ARTICLE DEUXIÈME
De la dessiccation des pièces d'anatomie:
On peut dessécher les pièces d'anatomie, 1° à l'air libre; 2° dans une étuve ; 3° dans le vide, et en employant des substances très-avides d’eau; 4° dans un baïn de sable ou de poudres absorbantes.
A. La dessiccation à l'air libre donne presque toujours des produits dont la couleur est singulièrement altérée. Elle est d’ailleurs très-difficile dans les climats tempérés ou froids.
B. La dessiccation, au moyen de l’étuve , est le procédé qui convient le mieux aux préparations anatomiques.
La chaleur de l’étuve ne doit être ni trop faible ni trop forte : trop faible , elle ferait languir la dessiccation, ou même elle déterminerait la putréfaction des pièces, si celles-ci n'avaient pas été préparées par l’un des moyens que nous avons indiqués ; trop forte, elle dessécherait trop promptement la surface des pièces, et produirait à cetle surface une condensation, un racornissement qui s’opposerait à la dessiccation des couches profondes; en outre, elle altérerait considérablement la couleur de tous les tissus, soit blancs, soit rouges. La température convenable est
celle de + 45° à + 55° centigrades.
En mettant les pièces en mouvement dans l'atmosphère, ou bien en les exposant à un courant d'air, on favorise beaucoup les effets dessiccatifs de la température; l'air saturé d'humidité se trouve continuellement chassé et remplacé par une colonne d'air sec.
Pour appliquer ces principes à la dessiccation des pièces d'anatomie,
ordres arrivèrent de la Poméranie pour faire faire l’exhumation et l'embaumement du corps. Je procédai pendant la nuit à cette opération , et je trouvai le cadavre dans un état de putréfaction très-avancé ; cependant je parvins à arrêter cette décomposition, et je pus faire partir le corps dans un état de conservation satisfaisant. Je me servis particulièrement du sublimé corrosif.
( 231:) l'appareil qui nous paraît mériter la préférence est l’étuve à lampe de M. d’Arcet, décrite par M. Gauthier de Claubry dans sa traduction de la Chimie expérimentale de William Henry (vol. L*, p. 535 , planche ro }).
On pourrait y rendre le courant d'air plus actif en pratiquant aux deux côtés de la lampe, sur le fond de la boîte de sapin qui forme le corps de l’étuve , deux ouvertures à chacune desquelles on adapterait un pavillon conique qui donnerait passage à un courant d'air. Ce courant ferait dessécher en traversant une couche de chaux que supporterait un grillage fixé à la partie la plus évasée du pavillon. Un tube en tôle adapté à la partie supérieure de la boîte déterminerait l'aspiration, et cette aspiration pourrait être diminuée ou augmentée à volonté au moyen d’une soupape analogue à celle des tuyaux de poêle. L'étuve de M. d’Arcet est munie d’un thermomètre dont la tige se montre au dehors, de manière qu’on peut, dans tous les temps, connaître la température qu'éprouvent les objets qu’on veut dessécher.
La dessiccation , au moyen du concours simultané de la chaleur et des
courants d’air, a été sur-tout proposée et employée avec succès par feu Montgolfier, qui l’a appliquée en grand aux viandes , aux fruits et aux sucs de fruits destinés aux voyages de long cours. ( Voyez la note de MM. Clément et Désormes, sur les travaux de Montgolfier, Annales de chimie. )
C. La dessiccation dans ce vide pourrait être appliquée à toutes sortes de pièces, même des plus grandes dimensions; mais elle conviendrait sur-tout pour de petites pièces d’un tissu très-délicat, et que la moindre chaleur altérerait. Pour ces petites pièces on pourrait se servir avec avantage de la machine pneumatique. On placerait sous le récipient de cette machine, à côté de la pièce à dessécher, une certaine quanüité d’un corps très-avide d’eau, tel que l'acide sulfurique conceniré, la chaux ou le chlorure de calcium ( muriate de chaux desséché ). On ferait jouer la pompe seulement pendant assez de temps pour soustraire l'air atmosphérique du récipient ; car ensuite la vapeur d’eau, au fur et à mesure qu'elle se formerait, serait absorbée par le corps déliquescent placé à côté de la pièce: et ce phénomène se reproduirait sans inlerruption jusqu'à ce que la pièce fût desséchée , ou que l’affinité du corps déliquescent pour l’eau fût satisfaite: auquel cas il faudrait le renouveler.
