‹ Anatomie, physiologie, chirurgie, art de l'anatomisteChapitre 20 sur 63 · DIXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DIXIÈME OBSERVATION

Maillard, âgée de cinquante ans, d’une forte constitution, portait, depuis plusieurs années, une hernie crurale du côté droit, et ne la contenait pas. Elle ne rentrait qu'incomplétement , et ce qui restait au dehors avait la grosseur d'un œuf de pigeon : tel était l'état de cette femme, quand sa hernie augmenta de volume , devint douloureuse, et ne put pas rentrer : on essaya en vain de la réduire ; la malade éprouva des vomissements répétés et abondants.

Elle avait à l'aine droite une tumeur d’une forme tout-à-fait singubère, de la grosseur des deux poings réunis, s'étendant près du tubercule supérieur et antérieur de l’os coxal, et à la partie moyenne de la hauteur de la grande lèvre droite : cette tumeur avait au moins trois pouces de hauteur; sa surface était inégale et bosselée comme une tumeur squirrheuse des ganglions lymphatiques de l’aine. La peau n’avait pas changé de couleur, et n’était point adhérente. Les tubercules formant le sommet de la tumeur, offraient de la fluctuation, mais ne paraissaient pas communiquer ensemble. La base se rattachait à la partie moyenne de l’arcade crurale. Cette tumeur volumineuse était tendue et douloureuse, les vomissements n'avaient pas eu lieu depuis plus de douze heures; le ventre n’était nullement douloureux, et si peu sensible au toucher, qu’on pouvait, pour ainsi dire, le presser fortement sans causer le moindre malaise.

Il était bien constant, par l'augmentation subite de la tumeur, son irréductibilité complète, les hoquets, les vomissements de la malade, le défaut

( 64 ) d'évacuations alvines, que la maladie était une hernie étranglée. L'opération fut proposée à la malade, qui y consentit sans difficullé ; elle fut pratiquée de la manière suivante : -

D'abord une incision fut faite longitudinalement, etl’on en pratiqua une seconde transversalement. Après avoir divisé la peau et le tissu lamineux, on arriva, par une légère ponction, dans la cavité d’une première bosselure. Il en sortit de la sérosité sanguinolente, s “élançant en un jet de la hauteur d’un pied; l’autre saillie, séparée de ceile-ci par un enfoncement très-remarquable, ne se vida pas, ce qui prouva qu’elles ne communiquaient pas ensemble. Une autre incision fut faite à la seconde bosselure, de la cavité de laquelle il sortit également un jet de sérosité sanguinolente : les deux tumeurs s’affaissèrent, et lon ne vit point les parties qui formaient la hernie.

On agrandit d’abord l'ouverture de la première bosselure. Le doigt introduit rencontra et fit sortir l’épiploon, puis se montra une bride qui séparait cette poche d’avec la deuxième. Une sonde de femme introduite ne put pénétrer d’une cavité dans l’autre; alors M. Dupuytren, à l’aide d’un bistouri boutonné concave, coupa cette bride falciforme, dont la section produisit un bruit très- distinct. Dès lors le liquide de la seconde poche passa dans la première ; il en sortit même du sang noir et en caillot. Le doigt introduit de nouveau, sentit que sous ce repli intermédiaire aux deux cavités , il existait une anse d’intestin. Pour mieux le mettre à découvert, on agrandit la deuxième incision et on la prolongea jusque dans la grande lèvre elle-même, afin de ne pas laisser là un cul-de-sac où le pus aurait pu séjourner. L'espèce de pont qui séparait les deux cavités fut aussi divisé, de sorte qu’on vit le sac déployé dans toute son étendue. On reconnut alors qu'il était séparé en deux parties par une cloison falciforme. Dans la première se trouvait l’épiploon, dans la deuxième existait l'intestin, qui, en passant sous le bord libre de la cloison, la fermait et empêchait toute communication entre les cavités. L’anse d’inlestin était assez considérable, mais ce qu'il offrait de particulier, c’est une couleur noire d’ébène la plus foncée. On s'assura qu'il n’était point gangrené, Car on pouvait le remplir alternativement de matière et de gaz ; sans y apercevoir la moindre lésion. La membrane externe ne pouvait se soulever: sa consistance était ferme. Elle était à la vérité pénétrée de sang, mais point gangrenée. On la tira en bas et on s’assura qu'il n’y

avait, à l'endroit de l’étranglement, ni rétrécissement, ni escarre. La portion d'intestin, située au-dessus, était d'une couleur naturelle ; le ventre n’offrait aucun signe d’inflammation; on débrida en haut directement, et on réduisit l'intestin. Toutefois, quoique persuadé qu'il n’y avait pas de gangrène , on le laissa près de l'ouverture extérieure, et une mèche de linge fut mise dans la plaie, afin que, s’il se faisait une crevasse , les matières pussent trouver un conducteur.

Une fois l'intestin réduit et l’épiploon laissé au dehors, on plaça sur la plaie un linge troué et enduit de cérat, par-dessus on mit de la charpie et des compresses triangulaires ; le tout fut maintenu par un spica de laine.

La malade fut couchée, la tête élevée et les cuisses fléchies sur le bassin, au moyen d’un oreiller placé sous les jarrets. On lui prescrivit des quarts de lavements émollients , et de l’eau de graine de lin nitrée pour boisson.

Elle passa la nuit assez tranquillement , et reposa un peu Elle n’eut ni hoquet, ni nausées, ni vomissements ; mais elle n’alla poini à la selle et ne rendit pas même de vents. Le ventre n’était ni tendu ni sensible. La malade seulement se plaignait d’une douleur au côté droit de la poitrine, à la hauteur des fausses côtes ; elle dit aussi éprouver le sentiment d’une grande faiblesse ; cependant son pouls était assez fort, le visage bon, l'œil vif; en un mot, son état dépendait plutôt de l'oppression des forces que de leur diminution. On pratiqua au bras une saignée de deux palettes, qui fit disparaitre le point de côté.

Sur les deux heures de l'après-midi, la malade ressentit des douleurs atroces dans le ventre , en même temps le pouls était petit, la face pâle et portant l'empreinte dela douleur ; le ventre était volumineux, l'œil presque éteint ; les membres se couvrirent d’une sueur froide et visqueuse. On fit mettre la malade au bain ; elle parut y devenir très - faible. Dès lors on perdit l'espoir de la sauver, et elle expira le même jour à sept heures du soir, vingt-quatre heures après l'opération.

Cette terminaison funeste aurait pu étonner, si l’on n'avait su à quelle cause l’attribuer ; mais il paraissait évident que la malade avait succombé à une péritonite sur-aiguë, quoiqu’elle n’en eût offert des signes que trèspeu de temps avant sa mort. On avait observé déjà un assez grand nombre

( 66 ) de fois, dans les salles de médecine de l’'Hôtel-Dieu, de pareilles péritonites sur-aiguës pendant la constitution inflammatoire régnante, et plusieurs individus avaient été enlevés subitement.

On fit l'examen du cadavre afin de dissiper les doutes : il n’y avait mi gangrène mi épanchement. La partie d’intestin réduite était d’un noir foncé ; on n’y aperçut pas la moindre perforation, car les gaz ne s’échappaient pas; mais ils sortaient de suite lorsqu'on faisait avec lapointe d’un bistouri la plus légère piqüre.

On reconnut que la mort avait été produite par une péritonite sur-aiguë, car on vit une rougeur vive, de toute l'étendue du péritoine , et l’on trouva une assez grande quantité de sérosité sanguinolente épanchée dans le petit bassin et dans les hypochondres.

Page 1