QUATORZIÈME OBSERVATION
Une femme, âgée de soixante-neuf ans, maigre, d’ailleurs très-bien portante, avaitdu côté droit une hernie crurale qui rentrait d'elle-même, lorsqu’elle se couchait ou exerçait la moindre pression sur la tumeur.
Un matin , ayant fait un effort , elle sentit sa hernie sortir ; aussitôt des
D] SE douleurs qui ne firent qu'augmenter jusqu’au soir, et qui furent sans doute exaspérées par les tentatives de réduction, se manifestèrent.
Portée le soir à quatre heures à l'hôpital, la malade souffrait toujours : elle n’avait point eu de vomissements ni de selles depuis que les douleurs avaient commencé.
La tumeur était très-volumineuse, bosselée, assez molle, mais un peu rénitente ; le pouls était comme dans l’état naturel.
© La malade se refusant à l'opération, on crut ne pas devoir insister, parce que l'étranglement n'existait que depuis très-peu de temps, que la mollesse de la tumeur et l'état du pouls n’annonçaient pas un étranglement décidément inflammatoire. On mit un coussin sous ses jarrets, on se contenta de prescrire des quarts de lavements , du petit-lait pour boisson, un cataplasme émollient sur la tumeur, et des fomentations sur le ventre.
Les douleurs augmentèrent dans la nuit ; le lendemain malin, l'opération ayant été jugée nécessaire, on la pratiqua à huit heures, de la manière suivante : + - Après avoir fait un pli transversal à la peau, et l'avoir divisé perpendiculairement , on incisa avec la sonde cannelée et le bistouri plusieurs couches celluleuses ; avec les pinces à disséquer et le bistouri, on en enleva de petites portions pour parvenir plus facilement dans le sac, d’où s’'écoula un demi-verre d’une sérosité sanguinolente ; on incisa alors la lèvre interne de la plaie à l’aide d’un bistouri porté de dedans en dehors, et avec la pointe duquel on perça d’abord le sac, puis la peau. Pour la lèvre externe, on commença l’incision par son bord, et on la prolongea, en incisant en même temps la peau et le sac jusqu'auprès des adhérences de celui-ci avec les parties sorties : là on le trouva ossifié dans plusieurs endroits; il y avait même des portions osseuses d’une assez grande étendue.
Les parties qui s’offrirent lorsqu'on eut incisé le sac, furent une assez grande masse d’épiploon qui parut saine à l'extérieur, et qui formait à elle seule la plus grande partie dela tumeur; en la soulevant, on vit au-dessous, un peu du côté externe de la tumeur, une anse d’intestin grêle, longue de quatre à cinq pouces : elle était livide et même noirâtre. Le doigt indicateur, introduit jusqu’au lieu de l’étranglement , servit de conducteur à un bistouri boutonné et recourbé: l'opérateur détruisit l’obstacle , et après ce débridement, il fut aisé de faire rentrer l'intestin.
Quant à l'épiploon, on ne fut pas d’avis de le faire rentrer entièrement, sans doute parce qu’il y en avait au dehors une trop grande quantité. On lia donc plusieurs artères vers le milieu de la portion sortie; on retrancha à-peu-près la moitié de l’épiploon ; on détruisit, à l’aide de ciseaux, des adhérences anciennes que le reste de l’épiploon avait contractées avec le sac près du lieu de l’étranglement, dans l'intention de réduire en totalité ce qui restait; mais on ne le fit rentrer qu’en partie, sans doute parce que d’autres adhérences plus profondes, et qu’il aurait été impossible d’atteindre, en empéchèrent , ou parce que l’épiploon laissait toujours transsuder du sang; on mit tout autour entre lui et le sac des bourdonnets de charpie, pour absorber celui qui pourrait s'écouler encore, et pour l'empêcher de pénétrer dans l'abdomen ; enfin, pour mieux fixer l’épiploon à la plaie,
-on enveloppa les ligatures avec un linge, l’épiploon fut recouvert d’une compresse fenêtrée, on retrancha la portion du sac ossifiée, on le remplit de charpie, et on en appliqua d’autre à lextérieur; elle y fut maintenue avec des compresses étune longue bande, à l’aide de laquelle on fit le spica de l’aine ; un coussin fut placé sous les jarrets ;: on prescrivit du petit-lait pour boisson, des quarts de lavements, et des fomentations émollientes sur l'abdomen.
