II. Remarques historiques
Les particules ou corpuscules dont il a été si souvent question jusqu à présent, ont été déjà signalés par les auteurs dans Îles divers produits de l'inflammation. Des opinions diverses ont été émises sur leur nature. Elles rappellent celles que nous allons faire connaître dans la partie historique de ce mémoire
ur la structure intime du tubercule : ainsi les uns voient dans les particules en question des noyaux ou des cellules abortives, d'autres les décrivent comme les premiers vestiges de globules de pus (globules pyoïdes de Lebert, plastic corpuscules de Bennett). Je ne crois pas que les premiers rudiments des globules purulents soient identiques avec ces particules de substance amorphe; mais je crois que, dans l'état actuel de la science, il est impossible de distinguer les uns des autres ces divers éléments.
Du reste, quelle que soit la nature de ces corpuscules, que ce soient des noyaux abortifs, ou les premiers vestiges des globules du pus, ou des parcelles d'une substance amorphe, ou peut-être encore un mélange de ces trois espèces d'éléments, toujours est-1l que les meilleurs instruments, les grossissements les plus considérables (je crois qu'un grossissement de 500 à 600 fois répond, dans les observations habituelles, à toutes les exigences de la science, dans l'état actuel de nos instruments d'optique), l'étude la plus patiente, n'ont pu me fournir des caractères suffisamment tranchés pour distinguer ces éléments d'avec les corpuscules du tubercule et du reticulum.
J'ai vainement cherché dans les auteurs une description nette de ces caractères différentiels. M. Lebert, il est vrai, qui décrit les éléments désignés, dans les produits inflammatoires , sous le nom de globules pyoides, les croit complétement différents des corpuscules de la substance tuberculeuse; mais les caractères différentiels indiqués par M. Lebert (Phys. path.,t. IL, p. 46, 353-36x) sont tout à fait insuffisants et ne justifient nullement son opinion. En effet, suivant cet auteur, dans les globules tuberculeux, il y a des granules srrégulièrement distribues dans la substance (p. 354), et dans les globules pyoïdes, 1l y a encore des granules irrégulièrement distribués dans la substance (p. 46). Lorsque M. Lebert dit que les globules pyoïdes sont plus grands et plus sphériques que les #lobules tuberculeux, nous ne pouvons non plus, dans ses propres observations, trouver ja confirmation de cette opinion, car cet auteur dit lui-même que les globules pyoïdes ont 6 à 7 millièmes de millimètre, et les corpuscules tuberculeux 5 à 7 millièmes. La dimension des uns atteint donc celle des autres. Quant à la sphéricité des globules pyoïdes, elle ne peut non plus servir de caractere distinctif, puisque M. Lebert admet des globules tuberculeux ronds (P. 354), et affirme même que dans le tubercule ramolli, devenus libres, ils Sarrondissent et fénéssent presque par reprendre la forme sphérique (p. 361), lorme qui hypothétiquement aurait été primitive (p. 353).
M. Lebert ne connaît pas non plus, malgré l'opinion contraire qu'il veut faire prévaloir, de caractères suffisants pour distinguer le reticulum du cancer d'avec le tubereule, En effet, il dit (Phys. path., t. [, p. 358) : « Nous avons enfin vérifié un certain nombre de fois le mélange de la matière cancéreuse et de la Matière tuberculeuse dans la méme production morbide.» Or j'ai vainement cherché dans son ouvrage spécial (Traité pratique des maladies cancéreuses, Paris, 1851), des exemples de ce mélange intime; je n'y ai trouvé que la descrip- Uon de coïncidence, dans plusieurs organes, de cancers et de tubercules, notamment dans les poumons, mais nulle trace d'observations relatives à des tubercules disséminés au milieu d'une masse cancéreuse : aussi M. Lebert, pour sauver l'existence des éléments spécifiques du tubercule, croit-il nécessaire, pour le
reticulum du cancer, de créer un nouveau nom, matière phymatoide. X ne __ aucun compte des corpuscules du reticulum, et décrit ce dernier comme si quement composé de cellules cancéreuses qui ont subi la dégénérescence orais. seuse, de cellules granulées, de gouttelettes de graisse, etc. ; il néglice complé. tement le reticulum cru, non ramolhi, et avec lui la substance amorphe et ses parcelles, qui forment la majeure partie du reticulum.
