‹ Anatomie pathologique du cancer [electronic resource]Chapitre 22 sur 37 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

666 ANATOMli; l'AlllOLOGlQUE

se prolongeait jusqu'à un ganglion pelvien manifestement cancéreux. Le microscope me permit de reconnaître dans cette matière caséeuse, ainsi que dans les ganglions pelviens, des cellules et des noyaux de cancer.

Je ne me suis occupé qu'un peu tard de cette intéressante question, et les occasions m'ont manqué depuis cette époque. Les conditions favorables pour ces recherches sont assez rares, du reste. Il faut que les malades succombent à un certain moment, que les parties qui séparent le cancer primitif du cancer successif soient à peu près saines ; une dissection des plus délicates peut alors permettre de trouver quelques vaisseaux lymphatiques. Plus tard, en s'étendant chacune de son côté, la tumeur primitive et la tumeur successive se mettent en communication, et la dissection des vaisseaux lymphatiques devient impossible. Je le répète, les occasions m'ont manqué, et je ne puis invoquer d'autres faits que ceux que j'ai cités plus haut. Mais ces faits joints à la théorie, à l'analogie et à l'anatomie, permettent de penser que la matière transportée par les lymphatiques depuis la tumeur jusqu'aux ganglions est de la matière cancéreuse (1).

Ce premier point admis, demandons-nous comment la matière cancéreuse peut s'introduire ou se former dans la cavité des vaisseaux lymphatiques.

11 est aujourd'hui hors de doute que le système vasculaire est clos de toutes parts. Les capillaires sanguins, comme les capillaires lymphatiques, possèdent des parois bien distinctes qui ne présentent aucun trou, aucune interruption ; l'origine des vaisseaux lymphatiques, en particulier, se fait, à la périphérie des organes, par des réseaux dont la forme, variable d'organe à

(1) Depuis la rédaction de ce méinoire, j'ai irouvé deux fois de la mulière cancéreuse dans les lymplialiques du foie: dans un cas, le cancer du foie était primitif; dans l'autre, il s'était formé d.ms le foie plusieurs cancers secondaires, à la suite d'un cancer primitif de l'utérus, (Septembre 1851.)

DU CAlNCKli. G67

organe, est toujours la même dans le même point de l'économie.

Donc, à l'état normal et dans toutes les circonstances qui n'allèrent pas la continuité de leurs parois, les lymphatiques, comme les capillaires sanguins et comme les veines, ne peuvent recevoir dans leurs cavités que des substances dissoutes qui y pénètrent par endosmose. Quant aux corpuscules solides, quelle qu'en soit la ténuité, ils ne peuvent évidemment passera travers des parois membraneuses imperforées. Voilà pourquoi la résorption du pus en nature, du cancer en nature, sont absolument irapossibles; voilà pourquoi on doit rapporter à la phlébite le pus qu'on trouve dans l'intérieur des veines, et voilà pourquoi aussi j'attribue la matière cancéreuse que contiennent les lymphatiques a la propagation du cancer aux parois de ces vaisseaux.

On pourrait dire, à la vérité, que les éléments cancéreux intralymphatiques ont une origine analogue à celle des globules de lymphe. Ces globules se forment peu à peu pendant la marche centripète de la lymphe, au sein du liquide soluble que les réseaux lymphatiques ont absorbé à la périphérie des organes; il faut bien se garder de croire que ces globules aient pénétré à l'état de globules dans l'intérieur des vàisseux : il y aurait impossibilité physique; et de plus, l'observation montre que les globules de lymphe, très rares vers la périphérie, augmentent en nombre à mesure que le liquide coule vers le centre et traverse les ganglions.

Il pourrait donc se faire que la partie soluble du suc cancéreux fût absorbée parles réseaux lymphatiques, et que ce liquide, conservant toujoursla propriété de donnernaissance à desnoyaux et à des cellules, devînt le point de départ de la matière cancéreuse qu'on trouve dans les canaux de la lymphe et surtout dans les ganglions. Les cancers successifs se formeraient ainsi sans qu'aucune altération préalable eût atteint les parois de? vaisseaux lymphatiques.

