TRENTE-UNIÈME OBSERVATION
Derain (Jean-Claude), âgé de trente-six ans, d’une forte constitution, d’un tempérament éminemment sanguin, jouissant habituellement d’une très-bonne santé, portait depuis trois ans une hernie crurale du côté droit, qui, d’abord du volume d’une noisette, avait bientôt acquis celui d’une noix. Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'il s'était apercu de l'existence de cette tumeur , lorsqu'il employa un bandage pour la maintenir réduite. Cette hernie ne lui avait causé aucun accident jusqu’au 14 mars 1817. Ce jour-là, il avait ôté son bandage et fait une course assez longue. Quand il fut rentré chez lui, 1l voulut faire rentrer sa hernie. Tous ses efforts furent inutiles, quoiqu’elle ne füt pas sensiblement plus volumineuse qu'à l'ordinaire. Bientôt après, il eut des nausées, des envies de vomir, et enfin des vomissements.
Le jour suivant, 15 mars, il eut une selle. Un chirurgien chercha, mais en vain, à obtenir la réduction. Tous les accidents ayant augmenté d'intensité, il fut transporté à l'Hôtel-Dieu le 16 mars, L'étranglement existait depuis deux jours; les parties furent rasées, un bain fut ordonné, un cataplasme émollient appliqué sur la tumeur. Malgré l'emploi de ces moyens, tous les accidents persistèrent. La tumeur, dirigée obliquement de dehors en dedans, occupait la région crurale; son grand diamètre était transversal, et son petit vertical. A la visite du soir, M. Dupuytren s'étant assuré que la réduction était impossible , procéda aussitôt à l'opération, pour laquelle tout était préparé.
M. Dupuytren ayant fait à la peau un pli parallèle à l’arcade crurale, dont il tenait lui-même l'extrémité externe , tandis que l’aide soulevait la partie interne, fit sur la partie moyenne de ce pli une incision dirigée un peu obliquement de haut en bas. Saisissant ensuite la lèvre externe de la plaie, il incisa à sa partie moyenne. Il fit ensuite une autre incision après avoir saisi la lèvre interne, de manière que la plaie devint cruciale.
Chaque lambeau fut disséqué. Le tissu lamineux sous-cutané l'ayant aussi
été, M. Dupuytren parvint au sac, qui fut ouvert à sa partie moyenne avec la plus grande dextérité. Beaucoup de sérosité s’écoula. Ce sac fut ensuité incisé crucialement, avec des ciseaux ; l'intestin étant mis à découvert, le débridement fut pratiqué très-obliquement en haut et en dehors avec un bistouri courbe boutonné, et tranchant sur sa convexité. Les praticiens ont l'habitude d'employer pour le débridement des hernies ou de certaines plaies, le bistouri boutonné concave, et quelquefois le bistouri boutonné droit. M. Dupuytren employait lui-même ces instruments ; mais souvent, après avoir introduit le bistouri boutonné concave, qui embrassait une trop grande étendue de parties, il n’avait pu, malgré tous ses efforts, présenter le tranchant sur le point qu'il fallait inciser. |
M. Dupuytren se servit de son bistouri courbe et tranchant sur la convexité. Il pensa que la partie qui cause l'étranglement dans les hernies , étant ordinairement la plus saillante , et le tranchant du bistouri s’offrant parfaitement à cette même partie, le débridement serait très facile. On pourrait, il est vrai, croire pouvoir objecter contre cet instrument que son introduction est difficile ; mais l’expérience démontre le contraire; et une différence très-grande se trouve dans la manière d’agir de l’un et de l’autre des bistouris courbes, à l'instant où leur tranchant doit couper. Ce fut avec une extrême facilité et la plus grande promptitude que M. Dupuytren, en se servant du nouveau bistouri, opéra le débridement.
Le débridement étant opéré, l'intestin fut réduit. On procéda ensuite au pansement. Un linge fenêtré , enduit de cérat , de la charpie fine, deux compresses triangulaires, et le spica de l’aine, formaient tout l'appareil.
On prescrivit une saignée de quatre palettes. Quoique l'abdomen fût peu douloureux, on avait cependant à redounter le développement d'une péritonite chez un sujet aussi vigoureux. Des demi-lavements émollients laxatifs furent donnés. Après le troisième, le malade eut une selle copieuse. La nuit fut assez tranquille. é
Le 17 mars, à la visite du matin, le malade se plaignait d’éprouver quelques vents et des hoquets. Le ventre était encore un peu sensible, le pouls plein. Une saignée de trois palettes fut faite aussitôt.
On continua les lavements , et l’on donna de l’eau de veau édulcorée, Le soir, quoique l’état du malade füt assez bon, une saignée de deux palettes fut encore pratiquée. Pendant la nuit il eut une selle.
Le 18, les vents et les hoquets ne se firent plus observer, la douleur du ventre était presque nulle, le pouls souple, la langue humide ; on appliqua cependant quarante sangsues sur l'abdomen.
A la visite du soir, le malade était parfaitement bien; seulement il n'avait point eu de selles. On donna une potion minorative.
Le 19, il n’éprouvait aucun accident; on lui permit de prendre deux bouillons.
Le 20 mars, ce bon état se soutenait ; on leva l'appareil. Une suppuration de bonne nature commençait à s'établir, la plaie offrait l'aspect le plus satisfaisant. M. Dupuytren prescrivit deux onces d'huile de ricin, qui provoquèrent quatre selles.
Le 21, même état. Le 22, formation d’une escarre de la portion du sac; mais le malade était si bien, qu'on lui accorda deux légers potages : la plaie fut pansée avec le digestif.
Les 23 et 24, le malade ne cessa pas de se bien trouver ; il n’était nullement incommodé par les aliments qu'il prenait. Chaque jour on lui donna un lavement, afin d’entretenir la liberté du ventre.
Le 25, chute de l’escarre ; on cessa l'usage du digestif. La plaie offrit un bon aspect; déjà elle se couvrait de bourgeons celluleux et vasculaires.
Les 26 et 27, la plaie faisait des progrès vers la guérison.
Les jours suivants jusqu'au 30 mars, la cicatrisation marcha rapidement. Ce même jour on toucha la plaie avec le nitrate d’argent.
Le 3 avril, dix-huit jours après l'opération, la plaie était presque guérie, et toutes les fonctions se faisaient avec une grande régularité.