Si je n'ai rien trouvé de précis dans les auteurs sur les caractères distinctifs de ces éléments, en revanche j'ai eu la satisfaction de me voir en conformité d'opi. nions avec quelques-uns des histologues les plus distingués. M. Bennett (n° 475) affirme que le reticulum se compose de corpuscules irréguliers qui ressemblent aux corpuscules tuberculeux (p. 213). Dans une lettre datée du 5 octobre 1851, M. Bennett (d'Édimbourg) m'écrit,en réponse à mes doutes sur la spécificité des éléments tuberculeux : « J'ai de grands doutes sur ce que les corpuscules Irréculiers que l’on trouve dans les tubercules soient toujours caractéristiques de ce produit pathologique. J'ai figuré des corpuscules tout à fait analogues dans le reticulum du cancer... Je me suis toujours opposé à l'idée que le microscope seul est capable d'établir des distinctions entre les diverses formes d'exsudations,,
Reinhardt (n° 476) trouve la concordance entre les corpuscules du tubercule et les éléments de la pneumomie chronique tellement frappante, que la phthisie pulmonaire n'est pour lui qu'une pneumonie chronique, et que les changements que subissent les organes par la tuberculisation lui paraissent complétement identiques avec ceux produits par les inflammations chroniques.
M. Paget est bien plus explicite que les auteurs cités, ainsi qu'il résulte du passage suivant de son ouvrage (n° 477) :
« Le diagnostic est d'une plus grande difficulté lorsque, par suite d'une dégénération, la lymphe inflammatoire revêt l’aspect de la matière tuberculeuse, ce qui arrive quelquefois dans l'inflammation chronique ou après une inflammation aiguë, dans les ganglions lymphatiques, dans le testicule, et, à ce que je crois, dans quelques autres parties : de même, si le pus des abcès chroniques ou d’autres suppurations ne s'écoule pas au dehors, il peut se dessécher graduellement, et comme ces corpuscules se flétrissent, avec dégénérescence graisseuse et calcaire, il peut reprendre un aspect très analogue à celui de la matière tuberculeuse. Et dans tous ces cas, la ressemblance peut s'étendre également aux caractères microscopiques : de sorte qu'il n’y à pas, dans mon opinion, de signes à l'aide desquels on puisse distinguer, dans tous les cas, la lymphe et le pus dégénérés de la matière tuberculeuse ordinaire. Lorsque, ainsi que cela à
lieu dans les cas cités(t.T, p. 379) {n° 477 bis), les cellules de la Iymphe se sont
N° 475. BENNETT, Cancerous and cancroid growts. Édimbourg, 1849.
N° 476. REINHARDT, Annalen der Charité, t. 1, p. 262. — REINHARDTS , Patholog. Untersuchungen, publié par LeuBusCHER. Berlin, 1852, p. 63.
N° 477. PAGET, Lectures on surgical pathology, t. KL, p. 602. Londres, 1853.
N° 477 bis. Voilà le passage auquel l’auteur fait allusion : « Leur aspect flétri se voit très bien dans quelques formes de matière scrofuleuse, telle qu’elle se montre dans l'engorgement (gonflement) Wen fuleux , chronique et presque stationnaire, des ganglions lymphatiques.. Les cellules sont affaissées, froncées, plissées, brillantes, et tout à fait irrégulières sous le rapport de leur forme et de leur vol UE". On peut aussi les rencontrer dans le pus des abcès chroniques, principalement dans celui des 7. qui sont le résultat de la suppuration, du dépôt de lymphe, semblable à ceux dont il vient d'être parlé. ”
développés et allongés avant de dégénérer, on peut les distinguer de quelques corpuscules de tubercule, de même que les cellules à plusieurs noyaux peuvent être distinguées, dans la maladie tuberculeuse, des produits ordinaires de linflammation. Mais n1 l'une ni l'autre de ces lymphes dégénérées ne peuvent l'être du tubercule, la chose est impossible. Certainement il est souvent très difficile de dire si la matière jaune et caséiforme, trouvée dans les en
sements chroniques ou suppurés des ganglions lymphatiques, doit étre regardée comme de la matière tuberculeuse, où comme de la lymphe flétrie et dégénérée, ou comme du pus produit par l'inflammation. La même difficulté peut exister pour l'affection semblable des testicules ; mais, pour ceux-ci plus encore que pour les ganglions lymphatiques, nous devons rester dans le doute relativement à la nature véritablement tuberculeuse d'une matière quelconque,
gor-
si cette matière ne se rencontre que dans ces organes seuls, et non en même temps dans quelques autres points de l'appareil génital ou dans les poumons. Les mêmes difficultés peuvent exister pour le diagnostic entre la matière tuberculeuse et quelques cas de pneumonie chronique. »
On le voit, MM. Bennett, Paget, Reinhardt, et tant d'autres dont nous pourrions joindre le témoignage, repoussent l'existence de corpuscules particuliers, caractéristiques dans la substance tuberculeuse. Du reste, 1l me parait assez difficile de concilier l'existence d'éléments spécifiques avec cette opinion de M. Lebert (n° 478), suivant laquelle le tubercule peut se composer exceptionnellement de globules renfermant un noyau muni d'un ou deux nucléoles fort petits, c'est-à-dire d'éléments dépourvus de tout caractère particulier , spécifique. En effet, M. Lebert n'affirme pas que ces globules soient spécifiques, ce qui, du reste, serait impossible, parce qu'il ne peut y avoir deux espèces diverses spécifiques pour une méme affection. Cependant ces globules composent presque entièrement le tubercule, dans lequel l'auteur cité ne signale que quelques rares corpuscules dits tuberculeux. La masse presque totale du tubercule se compose donc, dans quelques cas, d'éléments nullement spécifiques, de l'aveu même de M. Lebert.