Mais cet appareil n’est pas à la disposition de tout le monde. On peut et on doit même, sur-tout pour les grandes pièces , lui en substituer un autre que nous avons vu décrit dans ces derniers temps, nous ne nous rappelons plus dans quel recueil périodique : cet appareil consiste en une grande cloche, soit de verre, soit de cuivre ou de fer-blanc, et une table de marbre parfaitement dressée. Au sommet de la cloche est adapté un petit robinet. On place sur la table le corps à dessécher : la substance destinée à absorber l'humidité est une petite poignée de coton cardé imprégné d’alcohol. On met le feu à l’alcohol, et de suite on couvre le tout de - la cloche, dont on lute promptement et avec. exactitude le rebord sur la table de marbre. La chaleur produite par la combustion de l’alcohol raréfie considérablement l'air, et la plus grande partie de ce fluide s'échappe par le robinet. On ferme celui-ci aussitôt que l’aimosphère de la cloche est parvenue à son maximum de raréfaction; ce qu’on reconnaît lorsqu'il ne s'échappe plus d’air par l'ouverture du robinet. Le vide se continue par l'absorption de la vapeur aqueuse qui se forme par le corps avide d’eau, et cela jusqu’à ce que la pièce soit desséchée.
On a cherché à obtenir par le bain de sable, les cendres chaudes, ou par des poudres absorbantes, un effet analogue à celui que produisent les sables brülants de quelques points de l’Afrique ou de l’Asie.
Mon ami, M. le docteur Serres, m'a assuré avoir desséché et très-bien conservé différentes pièces d'anatomie qu’il avait placées dans un vase rempli de sable fin, sous lequel il entretenait une lampe à l’huile ou à l’esprit-devin, pour donner au bain une température qui favorisa la dessiccation. On conçoit que les pièces non dépouillées de leur enveloppe cutanée , comme une main, un pied, une portion de téguments, peuvent être conservées par ce moyen; encore faudrait-il préalablement les tremper pendant quelques jours dans un alcohol chargé de sublimé corrosif, pour mettre ces pièces à l’abri de l’injure des insectes.
S IX. Moyens de préservation. :
Lorsque les pièces ont été préparées et convenablement desséchées , il convient de les mettre dans les conditions les plus avantageuses pour les défendre contre l’action des causes qui tendent à les altérer ou à les détruire. Ces causes sont l'air humide, les insectes qui se développent dans
(233. ) l'épaisseur des tissus ou qui s’attachent à leur surface (1), ou enfin le temps lui-même, qui est le destructeur universel, et à l’action duquel tout finit par céder.
On préserve les pièces de l'air humide en couvrant leur surface d’un enduit particulier qui les isole, pour ainsi dire, de tout contact avec Vatmosphère , et ajoute encore à leur éclat. Cet agent protecteur est un vernis qu’on étend sur la préparation (2).
On s'oppose au développement des insectes, ou on les éloigne de la pièce d'anatomie, en lavant pendant la préparation avec une solution alcoholique de sublimé corrosif ou d’un sel arsenical. Daubenton recommandait, pour cet usage, le vinaigre dont nous avons fait connaître la composition (3). On a aussi conseillé , pour expulser les insectes, de laver les pièces avec des huiles volatiles chargées de principes odorants fétides. Quelques personnes se servent de l'essence vestimentale de Dupleix, ou d’une solution alcoholique du savon arsenical de Bécœur (4). Cette dernière substance n’est pas sans inconvénient ; ce savon laisse toujours à la surface de la préparation anatomique un enduit ou couche jaunâtre qui en ternit l'éclat et diminue l'effet du vernis.
