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du cancer est en général augmentée; 3° enfin, lorsque le ramollissement est poussé à l'extrême, la coupe de la tumeur laisse écouler une substance diiïluente qui peut être tout à fait semblable à (lu pus.
Le premier argument n'a aucune portée. De ce qu'il y a un ramollissement inflammatoire, en résulte-t-il que tout ramollissement soit inflammatoire? Ne voit-on pas que c'est là le plan incliné qui a conduit l'école physiologique à sa perte? — Et remarquez la contradiction! — L'inflammation donne lieu à des sécrétions interstitielles qui peuvent s'organiser en callosités^ en masses lardacées plus ou moins dures ; on en a conclu aussi que toutes les tumeurs charnues dures étaient dues à l'inflammation. Ainsi : un squirrhe se développe, on s'en prend à l'inflammation; il se ramollit, c'est encore l'inflammation qu'on accuse. Pour que l'argument que je réfute eût une valeur quelconque, il faudrait qu'on trouvât une certaine ressemblance entre les masses cancéreuses ramollies et les tissus dont l'inflammation a diminué la consistance. Or il est bien évident que cette ressemblance n'existe pas. 1
Le second argument suppose qu'il y a toujours dans le ramollissement augmentation de vascularité ; il pourrait tout au plus s'appliquer au ramollissement apparent, mais nous avons déjà dit que, dans le ramollissement réel, la vascularité est, au contraire, diminuée.
Quant au lait sur lequel repose le troisième argument, il est entièrement inexact. Quelque ramollie que soit une tumeur cancéreuse, elle ne renferme pas de corpuscules de pus, si ce n'est dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. J'en ai examiné un grand nombre, et je suis convaincu que les éléments que Walshe a pris pour des globules de pus étaient de simples noyaux libres de cancer. Je m'empresse d'ajouter que ces deux ordres d'éléments ne se ressemblent pas du tout.
Les preuves qu'on a invoquées pour mettre le ramollissement du cancer sous la dépendance de l'inflammation n'ont donc aucune valeur. Je pourrais, par conséquent, me dispenser d'une plus longue réfutation : j'ajouterai cependant quelques considérations, parce que la doctrine que j'attaque compte encore beaucoup de partisans très recommandables (1).
Le ramollissement du squirrhe commence toujours par sa partie centrale : c'est là précisément que la tumeur est le moins vasculaire ; si je m'en] rapporte aux recherches de mes devanciers et à celles qui me sont propres, je dirai même que souvent aucun vaisseau ne parvient jusqu'au centre du squirrhe. Ne serait-il pas singulier que l'inflammation se^manifestât de préférence dans la partie la moins vasculaire?
L'inflammation est un état morbide tout à fait accidentel. Un organe, un tissu, une tumeur, peuvent en vertu de leur structure, y être plus ou moins prédisposés. L'inflammation peut les atteindre plus ou moins aisément, plus ou moins fréquemment; mais jamais elle ne les atteint constamment. Elle se développe sous l'influence d'une cause quelconque; cette cause peut ne pas se présenter, quelque minime qu'on la suppose. Eh bien, loin d'être un accident, le ramollissement réel du cancer se produit toujours, et seulement à une certaine époque. On ne peut donc le rapporter à une cause tout éventuelle comme l'inflammation.
Enfin, lorsqu'on observe pendant la vie une tumeur cancé-
(1) Ce ne fut pas sans hésitation qu'en rédigeant ce passage, je me séparai d'un homme dont j'estime bien haut le talent et la bonne foi. Dans sa Physiologie pathologique (Paris, 1845, t. II, p. 293), M. Lebert avait rapporté à l'inflammation le ramollissement du cancer. Avec une loyauté qui devrait servir d'exemple, cet observateur consciencieux vient de renoncer à sa première opinion. Voyez son Traité des maladies cancéreuses ( Paris, 1851, p. 70). Je regrette vivement de n'avoir pu mettre à contribution cet excellent ouvrage, qui n'avait pas encore paru lorsque j'ai déposé mon mémoire à l'Académie. (Septembre 1851.)
