‹ Anatomie, physiologie, chirurgie, art de l'anatomisteChapitre 56 sur 63 · PO · texte numérisé non relu

PO

Adipification. On peut préserver les parties de la décomposition putrida en les faisant passer à l’état de gras ; ce procédé ne saurait, au reste, convenir que dans un petit nombre de cas. Il change entièrement la couleur, l’as- pect, la contexture des parties, et il les confond et les amène toutes à une seule et même nature. Cette opération , que j'appelle adipification , peut convenir cependant dans quelques cas où l’on tient plutôt à conserver les formes que la contexture des parties, C’est ainsi qu’elle peut quelquefois être employée et substituée à l’embaumement de certaines parties, ou même de corps entiers.

Cette transformation de nos tissus en un corps gras, que l’on a considéré comme ayant quelque analogie avec le blanc de baleine, fut observée par Thouret (1) et Fourcroy (2), lors des fouilles du cimetière du charnier des Innocents. M. Tessier avait fait les mêmes observations dans des exhumations à Rambouillet; enfin le hasard présenta à Rouelle et à d’Arcet, en 1777, un fait qui appela leur attention. On trouva sous l’eau, dans l’un des bras de la Seine, un chien dont toutes les chairs étaient changées en cette matière blanche et savonneuse ressemblant à du blanc de baleine.

Dans beaucoup de corps exhumés du cimetière des Innocents, Thouret découvrit des organes frappés de cette adpification, mais qui avaient conservé plusieurs de leurs caractères. C’est ainsi que l’encéphale parut avec sa figure, sa couleur et sa densité naturelles,

Ce changement en une matière grasse particulière , arrive très-promptement, lorsque les corps sont plongés dans des eaux courantes. C’est ainsi que des cadavres plongés dans une rivière, offrent bientôt cette espèce particulière de décomposition.

Les flocons qu’on voit flotter dans les liquides servant à la conservation des pièces anatomiques , et le dépôt qui se fait au fond des vases , ne paraissent être qu’un commencement de ce mode d’altération. On voit même les pièces anciennes passer en partie ou en totalité à cet état d’adipifcation. La même altération se fait à l'air libre. Fourcroy , en 1785, exa-

(1) Mémoire sur la nature du cerveau, et sur les propriétés qu’il paraît avoir de se conserver long-temps après toutes les autres parties dans les corps qui se décomposent au sein de la terre , in-12, Paris, 1790.

(2) Système des connaissances chimiques , tom. V.

be (244)

mina un morceau de foie humaïn , suspendu depuis plus de dix ans à l’air dans le laboratoire de Poulletier de la Salle : cette substance avait éprouvé une altération lente , et était devenue grasse el comme savonneuse sous le doigt ; traitée par l’alcohol , elle donna une substance brillante, cristalline , et ressemblant au blanc de baleine (1).

$ XII. De la conservation des pièces d'anatomie dans des liquides.

Les liquides employés à anale des pièces d'anatomie , sont : 1° l’alcohol absolu ; 2° l’alcohol faible, plus ou moins chargé de sels alcalins , terreux ou métalliques ; 3° les dissolutions de sels terreux , alcalins ou métalliques , dans l’eau ; 4° les huiles ; 5° les acides : 6° les acides et l’alcohol ; 5° l’alcoho! et les huiles.

Avant d'immerger les pièces dans l’une de ces liqueurs , il estindispensable de les faire dégorger dans l’eau. On renouvelle celle-ci jusqu'à ce que les dernières eaux du lavage soient parfaitement claires.

A. Si c'est dans l’alcohol absolu qu’on se propose de conserver les pièces au sortir de l’eau, on les essuie autant que cela est possible, avec des linges simples, et on les met dans des vases où on les recouvre seulement d'alcohol absolu (2). On attend, pour renouveler l’alcohol, qu'il cesse de diminuer de densité, et enfin on ne le rencuvelle plus, lorsqu'il conserve celle qui lui est propre.