Les vernis dont on se ‘sert sont communément employés pour défendre la pièce anatomique contre l’action nuisible de l'humidité; l’on pourrait à-la-fois atteindre ce but et préserver ces préparalions des insectes, en ajoutant au vernis une certaine quantité de sublimé corrosif, ou une préparation arsenicale. On réduit le sel mercuriel ou arsenical en poudre
(1) Voyez la fin de cette dissertation.
(2) VoyezS X, p. 233.
(3) Voyez $ IL, p. 215.
(4) Composition du savon arsenical, ou savon de Bécœur : 2 Camphre cinq onces, arsenic en poudre deux livres , savon blanc deux livres, sel de tartre douze onces, chaux en poudre quatre onces. « Coupez le savon par petites lames, le plus mince qu'il est possible , mettezle dans un vase sur un feu doux , avec très-peu d’eau, ayant soin de le remuer avec une spatule de bois. Lorsqu'il sera bien fondu , et que vous n'apercevrez plus de grumeaux, vous y mettrez le sel de tartre et la chaux en poudre. Vous l’ôterez du feu ; vous y ajouterez l’arsenic, et vous triturerez doucement le tout ensemble. Enfin mettez-y le camphre , que vous aurez soin auparavant de réduire en poudre dans un mortier. À l’aide d’un peu d’esprit-de-vin , triturez le tout ensemble, » — Instruction pour les voyageurs et pour les employés dans les colonies , sur la manière de recueillir, de conserver et d’envoyer les objets d'histoire naturelle, Paris, 1818.
iupalpable, et on le mêle au vernis dans la proportion d’un quart d’once par pinte de liquide. Mais l’immersion de la pièce avant sa dessiccation dans de l'eau ou de l’alcohol chargés des mêmes sels, est encore préférable. Si ces pièces sont faites depuis quelque temps, et qu’on s’apercoive que les insectes les piquent et les dévorent intérieurement, il faut, avec une très-petile seringue de verre dont on peut filer le tube aussi fin qu'on le désire, pousser du vinaigre arsenical ou du sublimé corrosif dissous dans de l’alcohol, par les petites ouvertures que les vers ont pratiquées dans l'épaisseur des tissus. =:
Si les pièces sont placées dans des boîtes , il faut enduire leurs parois avec un vernis dans lequel on fera entrer l’aloès succotrin, le camphre et le sublimé corrosif. On peut aussi faire un vernis analogue avec de la coloquinte.
Enfin on peut se servir, pour la destruction de ces insectes, du gaz acide sulfureux (1).
Il est difficile de s’opposer à l’action destructive du temps; tous nos moyens sont bien faibles contre une pareille puissance. Cependant, lorsque les pièces sont vieilles , et qu’elies ont perdu de leur éclat, on peut, jusqu’à un certain point, les restaurer et prolonger encore leur existence (2). Il faut sur-tout ne jamais laisser séjourner la poussière sur les pièces , parce qu’elle finit par adhérer à leur surface , et par former une couche grise et sale qui cache les objets.
S X. Des vernis propres à enduire les pièces anatomiques desséchées.
Jusqu'à présent on n’a guère employé, sur les pièces d'anatomie desséchées, que des vernis à l’alcohol; mais ces vernis sont sans flexibilité, et toujours disposés à s’écailler. On pourrait les rendre moins écailleux, et en même temps plus élastiques, en augmentant la proportion de la térébenthine , et de plus, pour les vernis destinés à recouvrir les parties colorées, en y ajoutant un peu de gomme-laque ; car il est reconnu que les vernis dans lesquels entre cette résine, sont-beaucoup moins cassants que ceux de
(1) Voyez S IL, p. 113.
(2) Voyez $ XVII, p. 255.
(. 235.) mastic et de sandaraque , matières ordinairement employées à la préparation des vernis alcoholiques.
