QUINZIÈME OBSERVATION
Duvailly, âgée de soixante-six ans, d’une assez bonne constitution, portait depuis vingt ans une hernie crurale du côté droit. Pendant quelques années, elle la maintint par un bandage; une autre hernie lui étant survenue du côté gauche, elle s’imagina que cela tenait à son bandage, et, par une erreur bien singulière de raisonnement, au lieu de porter un bandage à double pelote, qui eût maintenu les deux hernies, elle n’en porta aucun. Toutefois il ne lui resta que la hernie droite, qui ne l'incommodait point; seulement cette tumeur ne rentrait pas complétement.
(x) Chopart et Desault, loc. cit. (2) Arnaud, Traité des hernies ou descentes, tom. I, pag. 81.
Co62:
Le 1% août 1816, la femme Duvailly eut une indisposition, pendant laquelle elle fit de violents efforts pour vomir ; sa hernie augmenta, devint sensible , et ne voulut plus rentrer. Le ventre était tendu et volumineux : la malade éprouva des coliques, des nausées, puis des vomissements de malières bilieuses : ces vomissements se répétèrent fréquemment pendant la nuit, le lendemain et le surléndemain. Elle n'eut pendant ce temps aucune évacuation par l'anus.
Le troisième jour des accidents, une de ses amies, considérant ce qu’elle éprouvait comme dépendant d’un état bilieux, lui donna deux grains d’émétique ; ce qui redoubla les vomissements. Aucune évacuation alvine n’eut lieu ; un lfavement laxatif fut donné : elle vomit encore. Elle consulta alors un chirurgien, qui reconnut que l’étranglement de la hernie était la cause de tous ces accidents : il essaya de la réduire, et ne put y parvenir. Alors la malade se fit transporter à l'Hôtel-Dieu. Le soir même, 4 août, trois jours après l’apparition des symptômes d’étranglement , elle offrait au-devant de l'arcade crurale droite une tumeur assez volumineuse et large à son sommet, dure, douloureuse, recouverte d’une peau lisse. Tendue et déjà enflammée, la tumeur ne put être réduite : les vomissements, la constipation, les hoquets et les coliques qu'avait éprouvés la malade et qu’elle éprouvait encore , ne laissaient aucun doute sur l’existence d’une hernie étranglée.
L'opération fut proposée à la malade, comme sa seule ressource. La tension du ventre ct les coliques faisaient craindre pour une péritonite: mais il était indispensable d'opérer, pour remplir la première indicauon , celle de faire cesser l’étranglement.
Une incision cruciale fut faite à la peau ; on enleva successivement et en dédolant les feuillets du tissu lamineux ; on arriva bientôt au véritable sac. À peine l’eut-on ouvert, que l’épiploon s’insinua dans l'ouverture, et se présenta à l'extérieur. L'ouverture du sac fut agrandie et rendue cruciale ; alors parut une masse considérable d’épiploon. M. Dupuytren, sachant par expérience que le plus souvent, en pareils cas, il y a une partie d’intestin au centre de l'épiploon, ou derrière, et comme coiffée par lui, développa celte masse ; et l’on vit en effet derrière et inférieurement, une anse entière d’intestin d’un rouge foncé, mais sans gangrène. À l’aide de pinces à disséquer, on retint au dehors les deux angles supérieurs du sac, et le doigt index fut glissé jusqu’à l’arcade crurale. On sentit beaucoup d’adhérences entre l'épiploon ‘et le sac; on pouvait les détruire, mais
le doigt porté plus en dedans trouva un endroit libre. On conduisit sur ce doigt introduit la lame d’un bistouri boutonné, et l'on débrida; ce qui fit entendre un bruit bien distinct, etarracha un cri de douleur à la malade. L'intestin, attiré au dehors, fut reconnu sain dans toute son étendue, ainsi qu’au collet, et il fut réduit complétement avec facilité. Que fallait-il faire de l’épiploon ? Le laisser au dehors, le couper ou le lier ? Tous ces procédés offraient des inconvénients : on se décida donc à le réduire. Mais, comme nous l'avons déjà dit, plusieurs adhérences existaient ; les unes légères , situées loin du collet du sac, furent détruites avec le doigt ; une autre plus forte, correspondant au collet lui-même, fut respectée ; car, en repoussant l’épiploon, celui-ci entraîna le collet, el rentra avec lui. On pansa alors la malade : un linge fenêtré, enduit de cérat, fut appliqué sur la plaie, et l’on mit par-dessus de la charpie et deux compresses triangulaires : le tout fut maintenu par un spica de l’aine ; on plaça un oreiller sous les jarrets de la malade , et la tête ainsi que la poitrine furent élevées.