A cette opinion, qui est la plus naturelle et que j'ai longtemps adoptée, on peut faire deux graves objections :

1" L'absorption est un phénomène aveugle qui s'opère toujours et quand môme sur les liquides péri-vasculaires. Que ces liquides soient normaux ou pathologiques, qu'ils soient innocents ou vénéneux, ils obéissent inévitablement aux lois de l'endosmose. La résorption d'une partie du suc séreux du cancer a dune lieu constamment et sans interruption par la double voie des veines et des lymphatiques. Si l'opinion que je réfute était exacte, il faudrait par conséquent quelecancer successif se produisît toujours et de très bonne heure. J'ai déjà montré qu'il n'en était rien.

2° Il est difficile d'apprécier la vitesse du cours de la lymphe dans les lymphatiques non cliylifères; cependant, pour en donner une idée approximative, je rappellerai que Nasse put obtenir près de 1 1 grammes de lymphe en un seul jour chez un homme qui avait eu un vaisseau lymphatique ouvert par une plaie du cou-de-pied (1). D'ailleurs, quelque lent que soit ce cours, il est clair que la distance très petite qui sépare deux ganglions superposés doit être franchie en très peu de temps. Si les lymphatiques provenant d'une tumeur cancéreuse charriaient purement et simplement un liquide susceptible de s'organiser en noyaux et cellules de cancer, ce liquide traverserait aisément un ou plusieurs ganglions, ne laissant dans chacun d'eux que la partie déjà solidifiée; et alors on verrait plusieurs ganglions superposés atteints simultanément, comme cela a lieu dans l'adénite symptomatique. Qu'est-ce, en effet, qu'une différence de quelques heures dans le début et le développement de tumeurs aussi lentes que les engorgements cancéreux? Il n'en est rien. Toutes les fois qu'on peut suivre un malade, on voit le cancer

(1) Ileiilc, Anatomie générale. Paris, 1843, t. I, p. [ili5.

DU CANCEii. 66g

successif débuter par un ganglion unique, si la tumeur est petite, ou par plusieurs ganglions situés au même niveau, si elle est volumineuse et si elle envoie ses vaisseaux lymphatiques à plusieurs ganglions; mais on ne voit jamais, par exemple, dans un cancer du sein les ganglions axillaires et les ganglions sous et sus-claviculaires s'engorger en même temps : ces derniers ne sont atteints que longtemps après les autres.

Je pense donc que le cancer successif est du à l'introduction en nature des éléments spécifiques du cancer dans les conduits lymphatiques, et que, pour cela, la destruction préalable des parois de ces conduits est indispensable.

Comment s'opère cette destruction? De la même manière que dans les autres tissus : par infdtration du cancer dans la trame des membranes, par compression interstitielle et par atrophie.

Tout le monde sait qu'il y a identité de structure entre les parois des veines et celles des lymphatiques. Il est donc probable que le cancer se comporte de la même manière à l'égard de ces deux espèces de vaisseaux. La petitesse des lymphatiques, la transparence des liquides qu'ils charrient ne permettent pas de les disséquer, de les fendre, d'étudier les modifications qu'ils subissent au moment ovi le cancer les envahit; mais on peut s'en faire une idée très exacte en étudiant les veines dans les mêmes circonstances. Nous ne pouvons ni revenir ici sur ce que nous avons déjà exposé en parlant des vaisseaux du cancer, ni anticiper sur ce que nous dirons à l'occasion de l'infection cancéreuse ; qu'il nous suffise de savoir qu'on retrouve souvent dans les veines de la matière cancéreuse, que celle-ci est entraînée par le cours du sang jusqu'à une distance plus ou moins considérable du point ou la veine a été perforée. Pareille chose doit avoir lieu dans les lymphatiques, qui, je le répète, sont, au point de vue de la structure anatomique, entièrement semblables aux veines.