B. Quant aux pièces à conserver dans l’alcohol faible , chargé de matières salines , il faudrait, après les avoir fait dégorger dans l’eau simple, les garder pendant plusieurs jours dans du sel marin ; puis les en retirer pour les laver dans une eau ‘saturée du même sel, et après les avoir essuyées, les plonger dans l’alcohol faible, presque saturé 1e la matière

saline qu’on a choisie pour cela. |

Les sels qu’on peut employer avec avantage en dissolution dans l'alcohol faible pour augmenter sa propriété conservatrice, sont le deutohydrochlorate de mercure (sublimé corrosif), l'hydrochlorate de soude,

(1) Système des connaissances chimiques, etc., tom. V, sect. VIIT, ord. IIT, art. 31, pag. 366.

(2) Les alcohols les moins fins sont assez bons pour cet usage ; le point essentiel est qu'ils soient rectifiés. On ne peut donc se servir des alcohols , même empyreumatiques , obtenus avee les cidres , les poires , les eaux-de-vie de grain et de pommes de terre.

(245 ) hydrochlorate d’ammoniac, le muriate et le nitrate d'alumine. L’alcoho! peut être affaibli jusqu'à vingt et même dix-huit degrés à l’aréomètre de Baumé. |

Ces sortes de liqueurs conservatrices ont le grand avantage d'être trèséconomiques, et Les piècess’y conservent aussi bien que dans l’alcoholabsolu.

C. Parmi les sels alcalins , il n’y a guère que l'hydrochlorate de soude qu’on emploie en dissolution dans l'eau, pour conserver des substances animales ; et cette dissolution porte le nom de saumure. L’hydrochlorate d’ammoniac remplirait le même objet, mais comme il est beaucoup plus coûteux que le sel marin, et qu'il n’a sur lui aucun avantage, on n’y à jamais recours : or, pour conserver long-temps des pièces d'anatomie dans la dissolution saturée de sel marin, il faut, après les avoir fait dégorger à l’eau simple, les garder pendant plusieurs jours dans ce sel en poudre, puis les nettoyer avec une dissolution saturée de ce même sel, et enfin les mettre dans des bocaux de verre, où on les recouvre d’une semblable dissolation filtrée.

Quant aux pièces qu’on veut conserver dans des dissolutions aqueuses de deuto-hydrochlorate , ou de proto-nitrate de mercure, ou de nitrate de plomb , il faut seulement les passer à l’eau, puis les plonger dans la dissolution métallique. Cette dissolution doit contenir plus ou moins de sel métallique, et quelques personnes conseillent d'en mettre environ le - quart du poids de la pièce ; ce qui me paraît une proportion trop forte. Si l’on se sert du sublimé corrosif, il y en a une partie qui passe à l’état de calomel, et qui, comme insoluble, se précipite au fond du vase ; c'est pourquoi l’on doit, pour maintenir la liqueur constamment au même degré , tenir suspendu dans le vase un petit sachet renfermant une certaine quantité de ce sel. Au bout de deux ou trois mois, on examinera la liqueur ; et, si on la trouve trop affaiblie, on y ajoutera une nouvelle quantité de sel métallique, et on la filtrera : dans le cas contraire, on se borne à filtrer la liqueur, pour en séparer les flocons de matière animale qui y nagent.

Pour quelques sels métalliques, et sur-tout pour le sublimé corrosif, on se sert-quelquefois d’alcohol faible au lieu d’eau : c'est particulièrement cette liqueur qu'emploie M. le professeur Chaussier. Ce moyen convient également pour les pièces anatontiques qu’on veut laisser dans le liquide, el pour celles que l’on désire faire dessécher. Par ce procédé, quoi qu’en

aient dit plusieurs personnes , les tissus se racornissent et diminuent moins que lorsqu'on emploie l’alcohol pur et concentré; les tendons restent toujours distincts des chairs, de sorte que les parties charnues conservent presque leur apparence naturelle. Les différences entre le volume des muscles et des vaisseaux injectés, sont bien moindres ; les nerfs sont conservés avec leur grosseur et dans leur situation naturelle ; enfin, les nerfs, les muscles, les vaisseaux, les os et les articulations n’éprouvent aucun changement dans leur position respective. Les pièces ainsi préparées se gardent dans tous les climats; la chaleur n’y produit que peu d'effet ; l'humidité ne les détruit point, et ne change que très-difficilement leur aspect; elles n’affectent jamais désagréablement l’odorat; les insectes ne les touchant point, ne peuvent ni les altérer, ni les détruire.

