‹ Anatomie pathologique du cancer [electronic resource]Chapitre 34 sur 37 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

8lO ANATOMIE PATHOLOGIQUE

tant de points de contact, qu'elles méritent le nom de cancroïdes.

1" Tumeurs fongueuses sanguines. — Ces tumeurs ressemblent, sous plusieurs rapports, à l'encéphaloïde, et notamment à l'encéphaloïde hématode.

Les ressemblances symptomatologiques sont grandes. Dans les deux cas, il y a ou il peut y avoir: 1° tendance à l'accroissement; 2° mollesse : 3° pulsations ; hémorrhagies considérables lorsqu'on pratique une incision; 5° ulcération qui peut se produire à diverses époques, qui s'accompagne d'hémorrhagies, et qui a de la tendance à s'étendre en surface; 6" issue d'un fongus qui s'élève rapidement du fond de la plaie, et qui saigne au moindre attouchement; 1" enfin, reproduction fréquente du mal après l'ablation de la tumeur.

Les ressemblances anatomiques reposent sur un caractère non moins frappant ; comme les encéphaloïdes hématodes , les tumeurs fongueuses sanguines sont composées d'une trame aréolaire, comme caverneuse, dont les cavités sont pleines de sang. J'ai déjà insisté sur le diagnostic anatomique à l'occasion de l'encéphaloïde hématode; je n'y reviendrai pas ici. Quant aux différences nosologiques, elles seront indiquées dans toute leur généralité, dans le dernier paragraphe de ce mémoire.

2° Tumeurs fibro-plastiques. — M. Lebert a découvert dans la structure de certaines productions accidentelles, un tissu particulier dont il a sigsialé les formes, décrit l'évolution, et auquel il a donné le nom de tissu fbro-plastique. Plus tard, M. Ch. Robin a retrouvé ce tissu dans l'utérus à l'état normal. Désormais, par conséquent, le tissu fibro-plaslique et les tumeurs qu'il constitue doivent rentrer dans la catégorie des productions homœomorphes.

L'élément fibro-plastique est une des formes que revêlent le plus souvent les produits de l'inflammation chronique au moment où ils s'organisent ; mais il parait se développer souvent sans inflammation.

DU CANCfclR. 8ll

Les éléments de ce tissu ne sont visibles qu'au microscope, cesontrles noyaux fibro-plastiques, les cellules fibro-pîastiques, les cellules fusiformes, lescorpsfusiformeset les fibres fibro-plastiques. Décrire ici ces éléments ce serait empiéter sur le terrain de l'anatomie normale. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils ne présentent aucune analogie avec les éléments du cancer.

Le tissu fibro-plastique accidentel forme un très grand nombre de tumeurs. La plupart des tumeurs syphilitiques, abstraction faite des exostoses, le testicule syphilitique en particulier ; les tumeurs verruqueuses des cicatrices (Follin), les chéloïdes, les épulis, la plupart des fongus de la dure-mère, beaucoup de névrômes, de tubercules sous-cutanés douloureux, de tumeurs des ganglions lymphatiques, etc., etc., sont constitués par du tissu fibro-plastique, presque sans mélange. Enfin, ce tissu se mêle fréquemment aux éléments du cancer, mais il n'est alors qu'accessoire et n'exerce aucune influence sur la marche de la maladie.

Les tumeurs fibro-plastiques, quelquefois stationnaires, s'accroissent quelquefois indéfiniment. En s'accroissant elles compriment les tissus voisins, elles ne les envahissent pas par infiltration comme le fait la matière cancéreuse; mais elles peuvent produire des atrophies considérables et même pénétrer dans les os. Les tumeurs fibro-plastiques de la dure-mère perforent la voûte du crâne; j'ai vu une épulis des gencives de la mâchoire inférieure s'enfoncer dans le maxillaire correspondant jusqu'au canal dentaire.

Les tumeurs fibro-plastiques s'ulcèrent quelquefois. Lorsqu'on les enlève incomplètement , elles récidivent sur place. — Du reste elles n'infectent jamais les ganglions.