(i^O ANATOMIE PATHOLOGIQUE

Je crois volontiers que l'altération des lymphatiques par le cancer n'a pas toujours lieu de la même manière. Tantôt la cavilé du vaisseau est effacée par la compression avant que ses parois soient détruites : le cancer alors ne s'insinue pas dans le canal lymphatique et n'atteint pas les ganglions; tantôt, au contraire, la paroi du vaisseau n'est défoncée que sur un côté, la matière cancéreuse pénètre dans ce conduit non oblitéré, et va dans le ganglion correspondant donner naissance à un cancer successif. Certes, je suis loin de baser cette opinion sur aucun fait d'observation directe; cependant j'ai prouvé qu'il est facile de reconnaître sur les parois des veines ces deux modes d'invasion du cancer. Toutannonce que leschosesdoiventsepassersemblablement dans les lymphatiques. Il me semble que c'est là la seule manière de comprendre pourquoi, dans des conditions en apparence identiques, l'engorgement cancéreux des ganglions se montre à des époques si diverses, et pourquoi, en particulier, la mort peut arriver par les progrès d'une affection cancéreuse avant même que le moindre cancer successif se soit produit.

Ainsi donc, la matière cancéreuse pénètre dans les lym])hatiques comme dans les veines; elle chemine jusqu'aux ganglions oii elle s'arrête. Que se passe-t-il maintenant dans les ganglions?

Le cancer successif débute, s'accroît, se comporte de tous points comme le cancer primitif.

Les cellules et les noyaux arrêtés dans un ganglion obstruent les vaisseaux afférents, détruisent de dedans en dehors les parois ténues de ces vaisseaux, se multiplient et s'épanchent dans la molle substance du ganglion. La mollesse de cette substance, la dilatabilité de la membrane celluleuse qui entoure le ganglion rendent cet épanchement facile et assez rapide: voilà pourquoi le cancer successif marche en général plus vite qu'un cancer primitif de même Volume; voilà pourquoi il est le plus souvent assez mou et comme encéphaloïde ; voilà pourquoi enfin il

conslitue clans chaque ganglion une tumeur globuleuse qui commence par êlre mobile et roulante.

L'existence d'une enveloppe celluleuse que la distension et la pression rendent fibreuse relient le cancer dans le ganglion pendant un certain temps; mais cette barrière finit par être franchie, et le cancer successif, devenu adhérent aux parties voisines, s'y propage, comme le ferait un cancer primilif.

En même temps qu'il s'accroît vers l'extérieur, le ganglion cancéreux s'accroît aussi vers l'intérieur; les vaisseaux efîérenls du ganglion, qui se trouvent enveloppés de toutes parts, sont à leur tour envahis, et la matière cancéreuse, suivant de nouveau le cours de la lymphe, va gagner un second ganglion où elle se comporte comme dans le premier.

Après le second ganglion, le mal se transmet à un troisième, et ainsi de suite; ces engorgements successifs n'ont, pour ainsi dire, pas de limites : chacun d'eux donne naissance à une tumeur qui s'accroît, et ces tumeurs, en se développant, peuvent se rencontrer et se confondre en une masse bosselée, irrégulière, en général assez molle.

C'est ainsi que j'ai vu, à la suite d'un cancer encéphaloïde du fémur propagé aux muscles et devenu superficiel, les ganglions inguinaux, puis iliaques et lombaires, s'engorger successivement. Il en était résulté une tumeur qui occupait toute la cavité abdominale. C'est ainsi que j'ai vu plusieurs fois, à la suite d'un cancer du sein, une chaîne de ganglions cancéreux commencer dans le creux de l'aisselle, remonter derrière le grand pectoral, puis derrière la clavicule, et venir faire une saillie considérable dans le triangle sus-claviculaire.

11 faut se garder de croire que tous les engorgements qui, pendant le cours d'un cancer primilif, surviennent dans les ganglions correspondants, soient de même nature.