reuse en voie de ramollissement réel, on n'y constate aucun phénomène qui puisse déceler un travail d'inflammation. La tuméfaction, qui seule pourrait en imposer, ne s'accompagne pas de cet état de tension qui caractérise le gonflement inflammatoire, et ne difTère en rien de celle que l'on trouve sur les tumeurs non ramollies. La douleur, qui est parfois si vive avant le ramollissement, diminue souvent, et peut même disparaître lorsque le ramollissement survient. La rougeur ne peut être constatée, et enfin la peau correspondante conserve sa température ordinaire, quelque superficielle que soit la tumeur.
Dans un ouvrage récent, M. Walshe a cru devoir admettre de front toutes les hypothèses que je viens de réfuter, en y ajoutant toutefois une nouvelle supposition. « La théorie de la gangrène et celle de l'inflammation, dit-il, ne doivent être ni acceptées d'une manière générale, ni rejetées d'une manière absolue. Le ramollissement est produit tantôt par la gangrène, tantôt par l'inflammation, et enfin dans certains cas, qui sont les plus communs, par un troisième mécanisme semblable à celui qui, d'après le docteur Gulliver, préside au ramollissement des masses fibrineuses stagnantes dans les vaisseaux. » Ce dernier ramollissement serait suivant lui le seul naturel, les autres ne se présenteraient qu'accidentellement. Or, comme j'ignore de quelle manière le docteur Gulliver explique les modifications qui surviennent dans les caillots intra-vasculaires, je ne puis apprécier la valeur de l'hypothèse de Walshe. Il me semble seulement que cet auteur considère le ramollissement du cancer comme un phénomène indépendant de la vie. Dans le doute où me laisse le laconisme de son texte (1) et en l'absence
(l) Voici textuellement les paroles de "Walshe :
« Sucti cases are, I believe, only to be explained by considering the change similar iii » iiatiue to tiial which bas bec» sbown by M. Gulliver to occur in fibrin stagnaliiig i;i a tiie vcssels. n [Loc. cit., p. 73.)
de toute preuve directe ou indirecte, je crois devoir me dispenser de m'engager dans une réfutation.
Ainsi , aucune des explications qui ont été données jusqu'ici du phénomène du ramollissement ne résiste à un examen sérieux. Celle que j'ai exposée, au contraire, s'appuie sur des faits cliniques et anatomiques dont chacun peut vérifier l'exactitude.
Je maintiens donc que le cancer, en se ramollissant, ne change nullement de nature, qu'il entre seulement dans une nouvelle phase de son évolution.
§ vin. Ulcorations du cancer.
Dans son incessante progression a travers les tissus, le cancer doit tôt ou tard atteindre les surfaces libres de l'économie. J'ai dit de quelle façon il se comporte lorsqu'il parvient à la surface d'une séreuse : une inflammation lente détermine une adhérence glutineuse qui oblitère localement la cavité, et le mal continue sa marche à travers le feuillet opposé. Mais lorsqu'il arrive à la surface de la peau ou d'une muqueuse, il se comporte d'une autre manière : il en détermine l'ulcération.
Il y a beaucoup de cancers qui ne s'ulcèrent pas parce que les malades meurent trop tôt. L'ulcération n'en fait pas moins partie de l'évolution des tumeurs cancéreuses. Voyez, à cet égard, ce que j'ai dit plus haut (page 542), à l'occasion du ramollissement.
Le phénomène de l'ulcération du cancer n'a pas encore été étudié d'une manière complète. Je me suis efforcé d'éclaircir ce point de physiologie pathologique en faisant intervenir à la fois l'observation clinique et les recherches anatomiques.
Il est difficile, dans l'état actuel de la science, de donner une théorie entièrement satisfaisante du phénomène général de l'ulcération. Le travail ulcéra tif est-il dû à une inflammation parti-
culière qui détermine l'absorption interstitielle des tissus? ou ce travail, analogue au sphacèle, consiste-t-il en une mortification progressive des éléments organiques, qui sont ensuite éliminés sous forme moléculaire?
