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CHAPITRE II

QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR L’ANATOMIE NORMALE ET LE DÉVELOPPEMENT DES OS

Nous nous bornerons ici à quelques considérations de texture et de développement des os, indispensables pour l’intelligence des modifications que subissent ces organes sous l'influence de l'inflammation. On distingue dans le squelette trois variétés d'os : des os longs, des os courts et des os plats. Les os longs se composent de trois parties : une portion intermédiaire ou diaphyse, comprise entre deux extrémités renflées ou épiphyses, qui, dans une étendue variable, sont recouvertes par une lame, de cartilage (cartilage d’encroûtement ou cartilage articulaire). Sur une coupe longitudinale d'un os long on trouve une cavité centrale ou canal médullaire, régnant dans la plus grande étendue de la diaphyse; en dehors et de chaque

coté de ce canal médullaire, une couche de tissu osseux dense, assez épaisse (substance compacte); plus excentriquement encore, une lame fibreuse présentant avec l’os une adhérence variable suivant les sujets et suivant les âges, c’est le périoste. Au niveau des épiphyses, l'os présente une disposition lacunaire : ce sont des cavités de dimensions variables, communiquant les unes avec les autres et limitées par des trabécules osseuses (tissu spongieux). Cette masse de tissu osseux, d'apparence celluleuse, est enveloppée par une lamelle assez mince de tissu compacte, qui se continue avec le tissu compacte de la diaphyse. Au-dessous du cartilage d'encroûtement, cette lamelle compacte n’a pas plus d'un millimètre d'épaisseur. A l'union de l'épiphyse avec la diaphyse, les trabécules du tissu spongieux deviennent de plus en plus minces et déliées, et finissent par former un réticulum très élégant aux deux extrémités du canal médullaire (tissu réticulaire).

Telle est la conformation intérieure d'un os adulte. Mais dans les os long en voie de croissance, la diaphyse est séparée de l’épiphyse par une couche de cartilage appelé cartilage de conjugaison ou dia-épiphysaire , aux dépens duquel se fait l’accroissement de l'os en longueur. Entre ce cartilage et l'extrémité du canal médullaire existe une masse plus ou moins importante do tissu spongieux et réticulaire, c'est le bulbe de l'os (Lannelongue).

Les os courts présentent une disposition identique aux épiphyses des os longs. Ils sont formés par du tissu spongieux entouré de toutes parts par une mince couche de tissu compacte, supportant une ou plusieurs lamelles de cartilage articulaire.

Les os plats sont constitués par deux lames ou tables de tissu compacte comprenant entre elles une couche de tissu spongieux. Dans les os du crâne, ce tissu spongieux prend le nom de diploé et est parcouru par des canaux veineux de grandes dimensions.

En résumé, tout os se compose de trois parties distinctes : 1° du périoste; 2° do tissu compacte ; 3° de (issu spongieux (le canal médullaire des os longs pouvant être considéré comme une cellule du lissu spongieux très agrandie). Mais le tissu osseux, qu’il constitue les parois du canal médullaire ou les trabécules limitant les cellules du tissu spongieux, présente partout la même stucture. Aussi, dans le rapide exposé de la structure des os qui va suivre, nous aurons seulement à envisager successivement : A. le périoste; B. le lissu

osseux ; G. la substance que l’on rencontre dans le canal médullaire et dans les cellules du tissu spongieux, la moelle osseuse.

.4. Périoste. — C'est une membrane fibro-élastique et vasculaire dans sa partie externe, cellulaire dans sa partie interne en rapport avec l'os. La couche externe montre sur des coupes microscopiques des faisceaux de fibres lamineuses et de fibres élastiques, entre lesquels on aperçoit quelques cellules rares du tissu conjonctif. Cette couche renferme un très grand nombre de fines artérioles, de capillaires et de veinules. Les capillaires la traversent pour se distribuer à la substance osseuse. La couche interne, couche ostéogène d’Ollier, est formée par une substance amorphe demi-liquide dans laquelle existent de nombreuses cellules, médullocèles, ostéoblastes. C’est principalement pendant la période d’accroissement des os que les éléments cellulaires sont nombreux. Chez l'adulte il n'en existe qu’un petit nombre, susceptibles de se multiplier dans des proportions considérables sous l’influence de l'inflammation.