Les préparations qui ont trempé quelque temps dans ce liquide, peuvent se sécher très-promptement sans qu’on puisse redouter aucune altération; car lors même que les sujets que l'on voudrait conserver présenteraient un commencement de putréfaction, la liqueur dont nous parlons, nous en avons fait plusieurs fois l'expérience, arrête le mouvement de décomposition , et s'oppose pour toujours à son retour.

4° Depuis long-temps, dans beaucoup de muséum, on émploie les huiles pour la conservation de certaines pièces. On voit dans quelques cabinets des têtes ou d’autres parties du corps humain conservées dans l'huile de térébenthine. La collection du muséum d'histoire naturelle de Paris en possède une préparée par Ruisch ; elle présente encore toute la vivacité des couleurs naturelles (r). |

Toutes les huiles volatiles, quel que’ soit le végétal dont on les a retirées, peuvent servir à cet usage; cependant on emploie de préférence l’huile de térébenthine , parce qu’elle est d’un prix modique. Il ne faudrait pas plonger dans ce liquide des parties pourvues de graisse, parce que l'huile la dissout, et la liqueur s’épaissit et devient trouble. Le reproche qu’on fait à ce moyen de conservation , c’est dé perdre sa transparence ; mais il est facile d'y remédier en changeant la liqueur. é

Les injections de quélqués parties molles, comme, par exemple, les intestins , pour montrer l'organisation de leur membrane folliculeuse , injections qui se font avec une solution aqueuse et légèrement alcoho-

(1) Art taxidermie de M. Bafresne, Dict, d’hist. naturelle , tom. XXI.

| (247) lique d’ichiyocolle, colorée par le vermillon, doivent être conservées dans une huile volatile ; toutes les injections dont les matières sont solubles dans l’alcohol, ou attaquables par les acides, doivent également être plongées dans les liquides dont nous parlons. Ces huiles volatiles donnent aux carlilages, aux fibro-cartilages , aux tendons, aux membranes fibreuses, etc., une transparence remarquable.

5° Les acides sont, après l’alcohol, les solutions salines ou alcalines, etles huiles, les liqueurs dont on peut se servir avec le plus d'avantage. On choisit ordinairement les acides sulfurique, nitrique, muriatique ou acétique ; mais ils ne peuvent pas être employés à leur état de concentration : on doit les prendre dans une grande pureté , et les étendre ensuite avec de l’eau distillée, afin qu’ils ne puissent pas corroder et détruire les tissus, dont ils attaquent toujours plus ou moins les couleurs, pour leuren substituer d’autres. Ces liqueurs acides ont l’inconvénient d'attaquer les os, de s'emparer de leurs principes terreux, de les rendre flexibles, transparents, et de couvrir les parties molles d’une substance gluante, d’une espèce de couche visqueuse.

Le vinaigre ordinaire est rarement employé, cependant quelques personnes en recommandent l’usage, en y joignant de l’arsenic, du sublimé, ete. ; mais le vinaigre ainsi préparé est destiné plutôt à défendre les pièces contre les insectes, qu’à leur servir de menstrue. L’acide pyroligneux rectifié, pourrait servir à la conservation de beaucoup de préparations : dans les voyages , on l’étendrait d’une quantité suffisante d’eau , et l’on composerait facilement une liqueur préservatrice (1).

6° Les acides et l’alcohol. — On fait quelquefois ce mélange, mais l’acide

(1) MM. Sédillot, médecin , Pelletier , pharmacien, et Maugé, ont lu dans la dernière séance de l'académie royale des sciences , un mémoire sur les avantages que présente, comme moyen conservateur, un corps très-répandu dans la nature , facile à se procurer , et peu dispendieux. Ce corps conserve, d’après les personnes que je viens de nommer , les substances animales et végétales avec lesquelles on le met en contact, et les préserve de toute altération ou décomposition ; il enlève l'odeur fétide des corps en putréfaction , et détruit l'effet délétère des miasmes puirides.

