TRENTE-DEUXIÈME OBSERVATION
Le nommé Laporte, âgé de cinquante-cinq ans, d’une constitution robuste , homme de peine à la pharmacie centrale, portait depuis dix ans une hernie crurale, survenue à la suite d’un violent effort pour charger des caisses de médicaments sur une charrette ; cette hernie rentrait avec facilité : 1l fit usage pendant quelque temps d’un bandage ; mais
comme ce brayer était mal fait et qu'il lui causait une très-srande gêne, il cessa de le porter. Le 17 mai 1817, la tumeur sortit plus volumineuse que de coutume, et ne put pas rentrer, malgré les efforts de réduction que fit ce malade. Aussitôt il fut pris de coliques violentes, de vomissements de matières bilieuses. Il avait un dévoiement depuis trois mois; ce dévoiement cessa tout-à-coup. Les accidents continuaient toujours; on transporta le malade à l’Hôtel-Dieu le 19 mai 1817. Quelques instants après son entrée, il vomit des matières bilieuses. On le fit mettre au bain, où il ne put rester qu'une demi-heure ; on fit quelques tentatives de réduction , mais elles furent inutiles. Il fut reporté à son lit, et M. Dupuytren le vit le soir à la visite. Il avait des nausées , des rapports, des hoquets, des vomissements, des coliques ; il ne rendait ni gaz, ni matières fécales par l'anus depuis trente-huit heures. On voyait au-dessous de l’arcade crurale une tumeur arrondie, rénitente, sans changement de couleur à la peau, irréductible , du volume d’un œuf de poule; le ventre était légèrement tendu et douloureux à la pression.
L’indication à remplir était donc de pratiquer l'opération le plus tôt possible. Elle fut proposée au malade , qui l’accepta sans hésiter. Il y avait trente - huit heures que la hernie était étranglée.
Un pli fut fait à la peau, parallèlement à l’arcade crurale, et divisé transversalement à sa direction; deux incisions latérales rendirent la plaie cruciale ; les lambeaux furent disséqués et la tumeur mise à nu; le tissu lamineux fut incisé en dédolant, ainsi que l’aponeurose fémorale et les glandes lymphatiques, puis le tissu lamineux sous - péritonéal qui présentait une disposition remarquable : il avait l'aspect de l’épiploon.
Ce feuillet fut incisé avec de grandes précautions ; aussitôt parut le véritable sac, qu'on ouvrit; il était très-mince , et contenait environ deux cuillerées de sérosité limpide. On découvrit alors l'épiploon ; ce dernier étant soulevé, on trouva l'intestin derrière lui. L’épiploon tenait au côté externe du sac par des adhérences celluleuses et fibreuses, anciennes; l'intestin était aussi légèrement adhérent à l’épiploon, duquel il fut facile de le séparer. On débrida très-obliquement entre l’épiploon et l’arcade crurale en portant le bistouri tranchant sur sa convexité, à plat sur le doigt indicateur, et dirigé en dehors, puis retourné en haut et en dehors, en le présentant à la partie la-plus tendue de Par-
cade crurale : alors on entendit un bruit qui indiqua la section des fibres aponeurotiques. L'épiploon soulevé , on examima avec attention l’intestin attiré au dehors ; il fut trouvé sain. Aussitôt on en fit la réduc-. tion. Aucune artère ne fut coupée pendant l'opération ; on pansa simplement avec du cérat , de la charpie , une compresse pliée en plusieurs doubles ; et, pour maintenir le tout , on appliqua un spica simple; on donna pour boisson de la limonadé, mais ïl ne fut pas prescrit de lavement, dans la crainte de rappeler le dévoiement. La soirée et la nuit se passèrent très-bien. Le lendemain matin, le ventre était souple et sans douleur ; les nausées , les hoquets, les vomissements avaient cessé.
Le malade n'avait rendu par l'anus qu'une grande quantité de gaz. On prescrivit quelques bouillons, du petit-lait, et un demi-lavement émollient. .
Les deuxième et troisième jours, le malade était dans un état de calme parfait; cependant il n'avait point d'évacuations alvines. Même prescription. |
Le quatrième jour , il eut de légers frissons , de la fièvre ; il se plaignait de coliques, et, pendant la nuit, il fut pris de dévoiement, et alla huit fois à la selle.
Le cinquième jour , le dévoiement augmenta ; cependant le mouvement fébrile, qui existait la veille, avait disparu ; mais le malade avait eu une quinzaine de selles ; l'appareil était traversé par de la sérosité sanguinolente ; la plaie fut trouvée en pleine suppuration; le pus avait produit au côté externe de la plaie un petit érysipèle ; l’épiploon était tendu de l'estomac et de l’arc du colon vers la plaie. On pansa simplement. On prescrivit pour boisson une décoction de riz gommé et aromatisé avec de l’eau de cannelle, et deux demi-lavements avec cinq gouttes de laudanum.
Le septième jour , le malade avait eu des selles très-nombreuses ; cependant les forces ne paraissaient point altérées; la plaie était vermeille, et la suppuration de bonne nature et pas trop abondante. On donna plusieurs potages au riz pour tout aliment, et pour boisson de la décoction de riz avec addition d’eau de cannelle , et deux demi-lavements avec six gouttes de laudanum dans chaque.
Le dixième jour, on avait obtenu un bon effet des lavements ; le malade n'allait plus à la selle que deux ou trois fois en vingt-quatre heures:
Cr ) la plaie était belle ; ses angles commençaient à se cicatriser; le pus qui ; les premiers jours, s’amassait au fond de la plaie, n’y séjournait plus, parce qu’elle était remplie en partie par le développement de bourgeons celluleux et vasculaires ; l’érysipèle paraissait tout-à-fait dissipé.
Le quatorzième jour, le dévoiement était tout-à-fait calmé ; il n’y avait plus qu’une selle ou deux en vingt-quatre heures. Le malade, qui avait été un peu fatigué par de si abondantes évacuations alvines, avait repris ses forces. La plaie marchait rapidement vers la cicatrisation ; des bourgeons celluleux et vasculaires dépassaient le niveau de la peau ; on les réprima avec le nitrate d'argent. Des bandelettes de diachylon gommé furent appliquées pour rapprocher les bords de ia plaie, qui ne cessa pas de faire des progrès vers la cicatrisation, jusqu'au 27 juin, quaranteunième jour après l'opération. Un bandage crural fut appliqué , et le malade sortit de l'hôpital parfaitement guéri, le 3 juillet 1817, pour se livrer à ses travaux.