672 ANAïOMlE PATHOLOGIQUE

Déjà Vacher (1) et Ziiin (2) avaient indiqué la possibilité d'engorgement purement inflammatoire dans les ganglions qui correspondent à une tumeur cancéreuse. Louis et Desault allèrent plus loin; ils diagnostiquèrent pendant la vie les engorgements inflammatoires des engorgements cancéreux, et osèrent enlever certaines tumeurs du sein en respectant les glandes tuméfiées de l'aisselle. Leurs tentatives furent couronnées de succès : les plaies se cicatrisèrent, et les tumeurs axillaires entrèrent en résolution. Sœmmerring imita cette conduite, et eut lieu de s'en féliciter (3). Depuis lors, les chirurgiens modernes, et l'école de Dupuytren en particulier, ont beaucoup insisté sur les engorgements inflammatoires, dont la résolution a cependant été invoquée par quelques cliniciens optimistes comme un argument en faveur de la résolution du cancer.

J'ai démontré qu'autour d'un cancer qui se propage, il y a souvent des signes non équivoques d'inflammation chronique. îl n'en faut pas davantage pour expliquer la tuméfaction inflammatoire des ganglions lymphatiques correspondants. J'ai recueilli a l'hôpital Saint-Louis une observation qui ne laisse à cet égard aucun doute. Un enfant atteint d'encéphaîoïde du fémur présenta un gonflement presque indolent des ganglions inguinaux. Cet engorgement disparut complètement sous l'influence de cataplasmes émollients. M. Nélaton se décida alors à pratiquer la désarticulation de la hanche; l'enfant vécut trente-huit jours, et aucune tuméfaction nouvelle ne se manifesta dans les ganglions inguinaux. Or c'est précisément sur le membre de cet enfant que j'ai fait les recherches déjà mentionnées sur l'inflammation lente qui se produit autour des tumeurs cancéreuses ; j'ai constaté à l'œil nu et au microscope tous les caractères

(1) Vacher, Dissertation sur le cancer des mamelles, \lki), p. 134 et 171.

(2) Z'wm, Mémoires de Gœttingue,l. I, p. 366 et 39.

(3) Sœmmerring, De morbis vasorum aùsorljanlium, art. Suppuratio.

DU CANCEK. 673

d'une inflammation chronique pure et simple sur les limites de cette tumeur. Cela concorde très bien avec l'état des ganglions inguinaux. Tout me porte à croire que les cas de ce genre sont loin d'être rares; on sait que lesengorgements ganglionnaires des cancéreux sontparfois susceptibles de diminuer rapidement : il me semble qu'en pareil cas, une partie de l'engorgement n'était qu'inflammatoire. 11 m'a été donné une fois de trouver dans la même masseganglionnaireunepartie enflammée et une partie cancéreuse. Us'agit encore du malade plusieurs fois cité, qui avait un cancer ulcéré du testicule. Un engorgement ganglionnaire très volumineux occupait le pli de l'aine, la fosse iliaque interne, et la région lombaire. Toutes ces masses morbides, plus ou moins molles, plus ou moins diffluentes même, furent examinées au microscope ; une seule d'entre elles ne contenait ni cellules ni noyaux du cancer. C'était une tumeur grosse comme une petite pomme, située au-dessus du détroit supérieur dubassin; elle était formée par une collection purulente dont les caractères furent constatés à l'œil nu et au microscope. Sur un malade de M. Récamier (1), il survint aussi un abcès dans les ganglions axillaires, à la suite d'un cancer ulcéré du sein; toutefois il y avait eu plusieurs cautérisations, et un érysipèle avait précédé de fort peu de temps la tumeur axillaire. Il me paraît donc que cet exemple n'est pas absolument concluant, mais le mien est à l'abri de toute objection. La présence d'une assez grande quantité de pus dans un ganglion iliaque prouve que ce ganglion avait été enflammé ; la peau, il est vrai, était ulcérée, et avait pu s'enflammer d'une manière plus ou moins aiguë. Mais les vaisseaux lymphatiques du scrotum vont se jeter dans les ganglions inguinaux, qui étaient simplement cancéreux ; c'était donc du testicule luimême que le ganglion iliaque avait reçu le germe de son inflam-

(1) Recherches sur le cancer. Paris, 1829, t. I, p. 167, 28* fait.