Cette dernière théorie, que je suis disposé à admettre dans sa généralité, est la seule qui rende compte de tous les phénomènes de l'ulcération dans le cas particulier du cancer.
Je chercherai successivement : 1" comment une tumeur cancéreuse sous-dermique procède à la destruction de la peau ou de la muqueuse qui la recouvre ; 2" comment le travail désorganisateur s'étend ensuite à la masse cancéreuse elle-même.
1" Destruction du derme. — Une tumeur cancéreuse, en se développant, détermine souvent autour d'elle, dans les parties qu'elle est sur le point d'envahir, un travail inflammatoire d'une intensité variable. En général chronique, cette inflammation devient quelquefois plus énergique, et donne lieu à des accidents plus ou moins graves qui ont fait croire, dans certains cas, à une inflammation de la substance même de la tumeur.
C'est surtout lorsque le mal approche de la peau que cette inflaraniaîion de voisinage a de la tendance à devenir aiguë. La grandesusceptibilité inflammatoire des téguments, la facilité avec laquelle ils sont atteints par les actions extérieures, à cause de leur situation sur une tumeur volumineuse qui les soulève et les distend, telles sont les deux circonstances qui rendent compte de cette tendance.
Il arrive donc quelquefois que la peau s'enflamme et se détruit par un procédé qui ne diffère en rien de l'ulcération ordinaire. J'ai vu deux malades chez lesquels cette intervention de l'inflammation était mise en évidence. Quelques jours avant l'ulcération, la peau était devenue rouge, chaude et douloureuse. Dans un troisième cas, il s'était même produit un abcès chaud entre la tumeur et la peau ; cet abcès s'ouvrit et laissa
écouler environ 30 grammes de pus; loin de se refermer, l'ouverture s'élargit par la destruction de ses bords, et l'ulcération du cancer fut dès lors établie.
Enfin, j'ai vu une tumeur cancéreuse s'ulcérer par un mécanisme différent : une énorme masse encéphaloïde s'était développée dans les ganglions parolidiens. La peau, violemment distendue, mais non encore cancéreuse, était fortement comprimée par sa face profonde. Elle finit par se mortifier au sommet de la principale bosselure de la tumeur; il se forma une escarre sèche, à peu près circulaire et large d'environ 3 centimètres. Cette gangrène par compression donna lieu à un travail éliminateur qui détacha l'escarre et qui mit à nu la substance du cancer (1).
11 est certain, par conséquent, que l'ulcération du cancer peut être produite par une inflammation ulcéreuse, ou par la morti- . fication d'une peau trop fortement comprimée. Mais ce sont là des circonstances accidentelles qui ne peuvent expliquer la constance de l'ulcération. J'ai observé plusieurs cancers au moment même où l'ulcération s'en emparait ; j'en ai vu un très grand nombre d'autres sur lesquels l'ulcération, déjà établie, continuait chaque jour à détruire de nouvelles portions de peau. Or, abstraction faite des exemples cités plus haut, j'ai toujours vu l'inflammation rester étrangère à ce travail de désorganisation.
Ainsi donc, l'inflammation ulcéreuse et la gangrène peuvent déterminer l'ulcération des tumeurs cancéreuses; mais elles ne font que l'accélérer. En l'absence de toute cause de ce genre, l'ulcération s'établit tôt ou tard par les seuls progrès du cancer.
Le cancer détruit le derme comme il détruit les autres or-
(1) Un fait très semblable à celui-ci a été depuis celte époque communiqué à la Société anatomique |)ar 51. Cruveilhicr. — Voyez Bulletin de laSociété analornique, 1S50, p. 202. Si la tumeur qui fait le sujet de la sixième observation dn mémoire de W. Cc lson, sur la gangrène du cancer [Institut médical, 20 nov. 1839), était réellement cancéreuse, on pourrait citer ce fait comme un exemple de cancer ulcéré par suite delà niorliûcation de {a peau. (Septembre 1851.)