Voilà bien des phénomènes qui simulent la marche du can-cer. — Mais il existe entre ces deux affections des caractères

8l!2 ANATOMIE PATHOLOGIQUE

distinctifs qui ne permettent pas de les confondre. Je ne m'occuperai ici que des caractères anatomiques.

Les tumeurs fibro-plastiques se présentent sous deux formes bien différentes, suivant qu'elles sont constituées principalement par les noyaux et cellules fibro-plastiques, ou par les corps fusiformes et fibres fibro-plastiques. Dans le premier cas la tumeur est molle; dans le deuxième cas elle est dure.

Les tumeurs fibro-plastiques dures ressemblent jusqu'à un certain point aux tumeurs fibreuses avec lesquelles on est quelquefois tenté de les confondre. Je n'ai pas à m'occuper de cette question. — Cette confusion entre deux tumeurs locales et homœomorphes n'aurait du reste aucune conséquence grave. — En tout cas, les tumeurs fibro-plastiques dures ne ressemblent pas au cancer; leur coupe est lisse, homogène, brillante; elle ne fournit ni suc, ni pseudo-suc.

Les tumeurs fibro-plastiques molles ressemblent beaucoup à l'encéphaloïde, et il importe de savoir les en distinguer. Le microscope établirait la distinction d'une manière irrécusable. Mais on peut arriver au même résultat par une simple inspection faite à l'œil nu. Tandis que l'encéphaloïde donne une grande quantité de suc laiteux, miscible à l'eau, les tumeurs fibro-plastiques ne donnent qu'un pseudo-suc, qui se dissocie, lorsqu'on le mêle à l'eau, en petits fragments irréguliers.

3" Tumeurs épithéliales ou cancroïdes. — Toutes les surfaces libres de l'économie ont la propriété de sécréter, à toutes les époques de la vie, des éléments microscopiques qui portent le nom de cellules épithéliales; à la peau ces cellules prennent le nom de cellules épidermiques.

Les muqueuses, les séreuses, les synoviales, la membrane interne des vaisseaux, la surface interne de toutes les cavités glandulaires sont pavées de cellules épithéliales. Croirait-on que cet élément microscopique si répandu dans l'organisme peut,

DU CANCER. 8l3

lorsqu'il est sécrété dans l'épaisseur des tissus, donner lieu à l'une des affections les plus graves que l'on connaisse?

Les dimensions, la forme, l'aspect des cellules épithéliales normales varient considérablement; mais les tumeurs cancroïdes ne sont jamais constituées que par une seule espèce de cellules épithéliales, les cellules pavimenteuses. Je me contenterai , par conséquent, de décrire rapidement ces dernières.

Ces cellules sont des lamelles aplaties, à contours irréguliers et généralement anguleux. On serait tenté de les prendre pour des écailles non organisées, si un noyau pâle, assez petit du reste et privé de nucléoles, ne prouvait que c'est là une cellule véritable, dont la cavité est seulement effacée par l'aplatissement; ces caractères différencient les cellules épithéliales des éléments hétéromorphes du cancer.

Les cellules épithéliales en s'accumulant, en s'infiltrant dans l'épaisseur du derme de la peau ou des muqueuses donnent lieu à des tumeurs dont la marche présente une analogie frappante avec celle du cancer.

Ces tumeurs sont extrêmement fréquentes. La presque totalité des tumeurs connues sous le nom de cancer de la peau, de cancer de ramoneurs, de noli me tangere, la plupart des prétendus cancers des lèvres, de la langue, du gland et du prépuce, et un grand nombre de ceux de la vulve, du vagin et du col utérin, sont formées par l'élément épithélial et non par l'élément cancéreux. Pour qu'une aussi large confusion ait pu s'établir et rester dans la science, il faut que les tumeurs épithéliales donnent lieu à des accidents très semblables à ceux qui accompagnent les tumeurs cancéreuses.

En effet : 1° Ces tumeurs vont toujours en s'accroissant; elles peuvent rester stationnaires, mais elles ne rétrogradent pas.