674 ANATOMIE l'ATllOLOGlQUIi

mation suppurative; c'était au contact du cancer, dans la partie de cette glande, qui était sur le point d'être envahie, que les liquides irritants charriés jusqu'au ganglion iliaque avaient eu leur point de départ.

Si Ton n'y prenait garde, on pourrait considérer les cas de ce genre comme des cas de suppuration de cancer.

Ainsi, de ce qu'un ganglion est engagé d'une manière successive dans le cancer, on n'en peut pas conclure que ce ganglion soit inévitablement cancéreux.

^' IV. De l'iiifc'ciioii cai'Cûreuse.

Nous n'avons étudié jusqu'ici, de la maladie cancéreuse, que les accidents locaux par lesquels elle débute ; nous avons vu ces accidents se manifester, parcourir leurs diverses phases, se propager aux tissus voisins, s'étendre aux ganglions lymphatiques.

Mais la maladie cancéreuse ne se borne pas à ces phénomènes purement locaux. Il arrive toujours une époque où le mal se généralise, où les liquides s'altèrent; souvent alors des tumeurs cancéreuses multiples se produisent dans divers organes, toutes les fonctions sont en souffrance, et la mort survient inévitablement.

Cet état général a reçu différents noms: on l'a appelé diathèse cancéreuse, cachexie cancéreuse, infection cancéreuse. J'adopte cette dernière dénomination, et je dirai bientôt pourquoi.

Je n'ai pas àm'occuper ici de décrire les signes de l'infection cancéreuse, l'état du pouls, celui des diverses fonctions, ni la couleur particulière de la peau. Mais je dois me demander si cette infection est caractérisée par quelque altération matérielle des solides ou des liquides.

A. État du sang dans l'infection cancéreuse. — Il est naturel de chercher dans le sang les traces de l'infection cancéreuse. Nous allons donc passer en revue les modifications que subit ce liquide

dans ses caractères physiques et dans sa composition chimique.

Le sang des malheureux qui succombent à une période avancée de l'infection cancéreuse est un peu plus visqueux que le sang normal. Au lieu de trouver dans les grosses veines des caillots friables flottant au milieu d'un sérum rougeâlre, on y constate un liquide homogène un peu gluant, assez semblable à celui qu'on rencontre sur le cadavre des cholériques. Il m'est arrivé deux fois de ne trouver aucun caillot dans le cœur. La couleur de ce liquide est souvent moins foncée que d'habitude; c'est une teinte intermédiaire entre celle du sang artériel et celle du sang veineux. Je trouve cette particularité signalée cinq fois dans mes notes.

La quantité totale du sang que contiennent les veines m'a paru moindre que celle qu'on rencontre sur les autres cadavres. C'est sur la veine cave surtout que j'ai fait cette observation, qui n'a pas une grande portée, parce que la position du cadavre après la mort peut vider certaines veines, et parce que la filtration cadavérique qui s'opère à travers les parois des veines peut diminuer plus ou moins la quantité du sang qui y reste. Par conséquent, il n'est pas permis d'inférer de là que la masse totale du sang soit moindre chez les cancéreux que chez les individus sains.

Un fait d'anatomie découvert par M. Louis autorise cependant à croire que la quantité du sang devient moindre dans les dernières phases de la maladie cancéreuse. Cet observateur sévère a reconnu que, en l'absence de toute complication, le volume du cœur et les dimensions de l'orifice aortique diminuent dans les maladies qui usent lentement la constitution, et qui s'accompagnent tôt ou tard d'une altération du sang (1).