56o ANATOMIE PATHOLOGIQUE
ganes. îl commence par s'infiltrer, de la profondeur vers la surface, au milieu des fibres de ce tissu, puis il les comprime, les atrophie, et prend leur place. Ce travail d'invasion et de substitution est d'autant plus lent que le mal s'approche davantage de la surface du derme, ce qui est dû à la condensation croissante des fii)res.
Il y a donc un moment où cette espèce d'épanchement des éléments spécifiques du cancer occupe toute l'épaisseur de la membrane tégumentaire, où les fibres profondes sont détruites, mais où les fibres superficielles, emprisonnées dans la gangue cancéreuse, existent encore sous forme de trame résistante. A ce moment, on trouve à la surface de la tumeur, dans les points qui vont s'ulcérer, une membrane adhérente assez épaisse, insensiblement continue avec le derme des parties environnantes: Cette membrane est formée par un mélange intime de trois sortes d'éléments : d'abord, les éléments propres du cancer, ensuite les produits de l'inflammation chronique que le voisinage de la tumeur a suscitée dans le derme; enfin, les éléments primitifs, aujourd'hui altérés, du derme lui-môme.
Cette membrane, ou pour mieux dire cette couche, présente à l'extérieur un aspect particulier qui permet de prévoir une ulcération prochaine. Elle est lisse et brillante ; elle possède une coloration violacée et est parcourue par de petits vaisseaux d'une teinte bleuâtre; elle a perdu toute flexibilité ; elle se continue manifestement avec la masse de la tumeur. Enfin, l'élément générateur de l'épiderme, c'est-à-dire le derme, étant profondément altéré, il en résulte que la sécrétion épidermique est troublée, et que, dans une étendue variable, la surface de la tumeur présente quelque analogie avec la surface d'un vésicaloire.
Cet état, très remarquable, n'est pas toujours facile à constater. 11 faut pour cela que l'invasion du mal suive une marche lente, comme cela a lieu dans le squirrhe. Dans l'encéphaloïde,
au contraire, la multiplication des éléments de cancer se fait avec une telle promptitude, que les fibres du derme sont rapidement détruites, et que les produits plastiques de l'inflammation chronique de voisinage n'ont pas le temps de s'organiser en trame solide; de sorte que, privée de toute barrière fibreuse, et dépourvue de consistance propre, la tumeur, dès qu'elle est superficielle, devient le siège d'une solution de continuité. 11 en est de même lorsqu'un cancer quelconque envahit une muqueuse, la période pré-ulcérative se confond alors avec l'ulcération proprement dite, à cause du peu de résistance delà couche dermique.
Mais l'état que je décris s'observe fréquemment à la surface du squirrhe de la mamelle. 11 peut môme y persister pendant un laps de temps assez long. Je l'ai vu durer plusieurs semaines. La surface ainsi altérée donne lieu à un suintement léger, incolore, privé d'odeur, n'ayant aucune analogie avec ce que nous décrirons plus tard sous le nom iï ichor cancéreux. J'ai examiné une seule fois au microscope le liquide ainsi sécrété, j'y ai découvert, en fort petit nombre, des cellules imparfaites d'épiderme et des granules sans organisation, mais je n'y ai vu aucun élément de cancer.
< Lors même que le squirrhe est ulcéré, on aperçoit souvent sur les bords de la solution de continuité, là où la peau est sur le point d'être détruite, un état absolument semblable au précédent. On y voit une espèce d'auréole violacée, large parfois de près de 1 centimètre, continue d'une part avec la peau saine du voisinage, et terminée d'autre part sur les bords de la portion ulcérée. C'est le derme, déjà infiltré de matière cancéreuse, et menacé d'une désorganisation comjdète et prochaine.
Le cancer détruit donc la peau comme il détruit les autres tissus; il en atrophie les éléments, il en détermine la résorption interstitielle. Faut-il en tirer parti contre la théorie qui rap-
\vi. 71
56î? ANATOMIE PA THOLOGIQUr:
porte l'ulcéralion à la gangrène moléculaire? Nullement. La peau jusqu'ici a été absorbée, il est vrai, mais il n'y a aucune solution de continuité ; l'ulcération n'est pas encore établie. La scène va bientôt changer, et c'est la gangrène moléculaire qui va constituer le travail ulcéralif.
