‹ Anatomie pathologique du cancer [electronic resource]Chapitre 3 sur 37 · TUMEUKS CANCÉREUSES PROPREMENT DITES · texte numérisé non relu

TUMEUKS CANCÉREUSES PROPREMENT DITES

CîlAPlTîlE PÏIEMIER.

§ I. Définition du cancer.

Le cancer, dit Peyrilhe, est aussi difficile a définir qu'à guérir. Presque tous les auteurs, en effet, ont renoncé à formuler une définition satisfaisante de cette affection. Pour donner une

/jGo ANATOMIE PATHOLOGIQUE

idée de la signification du mot cancer, ils se sont contentés de renfermer dans une seule phrase une brève description des principaux symptômes du mal. Ainsi que l'a très bien démontré M. Bérard(l), cette marche est vicieuse. Parmi les caractères soi-disant pathognomoniques des affections cancéreuses, il en est qui manquent dans beaucoup de cas, et les autres peuvent appartenir à des affections non cancéreuses. Du reste, quelle que puisse être la valeur de ces sortes de définitions au point de vue clinique, il est clair qu'elles n'en ont aucune en anatomie pathologique.

Mais existe-t-il un caractère anatomique sur lequel une définition exacte puisse s'établir? Au milieu de ces nombreuses variétés de formes et d'aspects que présente, d'individu à individu, d'organe à organe, d'époque à époque, cette espèce de protée qu'on appelle le cancer, peut-on trouver un élément fixe qui serve de trait d'union entre tant de types divers, et qui permette d'en donner une définition méthodique? On en a longtemps désespéré.

Dans le remarquable article que nous venons de citer, M. Bérard a tracé la voie que nous nous proposons de suivre. « Le cancer, dit-il, est caractérisé par le développement et l'évolution des deux tissus acciden.tels sans analogues dans l'économie : le tissu encéphaloïde et le tissu squirrheux. Il suffit de donner les caractères de ces tissus et d'indiquer les phénomènes de leur ramollissement, de leur ulcération, de leur extension, en un mot de leur évolution pour établir la définition du cancer. »

Nous procéderons comme lui : Le cancer, dirons-nous, est caractérisé par V existence d'un élément sans analogue dans l'économie, et qui mérite le nom d'élément cancéreux.

(1) Diciionnaire de niédcciiic en 30 volumes, article (Ianceiî.

§ If. De l'élément cancéreux.

Cet élément existe dans tous les cancers, et n'existe jamais ailleurs; il est donc caractéristique : il suffira de le déterminer pour connaître le cancer.

En se combinant avec diverses substances dont l'existence est accessoire, dont les proportions sont variables, dont la présence est le résultat de conditions locales ou générales, cet élément cancéreux donne naissance aux diverses formes qu'on a décrites sous les noms de squiri'he, encéphaloïde, colloïde, mélanose, et à ces milliers de variétés indécises sur lesquelles s'est exercé l'esprit classificateur des chirurgiens britanniques.

Car il est rare de trouver deux cancers qui se ressemblent de tous points; il en est un grand nombre qui ne rentrent dans aucun des types décrits ; nous en avons vu un entre autres, à la Société anatomique, sur lequel les avis furent partagés, les uns prétendant que c'était un squirrhe, les autres soutenant que c'était un encéphaloïde. Entre l'encéphaloïde pur et le cancer gélatiniforme, il existe des transitions insensible;; de même entre le squirrhe le plus parfait et l'encéphaloïde le mieux caractérisé, on trouve une série non interrompue de ces intermédiaires. La diversité d'aspect et de structure que présentent les types de ces dernières formes de cancer, a conduit M. Bérard à les décrire comme des tissus entièrement différents ; mais cet observateur . distingué a donné le signal d'une réforme plus complète en ramenant toutes les formes du cancer à deux types principaux.