(1) Louis, Recherches sur la phf/iisie, 1825, p. 5/i et 56. i^J. Louis s'est servi des anciennes mesures, je les ai réduites en cenlimèires; il a donné les circonféiences, j'ai trouvé plus coniniode de comparer les diamètres.

La mensuration de l'orifice aorlique est devenue un précieux moyen qui permet d'évaluer d'une manière relative la quantité du sang dans ces maladies. La moyenne normale du diamètre de cette ouverture est centimètres 2,87. Elle n'est que de 2,66 chez les malades qui succombent à la phthisie ; elle descend a 2,50 chez ceux qui meurent par les progrès naturels du cancer. Ce serait là l'indice d'une diminution notable de la masse du sang (1).

L'inspection microscopique du sang des cancéreux ne révèle pas grand'chose. J'en ai examiné a toutes les époques de la maladie. J'ai recueilli une partie du sang qui s'écoulait pendant l'ablation des tumeurs primitives, ou des tumeurs récidivées ; j'en ai pris sur le cadavre des cancéreux, etjen'yai rien trouvé de particulier. II m'a été impossi ble, entre autres, d'y constater la moindre cellule, le moindre noyau de cancer. Lorsque j'ai rencontré ces éléments, c'était toujours dans des masses plus ou moins considérables, libres ou non, dans la cavité des veines, dont j'étudierai plus tard l'origine et la formation. Mais je n'ose rien conclure de ces recherches, que je n'ai pas assez multipliées encore. Je suis porté à croire, au contraire, que des cellules et des noyaux de cancer peuvent quelquefois se trouver entièrement libres et flotter au milieu des globules de sang.

Dans son important Traité dltémalologie pathologique, M. Andral a annoncé l'existence, dans le sangdes cancéreux, d'une certaine quantité de globules de pus. Ayant de commenter ce résultat, je citerai textuellement le passage de l'ouvrage de M. Andral.

(1) Le calibre réel d'une ouverture est représenté par le carré de son diamètre; si l'on fait le carré dos cIiifTres précédents, et qu'on réduise tout on centièmes pour faciliter la comparaison, on trouve que l'ouverture aorlique normale étant représentée par 100, celte ouverture n'est plus que de 85 chez les phtliisiques, et 75 chez les cancéreux. Cela supposerait une diminution d'un quart dans h masse totale du sang.

u J'ai plusieurs fois soumis, avec M. Gavarret; à l'examen microscopique, du sang recueilli sur des cadavres d'individus morts de diverses affections cancéreuses, et, dans quelques cas, nous avons trouvé au milieu de ce sang des globules de pus très bien caractérisés. Ces globules ne sont pas sans doute la matière du cancer; ils sont tout simplement le résultat d'un travail phlegmasique qui, à une période de l'existence du cancer, se développe dans le tissu où ce produit accidentel a pris naissance. Toutefois c'est là, dans l'histoire du cancer, un fait important à connaître, puisqu'il prouve la possibilité, dans cette maladie, d'une infection du sang par du pus. Dans un cas surtout d'ostéosarcome avec production consécutive d'une grosse masse cancéreuse dans le médiastin antérieur, nous avons rencontré une grande quantité de globules de pus au milieu du sang que contenait le ventricule droit du cœur. Mais à côté de ces globules, nous trouvâmes d'autres corps d'un aspect tout particulier, et que le sang ne nous a offerts que dans cette circonstance : c'étaient des lamelles elliptiques , granulées à leur surface, d'un volume beaucoup plus considérableque les globules du pus, et d'une forme beaucoup plus régulière que celle des simples plaques albumineuses. Mais ces lamelles n'existaient pas seulement mêlées aux globules de pus dans le sang du ventricule droit ; nous les retrouvâmes en grand nombre, en déposant sur le porteobjet du microscope un peu de liquide ichoreux recueilli au sein de la masse cancéreuse du médiastin. Ces lamelles seraient-elles donc la forme sous laquelle se révélerait à nous la matière cancéreuse ramollie, ou l'espèce d'ichor qu'on en retire? Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, dans d'autres masses cancéreuses, nous avons retrouvé ces mêmes lamelles. C'est un sujet de recherches à poursuivre (1). »

(î) Anclral, Hémutologie pathologique, 18^3, p. 179.