Les vernis gras ont un peu moins d'éclat que les vernis à l’alcohol ; mais ils ont beaucoup plus de souplesse que ces derniers. Ils en diffèrent aussi en ce que, pour que leur dessiccation soit complète, il faut employer la chaleur de l’étuve.
De tous les vernis gras, le vernis de taffetas ciré est celui auquel nous accordons la préférence , comme réunissant les qualités de la souplesse et de l’élasticité ; ce vernis n’est autre chose’que de l'huile de lin ou de noix cuite avec de la litharge , pour l’épaissir et la rendre plus siccalive. Il est susceptible de recevoir , au besoin, diverses couleurs. Sa dcten exige, comme celle des vernis à l'huile, ou dissolution de résines dans l'huile cuite, le concours de létuve.
Pour quelques pièces , il suffit de se servir de vernis composés avec du blanc d'œuf dans de l’alcohol affaibli. On peut, pour la fabrication de ces vernis, consulter l'ouvrage de Watin (1).
Le vernis est appliqué sur les pièces d'anatomie pour les défendre de l'humidité de l'air qui les ferait moisir ou perdre leur beauté et leur éclat.
Nous avons vu qu’on s’en servait aussi pour s'opposer aux ravages des insectes ; enfin on l’emploie pour augmenter la transparence de quelques tissus, leur donner un brillant qui flatte l'œil , et qui met quelquefois en évidence les vaisseaux capillaires ou d’autres parties de la structure intime des organes.
On se sert communément pour les pièces d'anatomie ordinaires du vernis blanc alcoholique des boutiques ; il est très-bon pour les os, mais il n’est pas aussi convenable pour des parties minces et flexibles, telles que la vessie, les intestins , les membranes, à cause de sa friabilité. Les pièces flexibles sur lesquelles on à appliqué une couche de ce vernis , le perdent au bout de quelque temps , dès qu'on les touche; avec lui disparaissent sa transparence et la beauté des pièces. Quelques anatomistes emploient de préférence l'huile de vernis ; il défend mieux de l'humidité de l'atmosphère et des insectes, et l’on peut même laver sans inconvénient une pièce sur laquelle il a été appliqué. Quel que soit le vernis que
(x) L'Art du peintre , doreur , vernisseur et fabricant de couleurs, etc., Paris, 1815,
( 256 ) l’on emploie , il faut que la pièce soit bien et uniformément privée d’humidité et de graisse, parce qu’elles s'opposent à ce qu’il sèche, sur-tout si l'on se sert de vernis à l’esprit-de-vin : la moindre humidité le décomposerait en s’unissant avec l’alcohol , et ferait précipiter la résine ; ce qui lui donne alors une blancheur laiteuse ou une opacité désagréable.
On doit appliquer le vernis avec des pinceaux de poil de chameau ou de blaireau, de la grosseur du doigt, ou plus petits, suivant la nature des pièces. Lorsqu'on ne peut pas introduire le pinceau dans l’intérieur des cavités, on doit y verser le vernis et tourner la pièce dans tous les sens pour que la liqueur se répande sur tous les points ; puis on placera l'ouverture de manière que l’excédant du vernis puisse sortir. On ne se sert point du pinceau pour vernir les préparations par corrosion, elles doivent être placées au-dessus d’un bassin , et l’on répand le vernis dans tous les points et toutes les directions en filets ou nappes très-minces , jusqu’à ce que toute la surface en ait reçu. On laisse ensuite égoutter la pièce en recevant le vernis dans un vase -placé au-dessous d'elle ; mais il faut avoir le soin de faire tomber les gouttes qui se rassemblent aux extrémités des vaisseaux. Pour les autres préparations, on ne doit faire qu’effleurer le vernis qui est dans le vase, avec le pinceau, et tourner deux ou trois fois celui-ci sur lui-même pour couper le filet qu’il laisse après lui. Les vernis s’emploient ordinairement à froid ; cependant, si l’on s’en servait en hiver, il conviendrait de chauffer l’étuve ou le laboratoire, afin qu'il ne füt pas pris par plaques et ne séchât pas irrégulièrement. Une douce chaleur convient pour que le vernis à l’esprit-de-vin s’étende facilement et prenne plus de poli; on évite, en élevant un peu la température, de voir se former des ondes ou des côtes ; les marques des poils du pinceau s’effacent, et toute la surface de la pièce présente une glace régulière. Il faut cependant ne point élever trop la température , Car alors la liqueur bouillonne et présente des ampoules plemes d’air. Les .vernis gras au contraire supportent et demandent même une chaleur assez forte.