2" Ulcération proprement dite. — En effet, cette couche superficielle de la tumeur qui a pris la place de la peau, obéissant à la loi d'évolution du cancer, voit bientôt disparaître, étouffés par les noyaux et les cellules, les éléments qui constituent sa trame solide. Les dernières fibres du derme, et les fibres dues à l'inflammation chronique sont simultanément détruites; la tumeur perd toute sa consistance ; libres de toute adhérence, et n'étant retenus par aucune barrière, les éléments microscopiques du cancer se dissocient; le suc plus ou moins altéré s'écoule, et il en résulte une solution de continuité qui a la forme d'un ulcère et qui gagne chaque jour en tous sens parla fonte incessante de nouvelles parties de la tumeur.
C'est là une véritable gangrène moléculaire. L'inspection microscopique ne laisse aucun doute à cet égard ; dans le liquide qui s'échappe de la surface ulcérée, on trouve, entre autres éléments, des cellules et des noyaux libres de cancer.
C'est donc la substance môme du cancer qui s'écoule; mais elle ne se présente pas sous forme d'un suc laiteux, et elle est loin d'être à l'état de pureté : elle est mêlée de globules de pus, de globules de sang plus ou moins altérés, de granules moléculaires, en quantité parfois considérable. {Voij. pl. IH, fig. 10.) On y trouve souvent des animalcules infusoires, et même, au dire de Le Vacher, de véritables vers visibles à l'œil nu (l). Tous ces éléments flottent dans un sérum plus ou moins abondant. Il en
(1) Dissertation sur le cancer des mamelles, Besançon, 17ijO, p. 81. Le Vaclier dit que celte circonstance ne se présente que dans les pays chauds; je crois qu'il faut en accuser la malproprcié des malades et des chirurgiens , bien plutôt que la température.
résulte un liquide qui exhale une odeur insupportable, mais nullement caractéristique, quoi qu'on en ait dit ; c'est une sanie roussâtre et noirâtre, qui ne ressemble pas à la sécrétion de la plupart des ulcères, et qui a reçu le nom d'ichor cancéreux.
L'origine des éléments multiples qui composent l'ichor cancéreux est facile à comprendre. Je viens d'indiquer la source des noyaux et des cellules cancéreuses que l'on y trouve. La présence des globules du pus est le résultat de l'inflammation qui s'établit à la surface de l'ulcère.
Nous savons, il est vrai, que l'ulcération s'établit le plus souvent sans l'intervention de l'état inflammatoire; mais plus tard, lorsque la substance vasculaire du cancer est à nu, exposée au contact de l'air et des pièces de pansements, il est clair que l'inflammalion doit s'emparer du fond de l'ulcère, et donner lieu à des sécrétions plus ou moins abondantes. Il se produit donc une exhalation de matières fibrineuses qui constituent la plus grande partie de l'ichor. Telle est l'origine dos globules du pus, et probablement aussi des granules précédemment indiqués. Les globules de sang sont fournis par îesartérioles des parties détruites, ainsi que nous le dirons en parlant des hémorrhagies. Ces globules manquent rarement d'une manière complète; souvent il n'y en a que fort peu, d'autres fois il y en a beaucoup : ce sont cesvarialions qui donnent lieu aux diverses colorations de l'ichor cancéreux. Une fois extravasés, les globules sanguins, plongés dans un liquide putride, s'altèrent assez promptement; voilà pourquoi beaucoup d'entre eux sont déformés. Quant aux animalcules infusoires, ils prennent naissance dans l'ichor, sous l'influence de la putréfaction, qui se développe rapidement, grâce à la chaleur du corps et au contact de l'oxygène.