2° Elles envahissent les tissus par propagation comme le cancer ; seulement elles les détruisent avec une moins grande rapi-

8l4 ANATOMIE PATHOLOGIQUE

dité. Elles finissent par les détruire cependant, et par nn mécanisme analogue: c'est-à-dire que, dans les deux cas, les éléments microscopiques s'infiltrent dans les parties contiguës, les compriment et les atrophient. Les tumeurs épilhéliaies peuvent donc désorganiser presque tous les tissus. Elles peuvent pénétrer jusque dans les os ; j'en ai vu une qui s'enfonçait dans le calcanéum; une autre provenant de la lèvre inférieure détruisit de haut en bas une grande partie de l'os maxillaire inférieur, et parvint jusqu'au canal dentaire.

3° Les tumeurs épilhéliaies, comme le cancer, finissent par s'ulcérer; comme le cancer encore, elles s'accroissent alors plus vite. Les ulcères qui en résultent n ont pour ainsi dire plus de limites; ils donnent lieu à l'écoulement d'un liquide aussi fétide quel'ichor cancéreux. Lorsque le mal en est là, la mort des malades est à peu près inévitable, toujours comme dans le cancer.

h° Comme le cancer enfin, les tumeurs épilhéliaies ont la funeste propiiété de reparaître fréquemment dans la cicatrice, lorsqu'on les détruit avec le caustique, ou qu'on les emporte avec l'instrument tranchant.

5' Enfin, les éléments des tumeurs épithéliales peuvent s'introduire dans les vaisseaux lymphatiques, gagner les ganglions et donner lieu à des tumeurs épilhéliaies successives. Mais ce phénomène, qui est la règle dans le cancer, ne constitue dans le cancroïde qu'une exception infiniment rare.

S'il fut jamais deux affections parallèles, ce sont certainement celles-là. Une analogie aussi frappante mérite d'être consacrée par une dénomination, et voilà pourquoi j'adopte le nom de cawcro?'c?é'5 que M. Lebert (1) a appliqué aux tumeurs épithéliales.

Mais, quelque grandes que soient les ressemblances symptomatologiques, elles nepeuventjamais suffire pour faire confondre ensemble des afiTections qui sont caractérisées par des lésions dis-

(l) Trnité pratique des maladies cancéreuses. Paris, 1851, p. 611.

DU CAINGER. 8l5

semblables. Lors même que l'analogie se maintiendrait jusqu'au bout, jusque dans les moindres détails, on devrait dire : Les cancroïdes sont constitués par l'élément épithélial, les cancers le sont par l'élément cancéreux; donc les cancers et les cancroïdes sont des affections différentes.

L'observation clinique est venue confirmer cette distinction ; les caractères ditïérentiels entre ces deux affections sont aujourd'hui précis et nombreux. Je les exposerai en terminant cette deuxième partie. Je cherche seulement ici à établir la dilTérence au point de vue de i'anatomie pathologique pure.

Je dois avouer que l'inspection à simple v«e ne lève pas toujours les doutes, et je déclare que l'examen microscopique est quelquefois indispensable pour établir le diagnostic. îl n'en est pas moins vrai, que le plus souvent il suffît de l'œil nu et du scalpel pour reconnaître les cancroïdes.

Lecancroïde, comme le cancer, est constitué par des éléments microscopiques qui pénètrent dans les tissus par infiltration; mais tandis que le cancer a une trame très manifeste dans l'origine, le cancroïde, au contraire, n'en a pas ; il conserve pour trame certaines parties des tissus qu'il a envahis. Rien n'est fréquent comme de voir au sein d'une tumeur cancroïde des fibres musculaires qui y gardent longtemps leur structure. C'est là un premier caractère fort important.

Il en résulte que le cancroïde privé de trame fibreuse ne ressemble pas au squirrhe : c'est avec l'encéphaloïde seulement qu'on pourrait le confondre. Continuons donc notre parallèle. - Dans le cancroïde il n'y a pas, à proprement parler, de suc ; les cellules ne sont pas suspendues dans un sérum comme dans le cancer, ou plutôt ce sérum est si peu abondant que le suc est très concentré et ne possède aucune diffluence. Second caractère : les cancroïdes ne donnent pas de suc à la simple pression.