Depuis longtemps l'existence de ces deux tissus accidentels sur diverses parties du même individu, quelquefois même en différents points de la même tumeur, la formation fréquente de tumeurs encéphaloïdes dans les cicatrices qui succèdent à l'ablation du squirrhe, et, par-dessus tout cela, l'identité de marche, de symptômes, de terminaisons, ont porté les médecins à cher-

cher des bases pour établir la doctrine de l'unité des affections cancéreuses. Les anciens ne doutaient pas de cette unité, puisque le seul nom de v.arjyvjoç désignait pour eux toutes les tumeurs malignes. L'Académie de chirurgie accepta le dogme devenu classique de la transformation dusquirrhe en cancer confirmé, ou encéphaloïde, par ramollissement du tissu. Adams crut trouver la cause anatomique de cette identité, dans la présence de vésicules hydatiques miliaires qu'on n'a pu constater sur le continent. Hodgkins, enfin, admit de petits corps pédicules, entourés d'une membrane commune, qui constitueraient la base de toute les tumeurs cancéreuses. C'était encore là une vue de l'esprit, mais n'y voit-on pas une preuve frappante du vide qui existait dans cette partie de la pathologie et des efforts que suscitait le besoin de la combler?

Désormais cette lacune n'existe plus. L'inspection microscopique des éléments du cancer a permis de saisir entre toutes les tumeurs cancéreuses un caractère commun ; et, lorsque les idées ont été rectifiées sur ce point, on a pu donner une valeur très grande à certains caractères visibles à l'œil nu, qui n'avaient jusqu'alors occupé que le second plan.

Toutes les tumeurs cancéreuses, sans exception, laissent suinter, par la pression ou le grattage, un suc plus ou moins abondant, plus ou moins laiteux, le sue cancéreux. Indiqué de tout temps par les anatomo-pathologisles, ce caractère n'a été considéré, ni comme général, ni commeabsolu, pour deux raisons : 1" il y a quelques tumeurs non cancéreuses qui donnent du suc; 2" il y a des tumeurs réputées cancéreuses qui ne donnent pas de suc. Dans la seconde partie de ce travail, en établissant les caractères des tumeurs qu'on a jusqu'ici confondues avec le cancer, nous réduirons à néant cette seconde objection, nous prouverons que, loin de nuire à notre doctrine, elle donne au contraire un précieux moyen de reconnaître immédiatement, à l'œil

nu, la tumeur bénigne de ces tumeurs calomniées. Quant à la première objection, elle a une valeur plus grande. Oui, il existe des tumeurs qui, sans être cancéreuses, donnent un suc plus ou moins semblable au suc cancéreux ; mais la ressemblance n'est jamais que superficielle, et, si l'on pénètre plus avant dans la composition de ce suc, on y trouve des caractères qui ne permettent plus de confondre.

§ III. Caractères physiques du suc cancéreux.

Toutes les parties du corps, normales ou pathologiques, renferment des proportions considérables de sérosité. Cette sérosité, plus ou moins combinée avec les éléments qui forment la trame du tissu, devient quelquefois assez abondante pour qu'on puisse l'exprimer par une forte pression. Pour emprunter une comparaison à la chimie, ce n'est point l'eau de combinaison qu'on obtient ainsi, mais l'eau d'interposition. C'est un liquide analogue, et par sa nature, et par sa situation anatomique, et par sa transparence parfaite, à la sérosité de l'œdème. Ainsi donc il existe quelques tissus normaux et quelques tumeurs accidentelles qui, par le grattage ou la pression, sont susceptibles de fournir un suc séreux.

A ce suc purement séreux peuvent se joindre divers produits normalement ou accidentellement contenus dans le tissu qu'on examine. Ce sont, par exemple, du sang dans les organes très vasculaires, du lait dans la mamelle, de la bile dans le foie, etc.

Lorsque ces produits sont colorés, comme dans les exemples que je viens de citer, ils communiquent au suc leur couleur, qui s'affaiblit d'autant plus qu'elle est plus étendue. Voilà pourquoi l'état normal ou pathologique d'un organe influe souvent sur la nature du suc qu'on en extrait.