Il faut vernir à grands traits, promener le pinceau constamment dans le même sens, l’aller et le retour , et ne jamais croiser les coups. Il convient d'étendre la couche de vernis uniformément , de ne lui donner qu'une faible épaisseur , et tout au plus celle d’une feuille de papier, pour faciliter la dessiccation et prévenir les rides. On ne devra mettre une seconde couche que lorsque la première sera parfaitement sèche.
(237 )” Si le vernis dont on se sert s "épaissit et s'étend moins facilement, on le délaie avec un peu d' alcohol, s'il est à l’esprit-de-vin, ou avec de l’essence si le vernis est à l'huile. ie M ul
S XI. Manrière de monter les pièces et de les disposer sur des pieds.
La dessiccation parfaite et le vernis appliqué, il convient de monter les préparations anatomiques sur des pieds, ou de les placer dans des cadres, afin que toutes les parties soient en vue et isolées les unes des autres, pour éviter de les toucher, lorsqu'on veut les faire servir aux démonstrations. Ces dernières dispositions pour les pièces desséchées, varient comme les pièces elles-mêmes, et sont subordonnées à la forme, à la figure, à l'étendue de la préparation , etc.
$ XII. Des embaumements, des momifications et de l'adipification.
Considérée par rapport à l’objet qui nous occupe, la conservation des matières animales par des aromates (des baumes ), ou l'embaumement proprement dit, doit, comme les autres modes de conservation à l’état sec, préserver autant que possible les cadavres ou les portions de cadavres pour lesquels on l’emploie, du contact de l'air, de l’action , de l'humidité, de l'influence décolorante de la lumière, de la destruction par les insectes, et du racornissement ou diminution trop considérable dans le volume des parties. L'embaumement ne peut être un moyen de conservation qu'autant que des combinaisons nouvelles qui, assurant les circonstances importantes dont je viens de parler , s'opposent à la putréfaction; mais, par lui, la mollesse , la texture, etc., sont profondément altérées. Les altérations durables qui s’opèrent alors, ou la momification, s'opposent à toute étude de l’intérieur des pièces.
On sait que plusieurs peuples ont embaumé leurs ‘morts pour perpétuer au milieu d'eux l'existence matérielle de leurs ancêtres; que, dans la plus haute antiquité, les Éthiopiens, etc. , mais sur-tout les Égyptiens , remplissaient ce devoir religieux ; que chez ces derniers et chez les Guanches, sauvages des îles Fortunées ( actuellement les Canaries ), que les Européens exterminèrent à la fin du 15° siècle, l’embaumement paraît avoir été généralement adopté.
Quelles que soient les méthodes variées que ces peuples et les Péruviens, qui avaient aussi une manière d’embaumer leurs Incas ou leurs rois. aient mises en usage pour conserver les corps humains, ces méthodes avaient toutes pour but, comme celles d'aujourd'hui , d'apporter obstacle à la putréfaction.
Je n'entrerai pas ici dans des détails sur leurs procédés ; qu'il suffise de savoir qu’on peut réduire à deux sentiments tout ce qu’on en a dit. Les uns ont prétendu que les corps entiers avaient élé tannés, puis embaumés avec des matières résineuses, quelquefois gommeuses, et toujours aromatiques , qui s’unissaient avec les chairs , les graisses et les liquides: les autres ont soutenu qu'on salait ou desséchait les corps, et qu’ensuite on les embaumait. M, Rouyer (1) pense que parmi les momies de la Basse-Égypte , les unes ont été desséchées par des substances tanno-balsamiques , et les autres simplemeni salées.