Si les propriétés de ce corps sont telles qu'on les annonce, celte découverte sera une des plus belles, et des plus utiles qui aient été faites dans les sciences ; mais, jusqu'à ce que le moyen soit connu et rendu public , il faut se Lenir dans le doute. Quelques personnes pensent et disent que c’est à l’acide pyro-ligneux qu'on aitribue tous ces avantages.

est toujours employé à un faible degré de concentration, et c’est le plus ordinairement de l’acide muriatique dont on se sert. Les préparations de névrologie plongées dans cette liqueur se conservent très-bien; les nerfs deviennent fermes et résistent sans se racornir. On peut aussi placer dans ces liquides beaucoup d’autres préparations. |

.. 7° L’alcohol et les huiles essentielles.—J’ai déjà indiqué un mélange d’eau spiritueuse de lavande ou de romarin, ou même d’alcohol pur avec de l'huile volatile de térébenthine, comme un moyen excellent de préparer les pièces à la dessiccation, et pour conserver la souplesse aux muscles , aux cartilages, aux ligaments, aux membranes fibreuses, aux tissus spon-

gieux, comme les poumons, elc.

Les parties se conservent très-bien, et sans perdre leur mollesse, dans la liqueur dont nous parlons; mais elle a l’inconvénient d’être trouble et d’une transparence trop imparfaite pour qu'on puisse s’en servir avec avantage dans les collections, lorsqu'on veut étudier les pièces sans les sortir des bocaux.

Dans la collection zoologique et phytologique de lancienne académie des sciences, collection qui a été donnée au muséum d'histoire naturelle du jardin du Roi, il y avait un grand nombre de bocaux remplis d’une liqueur transparente très-limpide, dans laquelle on avait très-bien conservé des plantes, des poissons et quelques autres animaux. J'ai prié M. Barruel d'analyser cette liqueur , et il a reconnu qu’elle contenait un alcohol très-faible, une petite quantité d'huile volatile, et un peu d’esprit volatil de lavande.

S XIV. Nature des vases, et manière d'y placer les pièces.

Les vases dont on se sert pour contenir les pièces conservées dans les liquides, sont en verre blanc ou en cristal; on choisit des bocaux à ouverture large ; on fait aussi, pour les pièces d’une grande étendue, des boîtes avec des glaces qu’on lute les unes aux autres. Les autres vases ne peuvent pas étreemployés, lorsqueles pièces sont destinées pour des muséum ; mais en voyage, ou pour la conservation des pièces qui doivent servir à des dissections ultérieures, des vases de porcelaine, de faïence ou de poterie vernissée peuvent suflire.

La grandeur, la figure de ces vases varient à l'infini. Leur ouverture peut être fermée avec un disque de verre de grandeur appropriée, ou avec des couvercles qui s'adaptent parfaitement au vase: on peut faire faire à la partie interne et centrale du couvercle, un petit anneau dans

lequel on Éngagera le fil par lequel la pièce sera suspendue.

= La manière de placer les pièces dans les vases et de les arranger, , Variera suivant qu’elles sont préparées pour faire partie d’une collection, ou qu’on veut les garder dans des liquides pour une dissection ultérieure. La disposition de ces pièces, dans les liquides, dépendra de leur volume et de leur nature. Les petites pièces, celies dans lesquelles il y a des membranes ou des tissus isolés les uns des autres, doivent être placées sur des plaques de cire, ou des planchettes de bois, et fixées avec des fils ou des épingles; une tige de bois ou de métal, si la liqueur n’est point acide, et quelquefois une cloche de verre, sont placés dansile vase contenant le liquide, pour que le tissu puisse être posé et étalé sur ces corps. C’est ainsi que des intestins injectés, qu'un mésentère, dont tous les vaisseaux lymphatiques seraient distendus par du mercure , ne pourraient pas être abandonnés au fond du vase et dans la couche inférieure de la liqueur conservatrice.

On peut se servir avec avantage pour soutenir les pièces d'anatomie dans les vases de verre , d’une bulle ou ampoule qu'on place sur le liquide qu’elle surnage , et les préparations y sont suspendues par un fil.