La malade avait le ventre douloureux et tendu, le pouls fort ; elle éprouvait de l'anxiété et de l'agitation. Devait-on craindre une péritonite ? Les symptômes ne suffsaient pas pour la démontrer, d'autant plus que la plupart des malades présentent ces mêmes symptômes tant qu'ils n’ont pas évacué. On résolut donc de s’en tenir aux émollients : on lui prescrivit une boisson mucilagineuse édulcorée, des lavements émollients donnés par quarts, et des fomentations émollientes sur le bas-ventre. Elle n'eut pas, comme nous l'avons vu chez d’autres malades, d'évacuations de suite après l'opération. La nuit au contraire fut mauvaise : elle souffrait beaucoup du ventre; elle ne rendit par bas ni matières ni vents, mais elle n'eut aucun des accidents qu’elle éprouvait avant l'opération, seulement quelques rapports légers. Son état, le premier jour, prouvait bien que l’étranglement n'existait plus, mais il fallait s'occuper de rétablir le cours des maüières. L'état douloureux du ventre contre-indiquant l'emploi des purgaüfs, on continua l'usage des émollients; mais ils parurent insuffisants, car le ventre était volumineux, tendu, douloureux, le pouls dur, les traits déja grippés. La malade avait de fortes coliques , elle urinait difficilement : une saignée de deux palettes fut prescrite et pratiquée ; des fomentations émollientes furent réappliquées sur l'abdomen , et on sonda la malade.
La journée fut agitée,
Le soir, le ventre était encore plus tendu et plus douloureux; aucune
évacuation n'avait eu lieu ; un bain fut-prescrit, mais la pression de l’eau sur le venire augmenta la douleur. M. Dupuytren avait ordonné que dans ce cas on fit une saignée.
La nuit fut mauvaise.
Le second jour au malin, les évacuations par bas n'étaient pas encore rélablies ; mais la malade n’avait eu ni hoquets, ni nausées, ni vomissements. Sa peau offrait une légèreteinte d’ictère; ses traits paraissaient altérés, et comme lirés vers la racine du nez par l’action des muscles élévateurs communs des ailes du nezet de la lèvre supérieure ; les commissures abaissées; en un mot, la face était, comme on le dit, grippée. Le ventre était volumineux, tendu, très-douloureux; la malade urinait peu; le pouls était petit, serré, concentré; par conséquent la péritonite continuait à faire des progrès. On appliqua cinquante sangsucs; le pouls sembla se relever ; la malade dit elle-même souffrir un peu moins: elle alla assez bien jusque vers le milieu du jour; elle eut une évacuation assez abondante par bas, et rendit également par l'anus une grande quantité de vents ; mais la péritonite augmentait. Les douleurs du ventre s’accrurent, la respiration devint lente et difficile , la soif ardente, la chaleur brûlante. Le soir la malade était affaissée, le pouls petit, faible et fréquent, la voix éteinte, la face décomposée. Elle mourut dans la nuit, deux jours après
l'opération.
L'examen du corps démontra qu’une péritonite intense avait causé la mort. Le péritoine était d’un rouge vif et tapissé de pus et de fausses membranes.
Les hypochondres et le bassin étaient remplis d'une quantité énorme de sérosilé purulente. Les intestins étaient fort distendus, également audessus et au-dessous de la partie qui avait été contenue dans la hernie, laquelle était très-saine ; ce qui prouve que cette femme avait succombé à une péritonite qui préexistait à l'opération, et qui avait continué sa marche, quoiqu'on lui eût opposé les moyens les plus énergiques, et quoique l’étranglement eût été détruit.