B. Tissu osseux. — Le tissu osseux présente une coloration blancmat et une grande dureté à l'état normal. Sur des coupes microscopiques, on constate que sa substance n'est pas homogène, mais présente une disposition lamellaire. La répartition de ces lamelles est variable suivant l'espèce d’os que l'on observe. Dans la diaphyse des os longs il existe trois systèmes de lamelles, deux périphériques et un intermédiaire. Le périphérique externe est formé par un certain nombre dé lamelles sous-jacentes au périoste; le périphérique interne entoure le canal médullaire. Les systèmes intermédiaires, très nombreux, très importants, circonscrivent les canaux de Havers ou canaux vasculaires des os. Ils ont comme eux une direction générale longitudinale. Dans les os plats, les systèmes lamellaires rayonnent du centre vers la périphérie. Dans les os courts, leur disposition est irrégulière.

Les systèmes lamellaires des canaux de Havers sont les plus intéressants à étudier. Il existe en moyenne 8 à 15 lamelles autour de chaque canalicule vasculaire, et ces lamelles ont une épaisseur de 5 à 11 p» (1). Elles sont disposées excentriquement les unes aux autres

(1) La lettre jj. signifie millième de millimètre.

par rapport au canal de Havers et se touchent toutes par leurs faces (par leurs bords sur une coupe).

Les canaux de Havers, très nombreux, contiennent des vaisseaux capillaires qui communiquent, d'une part, avec les vaisseaux du périoste et, d'autre part, avec les vaisseaux de la moelle ou des espaces médullaires. Dans les épiphyses, ces capillaires pénètrent dans la lamelle compacte sous-cartilagineuse, mais ne se prolongent pas dans le cartilage. Ils se recourbent en anse pour suivre ultérieurement un trajet rétrograde. On rencontre le plus souvent un seul capillaire par canalicule, exceptionnellement il en existe deux. Entre le capillaire et les lamelles osseuses qui forment la paroi du canalicule de Havers, on trouve des cellules du tissu conjonctif, des médullocèles et des cellules graisseuses. Le contenu et les dimensions des canaux de Havers sont d’ailleurs assez variables sur le même sujet. Mais il existe surtout,suivant les âges, des variations sur lesquelles nous devons insister.

Les canaux de Havers, très larges pendant les premières années, vont en diminuant de calibre jusqu’à l’âge adulte. 11 est facile de vérifier le fait. Prenons, par exemple, deux fémurs, l’un d’enfant, l'autre d'adulte. Faisons-leur subir les mêmes préparations, de manière à obtenir des coupes transversales de la diaphyse que nous examinons au microscope. Mesurons alors le diamètre de tous les canaux de Havers siégeant sur une ligne tracée d'avance sur la lamelle de la préparation depuis le canal médullaire jusqu'à la surface de l'os. La moyenne de ces mensurations de l'os adulte, comparée à celle des mensurations de l’os d'enfant, nous permettra d’apprécier facilement que d’une manière générale les canalicules de Havers sont plus étroits chez l’adulte que dans le jeune âge. Voici les résultats d’un certain nombre de mensurations que nous avons prises dans ces conditions sur des coupes de fémur d'un homme de 30 ans et d’un enfant de 4 ans. Le diamètre moyen des canalicules de Havers chez l'homme de 30 ans a varié de 20 p. à 40 p.. Celui des canaux de Havers de l’enfant de 4 ans a oscillé, au contraire, entre 30 p-. et 80 p..

Le contenu de ces canalicules n’est pas moins différent chez l'enfant et chez l'adulte. Pendant toute la période de croissance, les éléments cellulaires actifssont nombreux entre les capillaires et la paroi osseuse. On y trouve des médullocèles, des ostéoblastes, et un certain nombre de ces grandes cellules à noyaux nombreux que M. Charles Robin a appelées myéoplaxes. Il existe très peu de cellules adipeuses. Chez

l'adulte, au contraire, les éléments cellulaires, beaucoup moins nombreux, ont une tendance marquée à revêtir des formes d’organisation plus avancée ou à être envahis par la graisse. Les cellules embryonnaires ont presque complètement disparu. Elles se sont transformées en cellules fibro-plastiques et en fibres de tissu conjonctif, qui relient le capillaire à la paroi osseuse du conduit. On trouve quelques médullocèles et des cellules adipeuses. Mais ce qu’il faut bien savoir, c’est que ces éléments ainsi métamorphosés peuvent, sous l’influence de l’inflammation, faire retour à leur état primitif et se multiplier activement.

