PAR IL F. R- BUISSON
Marie-Françoïs-Xavier Bien at naquit îe ï i novembre 1771 , à Thoîrette , ci-devant province de Bresse (1). Il fut le premier fds de Jean- Baptiste Bichat , docteur en médecine de la faculté de Montpellier , et de Marie-Rose Bichat. L’un et l’autre lui prodiguèrent dès l’àge îe plus tendre tous les soins propres a former son cœur ù la vertu et son esprit aux connaissances utiles.
Né d’un père médecin , Bichat fut initié de bonne heure , quoique d’une manière très-indirecte, à l’art dont il devait être dans la suite une des plus brillantes lumières. Familiarisé dès ses premières années avec ce langage dont le plus grand nombre n’acquiert la connaissance qu’au moment où il faut s’en servir , accoutumé a voir l’application des préceptes avant de connaître les préceptes
(1) Bichat est né , ainsi qu’il est dit ici , à Thoirette , en Bresse ( actuellement département du Jura ), où ses païens avaient des propriétés et résidaient quelquefois ; mais son père était médecin et maire à Poncin en Bugey. C’est à Poncin, et ensuite au collège de Nantua, que Bichat fut élevé.
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eux-mêmes , il eut tout l’avantage de celle éducation d’exemple qui dispose insensiblement l’esprit h un genre déterminé de travail , en présentant sous un aspect d’agrément et de curiosité ce qui doit être un jour l’objet d’une occupation sérieuse ; éducation si puissante , qu’on regrette tant do lois quand on ne l’a pas reçue, et qu’on ne méprise que quand on est incapable d’en apprécier les heureux effets.
11 est inutile d’insister sur cette partie de la vie de Bichat qui se passa dans le cours des études communes, de parler des couronnes qu’il obtint en rhétorique, et de la manière distinguée avec laquelle il figura dans lescxcrcices de philosophie. Bornons-nous à exposer avec quelque détail ce qu'il fit pour la science médicale , et hâtons-nous
d’arriver au moment oii il commença à la cultiver d’une
manière exclusive.
Ce fut à Lyon qu’il se livra pour la première fois aux travaux anatomiques. L’ardeur qu’il y mit , la facilité avec laquelle il vainquit les difficultés ordinaires que présente celte étude , lui attirèrent en peu de temps l’cslimc toute particulière de ses maîtres. Associé souvent par eux à l’enseignement , il y faisait déjà paraître cet esprit méthodique qui le caractérisa toujours dans la suite lorsqu’il enseigna en son propre nom.
À celte époque, l’anatomie n’était guère cultivée que comme introduction nécessaire aux éludes chirurgicales; on s’occupait peu de la médecine proprement dite , et les noms de J.-L. Petit , de Lapcyronie , de Morand, de frère Corne , etc. , retentissaient plus souvent dans les écoles que ceux des Sydenham, des Bocrbaave, des Stoll. Il est facile d’en concevoir la raison , en se reportant au temps dont je parle. C’était le célèbre Desault qui dominait alors dans l’art de guérir. Son génie actif et ardent entraînait tous les esprits vers la chirurgie, et déjà plusieurs de ses
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élèves, pleins du feu qui l’animait, avaient répandu au loin sa doctrine , dont mille succès garantissaient tous les jours la solidité. D’ailleurs, il faut en convenir, les circonstances publiques où l’on se trouvait étaient beaucoup plus favorables à la chirurgie qu’à la médecine. Déchirée au dedans par l’anarchie révolutionnaire , la France ne se soutenait plus que par les étonnantes conquêtes qu’elle faisait au dehors. Sa vie , si j’ose parler ainsi , était tout entière dans ses armées; et sur toutes les frontières , une foule de guerriers , achetant leurs victoires au prix de leur sang , réclamaient sans cesse des secours que la chirurgie seule pouvait leur donner.
Entraîné par l’impulsion générale , Bichat se livra donc d’abord exclusivement à cette première partie de l’art de guérir. Il en étudia les principes , et commença à en remplir les fonctions sous Marc-Ânt. Petit, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Lyon. Guidé par cet estimable praticien , dont le nom rappelle à la fois les vertus les plus modestes et les talens les plus distingués , il obtint bientôt toute sa confiance par les progrès rapides qu’il fit. Mais Bichat devait briller sur un plus grand théâtre. La capitale lui offrait, pour donner l’essor à son génie, des secours qu’il eût vainement cherchés ailleurs. Ce fut la tourmente révolutionnaire qui l’y amena. Obligé, après le siège de Lyon , de quitter un pays où la jeunesse était un crime digne de mort , il vint se réfugier dans nos bras , et chercher, au sein d’une ville immense, la sûreté qui n’était accordée ailleurs ni au mérite ni à l’âge.