Dans les voyages, lorsqu'on veut conserver des animaux pour des dissec tions ultérieures ou pour des collections, on se contente quelquefois de lim. mersion simple des pièces ; mais si l’on ne nettoie pas l'animal , si l’on ne vide pas les intestins des matières qu’ils peuvent contenir, on favorise sa corruption:; les animaux gagnant le fond du vase, croupissent dans les mucosités, etne tardent pas à s'y pourir. Il ne faut mettre que le moins possible d'animaux dans le même vase, pour éviter leur altération ; et une des sources les plus fécondes de la putréfaction, est l’entassement de ces animaux ou des pièces dans le même vaisseau ; il suffit que l’un de ces animaux vienne à se gâter pour que tous les autres se corrompent. L'on ne doit point non plus mettre ces objets dans des enveloppes. La stratification est considérée par Lesueur et Péron comme un moyen vicieux; les mucosités qui se détachent de tous les animaux gagnent le fond des vases, favorisent l'altération des parties qui forment les couches inférieures, et s'opposent à la libre circulation de l’alcohol dans tous les points de la capacité du vaisseau

Péron conseille de nettoyer la surface des animaux avec une brosse de crin mais de frotter doucement, pour n’enlever que les mucosités : puis de les plonger dans la liqueur, sans les abandonner à leur propre poids: on les suspend de manière à les laisser flotter entre deux eaux. Pour atteindre ce but, il attachait un morceau de liége sur un point du corps de l'animal, ou bien un disque de la même substance donnait insertion dans toute sa circonférence à des fils par lesquels les pièces étaient retenues. Pour les animaux d’une grande étendue, comme les reptiles ophidiens, il imagina des anneaux élastiques de hége, que l’on fabriquait en découpantun morceau de cette substance en lames spirales ; l'animal était disposé tout autour, et, de la sorte, il se trouvait en contact dans les diverses parties avec la liqueur conservatrice.

S XV. De la manière de fermer les vases et de les luter.

L'évaporation des liquides employés pour la conservation des pièces, est une des causes qui contribuent à leur altération, si l’on n’a pas le soin d'ajouter constamment de la liqueur, et de la maintenir toujours au même point, soit sous le rapport de sa concentration, soit sous celui de sa quantité. Ce n'est pas une petite difficulté que de s’opposer à cette évaporation des liqueurs, qui, pour les grands établissements , est un sujet de dépense. Lorsque les vases sont fermés avec du liége, et qu’un fil partant du bouchon va jusqu’à la pièce plongée dans le liquide, ce fil peut être considéré comme un siphon ou tube capillaire qui fait monter la liqueur dans ce bouchon; celui-ci, constamment humecté, trouble la transparence du liquide, favorise son altération et son évaporation : il est donc préférable de suspendre la pièce à une boule creuse de verre qui surnage la liqueur. Le liége ne peut être employé que pour les vases dont le goulot est très-étroit ; encore faut-il que la liqueur soit séparée du bouchon par un certain intervalle. Quelques personnes recommandent de placer à l'entrée du bocal deux petits morceaux de bois pour y fixer les fils ; ensuite elles appliquent du mucilage de gomme arabique sur les bords du vase, et recouvrent le tout d’une vessie humide, mollement tendue , et retenue par une ficelle qui fait plusieurs tours dans la rainure du col. Lorsque cette vessie est sèche, on la frotte légèrement avec du mucilage, et on y met une lame d’étain que l’on coupe de manière à ce que les bords du vase en soient couverts sans être dépassés; par-dessus

(C2br) cette lame métallique, on pose une seconde vessie, que l'on retient par une ficelle placée circulairement.

Nous pensons que pour toutes les pièces qu’on conserve dans l’alcohol absolu , on doit employer le mastic de chaux et de blanc d'œuf. Pour les vases où l’on conserve des pièces au moyen de dissolutions salines dans l'alcohol, on peut.se servir à l’intérieur du mastic des vitriers, et à l’extérieur du lut de blanc d'œuf et de chaux, auquel on ajoute de la matière caséeuse fraiche.

Enfin, pour les vases remplis de dissolutions salines ét acides dans l'eau, il faut faire usage d’un lut composé de résine, de cire et de briqué pilée. (Poix résine, trois parties ; cire jaune , une partie ; brique en poudre fine ettrès-sèche, quatre partes.)