Il faut donc gratter la coupe du cancroïde pour obtenir les

8l6 ANATOMIE PATHOLOGIQUE

éléments microscopiques. Le scalpel se charge alors d'une matière caséeuse, de couleur jaunâtre, au lieu de se charger d'un suc liquide et blanc comme dans le cancer, ce qui constitue un troisième caractère.

Enfin , l'absence de trame propre fait que les cellules du cancroïde , au lieu d'être toujours disséminées d'une manière uniforme, peuvent s'accumuler dans les interstices des tissus en masses arrondies qui se creusent des cavités. Ces masses , formées exclusivement par des amas de cellules épithéliales , sont d'une couleur jaunâtre, et ont une consistance caséeuse. Lorsque cette disposition existe elle constitue un caractère excellent, on ne la rencontre pas dans le cancer.

Ainsi , le cancroïde peut presque toujours , sinon toujours , être distingué de l'encéphaloïde ; comme il ne possède pas de trame fibreuse, il ne ressemble pas du tout aux tumeurs squirrheuses. Il y a cependant une circonstance qui peut établir entre lui et le squirrhe une ressemblance grossière ; la voici :

Il arrive souvent que la présence d'un cancroïde détermine dans les tissus qui l'entourent une inflammation chronique dont les produits s'organisent. Ces tissus de formation nouvelle possèdent toujours dans l'origine une demi-transparence qui leur donne l'aspect lardacé. Lorsque plus tard le cancroïde continue à s'accroître, il s'infiltre sous forme de prolongements jaunâtres dans cette masse demi-transparente , et il en résulte quelque chose qui ressemble à un squirrhe aréolaire. Mais il suflTit du moindre instrument pointu pour reconnaître immédiatement que c'est là l'inverse précisément de la disposition du squirrhe. En effet, dans le squirrhe, les lignes opaques sont fibreuses, solides ; dans le cancroïde , elles sont molles, caséeuses. Dans le squirrhe, les masses demi-transparentes contenues dans les grandes aréoles de la trame sont la partie la moins consistante de la tumeur, et si on les gratte , elles donnent du suc ; dans

DU CAJSCER. 817

les cancroïdes les masses demi-transparentes comprises entre les rayons de matière caséeuse, sont, au contraire, la partie la plus consistante de la tumeur; si on les gratte, elles ne donnent ni suc ni matière caséeuse.

Ainsi, que l'on compare le cancroïde a l'une ou à l'autre des formes solides du cancer, on trouve toujours des caractères distinctifs en dehors de l'examen microscopique.

Des détails aussi minutieux de structure ne pouvaient être découverts qu'à une condition : il fallait examiner ces tumeurs avec l'idée préconçue qu'elles étaient différentes, et cette idée, c'est l'étude microscopique qui l'a fournie. Ceci ne s'applique pas seulement au parallèle du cancroïde et du cancer, mais au parallèle que j'ai établi entre le cancer et tous les autres produits accidentels. Le microscope, qui nous a rendu de si grands services dans cette étude , a presque cessé de nous être nécessaire ; il nous a enseigné à nous servir de l'œil nu.

§ VI. Parallèle riilrc les cancers et les pseudo-cancers.

Je viens de mettre en présence les cancers et les pseudo-cancers ; j'ai fait, pour ainsi dire, le diagnostic anatomique des tumeurs cancéreuses ; je devrais peut-être en rester là.

Mais il me paraît important de montrer que les différences capitales dans la structure des tumeurs aboutissent à des différences plus capitales encore dans leur marche locale ou dans leurs résultats définitifs : c'est ce que je vais faire à grands traits, en laissant de côté une foule de détails qui m'éloigneraient trop du terrain de l'anatomie pathologique.

Les pseudo-cancers sont des tumeurs homœomorphes, constituées par quelques uns des éléments normaux de l'organisme. Leur production est le résultat d'une aberration purement locale.

Le cancer, au contraire, est un produit hétéromorphe. Ses éléments anatomiques ne prennent jamais naissance dans les

Page 1