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5l4 ANATOMIE rATHOI.OGl()UE
donc une hypothèse sans fondement, qui ne repose ni sur des preuves anatomiques , ni sur des considérations cliniques exactes.
J'ai entendu faire à cette conclusion une objection très spécieuse. Nous n'avons pas à prouver, disait-on, que cette tumeur, aujourd'hui cancéreuse, ne l'a pas toujours été; nous n'avons pas à établir ce fait négatif : la négation est un droit jusqu'au moment où l'on présente des preuves. Or, vous prétendez que cette tumeur a été cancéreuse depuis son début ; c'est à vous de le prouver : jusque-là, nous le nierons.
11 est bien clair qu'en suivant cette voie, la proposition affirmative serait aussi impossible à établir que la proposition négative, et l'on arriverait à un doute infranchissable. Mais il est aisé de montrer que cette objection est un simple jeu de mots. Dire qu'une tumeur n'a pas toujours été cancéreuse, c'est dire, dans l'espèce, qu'une tumeur bénigne peut dégénérer. La prétendue négation est donc une affirmation véritable, et comme telle, n'est accepta!)le que sur démonstration. Qu'on nous pardonne ces développements, qui touchent de près aux subtilités et aux sophismes de la défunte scolastique. C'est qu'en effet, à l'appui d'une doctrine qui nous vient du moyen âge, on a invoqué des arguments propres à l'époque qui la vit naître.
Ainsi donc, nous pouvons le dire, sans que, dans l'état actuel de la science, on puisse nous opposer le moindre fait contradictoire, la loi de l'identité, ou, si l'on veut, de la permanence des tissus, ne fléchit pas devant le cancer. Les tumeurs cancéreuses possèdent, des leur début, les caractères spécifiques qu'elles conservent pendant toute la durée de leur existence. 11 n'est plus permis de distinguer dans leur évolution deux époques : l'une de bénignité, et l'autre de malignité ; il n'est plus permis de pratiquer l'ablation d'une tumeur qu'on croit homœomorphe, d'après ce seul prétexte qu'elle pourrait dégénérer.
DU Cx\NCER. 5l5
Est-ce à dire que le cancer ne puisse pas se manifester dans une tumeur préexistante? Non certes. Toute tumeur organisée et vivante est soumise aux mêmes éventualités que le reste de l'économie; dès lors elle partage, avec les autres tissus vasculaires, le funeste privilège d'être accessible au cancer. Si le cancer vient, par une exception très admissible;, à attaquer une tumeur homœomorphe, il s'y comporte comme dans les autres parties du corps. Il ne fait d'abord que s'interposer entre les " éléments du tissu qu'il refoule aujourd'hui, qu'il pourra comprimer et atrophier plus tard ; mais même alors on ne peut dire que la tumeur bénigne ait dégénéré en cancer : le cancer l'a détruite, l'a remplacée, voilà tout. On ne peut pas dire surtout que cette tumeur ait été la cause prédisposante du cancer. Une tumeur actuellement /iomœoi}wrphe n'a pas pins de chances de devenir cancéreuse que n'importe quelle autre partie du corps de l'individu qui en est atteint.
§ V. Accroissement du cancer.
Toute tumeur cancéreuse commence donc par l'exhalation d'un blastème qui s'épanche au sein des tissus en refoulant leurs éléments, et qui s'organise immédiatement en noyaux et en cellules spécifiques.
Ainsi formée, cette tumeur a de la tendance à s'accroître, et cette tendance persiste pendant toute la durée du cancer. Cependant il n'est pas rare de voir des tumeurs rester stationnaires pendant quelque temps, et des faits bien observés paraissent établir que certains cancers ont pu diminuer spontanément de volume.