Pour compléter la structure du tissu osseux, il nous reste à signaler les ostéoplastes et leur contenu. Les ostéoplastes sont de petites cavités creusées dans l’épaisseur des lamelles osseuses, et communiquant les unes avec les autres par un réseau extrêmement fin de canalicules. Elles présentent une forme aplatie, lenticulaire, et mesurent dans leur plus grand diamètre 20 à 30 p.. Chaque ostéoplaste contient une cellule, cellule osseuse ou cellule de Virchow (Kœlliker).

C . Moelle osseuse. — C’est un tissu de consistance molle, qui présente des aspects variables suivant l'âge et suivant les os dans lesquels on l’observe. On en distingue, d’après l'aspect extérieur et le mode de constitution, deux variétés : la moelle rouge et la moelle jaune.

La moelle rouge ou foetale se trouve dans tous les os, pendant la période de développement. Elle reste rouge pendant toute la vie, dans certains os, tels que le corps des vertèbres, le sternum, le sacrum. Elle est formée par une substance amorphe très abondante, par des médullocèles très nombreuses, des myéloplaxes, des éléments fibroplastiques. Sa vascularité est très prononcée.

La moelle jaune (moelle graisseuse ou adipeuse de MM. Gosselin et Regnauld) forme la moelle de la plupart des os chez l’adulte. Les cellules adipeuses s'y rencontrent en grand nombre et deviennent pour ainsi dire l’élément fondamental du tissu. Des éléments fibroplastiques, des fibres de tissu conjonctif accompagnent les vaisseaux. Les médullocèles sont peu nombreuses. Tous ces éléments sont reliés par une substance amorphe d’apparence granuleuse. La moelle jaune est peu vasculaire.

Des considérations anatomiques qui précèdent, nous tirons ces importantes déductions :

1° Les vaisseaux du périoste, de la moelle et des canaux de Havers forment un système d'irrigation dont toutes les parties sont dépendantes les unes des autres. Tous ces vaisseaux sont entourés de cellules sous le périoste, dans les canaux de Havers et dans le tissu médullaire. Cette continuité vasculaire et cellulaire dans toutes les parties constituantes de l'os, explique la propagation facile des inflammations par voisinage, et fait déjà soupçonner que les phlegrnasies resteront rarement cantonnées dans telle ou telle partie limitée de l’os.

2° La vascularité plus grande de la moelle et du périoste, l'abondance des éléments cellulaires dans les larges canaux de Havers, pendant la période d’accroissement des os, disposent ces organes à l'inflammation et à la diffusion rapide de l'inflammation. A cette époque de la vie, la proposition imagée de M. Ranvier : « l’os baignant dans la moelle », est parfaitement juste. Plus tard, dans les os adultes, cette comparaison est beaucoup moins vraie. Sous le périosto et dans les canaux do Havers étroits, il n'y a plus alors que de rares cellules actives (médullocôles) ; les autres sont des cellules fibro-plastiques et adipeuses. Le périoste est adhérent à l’os et a perdu de sa vascularité. Néanmoins l’inflammation, plus difficile à se produire, pourra rendre toutes ces cellules à l’activité, en amener la multiplication et agrandir les canalicules de Havers. L’os sera ramené, dans toute la zone enflammée, à l'état où il se trouvait pendant la période d’accroissement.

Ajoutons aux notions d’anatomie normale qui précèdent quelques mots sur le développement du tissu osseux et nous serons en possession des éléments nécessaires pour saisir facilement les phénomènes de destruction et de réparation osseuse, qui accompagnent l'ostéite.

Nous voulons ici attirer particulièrement l’attention sur deux points : sur la manière dont se fait le dépôt do la substance osseuse et sur les conditions dans lesquelles s’effectue la destruction du cartilage auquel l'os se substitue.