L'ichor cancéreux ne présente pas toujours la même densité, ce qui est dû au sérum plus ou moins abondant qu'il renferme. Qtielquefois il est très aqueux et demi-transparent; d'autres fois
5(i4 ANATOiMll'; P.vrilOLOGIQUK
il est tellement concentré qu'il constitue une substance pulpeuse étalée à la surface de l'ulcère sous forme de couche, et se laissant enlever par le frottement. Ces deux cas extrêmes se présentent, en général, dans les derniers temps de la maladie, lorsque les malades sont déjà atteints de l'infection cancéreuse. Le plus souvent l'ichor possède une consistance comparable à pelle du pus.
; , J'ai jugé inutile de pousser plus loin l'étude de l'ichor cancéreux. J'attache bien moins d'importance à ce liquide qu'on ne le faisait il y a une trentaine d'années. Il a été un temps où on le rendait responsable de tous les phénomènes graves de la maladie cancéreuse. On attribuait à son action corrosive l'accroissement incessant des ulcères, et à son action toxique la cachexie particulière qui termine l'existence des cancéreux. Dès lors on s'occupait beaucoup de ses propriétés physiques ou chimiques, et môme de ses qualités gustalives. Je n'ai point eu une semblable curiosité. Plus heureux en cela que le chirurgien anglais Smith qui contracta, dit l'histoire, un cancer delà langue, pour y avoir voulu goûter (1), et que le médecin Bellenger qui périt aussi d'un cancer pour avoir simplement respiré les émanations de cet ichor délétère (2) !
Ainsi donc, le travail ulcératif qui se manifeste à la surface du cancer vient de ce que la tumeur, détruisant le derme comme les autres tissus, s'est mise en contact avec l'air, et non point de ce que le mal a changé de nature, ni de ce qu'il a subi l'influence d'une cause accidentelle. Si, à une époque quelconque de son évolution, la substance du cancer est mise à nu par n'importe quelle circonstance, la plaie ne se cicatrise point, et l'ulcération se produit. Tout le monde sait que, pour obtenir la guérison de la plaie après l'ablation du cancer, il faut enlever
(1) Lassus, Patholoyie chirurgicale. Paris, 18H, t. p. Zi38.
(2) Peyrillie, Dissertutio academica de cancro, g 2^0. Paris, 177^», iii-12.
, DU ca^;ci:r. 5G5 complètement la partie altérée. J'ai eu l'occasion de voir un fait qui met cette proposition en évidence : les faits malheureux portent aussi leur enseignement. Un chiruigien attaqua une tumeur encéphaloïde de la région parotidienne. Après avoir mis le mal à découvert, il reconnut que toute la parotide était envahie, que la branche de la mâchoire était emprisonnée et probablement altérée par le cancer, et que, pour avoir des chances d'enlever toute la tumeur, il fallait réséquer le maxillaire. Ne se sentant le courage ni de pratiquer cette opération hardie, ni de renoncer à une entreprise commencée, il choisit un terme moyen, et enleva, tranche par tranche, toute la partie saillante de la tumeur. Il ne survint aucun accident immédiat, mais la plaie ne se cicatrisa pas • elle se changea en un ulcère dont le fond était occupé par le reste de la masse encéphaloïde. Le malade, au surplus, vécut encore plusieurs mois. Au moment de l'excision, la tumeur était encore assez dure, la peau n'était pas altérée ; l'ulcération ne se serait manifestée que beaucoup plus tard. L'incision qui fut pratiquée dans le tissu morbide n'en changea pas la nature, mais elle ouvrit une porte de sortie aux cellules, et une porte d'entrée à l'air, et dès ce moment l'ulcération s'établit.