Ces derniers cancers ont reçu le nom de cancers atrophiques. Lorsqu'il sera question du squirrhe, car les cancers atrophiques sont presque toujours des squirrhes, je chercherai en quoi con-siste cette diminution de volume; je montrerai que, malgré ce
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recul momentané, le mal lejjrend bientôt sa marche, et qu'il n'est alors ni moins prompt ni moins terrible que le cancer ordinaire.
L'affaissement passager de la tumeur tient quelquefois à des circonstances qu'il est facile de saisir. Ainsi, des hémorrhagies intérieures peuvent se produire dans les cancers mous, par un mécanisme qui sera étudié plus loin ; il en résulte une brusque augmentation de volume. Plus tard, la partie liquide du sang épanché se résorbe, et la masse totale de la tumeur peut diminuer pendant quelques jours ; mais cette diminution ne porte pas sur les éléments propres du cancer.
D'autres fois on voit des éléments homœomorphes se développer dans certaines tumeurs au milieu des éléments hétéromorphes. Le tissu fibro-plastique, en particulier, se rencontre fréquemment, en proportions variables, dans la trame des cancers encéphaloïdes. La résorption de ces éléments accessoires peut être provoquée par un traitement local en général. C'est ainsi que la compression méthodique peut réduire momentanément à un volume moindre certaines tumeurs réellement cancéreuses, qui n'en deviennent pas plus curables pour cela. Cette diminution a une limite qu'elle ne peut franchir; elle s'arrête lorsque les éléments accessoires ont disparu, lorsqu'il ne reste plus que le cancer proprement dit, et bientôt, quoi qu'on fasse, elle fait place à un nouvel accroissement. C'est de la même manière, c'est en faisant résorber le tissu fibro-plastique accessoire, quel'iodure de potassium, pris à l'intérieur, peut déterminer, dans les cancers encéphaloïdes du testicule, une diminution trompeuse et passagère. J'en ai eu un exemple dans le service de M. Gerdy, pendant l'intérim de M. Gosselin, au mois de septembre 1849. L'iodure de potassium produisit d'abord une résolution rapide ; en un mois, la tumeur fut à moitié résorbée ; la guérison paraissait prochaine, le diagnostic ne semblait plus douteux : il s'agis-
DU c.\inci:r. 5i7 sait bien d'un testicule syphilitique. Mais bientôt la résolution s'arrêta; on redoubla les dosesdu médicament; ce fut en vain : la tumeur, après être restée stationnaire pendant quelques jours, recommença à s'accroître peu à peu. Il fallut pratiquer la castration, et le microscope me permit de reconnaître, dans toute l'étendue du testicule altéré, quelques éléments fibro-plastiques au sein d'une quantité considérable de cellules et de noyaux de cancer.
11 faut être prévenu de cet ordre de faits ; sans cela, on s'exposerait à prendre pour rétrogrades des cancers qui n'ont jamais présenté de résorption véritable.
J'ai vu un petit nombre de cancers qui restaient stationnaires pendant quelque temps ; je n'en ai vu aucun qui eut réellement diminué de volume. Je ne nie pas la possibilité de cette diminution, je dis seulement qu'elle est fort rare, qu'elle constitue une exception dans la marche du cancer.
Cette résorption peut-elle aller jusqu'à la disparition complète -de la tumeur? Cela est beaucoup plus douteux. On en trouve dans la science un très petit nombre d'exemples, qui ne sont rien moins que concluants. Les observations dans lesquelles il est dit qu'une tumeur cancéreuse a subi dans son volume une diminution notable ont une valeur réelle; la portion non résorbée de la tumeur a pu être enlevée et étudiée, ou bien elle a pris ensuite de l'accroissement et a présenté une marche caractéristique ; en tout cas, il a été possible de reconnaître sa nature. Mais lorsque la résolution est complète, il n'en est plus de même : rien dans les symptômes passés ne permet de dire que la tumeur fût cancéreuse. Il faut une grande confiance dans le diagnostic, ou un grand amour du merveilleux, ou une grande foi dans les remèdes empiriques, pour soutenir en pareil cas que le cancer ait pu guérir sans opération. Il y a eu de tout temps des industriels qui ont eu la prétention de faire fondre le cancer; on sait
5l8 AINATOMIE PATHOLOGIQUE
aujourd'hui à quoi s'en tenir sur leur compte; on sait que leurs succès étaient relatifs à des tumeurs non cancéreuses. C'est un fait établi sur des milliers d'observations, que, livré à lui-même, le cancer ne pardonne pas. Les exceptions ne peuvent donc être admises que sur preuves ; or, je le répète, la preuve n'est pas possible.