Ç IV. Conclusions.
Nous avons vu qu'il existe, dans le reticulum du cancer et dans quelques produits inflammatoires, des parcelles ou corpuscules complétement identiques avec ceux signalés dans la substance tuberculeuse. Nous avons cherché à démonter que ces corpuscules doivent leur origine, comme ceux du tubercule, à la fragmentation artificielle ou naturelle d'une substance amorphe exsudée. Mais, quelle que soit l opinion que l’on veuille se formersur l'origine de ces éléments, quon les regarde avec nous comme parcelles star pions. ou,avec d'autres obser- Valeurs, comme noyaux abortifs, comme premiers vestiges des futures cellules, toujours est-il que, d'accord avec d’autres histologistes, nous avons démontré
ur parfaite identité avec les corpuscules dits vraies Il s'ensuit quil n existe, sous le point de vue purement anatomique, nul élément spécifique, particulier. Caractéristique, du tubercule, élément dont la présence seule per-
478. LErERr, Traité pratique des maladies scrofuleuses et tuberculeuses , p. 634. Paris, 1849. TOME II. 97
mettrait d'établir un diagnostic différentiel entre les diverses productions pathologiques énumérées.
Cette absence d'éléments caractéristiques, spécifiques dans le tubercule, bien plus l'identité des éléments microscopiques de la substance tuberculeuse avec ceux d'autres produits pathologiques, pourraient devenir la source d'erreurs fort graves, si, dans l'examen des malades, on se laissait guider uniquement par l'examen histologique, et si, à cause de l'identité des éléments, on voulait établir l'identité des maladies. Nous n'affirmerons donc pas, comme l'ont fait jadis quelques anatomo-pathologistes, que la phthisie est une pneumonie chronique, ou que le tubercule est du pus concret, parce que dans ces divers produits pathologiques, on trouve des éléments identiques. Non, la présence dans une production pathologique d'éléments identiques avec ceux que présente le tubercule ne permet pas de parler de l'affection tuberculeuse ; non, l'identité des 416. ments histologiques n'indique pas, dans les cas cités, l'identité des Symptômes, de la marche et de la terminaison de la maladie, pas plus que, dans l'affection cancéreuse, la diversité des éléments ne s'oppose à l'identité des symptômes,
En émettant cette opinion, nous n'entendons cependant nullement nous prononcer sur la valeur du principe attribué à Bichat, et qui est actuellement une des lois fondamentales de la médecine. Si l'identité de structure indique l'identité de maladie, il ne s'ensuit pas qu'il y ait aussi identité des éléments, Les éléments visibles au microscope peuvent être arrangés et groupés de diverses manières, et produire des tissus fort différents entre eux par leur con. sistance, leur couleur, etc. Les propriétés anatomiques de ces tissus, visibles à l'œil nu, c'est-à-dire leur structure, n’impliquent donc nullement l'identité des propriétés anatomiques visibles au microscope, c'est-à-dire la texture. Rappelons, comme exemple,seulement les fibres du tissu cellulaire, des membranes séreuses, fibreuses, etc., éléments identiques des tissus présentant des structures différentes. Quelle que soit donc la valeur du principe de Bichat, identité des éléments ne veut pas dire identité de structure, et il n’est pas permis de s'appuyer sur ce principe pour proclamer l'identité de la maladie, parce qu'il y a identité des éléments.