67^ ANATOMI!': PATHOLOGIQUE

Ce passage remarquable fut publié en 1843, deux ans avant la Physiologie pathologique de M. Lebert, quatre ans avant la traduction de VÂnalomie pathologique de\o^e\, A cette époque, les études histologiques venaient à peine d'être introduites en France; les élémenls du cancer y étaient ignorés, et les caractères du pus restaient encore si obscurs, que, malgré des recherches dont on attendait le résultat avec impatience, M. Donné, M. Mandl, et M. Bérard lui-même (1), n'avaient pu trouver de caractère distinctif entre les globules du pus et les globules blancs du sang normal. Il est certain, par conséquent, que l'observation de M. Andral demanderait à être répélée. En attendant, voici, à mon avis, la seule manière de l'interpréter.

Et d'abord, ces lamelles que MM. Andral et Gavarret ont trouvées dans le coagulum du ventricule droit, puis dans une tumeur cancéreuse du même individu, puis enfin dans des cancers pris sur d'autres malades ; ces lamelles, disons-nous, elliptiques, larges, granitées, sont évidemment des cellules cancéreuses. Déjà décrites en Allemagne par Mûller, ces cellules étaient inconnues en France, et M. Andral comprit bien qu'il était nécessaire de continuel- sur le cancer ce genre de recherches. Le mot laquelle dont cet auteur s'est servi ne doit pas nous arrêter ; les objets que le microscope montre par transparence paraissent en effet aplatis. Il nous semble certain que, dans ce cas, il y avait des cellules cancéreuses, et dans le coagulum du ventricule droit, et dans la partie diffluente du sang.

Quant aux globules de pus que ce professeur a cru reconnaître, ils nous embarrasseraient davantage, si nous ne savions que le microscope ne retrouve pas ces globules dans le sang, même lorsqu'on a la certitude qu'ils y ont été introduits : c'est un fait

(1) Dictionnaire de médecine, ariicle Pus, t. XXVI, p. 476.

mis en évidence par les polémiques auxquelles a donné lieu la doctrine de l'infection purulente, suite de phlébite. J'ai pu m'assurer par moi-même, avec mon ami M. Lebert, que les globules de pus injectés dans les veines d'un chien y deviennent promptemenl méconnaissables.

Ainsi donc, il m'est impossible d'admettre que les globules observés par MM. Andral et Gavarret dans le coagulam du ventricule droit fussent réellement des globules de pus. Je suis convaincu que ces globules étaient des noyaux de cancer. J'ai déjà dit bien des fois, en effet, que les noyaux libres existent toujours en plus ou moins grand nombre autour des cellules, et qu'ils prédominent surtout dans les masses cancéreuses récemment et rapidement formées.

Un fait consciencieusement observé reste dans la science, et est utile à toutes les époques; il est susceptible d'être interprété plus tard , à mesure que les connaissances s'étendent. Voilà pourquoi j'attache la plus grande importance à cette observation de M. Andral; elle me semble démontrer, d'une manière absolue, qu'on peut quelquefois retrouver dans le sang des cancéreux les éléments spécifiques du cancer. S'il restait le moindre doute à l'égard des noyaux, l'existence des cellules est au moins certaine, puisque M. Andral a constaté une identité parfaite entre les lamelles ovales du sang et les éléments microscopiques du cancer.

Voyons maintenant ce que les analyses chimiques permettent de constater sur le sang des individus morts de l'infection cancéreuse.

