‹ Anatomie pathologique de l'oeilChapitre 31 sur 35 · PI. XXIV · texte numérisé non relu

PI. XXIV

se trouvait rempli par une masse kj tique, lobulée à la surface, plus transparente sur l’une des moitiés, opalescentes et comme lactescente, sur l’autre, et offrant çà et là un pointillé d’un blanc crayeux. Il y avait des vaisseaux rectilignes partant d’un centre et rappelant tout à fait ceux de la rétine. De plus, il y avait des plaques d’un rose tendre formées par des touffes de tout petits vaisseaux. L’ensemble de cette production représentait à l’œil nu l’apparence d’une poche hydatique, si bien que nous nous sommes demandé un instant si nous n’avions pas affaire à une semblable production morbide. Il est à noter que la poche en question était si fortement distendue par le liquide qu’elle ne jouissait d’aucun mouvement de fluctuation, ce qui explique comment, pendant l’examen ophthalmoscopique, on n’avait. aperçu qu’une masse en apparence solide.

Une piqûre faite à la poche fit sortir de son intérieur un liquide transparent légèrement citrin, qui, étant examiné immédiatement au microscope, permit de constater la présence d’une grande quantité de cholestérine et de globes arrondis granuleux, de nature phosphatique, analogues à ceux qui ont été décrits par M. Poncet, dans le synchisis étincelant (fig. 2 et 3).

La poche était constituée en avant par la rétine décollée en totalité et fortement épaissie, et en arrière par la choroïde restée en place.

La membrane kystique, après macération dans la liqueur de Müller, et solidification dans la- gomme et l’alcool, nous permit de faire des coupes d’ensemble sur lesquelles nous pûmes constater (fig. 4) ce qui suit. L’ensemble de la rétine se trouve considérablement augmentée de volume et d’épaisseur, ainsi qu’on peut s’en convaincre en comparant cette figure avec une coupe de rétine normale que nous avons placée tout à côté (en a). La figure 4, en effet, présente trois couches qu’on distingue fort bien l’une de l’autre, la pièce étant colorée par le carmin. La couche postérieure r, d’un

aspect granuleux, est évidemment constituée par la rétine profondément altérée et dont le volume augmente d’un point à un autre, ainsi qu’on peut le vérifier en procédant de bas en haut. La rétine semble exclusivement constituée par du tissu fibreux qui prédomine dans les endroits minces de la préparation, tandis que dans les parties les plus épaisses on observe un amas de grains rappelant ceux de la rétine fortement hypertrophiés, r. Ils ont en effet le même aspect, et comme eux se colorent très-fortement parle carmin. Çà et là on y observe de grands espaces vides, sorte de vacuoles sans parois propres, ainsi que la coupe de gros vaisseaux dont les parois semblent épaissies. Nulle part on ne retrouve de membrane limitante, et seul l’aspect régulièrement ondulé permet de délimiter en avant le tissu rétinien altéré d’avec le tissu de nouvelle formation, v, v . Ce dernier tissu est intimement appliqué et comme confondu avec la rétine, sauf sur certains points de la préparation, comme par exemple, entre r et v sur la figure. Cette séparation se voyait d’ailleurs beaucoup plus nettement sur d’autres préparations. Les éléments qui constituent ce tissu sont : 1° des éléments embryoplastiques en grand nombre et envoie de transformation conjonctive pour la plupart; 2° du tissu conjonctif fasciculé disposé en couches. Le long de sa face antérieure, ce tissu se colore très-fortement en rouge par le carmin, en v'v', ainsi qu’à sa face postérieure v, mais seulement dans les endroits où il y a une séparation entre ce tissu et le tissu rétinien ; 3° des vaisseaux en très-grand nombre, situés principalement dans l’intervalle des deux couches fibroïdes antérieure et postérieure : on en voit deux représentés sur la figure, pp; 4° des granulations pigmentaires disséminées aussi bien dans ce tissu que dans le tissu altéré de la rétine. Le long de la surtace antérieure de la préparation on aperçoit une série de grains pigmentaires trèsfins, qui proviennent sans doute de la couche uvéale de l’iris.