Je ne m’arrêterai pas à la description faite par les anciens , aux observations du chimiste Rouelle, ni aux faits avancés ou niés par les auteurs sur l’embaumement des anciens. On peut d’ailleurs consulter sur ce point les écrits de Daubenton (2) , de M. Bory-Saint- Vincent (3), et de MM. Larrey, Rouyer et Jomard (4).
Dans les procédés d’embaumement usités jusqu'ici, ce sont les résines, les gommes-résines et les baumes qui dominent. Ces matières paraissent plutôt propres à masquer momentanément l'odeur qui résulte de la putréfaction, qu’à prévenir la putréfaction elle-même. Aussi leur insuffisance se montre-t-elle dès les premiers jours qui succèdent à l'embaumement; et la décomposition putride n’en éprouverait aucun ralentissement , si l’on n'avait pas la précaution d’enlever tous les organes les plus abondamment pourvus de fluides, ou d’absorber leur humidité par des poudres aromatiques,
L’embaumement iel qu'il est pratiqué est un si mauvais moyen de conservation , que si l’on examine au bout de deux ou trois ans le corps em-
(z) Mémoires sur les embaumements des anciens Egyptiens.
(2) Mémoires sur les momies ( 7oy. l'Histoire naturelle de l'homme par Buffon. )
(3) Essai sur les îles Fortunées de l’antique Atlantide , 1 vol. in-4 , pag. 55 et suivantes.
(4) Larrey , notice sur la conformation physique des Egyptiens et des différentes races qui habitent l'Egypte, suivie de quelques réflexions sur l'embaumement des momies ; Rouyer, ouvrage cité ; Jomard, Description des hypogées de la ville de Thèbes. Ces trois mémoires sont imprimés dans le grand ouvrage sur l'Egypte.
baumé, on ne peut plus y distinguer en aucune manière la texlure propre, à chaque organe. Toutes les parties molles se sont réduites en bouillie , liquéfiées, mêlées intimement entre elles et avec les matières résincuses et äromatiques, et il en est résulté une sorte de masse noirâtre dont la nature bitumineuse atteste bien l’altération profonde de ces parties. De là la nécessité reconnue däns tous les temps d’entourer toutes les parties du cadavre embaumé , avec des bandelettes nombreuses , ces bandelettes maintenant et empêchant de couler au dehors le produit du déliquium des organes.
Les seuls et véritables moyens de conserver des cadavres entiers, seraient ceux.que, nous ayons indiqués pour la préparation des pièces d’anatomie destinées à la dessiccation ; mais, attendu la grandeur des masses, 1l faudrait pratiquer toutes les incisions et perforations nécessaires, pour faciliter la pénétration des sels des dissolutions métalliques et des liqueurs tannantes; et, pour conserver à ces préparations le caractère d’embaumement , il serait à propos de faire succéder à la dessiccation, des injections dans les grandes cavités, avec de fortes dissolutions de résines aromatiques et de baumes dans des huiles volatiles communes , mais d'une odeur agréable, telles que les huiles volatiles de sauge , de lavande, de romarin, de thym, etc.: on pourrait, en outre, terminer ces opérations en enduisant la surface extérieure du cadavre avec plusieurs couches d’un vernis gras résineux.
Si l’on voulait s’en teuir à l’ancienne méthode d’embaumement, il conviendrait de la modifier de la manière suivante : au lieu d'employer presque exclusivement Ls poudres aromatiqueset resineuses d’après les recettes connues, il n’est pas douteux qu’on atteindrait le but qu’on se propose, en remplissant les intestins, les cavités des organes, et les incisions qu’on y pratiquerait, avec une poudre composée de noix de galle, de sumac, à parties égales , à laquelle on ajouterait de la colophane, de larséniate, acide de potasse (sel neutre arsenical de Macquer) et du sublimé corrosif : un peu de benjoin donnerait à ce mélange une odeur agréable.
