriétés physiques, plus les propriétés vitales organiques, la contractilité sensible exceptée Pour les végétaux ;
3°. Propriétés physiques, plus toutes les propriétés vitales organiques, plus les propriétés vitales animales Pour les animaux.
L’homme et les espèces voisines, qui sont l’objet spécial de nos recherches, jouissent donc évidemment de toutes les propriétés vitales, dont les unes appartiennent à sa vie organique, les autres à sa vie animale (i).
(i) Que , par le nom de propriétés vitales organiques , Bichat exprime les lois qui régissent la matière dans les êtres organisés en général , et qu’il applique spécialement la quali’ication de propriétés vitales animales aux lois de cette matière plus compliquée sous le rapport de composition qui forme certaines parties des animaux, la chose se comprend : c’est sa manière de voir ; elle est très-ingénieuse , et sous ce rapport , au moins, elle doit être préférée à beaucoup d’autres ; mais il ne faut
xiv CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
i°. La sensibilité organique et la contractilité insensible ont évidemment sous leur dépendance , dans l’état de santé, tous les phénomènes de la circulation capillaire, des sécrétions, des absorptions, des exhalations, de la nutrition, etc. Aussi , en traitant de ces fonctions, faut-il toujours remonter à ces propriétés. Dans l’état de maladie, tous les phénomènes qui supposent un trouble dans ces fonctions dérivent évidemment d’une lésion de ces propriétés. Inflammation, formation du pus, induration, résolution, hémorrhagies, augmentation contre nature ou suppression des sécrétions, exhalation accrue ( comme dans les hydropisies ), diminuée ou devenue nulle ( comme dans les adhérences ), absorptions troublées de l’une ou l’autre manière , nutrition altérée en plus ou en moins , ou bien présentant des phénomènes contre naturc( comme dans la formation des tumeurs, des kystes, des cicatrices, etc. , etc. ) : voilà une série de symptômes morbifiques qui supposent évidemment une lésion, un trouble quelconque dans les deux propriétés précédentes.
pas perdre de vue que c’est là seulement une manière de concevoir les choses, et non l’expression d’un fait réel.
Qu’est-ce en effet, par exemple, qu’une sensibilité e tune contractilité organiques qui ne tombent point sous les sens? Je le demande : une explication de certains phénomènes vitaux, qui aurait pour base ces deux prétendues propriétés taies, ne ressemblerait-elle pas assez, bien à celle que le célèbre Galilée, dans un accès d’humeur , donna jadis à ces fontainiers de Florence , qui le consultaient sur la cause, alors inconnue, de l’ascension de l’eau bornée à une certaine hauteur dans les pompes ? ( F. Blandin. )
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. XV
a0 .La contractilité organique sensible, qui, comme la précédente , ne se sépare pas de la sensibilité de même nature, préside surtout dans l’état de santé aux mouvemens que nécessite la digestion , à ceux qu’exige la circulation des gros vaisseaux , au moins pour le sang rouge et pour le sang noir du système général , à l’excrétion de l’urine , etc. Dans Fétat de maladie, tous les phénomènes des vomissemens , des diarrhées , une grande partie de l’innombrable série de ceux du pouls, se rapportent en dernier résultat à un trouble de la contractilité organique sensible (i).
(i) La contractilité organique sensible ne diffère en rien essentiellement dans les muscles qui en sont doués 9 de la contractilité animale ou volontaire que possèdent la plus grande partie des agens moteurs : lorsque ces propriétés sont mises en jeu, toujours la fibre se comporte de la môme manière dans les deux cas. Or, suffit-il que la contraction dans les muscles du squelette soit soumise à la volonté, et qu’elle en soit indépendante dans les muscles du cœur, pour que Ton attribue à ces organes des forces contractiles différentes? Je ne le pense pas; la raison de ces variétés pourrait bien se trouver en dehors des muscles. En effet, la disposition des nerfs et leur structure ne sont pas les mêmes de l’un et de l’autre côtés , et comme ces cordons sont partout les conducteurs des influences motiies , n’est-il pas très-probable que de là seulement découle la variété des phénomènes que l’on observe? Il est tellement vrai, au reste, que , les nerfs , suivant les circonstances dans lesquelles ils se trouvent, ont une grande influence sur le mode de contraction des muscles , que , dans les affections nerveuses , alors que les nerfs de la vie animale subissent des modifications évidentes , sinon pour l’anatomiste, du moins pour le médecin, les muscles ordinairement soumis à la volonté sont soustraits à son