11 est vrai que, dans un très petit nombre de cas, on a vu, après la disparition d'une première tumeur, des cancers véritables se développer et entraîner la mort des malades. Mais ces observations, sur lesquelles je reviendrai, n'ont j)as plus de valeur que les précédentes. Je défie encore une fois de prouver que les tumeurs résorbées fussent cancéreuses.
La résolution du cancer ne peut donc être établie par aucun fait clinique. Voyons du moins si l'anatomie sera plus heureuse dans cette démonstration.
Sans tomber dans le travers de quelques Allemands, qui ont littéralement animalisé les cellules, il est permis d'admettre que chacune d'elles possède une sorte d'existence individuelle. Il n'est nullement anti-physiologique de supposer qu'après avoir pris naissance, elles soient susceptibles de se développer, de subir diverses altérations, et plus tard de se rompre ou de se dissoudre. En d'autres termes, pour parler un langage figuré, les cellules auraient leur jeunesse, leur âge adulte, leur vieillesse et leur mort. Cette supposition, ai-je dit, n'est pasanli-physiologique ; mais il n'en résulte pas qu'elle soit l'expression de la vérité.
Je ne conteste pas l'accroissement des cellules; cet accroissement me paraît probable. Dans les productions cancéreuses très récentes, on trouve beaucoup de noyaux libres et quelques petites cellules ; on trouve de plus de grandes cellules dans les tumeurs plus anciennes. 11 est donc naturel de supposer que les cellules croissent, dans les premiers temps qui suivent leur appa-
rition, en absorbant par endosmose, le sérum dans lequel elles sont plongées.
Je ne conteste pas non plus les changements qui peuvent survenir accidentellement dans les cellules. Il est bien difficile d'étudier les modifications que subissent les parois cellulaires; les observations quej'ai faites à cet égard sont trop peu nombreuses pour que j'en puisse rien conclure. Mais il est aisé de s'assurer que le contenu des cellules est fréquemment altéré.
Les cellules cancéreuses ordinaires ne renferment, abstraction faite des noyaux, que quelques granulations flottantes. Toutes les fois qu'on y trouve autre chose on est fondé à dire qu'il y a une altération accidentelle.
Les seules altérations que j'aie constatées jusqu'ici sont l'altération granuleuse, l'altération graisseuse, et l'altération mélanique. Ualtéraiion mécanique est constituée par des dépôts de corpuscules pigmentaires opaques, dépôts qui s'effectuent aussi bien en dehors des cellules qne dans leur intérieur. Cette altération sera étudiée plus loin à l'occasion de l'encéphaloïde. Je ne m'occuperai donc ici que des deux premières.
L'altération graisseuse est caractérisée par la présence de gouttelettes huileuses dans l'intérieur des cellules. {Voy. pl. III, fig. 12.) Les gouttelettes sont en nombre variable dans chaque cellule; elles sont très inégales, très réfringentes; lorsqu'on les place au foyer elles paraissent comme des points brillants à contours largement ombrés. Quand les matières grasses sont très abondantes, la partie de la tumeur qui a fourni les éléments de la préparation est d'un jaune plus ou moins foncé. Je pense que c'est là ce que M. Lebert a décrit sous le nom de xanthose (1). ,i L'altération granuleuse est toute différente. {Voy. fig. 11.) Des milliers de granulations moléculaires, agitées du mouvement
(1) Physiologie pathologique. Paris, 18/45, t. Il, p. 262.