L'ulcère cancéreux présente les aspects les plus variables; quoi qu'on en ait dit, il n'y a rien de spécifique, ni dans sa forme, ni dans l'état de son fond et de ses bords. Le seul caractère qui soit constant, c'est l'existence d'une masse morbide, plus ou moins volumineuse , sur laquelle repose l'ulcère , mais beaucoup d'ulcères non cancéreux présentent une semblable disposition. . , ,
Le fond de l'ulcère cancéreux est ordinairement anfractueux, inégal; mais il peut être régulier et cratériforme; quelquefois d'un rouge violacé , il est souvent brunâtre et grisâtre , et j'ai rencontré ces diverses teintes dans les différentes parties d'un
même ulcère. Il peut être presque sec, sécrétant très peu d'ichor, ou très humide, mollasse, laissant écouler beaucoup de liquide infect. Ses bords sont en général durs, calleux, épais, renversés en dedans ou en dehors, ou taillés à pic ; mais parfois ils sont minces, et irrégulièrement festonnés. En voilà assez pour établir ce que nous avons avancé.
La surface des cancers ulcérés devient fréquemment le siège de deux phénomènes importants : les végétations et les hémorrhagies.
Les hémorrhagies sont certainement l'un des accidents les plus graves du cancer! Elles compromettent immédiatement la vie des malades. Il est rare qu'elles soient dues à la destruction des parois d'une grosse artère ; on en trouve plusieurs exemples dans les auteurs. Le plus souvent le sang est fourni par des artères de petit calibre, ou même par des artérioles. Dans ce dernier cas il s'écoule en nappe à la surface de l'ulcère.
Le chirurgien reste parfois bien embarrassé en présence de ces hémorrhagies. La méthode d'Anel n'est pas toujours applicable cl ne procure d'ailleurs qu'une hémostase passagère , car la circulaiion se rétablit bientôt ; la désorganisation des parois artérielles ne permet pas de compter sur l'action des astringents, la friabilité du tissu rend les ligatures inefficaces et une compression régulière est souvent bien difficile à faire. Dans un cas de ce genre, les élèves d'Âbernethy comprimèrent patiemment, avec les doigts, les bouches des vaisseaux, et finirent ainsi par arrêter le sang (1). Si l'hémorrhagie se fait en nappe, ce procédé devient lui-même insuffisant, et le cautère actuel devient la seule ressource.
Le mécanisme de ces hémorrhagies est fort simple. Les parois artérielles résistent plus longtemps au cancer que la plupart des
(1) Abernelliy, On tumours, p. 59.
autres tissus ; j'ai déjà établi ce fait en parlant de la propagation du cancer. Bayle et Cayol ont vu plusieurs fois « des artères » isolées et complètement dénudées, au milieu d'un cancer ul- » céré , rester dans cet état pendant longtemps , tandis que les » parties environnantes se détruisaient avec beaucoup de ra- » pidilé (1). »
Le mal n'atteint donc les artères que lorsque les éléments voisins ont disparu, et le sang, par suite, s'écoule à la surface de l'ulcère.
Ainsi , la production de l'hémorrhagie est toute naturelle, et, si quelque chose a lieu d'étonner, c'est qu'elle ne soit pas constante. Mais, en y réfléchissant un peu, on se rend compte de ces exceptions, assez rares du reste. L'artère peut être comprimée au-dessus du point où ses parois sont atteintes par l'ulcération. Cette compression empêche le sang de couler; elle n'a lieu toutefois que lorsque la tumeur possède une certaine dureté. Voilà pourquoi les hémorrhagies, qui sont la règle dans les encéphaloïdes ulcérés, manquent assez souvent après l'ulcération du squirrhe.
Nous parlerons, en temps et lieu d'une autre espèce d'hémorrhagie qui se fait dans l'épaisseur même de certaines tumeurs ; nous n'avons plus qu'une seule remarque à ajouter avant de quitter ce sujet.
Il v a quelque chose de mécanique dans la déchirure des artères qui fournissent le sang des hémorrhagies cancéreuses. Sans doute un travail lent de désorganisation a sourdement miné les parois artérielles , mais ce n'est là que la cause prédisposante ; la véritable cause déterminante, c'est la force d'impulsion communiquée au sang par les contractions du cœur et des gros vaisseaux. Lorsque la pression du liquide intérieur l'emporte sur la résistance diminuée des tuniques, la rupture se produit. On
(1) Dictionnaire des sciences médicales, article Cancer, t. III, p. 5/i9.