La découverte faite par M. le professeur Chaussier, des propriétés conservatrices du sublimé corrosif, est devenue non-seulement un des plus puissants moyens de conservation pour les pièces sèches ou conservées dans le liquide , mais encore on s’en est servi pour préserver les corps entiers de la putréfaction ; et ce procédé, préférable à tous les moyens
(240) connus jusqu ‘alors de momification et d'embaumement, a é:é adopté par toutes les personnes qui ne se laissent pas diriger par une routine aveugle, mais qui savent profiter des progrès des lumières.
Nous allons citer quelques exemples de l’heureux emploi de ces nouveaux procédés de momification.
« 1° Si le sujet dont le corps doit être embaumé, est mort de maladie chronique avec marasme, pourvu qu’on ne soupçonne pas de dépôts purulents dans les viscères, que la putréfaction ne se soit pas déclarée, et que le corps soit intact à l'extérieur, on peut conserver les entrailles dans leurs cavités respectives , excepté le cerveau, qu'il faut toujours extraire. Dans cette supposition , on commencera à laver toute la surface du corps avec de l’eau pure et fraîche ; on fera passer dans les gros intestins des lavements du même liquide, et l’on absorbera avec la séringuëé vide les matières délayées qui n'auraient pu sortir, à raison de leur propre poids et de la pression exercée sur le bas-ventre. On absorbera aussi par le même moyen les matières contenues dans l'estomac. Il suffira d’adapter une sonde œsophagienne au siphon de la seringue, qu’on introduit dans ce viscère par la bouche, ou par une ouverture pratiquée à l’œsophage, au côté gauche du cou. On remplit ensuite l'estomac et les intestins d’une matière bitumineuse qu’on met en fusion; on bouche les ouvertures, et l’on procède de suite à l'injection du système vasculaire. Pour cela, l’on détache un lambeau de la partie interne et latérale de la poitrine, vis-à-vis de la crosse de l’aorte ; on coupe un ou deux des cartilages qui la recouvrent ; on place dans l’intérieur de cette artère un siphon à robinet, à la faveur duquel on pousse une injection fine, colorée en rouge, pour remplir les vaisseaux capillaires de tout le système membraneux; on fait immédiatement après et par le te même moyen une seconde injection plus grossière, pour remplir les artères et.leurs ramifications, et une troisième pour les veines , qui doit être poussée par l’une des crurales : on laisse refroidir le cadavre et figer la matière des injections. Pour vider le crâne, on applique une large couronne de trépan à l'angle d'union de la suture sagittale avec la suture occipitale , après avoir fait une incision longitudinale à la peau, sans toucher aux cheveux, qu’on a soin de conserver, ainsi que les pois des autres parties du corps.
» Cette ouverture faite, on rompt les adhérences et les replis de la duremère , à l'aide d’un scalpel à deux tranchants, long et étroit ; on arrache
(241) les lambeaux de cette membrane avec une érigne mousse, et l’on fait sortir toute la masse du cerveau et du cervelet avec le même instrument et des injections d’eau froide qui dissolvent promptement la substance cérébrale : on réunit ensuite les bords de la division des téguments avec quelques points de suture.