Brownien, se présentent dans les cellules, dont elles peuvent masquer complètement les noyaux. Ces granulations, dont j'ignore la nature, sont insolubles dans la potasse, dans l'acide acétique, dans l'alcool et dans tous les menstrues que j'ai pu mettre en usage. Elles sont opaques, mais ne sont point colorées, très différentes en cela des corpuscules pigmentaires qui conservent leur couleur noire sous les plus forts grossissements. 11 en résulte qu'elles ne donnent aucune teinte particulière aux tumeurs dans lesquelles elles se forment. Je n'ai jamais pu soupçonner l'existence de l'altération granuleuse avant l'examen microscopique.
Il est possible que d'autres changements puissent se manifester dans le contenu des cellules; ceux que je viens de décrire suffisent pour démontrer la possibilité et même la fréquence des altérations de ce contenu.
Mais je conteste que ces altérations soient liées à l'évolution individuelle des cellules ; qu'elles soient l'indice de leur vieillesse et de leur mort prochaine (1). Je rejette le nom de cellules aborhves ou de cellules rétrogrades^ qui a été donné à ces cellules altérées, par un excellent observateur, par M. Bennet (d'Edimbourg). Dans son remarquable Traité des cancers et descancro'ides, ce professeur s'est déclaré partisan de la guérison spontanée du cancer. Il a décrit et figuré, mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, l'altération granuleuse et l'altération graisseuse des cellules; €e qu'il a dessiné est exactement semblable à ce que j'ai vu; mais je crois qu'il a mal interprété ses observations.
En effet, 1° qu'elle soit granuleuse ou graisseuse, l'altération du contenu ne porte pas seulement sur les cellules les plus grandes, elle atteint des cellules de tout âge et de toutes dimensions.
(1) " Ttiis is a very coinmon tormination of llie life of iiulividual cancer ceils. » Beuiiet, On canccrous and cancroid (jroivths. Éclimi)ourg, 18^9, in-8, p. 212.
2° Si elle était l'apanage de la vieillesse, elle devrait se présenter sur un certain nombre de cellules dans tous les cancers anciens. Loin de là, elle ne se manifeste que dans certains cancers, tantôt dans une partie, tantôt dans la totalité de la tumeur; et alors elle existe indistinctement sur la plupart des cellules.
3° Si elle était le résultat d'une maladie des cellules, elle devrait ne porter que sur leur contenu, tout au plus sur leurs parois. Or lorsqu'on la constate quelque part, le liquide extracellulaire, ou sérum du suc, présente exactement les mêmes granules ou les mêmes globules que le liquide intra-cellulaire. Je n'ai jamais vu d'exception à cette règle, qui s'applique également à l'altération mélanique.
4-" Enfin, j'ai vu l'altération granuleuse dans des tumeurs exclusivement nucléaires. J'ai constaté ce fait, en particulier, de la manière la plus évidente, sur des tumeurs de la plèvre pariétale, provenant, par propagation directe, d'un cancer de la mamelle. N'est-il pas incontestable que, dans les cas de ce genre, l'altération granuleuse est tout à fait indépendante des cellules, puisque celles-ci n'existent pas?
Les altérations granuleuse et graisseuse ne peuvent donc être considérées comme le résultat d'une maladie des cellules; elles sont dues à un trouble inconnu survenu dans la nutrition générale de la tumeur. Le liquide qu'exhalent les vaisseaux se trouve altéré dans sa composition; il se mêle au sérum du suc, et pénètre par endosmose dans les cellules, puis il laisse précipiter partout les granulations moléculaires qu'il tenait en dissolution. La tumeur, modifiée dans sa couleur ou même dans sa consistance, reste cancéreuse comme auparavant. Que certaines cellules, surdistendues par leurcontenu, se rompent etdisparaissent, cela est possible ; je veux bien l'admettre, puisque M. Bennett l'a vu; mais c'est là un accident qui ne saurait atteindre à la fois toutes les cellules , et qui, en tout cas, respecterait nécessaire-
XTI. , GG
ment les noyaux libres. Or tant qu'il y a des noyaux libres, la tumeur reste cancéreuse.