La malade fut calme après l’opération ; elle eut deux petites selles liquides; le soir, elle vomit deux fois, mais peu.
Le lendemain, le hoquet qui avait paru quelquefois pendant la nuit et les coliques fatiguaient la malade, qui n’avait point eu de selles ; le ventre était ballonné, douloureux à la pression du côté de la plaie ; la force et la fréquence du pouls, la rougeur de la face et la chaleur de la peau s'étaient manifestées depuis la veille et n'avaient fait qu'augmenter.
Dans la nuit du second au troisième jour, il y eut des vomissements de quelques gorgées d’un liquide noirâtre ; il y eut deux petites selles liquides , de même couleur, et d’une odeur très-fétide.
Le troisième jour, les coliques et les hoquets continuèrent, l'abdomen était plus distendu, la face moins rouge, la peau moins chaude ; le pouls diminua de force et de fréquence, la langue devint un peu brune vers son milieu, mais sans aucun enduit.
On continua les mêmes moyens, et l’on prescrivit en outre l’application de douze sangsues à l'anus.
Le cinquième jour, le hoquet e! les envies de vomir persévéraient, le ventre augmentait toujours de volume; on pansa la plaie, dont les lèvres , ainsi que l'épiploon , étaient boursouflées et dures.
Le sixième jour, le hoquet et les autres accidents persistaient ; le soir, à quatre heures, la peau devint froide ; il y avait sur tout le corps et principalement au visage une sueur visqueuse ; le pouls fut imperceptible, les fonctions intellectuelles paraïssaient intactes, et la malade mourut.
Examen du corps. Le ventre était distendu et résonnait par la percussion , sur-tout du côté gauche.
Au-dessus de la plaie, et un peu plus en dehors, les parois de l’abdomen étaient bleues , mollasses ; on croyait distinguer un foyer purulent dans leur épaisseur ; on incisa, mais 1l n'en sortit rien : celte partie était infiltrée , la peau qui la recouvrait était gangrenée.
Lorsqu'on ouvrit l'abdomen , il s’en dégagea beaucoup de gaz; le diaphragme avait été repoussé si haut vers la poitrine, que le diamètre vertical de cette cavité était diminué de moitié.
L’épiploon fut tiré vers la plaie, dans laquelle il était engagé et comme fixé. En le soulevant, on vit derrière la plaie une anse du colon transverse qui y avait été entrainée par l’épiploon, et qui était livide et gangrenée dans une étendue de deux pouces seulement du côté qui touchait la plaie. Au-dessous de celui-ci était une anse formée par la portion moyenne de l’iléon ; c'était la partie qu'on avait vue à l'extérieur pendant l'opération ; elle était gangrenée dans la totalité de son calibre , dans l’étendue de quatre à cinq pouces, et déchirée dans un point. Enfin, vers l'angle inférieur de la plaie et à droite , il y avait une autre anse formée par la portion de l’iléon ; elle était noire et gangrenée dans l'étendue de deux ou trois pouces. Après avoir soulevé toutes ces parties, on vit derrière la plaie, dans la cavité du bassin, un foyer rempli d’un pus rougeâtre , infecte , formé par ce qui avait pu suinter de la plaie à l’intérieur , et de la matière sanieuse qui s'était écoulée des intestins déchirés.
Le colon était resserré sur lui-même, et n'était pas plus gros que le doigt, quoiqu'il contint des matières dures jusqu'auprès du rectum.
Tout l'intestin grêle paraissait un peu rouge.