» Si le sujet se trouvait dans un embonpoint plus ou moins considérable, et qu'il fût mort d’une maladie putride ou maligne, et pendant une saison chaude, il serait impossible de préserver les entrailles de la putréfaction : dans ce cas, on les extrait par une incision semi-lunaire que l’on pratique au flanc droit, vers la région lombaire. On détache d’abord les intestins, l'estomac, le foie, la rate et les reins; on coupe circulairement le diaphragme, puis le médiastin , la trachée-artère et l’œsophage , à leur entrée dans la poitrine, et l’on enlève le poumon et le cœur, sans altérer ce dernier organe, qui doit être préparé séparément et conservé avec soin. Ces deux cavités doivent être épongées, et l’on met une certaine quantité de muriate sur-oxygéné de mercure réduit en poudre sur les parties charnues de leurs parois; on remplit ensuite ces cavités de crin lavé et sec; on rétablit les formes du bas-ventre, et l’on fixe les bords de l’incision au moyen d’une suture à points passés; enfin on plonge le corps ainsi préparé dans une suffisante quantité d’une solution de muriate sur-oxigéné de mercure, aussi forte qu’on peut l'obtenir. On le laisse tremper dans cette liqueur l’espace de quatre-vingt-dix ou cent jours. Lorsqu'il est bien saturé de cette dissolution , on le place sur une claie exposée à l’action graduée d'un foyer de chaleur établi dans un lieu sec et aéré ; au fur et à mesure que les parties se dessèchent, on rétablit les formes naturelles des traits de la face , la conformation des membres, et on leur donne l’attitude convenable; on place deux yeux d’émail entre le globle rétracté de l’œil et les paupières; on donne une teinte aux cheveux relative à leur couleur naturelle, si on le juge nécessaire , et l’on passe sur toute la surface du corps un vernis légèrement coloré, qui anime la teinte de la peau et lui conserve l'aspect de la fraicheur ; enfin on met le corps sous verre, pour l’exposer au public, ou bien on l’ensevelit dans un cercueil (1). »
(x) Notice sur la conformation physique des Egyptiens et des différentes races qui habitent
+a Egypte , suivie de quelques réflexions sur l’embaumement des momies ; par M. Larrey , ann. 1812. Cette notice fait pariie du grand ouvr2ge sur l'Egypte.
TE
2° Dans une des campagnes des armées françaises en Allemagne, MM. Larrey et Ribes furent chargés de préparer le corps du colonel Morland, et de l'envoyer à Paris.
« On enleva d’abord tous les viscères par une incision pratiquée le long de la crête iliaque droite, et en coupant les attaches du diaphragme et les canaux qui passent dans l’ouverture supérieure de la poitrine ; une couronne de trépan, appliquée à la partie postérieure du crâne, permit de vider le cerveau par des injections réitérées ; on creva le globe de l'œil pour le vider aussi ; après avoir introduit du sublimé en nature dans toutes les cavités, on tamponna celles de la face, pour en éviter Vaffaissement , et l’on protégea les traits de la figure par des compresses graduées et des bandages méthodiques ; tout le corps fut lui-même enveloppé dans plusieurs draps, et placé dans une tonne remplie d’une dissolution avec excès de sublimé corrosif : en cet état, le tout fut expédié pour Paris.
» Au bout de quelques mois, le tonneau fut ouvert, et on trouva le corps bien conservé; on l’exposa à l’air, et il se dessécha promptement ; on eut soin de remplir d’étoupe toutes les cavités: Les membranes de l'œil, retirées au fond de l'orbite, firent place à des yeux d’émail ; les cheveux, les sourcils et les moustaches étaient conservés; les traits étaient reconnaissables, et le corps verni avec soin et revêtu de ses habits, faisait une illusion douce et pénible pour ceux qui avaient connu cet excellent militaire. Maintenant encore, que plusieurs années se sont écoulées , le
corps du colonel Morland n'offre aucun signe d’altération, n’exhale
aucune odeur. La peau est brune et comme tannée, et le tissu cellulaire semble avoir disparu ; en sorte que les corps charnus prononcent leurs formes à travers les téguments desséchés (1). » La conclusion à tirer des faits que nous venons de rapporter, c’est que nos moyens de momification des corps entiers sont infiniment préférables À ceux des anciens, puisque nous pouvons les empêcher de s’altérer à larr humide, leur conserver de la flexibilité, et quelque ressemblance ; avantage que rien ne démontre se trouver dans la méthode des Egyptiens et des Guanches. Enfin, et c’est là le grand point pour l’anatomiste, les procédés nouveaux sont applicables à la conservation de parties disséquées.
(1) Dict, des scienc. médic. , article enbaumement ; par M. Pelletan fils.