Pour que la résolution complète de la tumeur fut possible, il faudrait qu'une autre altération se chargeât de la destruction des noyaux. Jusqu'à ce que ce nouveau phénomène ait été observé et démontré, je persiste à dire que les altérations précédemment décrites ne sont pas de nature à faire résoudre le cancer. Et nesait-on pas, d'ailleurs, que le cancer mélanique, dont le sérum et les cellules sont encombrés.de granulations pigmentaires, possède une puissance d'accroissement qui ne le cède en rien à celle des tumeurs les plus pures?
Je n'en dirai pas davantage ici sur la résolution du cancer. Je crois avoir démontré que cette résolution, impossible à établir par des faits cliniques, n'est pas établie non plus par les observations anatomiques.
Le cancer tend donc toujours à s'accroître. Cette proposition générale n'est point infirmée par certaines exceptions rares et passagères.
La cause matérielle de cet accroissement ne saurait être douteuse. Dans quelques circonstances, que nous étudierons plus tard, l'augmentation de volume est due, en partie du moins, à des hémorrhagies intérieures, ou à des dépôts de diverses substances amorphes, ou à l'organisation de certains produits homœomorphes. Mais ce sont là des phénomènes accidentels qui, du reste, s'accompagnent toujours de l'accroissement de la substance propre du cancer. La véritable cause de cet accroissement, c'est la formation incessante de nouveaux noyaux et de nouvelles cellules.
On a voulu aller plus loin; on s'est demandé pourquoi et comment de nouveaux élémentsviennent sans cesse se joindreà ceux qui existentdéjà. On a appliqué ici la théorie cellulaire avec toutes ses exagérations. On a considéré la cellule cancéreuse
DU cain(;i;r. SâS comme une espèce d'organisme indépendant, jouissant d'une vie propre, et possédant la funeste propriété de se reproduire et de se multiplier. D'après cette hypothèse, les noyaux et les cellules de nouvelle formation se développeraient toujours dans l'intérieur des cellules anciennes, et ne deviendraient libres que par la destruction des cellules mères. îl paraît probable que cela a lieu quelquefois pour certaines cellules, mais il est hors de doule que cette génération endogène est eiceptionnelle. Il y ia un grand nombre de cancers dans lesquels on ne rencontre pas de cellules mères, et ce ne sont pas ceux qui s'accroissent avec le moins de rapidité : bien loin de là; j'ai déjà eu l'occasion de dire que les tumeurs dont la formation est récente, et dont l'accroissement a été prompt, renferment seulement quelques petites cellules et beaucoup de noyaux libres ; quelques unes d'entre elles sont même exclusivement nucléaires.
Écartons donc les subtilités de la théorie cellulaire. L'accroissement du cancer est dû à la même cause que sa première apparition. En vertu d'un trouble inconnu, survenu dans les phénomènes nutritifs, un blastème s'est d'abord épanché, blastème dans lequel les noyaux et les cellules ontpris naissance. Le même trouble persiste, le même blastème continue à être exhalé; donc la même organisation s'y manifeste. Il n'est même pas nécessaire de faire intervenir ici la loi d'analogie de formation invoquée par quelques Allemands, loi ingénieuse et séduisante sans aucun doute, mais qui souffre trop d'exceptions pour mériter le nom de loi.