Par moi-même, je ne possède pas de matériaux relatifsàcette question. J'ai eu l'occasion, pendant mon internat, de pratiquer quelques saignées sur des individus cancéreux ; mais ces émissions sanguines étaient nécessitées par des inflammations viscérales intercurrentes qui avaient pu modifier la composition du

68o ANATOMIE PATHOLOGIQUE

sang. L'analyse chimique n'aurait fourni que des résultais trompeurs.

J'ai plusieurs fois recueilli un peu de sang pendant une opération de cancer; je l'ai étudié au microscope, etjen'yai trouvé aucun changement ; mais je nel'ai point fait analyser, parce que l'infection cancéreuse, comme on doit s'y attendre, n'était manifeste sur aucun des sujets que j'ai vu opérer.

Les phénomènes d'imbibition qui se passent après la mort changent entièrement les proportions des principes constituants du sang; il ne nous reste donc qu'une ressource : c'est de pratiquer pendant la vie sur des individus atteints d'infection cancéreuse prononcée des saignées simplement exploratrices. S'il est une circonstance où il soit permis d'expérimenter sur son semblable, c'est certainem.ent lorsqu'on est en présence d'une maladie terrible, inconnue, incurable; d'une maladie contre laquelle, depuis si longtemps, on cherche en vain des spécifiques; d'une maladie enfin essentiellement lente, sur la marche de laquelle l'émission de quelques grammes de sang ne peut avoir qu'une minime influence. J'avais donc songé à pratiquer sur des cancéreux quelques saignées explorali'ices ; mais n'ayant point l'honneur d'être à la téte d'un service d'hôpital, je n'ai pu réaliser ce désir. Je suis obligé, par conséquent, de m'en rapporter aux documents très restreints et très incomplets qui existent dans la science.

La fibrine, dit M. Andral (1), n'augmente pas par le ù\\t seul du dépôt, au sein des tissus, de ces matières morbides connues sous le nom de matière squirrheiise ou encéphaloïdc. « Il peut arriver qu'à certaines périodes de l'existence de ces produits, on trouve dans le sang un excès de fibrine, mais c'est qu'alors un autre état morbide est intervenu. »

(1) Loc. cit., [\ 165.

M. Andral a vu, en effet, plusieurs fois la fibrine en excès, mais quelquefois aussi il l'a trouvée diminuée.

Dans trois cas de cancer de l'estomac, la quantité de fibrine ne différait pas des proportions normales, c'est-à-dire qu'elle était de 3 millièmes.

Dans un cas de cancer du foie, accompagné de douleurs et d'un état fébrile, il y avait 3,70 de fibrine.

Dans un cas de cancer de l'ovaire, avec fièvre et douleurs vives, la fibrine monta à 4,50. On trouva à l'autopsie, au voisinage de la tumeur, quelques traces de péritonite.

Dans un autre cas de cancer du foie, la quantité de fibrine s'éleva à 5,00. La tumeur, très rapidement accrue, était très molle, comme fluctuante; il y avait une fièvre continuelle. La mort survint presque inopinément quelques jours après ; on trouva le foie énorme et la cavité péritonéale pleine de sang.

Enfin, dans un cas de cancer utérin, la fibrine s'éleva à 5,60, chiffre inférieur sans doute à celui qu'on constate dans certaines phlegmasies, mais cependant très considérable encore. Il y avait dans le bas-ventre une inflammation intense, accompagnée d'une fièvre constante.

Ainsi donc, dans tous ces cas où la fibrine fut augmentée, un état inflammatoire manifeste existait en même temps que le cancer.

Deux fois, au contraire, M. Andral a trouvé la fibrine diminuée. Dans un cas de cancer de l'estomac, cet élément était réduit à 1,90; il descendit à 1,80 dans un cas de cancer utérin, avec apyrexie complète. M. Andral pense que cette diminution était due, dans le premier cas, à l'insuffisance de la digestion stomacale, et, dans le deuxième, à l'épuisement qui avait été la conséquence d'abondantes métrorrhagies.

La fibrine du sang ne semble donc pas attaquée par l'infection cancéreuse. Toutes les fois qu'on a rencontré cet élément

Page 1