Ceux qui se rappellent ces temps déplorables , et qui savent à quel point tous les esprits étaient comprimés , tous les cœurs glacés par l’effroi , ne seront pas surpris qu’à l’époque dont je parle , Bichat songeât peu à profiter des belles dispositions qui étaient en lui, et bornât ses projets à parcourir la carrière commune qui s’offrait aux
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jeunes chirurgiens. Son dessein, disait-il, était de suivre, pendant quelque temps , l’école de Desault pour se perfectionner , et d’aller ensuite dans les armées , où l’on trouvait, avec l’occasion de pratiquer, plus de sûreté personnelle que dans tout autre séjour.
11 suivit donc F Hôtel -Dieu avec la foule des élèves, et sans songer à se faire remarquer, sans demander aucune place, il se conlenta pendant quelque temps de rédiger , comme les autres, les leçons publiques de Desault , et de s’en pénétrer par une étude assidue et persévérante. C’était là son unique occupation, lorsque le 9 thermidor vint rassurer un peu les esprits , et fit espérer plus de tranquillité pour les sciences, plus d’encouragement pour les talons, Bichat commença à sentir scs forces et à porter ses vues plus loin qu’auparavant. Une circonstance lortuile se présenta bientôt et le transporta en un moment de la route obscure qu’il suivait , dans la position la plus brillante qu’il fût permis d’espérer.
C’était un usage établi dans l’école de Desault, que certains élèves choisis se chargeassent, chacun à son tour , de recueillir la leçon, cl de la rédiger en forme d’extrait. On lisait cet extrait le lendemain après la leçon du jour; et celle lecture publique , présidée par le chirurgien en second , avait le double avantage de représenter une seconde fois aux élèves les utiles préceptes dont ils devaient se pénétrer, cl de suppléer a l’inattention assez ordinaire de la, multitude dans une première leçon. Un jour où Desault avait disserté long-temps sur la fracture de la clavicule , et avait démontré l’utilité de son bandage en l’appliquant en meme temps sur un malade, l’élève qui devait recueillir ces détails était absent. Bichat s’offrit pour le remplacer, La lecture de son extrait causa la plus vive sensation. La pureté de son style , la précision et la netteté doses idées, l’exactitude scrupuleuse de son résumé annonçaient plutôt
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un professeur qu’un élève. ïl fut écoulé avec un silence extraordinaire, et sortit comblé d’éloges, couvert d’applaudissemens réitérés.
Rendons ici un légitime hommage à l’école célèbre dont nous parlons. Ailleurs peut-être, ces applaudissemens , ces éloges eussent été la seule récompense d’un mérite naissant , et on eut bientôt oublié celui qui les avait obtenus. Il n’en était pas de même chez Desault. Juste appréciateur des talens , accoutumé à les distinguer aux traces les plus fugitives , il aurait cru se manquer à lui-même en négligeant de les cultiver dès qu’il les avait découverts. A peine eut-il appris par Manoury , chirurgien en second , l’anecdote que je viens de raconter , qu’il fut impatient de connaître Bichat; et dès les premiers entretiens , il jugea avec tant de sagacité ce qu’il pouvait devenir un jour , qu’il ne balança pas à lui offrir sa maison et à le traiter comme son fils , le destinant dès lors ti lui succéder dans sa réputation.
Il n’en fallait pas tant pour exciter au plus haut point l’activité naturelle de Bichat. Dès ce moment il se livra au travail avec une ardeur infatigable, et la variété de ses occupations fut Tunique délassement qu’il se permit. Outre le service de chirurgien externe qu’il faisait à l’hôpital, il était chargé de visiter tous les jours au dehors une partie des malades de Desault , de l’accompagner partout pour le seconder dans ses opératious, de répondre par écrit à un grand nombre de consultations envoyées des départemens; et lorsque la journée avait été consumée à des travaux semblables , une partie de la nuit se passait encore à aider Desault dans ses recherches sur divers points de chirurgie. Cet illustre praticien avait entrepris , dans les derniers temps de sa vie , un cours fort étendu de maladies des os. Avant chaque leçon , on devait présenter par écrit l’exposition méthodique de la doctrine des différens
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auteurs, depuis Hippocrate jusqu’il nos jours, sur le point qui allait être traité. Bichat fut encore chargé de ce travail surajouté h. tant d’autres , et s’en acquitta avec uno exactitude aussi parfaite que s’il y eût consacré tout son temps.
Quoique Desault exigeât beaucoup , Bichat faisait encore plus. Sa prodigieuse facilité lui procurait des momens libres au milieu de tant d’occupations; et ces momens si courts , il les employait , soit h perfectionner par la dissection ses connaissances anatomiques , soit û s’exercer aux opérations , soit h discuter avec ses amis sur quelque poiut de chirurgie ou de physiologie. Cette application continuelle , aidée de l’esprit le plus pénétrant , lui eut bientôt donné un fonds de connaissances qui lui permettait désormais de se soutenir par lui-méme , et qui le dispensait de chercher ailleurs que chez lui les moyens de son avancement. Aussi la mort de Desault , survenue presque subitement Je 1er juin 1 7q5 ), ailligea Bichat sans le déconcerter; il sentit que son génie lui applanirait bientôt tous les ob • stades; et après avoir donné au maître qu’il venait de per* dre les larmes de la reconnaissance et de l’amitié, après avoir rendu à sa mémoire un hommage digne de lui dans le quatrième volume du Journal de Chirurgie , qu’il termina et mit au jour, il ne songea plus qu’à entrer dans une route plus vaste encore et plus brillante que celle où il avait marché jusqu’alors.