Quoi qu'il en soit, il reste un fait malheureusement incontestable, c'est que le nombre des éléments spécifiques du cancer va toujours en s'accroissant. Cette génération de nouveaux noyaux et de nouvelles cellules s'effectue à la fois dans toute l'étendue de la tumeur primitive, à sa surface comme dans son épaisseur. Il en résulte deux ordres de phénomènes : les uns, qui se pas-
sent a la périphérie, méritent le nom de propagation du cancer: les autres, qui ont lieu dans la trame même de la tumeur, s'accompagnent d'une diminution de consistance dont nous rendrons compte plus tard, et constituent ce qu'on appelleleramo/lissement du cancer. Nous allons les étudier successivement.
§ VI. Propagation du cancer.
La tumeur cancéreuse, au moment de son apparition, écarte seulement les tissus au milieu desquels elle a pris naissance. Après les avoir simplement refoulés pendant un temps plus ou moins long, elle leur devient adhérente et finit par les envahir. C'est alors seulement que commence la propagation.
Ce que nousavons ditplus haut delà prétendue transformation des tissus nous permettra d'étudier avec précision la marche envahissante du cancer.
Si l'on examine à l'œil nu les limites d'une tumeur cancéreuse simplement adhérente aux tissus voisins, on trouve dans les parties qui viennent y aboutir un épaississement marqué. Elles ont perdu leur flexibilité; une substance imparfaitement diaphane, grisâtre ou légèrement jaunâtre, est infdtrée au milieu de leurs éléments. J'ai étudié au microscope cette infiltration demi-transparente qui entoure certains cancers adhérents, et il m'est arrivé plusieurs fois de n'y trouver que des produits d'inflammation chronique sans aucun élément cancéreux.
A une période un peu plus avancée, l'aspect, à l'œil nu, est sensiblement le même. Il y a, comme dans le cas précédent, une espèce de gangue lardacée reliant la tumeur aux parties voisines, dont les éléments sont encore reconnaissables. A mesure qu'on se rapproche de la tumeur, on voit, s'il s'agit d'un muscle par exemple, les fibres de cet organe, décolorées et amincies, se perdre dans la masse cancéreuse et s'effacer graduellement. En s'éloignant, au contraire, de la tumeur, on voit peu
DU CANCEH. 626
à peu les éléments du tissu recouvrer leur aspect normal en même temps que la substance infiltrée disparaît d'une manière insensible.
Ainsi, il suffit de l'inspection à l'œil nu pour s'assurer que, dans sa marche envahissante, le cancer commence par s'insinuer purement et simplement dans les lacunes des tissus, et qu'après avoir emprisonné les éléments de ces tissus, il les comprime et les étouffe.
L'inspection microscopique nous fournit des données plus précises encore. Si l'on enlève une tranche mince au contact de la tumeur, on y trouve d'abord les éléments du cancer, et de plus, çà et là, les restes, incomplètement détruits, des tissus que le mal vient d'envahir. M. Bennett a figuré dans son ouvrage l'altération des fibres musculaires emprisonnées dans une tumeur cancéreuse (1). Leur structure primitive a disparu, leur continuité est interrompue; mais les tronçons qui en résultent ne ressemblent en rien aux éléments propres du cancer. Cette observation, que j'ai répétée sur un grand nombre d'autres parties, prouve que les tissus envahis sont détruits, et non point transformés.
Un peu plus loin de la tumeur, on retrouve les éléments primitifs beaucoup moins altérés, et autour d'eux, en proportion moins considérable, les éléments propres du cancer. Plus loin encore, le tissu primitif serait presque normal s'il n'était infiltré d'une substance transparente, parfois amorphe, parfois traversée par des fibres de formation nouvelle, sans aucune trace de particules cancéreuses.
Il peut donc se produire autour des tumeurs cancéreuses un épanchement pur et simple de lymphe plastique, analogue dans l'origine aux sécrétions interstitielles de l'inflammation chronique. D'abord libre de tout élément spécifique, cette substance épan-
(1) Voyez Benneit, loc. cit., p. 105, fig. 121.