Quel que soit le point où la substance osseuse se développe, qu'il s'agisse d'un premier point d'ossilication chez l'embryon, sous le périoste, dans le cartilage, dans le tissu fibreux des os de la voûte crânienne, ou bien d'une partie osseuse qui se surajoute à un os ancien chez l’adulte, le travail d’ossification est toujours précédé par l'appa- Dudar. 2

rition de vaisseaux et d'éléments cellulaires dans l'endroit où va se déposer de la matière osseuse. Pour les lamelles, qui se développent sous le périoste, les capillaires viennent de cette membrane ; pour l'os, qui se forme dans la diaphyse des os longs, les capillaires tirent leur origine des espaces médullaires des lamelles périostiques. Ils pénètrent dans la masse cartilagineuse qui, à l’état fœtal, forme la diaphyse et l'envahissent de proche en proche. Ces bourgeons vasculaires sont toujours accompagnés de nombreux éléments cellulaires. Pour le point osseux central des épiphyses, vaisseaux et cellules viennent habituellement des espaces médullaires de la diaphyse après avoir traversé le cartilage de conjugaison. Enfin dans le tissu fibreux, c'est encore l'apparition de vaisseaux et de cellules que l'on observe à l’origine de l’ossification.

Quelles sont ces cellules qui accompagnent les vaisseaux partout où ils se portent ? Gegenbaur leur a donné le nom d 'ostéoblastes. Ce sont des cellules de 15 à 20 p., avec un noyau arrondi à leur centre, plus volumineuses que les cellules embryonnaires, et différant des médullocèles et des leucocytes par leur forme, leur dimension et leurs réactions. Elles méritent de conserver le nom d’ostéoblastes, car partout où ces cellules apparaissent, on ne tarde pas à voir se déposer de la substance osseuse. Cette substance osseuse (combinaison d’osséine et de sels calcaires) se montre d’abord au voisinage des ostéoblastes, les atteint, les enveloppe peu à peu. On peut assister sur les préparations microscopiques à l'inclusion progressive des ostéoblastes dans l’épaisseur des lamelles, à leur transformation en cellules osseuses contenues dans la cavité des ostéoplastes.

Ce dépôt de matière osseuse se fait ainsi par lames superposées sous le périoste. Pendant toute la période de croissance des os, il existe une couche d'ostéoblastes entre le périoste et la dernière lamelle formée ; c'est le blastème sous-périostique, la couche ostéogène d’Ollier. Cette couche diminue pendant l’âge adulte. Mais sous l'influence de l’irritation, les cellules peuvent se multiplier de nouveau et amener la production de dépôts périostiques. Dans le tissu fibreux, le processus de l'ossification est le même que précédemment. Il y aurait, d'après M. Ch. Robin, cette simple différence que le dépôt de la matière osseuse se ferait en deux temps : il se formerait d’abord au voisinage des vaisseaux et des cellules, le long des faisceaux de tissu lamineux, une couche d'une matière particulière

que cet auteur appelle matière préosseuse, et qui n’est autre que l'osséine. Cette substance préosseuse entoure les ostéoblastes, s’incruste de sels calcaires avec lesquels elle se combine pour constituer dès lors de la matière osseuse véritable.

Dans le cartilage, l'ossification a pour phénomène précurseur, la calcification de la^ substance fondamentale. Cette substance calcifiée disparaît au contact des ostéoblastes pour faire place à de la substance osseuse. Mais, pendant que cette substance osseuse se dépose, la calcification progresse dans la substance fondamentale du cartilage. L'ossification s'effectue ainsi de proche en proche. Nous n'entrerons pas ici dans les discussions qui ont eu lieu sur le rôle des cellules de cartilage multipliées dans les capsules au voisinage de l’ossification. Il est possible qu’un certain nombre do ces cellules deviennent des médullocèles ou forment des ostoéblastes. Mais le fait n'a pour nous aucune importance.

Il nous suffit de retenir que les cellules, dont la présence s’accompagne bientôt du dépôt de substance osseuse, avoisinent les vaisseaux ; que les cellules qui ont pénétré un peu plus loin, poussées par le bourgeonnement vasculo-cellulaire, au contact de la substance calcifiée, amènent la destruction, la résorption de la partie calcifiée.

Des phénomènes très analogues se passent, ainsi que nous le verrons bientôt, dans l’ostéite.

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