5G8 AKATOMIE PATHOLOGIQUE
conçoit dès lors que tout ce qui augmente cette pression soit de nature à faciliter et à entretenir les hémorrhagies. Cela nous permet d'expliquer d'une manière rationnelle un fait que l'expérience a plusieurs fois constaté. Certaines hémorrhagies cancéreuses qui avaient résisté à tous les autres moyens ont été arrêtées par de simples ponctions pratiquées sur les veines dilatées autour de la tumeur (I). Or cette dilatation des veines est produite, comme nous le démontrerons plus loin, par un obstacle au retour du sang veineux. Le sang s'accumule dans les vaisseaux de la tumeur et les distend outre mesure, et il n'en faut pas davantage pour comprendre l'efficacité de ces petites saignées locales. :
Les végétations ne sont pas rares à la surface des ulcères cancéreux. Elles sont de deux espèces bien différentes : les végétaliom proprement dites et les champignons cancéreux.
Les végétations proprement dites, ou de la première espèce, sont dues à un véritable bourgeonnement. Ce sont des saillies molles, ordinairement d'un gris rougeâtre, irrégulières, mamelonnées, souvent renflées en massue et de longueur variable. Lorsqu'elles sont très nombreuses et très serrées les unes contre les autres, elles ne peuvent se développer qu'en longueur, et alors leur ensemble présente l'aspect d'un chou-fleur. J'en ai vu qui avaient 3 centimètres de long, et qui, au niveau de leur implantation, avaient un demi-centimètre de diamètre.
- Ces végétations sont très vasculaires. Il est difficile de dire si leurs vaisseaux prédominants sont artériels ou veineux. Je n'y ai vu que des capillaires communiquant largement avec les deux ordres de vaisseaux, et recevant l'injection des deux côtés avec une égale complaisance.
(1) [Traité des ulcères, traduit par Bosqiiilioii, Paris, 1803) raconte que cette opération a été imaginée par un malade ; il dit l'avoir souvent mise en usage avec le plus grand succès.
La surface des végétations sécrète une matière puriforme ; la substance qui les compose est molle, friable; par elle-même, elle est grisâtre : c'est la couleur qu'elle prend lorsqu'on en pîongeun fragment dans l'eau, qui dissout la matière colorante du sang. Vue au microscope , cette substance se compose presque exclusivement de noyaux libres et de cellules petites, mais parfaitement nettes. La préparation est rarement encombrée de granules.
A la surface il y a des globules de pus, mais à l'intérieur on n'en trouve jamais; enfin, la trame solide, ou, si l'on veut, le squelette des végétations, est constitué par quelques fibres de tissu cellulaire, et par quelques corps fusiformes fibro-plastiques.
Il est ditïîcile de ne pas trouver une grande analogie entre la structure de ces végétations et celle des bourgeons charnus ordinaires des plaies. Qu'on en retranche par la pensée les cellules et les noyaux de cancer, qu'on les reînplace par un peu de lymphe plastique, et l'on obtient un bourgeon charnu véritable. La formation des végétations cancéreuses est dès lors facile à comprendre. L'ulcère cancéreux comprend l'élément ulcère et l'élément cancer. En sa qualité d'ulcère, il peut donner naissance à des bourgeons charnus ; en sa qualité de cancer, il les infiltre d'éléments spécifiques dès le moment de leur apparition. La substance molle du bourgeon se laisse aisément distendre par cet épanchement intérieur de cellules et de noyaux; elle se dilate sans obstacle vers l'extérieur, et voilà pourquoi les bourgeons charnus cancéreux atteignent rapidement une longueur que ne présentent pas les bourgeons charnus ordinaires, o'j Mais il arrive un moment où la substance cancéreuse des végétations, obéissant à la loi commune, finit par se ramollir, s'ulcérer, et se fondre. Si le ramollissement s'achève au niveau du pédicule avant d'être complet dans le reste de la végétation, celle-ci se détache comme si elle était sphacélée: cela a lieu en