Ô26 AINATOMîE l'ATHOLOGIQUK
chée est plus tard envahie par le cancer. J'ai dit plus haut que ce sont sans doute les faits de ce genre qui ont induit Vogel en erreur. Cet auteur en a conclu que le cancer commence par un blastèrae amorphe où paraissent d^abord les fibres, puis les noyaux et les cellules. Il a eu le tort de confondre le cancer qui se propage avec le cancer qui débute. Il a pris pour un comraenceoîent d'altération cancéreuse une lésion nullement spécifique, probablement inflammatoire, due à la présence d'une tumeur déjà volumineuse qui exerce une action mécanique sur les tissus environnants.
Cela posé, voici de quelle manière s'eflectue la propagation du cancer. Autour de la tumeur déjà existante, un blastème s'épanche et s'organise bientôt en cellules et en noyaux de cancer. Ces particules nouvelles, obligées de se loger quelque part, s'insinuent dans les interstices des tissus environnants; elles pénètrent donc dans ces interstices, s'y infiltrent pour ainsi dire, comme le font les globules de pus dans le phénomène bien connu de l'infiltration purulente. C'est une véritable migration, une invasion dans toute la force du mot. Environnés de toutes parts par ces éléments hétéromorphes dont le nombre s'accroît sans cesse, les éléments des tissus primitifs sont comprimés, atrophiés, et enfin détruits, et il vient un moment où l'on ne trouve à leur place qu'une masse de substance cancéreuse. C'est de cette manière, et de cette manière seulement, que le cancer s'assimile les tissus qui l'entourent; c'est une substitution et non point une transformation.
Quant à celte gangue plastique, amorphe, plus ou moins résistante que j'ai plusieurs fois constatée sur les limites extrêmes de certaines tumeurs, loin de la regarder comme le commencement de la propagation, je la considère, au contraire, comme une barrière qui s'oppose jusqu'à un certain point, en comblant les lacunes interfibrillaires, à l'épanchement de la matière can-
céreuse. Cette barrière est impuissante, sans doute; elle finit tôt au tard par être détruite à son tour comme sont détruits tant d'autres éléments plus résistants qu'elle, mais sans elle, à mon avis, l'invasion serait beaucoup plus prompte, la maladie beaucoup plus terrible.
Étudions maintenant, d'une manière générale, la marche du cancer à travers les difîérents tissus. Il est curieux de chercher pourquoi certains cancers se propagent de préférence dans certains sens.
D'après les idées que nous venons de nous faire de la propagation du cancer, il est clair que ce sont lestissusles plus riches en lacunes, en interstices, qui sont le plus disposés à subir l'invasion du mal. Cette condition me paraît la seule dont il soit nécessaire de tenir compte; le degré plus ou moins grand de vascularité des tissus ne joue dans le phénomène de la propagation qu'un rôle fort secondaire. Du reste, je vais montrer dans une revue rapide des principaux tissus, que les propositions précédentes s'accordent très exactement avec les résultats de l'observation.
Le tissu cellulaire lâche, pur ou chargé de graisse, est incontestablement, de tous les tissus du corps, celui qui est le plus apte à recevoir les infiltrations de toutes sortes. Ce tissu, comme on sait, est constitué par un entrecroisement de fibrilles flexibles, que relie mollement une espèce de suc transparent, amorphe, légèrement visqueuse. Il suffit delà moindre traction pour écarter ces fibres, pour les séparer sous forme de lamelles irrégulières et entrecroisées. En poussant dans le tissu cellulaire une injection d'air ou de liquide, on y produit des cavités factices qu'on a longlemps crues normales, et qui lui ont valu le nom impropre qu'il porte aujourd'hui. On conçoit dès lors avec <{uelle facilité les éléments d'un cancer voisin s'insinuent au milieu de fibres aussi faiblement unies.