C’est h cette époque , en effet , que commença proprement cette suite de travaux par lesquels Bichat devait immortaliser son nom ; c’est alors que, laissé à ses propres forces, il les développa dans toute leurélendue, et qu’on vit eu lui non plus le premier élève d’un homme célèbre, mais un homme qui saurait parvenir è la plus grande célébrité sans aucun secours étranger. Peut-être seulai l-il dès ce moment jusqu’où il pouvait aller , et se traça-t-ilà lui-
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même le plan des travaux qu’il devait entreprendre. On le croirait en voyant l’ordre et la méthode avec lesquels il procéda dans la carrière de l’enseignement ; mais on ne peut guère s’arrêter à cette idée , quand on songe que ses succès furent dus presque entièrement aux découvertes qu’il fit , et que les découvertes , ouvrage rapide et suhit du génie , ne sont presque jamais amenées par une longue et tranquille réflexion. Sans doute Bichat connaissait ses avantages , et un pressentiment plus fort que les raisonnemens les mieux suivis , l’avertissait, dès qu’il entra dans la carrière, que les prix les plus glorieux lui étaient réservés; mais il ne pouvait calculer encore ni l’étendue des pas qu’il ferait , ni la rapidité avec laquelle il devait poursuivre sa course.
La modestie , a-t-on dit depuis long-temps , est toujours la première vertu des grands hommes; Bichat justifia cette maxime. Peu fastueux dans scs promesses , il se proposa seulement d’aller toujours au delà de ce qu’il avait annoncé. Lorsqu’en 1797 il entreprit pour la première fois un cours d’anatomie , il se contenta d’un local étroit et peu commode, ne supposant pas qu’un grand nombre d’élèves dut le suivre. 11 n’étaLdit point de laboratoire , et se borna li de simples démonstrations. Mais déjà il y mêlait des dissertations physiologiques assez étendues; il multipliait les expériences sur les animaux vivans, dans la vue de vérifier les faits connus, et de déterminer exactement le point d’où il devait partir pour découvrir des faits nouveaux. Ce fut dans cette année qu’il établit les premiers principes de sa théorie sur les membranes synoviales , prélude du grand travail qu’il devait faire sur les membranes en général. L’intervalle de ses leçons était presque entièrement rempli par des discussions scientifiques avec les plus instruits de ses élèves; et souvent, dans des cours accessoires, il démontrait encore soit Tostéologie, soit les
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maladies des os , profitant sans cesse des moindres occasions pour aller fort au delà de son sujet, et donner l’essor à la foule des idées qui naissaient déjà dans son esprit.
Ou était peu surpris cependant de lui voir entreprendre ces travaux, que beaucoup d’autres avaient entrepris comme lui, quoique avec moins de moyens et de succès. On le fut davantage, lorsque, à la suite du cours d’anatomie , il en commença un d’Opéralions. Jusque là , l’opinion publique supposait qu’un praticien pouvait seul s’acquitter avec, avantage de cette partie de l’enseignement, et les élèves nombreux qu'il eut alors furent amenés plus peut-être par la curiosité que par une véritable confiance. Bichatme témoigna plusieurs fois que c'était là un de ses coups d’essai les plus hardis. Il voulait, disait-il, prouver (jue , quoi nu on en dit , un jeune homme pouvait mettre dans un cours d'Opérations toute C exactitude nécessaire . 11 y parvint. Son adresse naturelle, développée par un exercice assidu du manuel opératoire sur le cadavre, le fit paraître aux yeux de tous ceux qui le suivirent, non comme un chirurgien jeune et timide, mais comme un homme consommé dans la pratique, et capable de justifier par son exemple , au lit du malade , tout ce qu’il enseignait dans ses leçons.
Cependant, le nouveau genre d’occupations auquel Bichat se livrait inlluait sensiblement sur sa santé. Peu accoutumé auparavant à parler en public , il se trouvait tout à coup obligé de réitérer continuellement cet exercice. Lnc hémoptysie considérable le força de s’arrêter , et fit craindre pendant quelque temps pour ses jours. Retenu long-temps au lit par celte maladie, il souffrait moins des douleurs qu’elle lui causait que de la nécessité où elle le mettait de se reposer et de cesser tout travail. Aussi poursuivit-il sa route avec plus d’ardeur que jamais, lorsque sa santé fut rétablie, H oublia le danger qu’il avait couru,
SUR M. F. X. BICII AT.