Ajoutons en terminant que, sur les parties latérales de la préparation, on voyait une adhérence intime, aussi bien de la rétine que du tissu nouveau, avec les procès ciliaires P, c. Par contre, la choroïde cli, restée en place, n’offrait aucune connexion avec le tissu nouveau, et, sauf une augmentation considérable de sa couche pigmentaire, elle ne présentait pas d’altérations.

Remarques. — L’altération kystique de la rétine, indiquée par Henle, ainsi que par Blessing et par Schultze, comme très-fréquente dans la portion équatoriale de la rétine, n’est véritablement bien connue que depuis les recherches histologiques d’Iwanoff (1).

D’après ce dernier auteur, le siège de prédilection de cette altération se trouve dans les couches granuleuses interne et externe.

Les cavités de la couche granuleuse externe atteignent parfois de grandes dimensions et sont remplies d’un liquide séro-albumineux. Iwanoff les décrit sous le nom de kystes colloïdes de la rétine. En pareil cas, il a toujours trouvé la rétine décollée; aussi l’auteur pense que cette affection a dû être souvent confondue, à l’ophthalmoscope, avec le décollement simple de la rétine.

Dans le cas qui nous est propre la surprise a été toute autre. En nous fondant sur le reflet jaune ambré de la masse; sur la présence de plaques blanches et comme crayeuses disséminées à sa surface; sur l’existence d’une vascularisation propre indépendante du trajet et de la disposition des vaisseaux de la rétine décollée; enfin, sur le manque absolue de mobilité et de fluctuation, ou, pour mieux dire, de trémulation de la masse morbide, nous avons été conduit à diagnostiquer à tort une tumeur solide sousrétinienne.

(1) Arch. f. Ophthalm., Ranci XV, abth. 1-5, 102.

On voit, d’après cela, que le signe d’une vascularisation propre , considéré par Brièreet MM. Sichel comme pathognomonique d’un sarcome choroïdien n’est pas toujours certain, pas plus que le signe tiré de la fixité de la masse. Par contre, nous savons maintenant que des kystes rétiniens avec décollement peuvent parfaitement revêtir ces deux caractères, et ce n’est sans doute qu’en se fondant sur la longue durée de l’affection (ici treize ans), qu’on pourrait arriver à poser le diagnostic de kystes rétiniens, plutôt que celui de sarcome choroïdien, dont la marche est infiniment plus rapide, outre qu’il s’accompagne de douleurs, et d’une réaction, tant locale que sympathique, beaucoup plus vives.

Le manque de mobilité de la production n’indique pas nécessairement , avons-nous dit, qu’il s’agit d’un décollement rétinien. Au fait qui précède nous pourrions ajouter celui d’un petit garçon de trois ans, chez lequel une masse blanche absolument fixe et miroitante, placée dans l’humeur vitrée, nous fit diagnostiquer, ainsi qu’à un autre confrère spécialiste, un gliome de la rétine, et nous conduisit tous deux à proposer l’énucléation du globe. — La dissection de cet œil nous démontra que nous nous étions trompés, et qu’il s’agissait là d’un décollement total de la rétine. Celle-ci, chiffonnée et comme ratatinée, se trouvait appliquée contre la face postérieure du cristallin, auquel elle adhérait, ainsi que les restes du corps vitré transformé en tissu connectif. — La cho • roïde, tout à fait saine, était restée en place, et entre elle et la rétine décollée, un liquide jaune citrin albumineux se trouvait interposé. — D’après l’affirmation de la mère de l’enfant, le miroitement blanc de la pupille remontait à la naissance. Nous avions donc affaire ici à un décollement rétinien survenu pendant la vie intra-utérine, et cela sous l’influence d’une cause que nous avouons ignorer complètement.

Lorsqu’on songe à la fréquence du gliome rétinien chez

les enfants en bas âge, on ne saurait être étonné d’apprendre que des erreurs de diagnostic de ce genre, tenant d’ailleurs à la similitude des symptômes, aient été commises beaucoup plus souvent qu’on ne le croit en général. — Pour notre compte, nous croyons faire chose utile en signalant la possibilité de pareilles erreurs.

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