528 ANATOxMIE PATHOLOGIQUE
Mais le tissu cellulaire peut subir une condensation plus ou moins considérable, et alors, par des transitions insensibles, on le voit revêtir peu à peu tous les caractères du tissu fibreux. Au triple point de vue del'anatomie, de la physiologie et delà pathologie, le tissu cellulaire et le tissu fibreux ne sont qu'un seul et même tissu à divers degrés de condensation. Eh bien, la facilité avec laquelle le cancer s'y propage est inversement proportionnelle à ces degrés de condensation. Il est fréquent de voir une aponévrose, une enveloppe fibreuse, un kyste, arrêter pendant quelque temps les progrès du mal. 11 n'est pas rare de trouver les tendons et les ligaments à peu près intacts au milieu de tumeurs qui ont déjà détruit les autres tissus. On sait encore que le fongus cancéreux de la dure-mère, lorsqu'il débute par le feuillet externe de cette membrane, respecte en général la continuité du feuillet interne, et se développe du coté de la voûte crânienne, qu'il détruit souvent dans une grande étendue avant d'exercer sur l'encéphale aucune action nuisible.
Le lissu musculaire se prêle très bien à la propagation du cancer : la laxité de sa trame et la largeur des espaces interfibrillaires permettent aux éléments cancéreux de s'infiltrer aisément dans son épaisseur. Tout le monde a pu vérifier l'exactitude de cette assertion. Tout le mondeconnaît, par exemple, la rapidité avec laquelle le cancer du sein pénètre dans le grand pectoral.
Au point de vue purement théorique, on pourrait se demander pourquoi les muscles ne résistent pas à l'invasion du cancer, comme ils résistent à la propagation de l'inflammation. On sait que ces organes, malgré leur laxité très grande et leur extrême vascularité, ne s'enflamment que très difficilement par continuité; c'est probablement parce que leurs fibres, se contractant sous l'influence de la moindre irritation, compriment les vaisseaux intérieurs et s'opposent à l'afflux du sang. 11 semblerait peut-être que cette même contraction devrait refuser
l'entrée au cancer. Mais il y a ici un élément nouveau qui explique la différence. Le cancer qui s'est rais en contact intime avec un muscle forme une tumeur plus ou moins volumineuse, plus ou moins dure, qui comprime de dehors en dedans les fibres superficielles de l'organe, les atrophie légèrement et leur enlève la puissance contractile. Dès lors, rien ne s'oppose à un épanchement interfibrillaire. Voilà pourquoi sans doute le cancer primitif est si rare dans les muscles, tandis que le cancer par propagation y est si fréquent.
La peau, surtout par sa face profonde, se laisse encore aisément envahir par les cancers subjacents. Les nombreux prolongemenls adipeux qui pénètrent dans les aréoles du derme sont autant de portes d'entrée pour le mal. A mesure qu'on se rapproche de la surface libre de la peau, l'extension du cancer devient moins facile; c'est qu'en effet les fibres du derme y sont plus serrées et plus fortement unies entre elles.
Les membranes muqueuses résistent moins que la peau à la propagation du cancer; c'est parce que leur tissu est moins serré. Leur épaisseur surtout étant en général moins grande, le mal parvient bientôt jusqu'à leur surface et s'ulcère promplement.
Les membranes séreuses sont formées par du tissu cellulaire condensé. Elles opposent donc au cancer une barrière qui peut l'arrêter pendant quelque temps. Mais, en beaucoup de points, on trouve au-dessous d'elles une couche de tissu cellulaire passablement lâche; c'est ce qui a lieu entre autres sous le feuillet pariétal du péritoine et de la plèvre. Celte couche sous-séreuse est très favorable à la marche envahissante du cancer. Il n'est pas rare de voir un cancer des parois de la poitrine ou de l'abdomen parvenir à la face externe de la séreuse et s'y étendre très largement en surface. J'ai vu, à deux reprises différentes, un cancer de la mamelle détruire de dehors en dedans le grand