Or la plupart des tumeurs non cancéreuses, qu'on pourrait être tenté de prendre pour des cancers, ne fournissent qu'un

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SUC séreux ; les cancers, au contraire, donnent un suc plus ou moins lactescent. De là un caractère précieux que nous plaçons en première ligne, d'abord, parce qu'il est excellent en lui-même, ensuite parce qu'il est très facile à constater. Il suffît de faire une coupe de la tumeur qu'on étudie et d'en gratter la surface avec une mauvaise lame. Si cette lame ne se charge pas d'un suc lactescent, il est certain que la tumeur n'est pas cancéreuse. Dans le cas contraire, il est probable qu'elle l'est. On voit combien est important ce signe qui permet d'affîrmer immédiatement, a l'œil nu, qu'une tumeur n'est pas cancéreuse.

Le suc cancéreux, suivant les cas, varie de quantité, de densité, et môme un peu de couleur. Il peut être d'un blanc mat, comme il peut être légèrement jaunâtre : quelquefois il a la consistance delà crème, et alors il est opaque; d'autres fois il est bien moins épais, demi-transparent, et ressemble à du lait mêlé de beaucoup d'eau. On trouve toutes les transitions en ces cas extrêmes. Enfin, il peut être très abondant, très facile à extraire, s'écoulant en nappe par la pression , comme il peut être en petite quantité, difficile à obtenir, ne se laissant séparer que par le grattage. Du reste, ces diverses modifications sont toujours combinées de la même manière. Ainsi, quand le suc est très abondant il est en même temps plus dense, plus opaque et plus blanc. Ces quatre caractères marchent de front.

Pour montrer comment le suc cancéreux peut varier ainsi d'aspect sans changer de nature, nous devons dire dès maintenant qu'il est formé de deux parties. La première est un liquide amorphe, homogène, transparent, en un mot séreux. La seconde est constituée par une infinité de petits corps microscopiques, qui seront étudiés plus tard sous le nom de cellules et de noijaux du cancer. Le suc est donc une émulsion plus ou moins concentrée des éléments primitifs ou histologiques du cancer. Les proportions relatives des deux parties constituantes de ce suc dé-

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terminent ses divers degrés de consistance et d'opacité. Quant à la teinte jaunâtre dont nous venons de parler, nous dirons plus loin qu'elle est due à la présence tout adventive de quelques matières grasses.

Mais, malgré ces différences dans ses caractères physiques, le suc n'en est pas moins parfaitement caractéristique du cancer; si quelques tumeurs cancéreuses, en effet, donnent un suc analogue, celte analogie disparaît devant un examen plus approfondi.

On peut rapporter à deux genres bien différents les éléments ténus que le grattage extrait des tumeurs, et qui, par leur suspension dans un liquide diaphane, peuvent donner au suc l'aspect lactescent.

Tantôt les petits corps ainsi entraînés sont des globules, des cellules, des noyaux, etc., en un mot, des éléments microscopiques naturellement isolés et flottants dans la trame du tissu. Tels sont les globules de lait, les globules de pus dans l'infiltration purulente, les corpuscules de tubercule, les cellules et les noyaux d'épithélium et de cancer. Le liquide que l'on extrait alors par la pression ou par le grattage existait primitivement à l'état d'infiltration, dans le tissu que l'on examine : c'est un liquide naturel, un véritable suc.

D'autres fois, au contraire, l'aspect lactescent est dû à des matériaux beaucoup plus volumineux, visibles à la loupe ou même, de près, à l'œil nu: ce sont des détritus irréguliers, inégaux, qui résultent de l'écrasement d'une tumeur molle et friable: on les obtient par le grattage, et jamais parla simple pression ; suspendus dans un sérum plus ou moins abondant, ils donnent lieu à un liquide artificiel, à un pseudo-suc.

Il suffît d'une expérience bien simple pour éviter de confondre le pseudo-suc avec un suc véritable : on délaye une petite partie du liquide dans quelques gouttes d'eau. S'il s'agit d'un pseudo-suc, les petites parcelles solides se séparent les unes des

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