Voici le.procédé que l’on emploie dans quelques muséum d'anatomie :

Un disque de verre est placé en forme de couvercle sur lorifice du bocal; il faut que cette plaque ne soit pas moins grande que le bord du vase , mais qu'elle repose et porte sur lui ; une trainée de lut des vitriers ( céruse , verre pulvérisé, huile de lin) est appliquée tout autour du couvercle , et sur l’espace compris entre cette circonférence et le bord du bocal. Pour que ce lut prenne bien, les points sur lesquels il porte doivent être parfaitement secs ; un morceau de vessie de cochon , mouillé, il embrasse fortement le couvercle, le lut et le col du vase auquel elle est fixé avec une ficelle ; quand la vessie est sèche , on l’enduit d’un vernis coloré. Le lut des vitriers en acquérant la dureté de la pierre , ferme hermétiquenient le bocal, en rend lévaporation impossible ; seulement il faut avoir la précaution de pratiquer un pelit trou au centre de la vessie , afin de mettre l'air qui est renfermé entre elle-et le couvercle de verre, en équilibre avec l'air atmosphérique et avec sa température : sans celo, cet air exitrémementcomprimé, en se dilatant crève le couvercle. Les crins de cheval qui tiennent suspendues les pièces conservées et qui sortent au dehors du bocal, sont fixés sur les bords avec la même trainée de lut dont on s’est servi pour fixer le couvercle du verre.

Le mastic des vilriers, dont on se sert exclusivement à Paris dans Île muséum d'anatomie du jardin du Roi, et dans quelques autres cabinets, paraît cependant ne pas convenir pour fermer les vases dans les voyages

sur mer. Lesueur et Péron disent . il n’est pas meilleur que la cire molle, etque s’il adhère bienau verre, ce n’estque dans son état de dessiccation paraite; et cette dessiccation exigeant beaucoup de temps à terre, elle devient impossible à bord, parce que le mouvement du vaisseau entretient à l’intérieur des flacons une agitation par laquelle les couvercles sont repoussés, et le mastic ne peut contracter aucune adhésion. Mais, en supposant qu'on pût obtenir, pendant les relâches, la dessiccation du mastic, le verre des plateaux est toujours trop faible pour résister à la force d’évaporation que les grandes chaleurs déterminent dans les vases ; et ces disques de verre se fendent et laissent échapper la liqueur. Enfin le mastic des vitriers est suscepüble d’éprouver à bord une altération qui le rend entièrement impropre à s'opposer à l’évaporation. Continuellement battu par un alcohol dont la température , entre les tropiques, est rarement au-dessous de 25 degrés

deRéaumur , il devient jaune et friable ; le parchemin lui-même se pourit et tombe en putrilage par la chaleur et l’humidité qui règnent dans la cale du vaisseau. MM. Péron et Lesueur imaginèrent un lut qu'ils nommèrent, d’après ses propriétés, lthocolle, et qui ne présentait pas les inconvénients des autres moyens employés pour clore les bocaux. Ils le composèrent avec de la résine ordinaire ( brai sec des marins), de l’ocre rouge, de la cire jaune, et de l'huile de térébenthine ; et suivant qu'ils voulaient rendre ce lut plus ou moins cassant, plus ou moins gras, ils ajoutaient de la résine, de l’oxyde de fer ou de l'huile de térébenthine. Ils faisaient fondre la cire et la résine, et ajoutaient ensuite l’ocre rouge par petites portions, en agitant le mélange avec une spatule ; après une ébullition de sept ou huit minutes, ils versaient l’huile de térébenthine et continuaient encore l'ébullition.

Cette substance ressemble par sa ténacité au ciment qu'emploient les graveurs pour sceller leurs pièces sur la table, et qu’ils font avec des parties égales de résine et de sable fin. Au moyen de ce mastic, MM. Lesueur et Péron bouchaient leurs vases avec du liége qu'ils trempaient dans cette lithocolle, le plaçaient sur lebocal et l’assujettissaient avec une ficelle qui embrassait le collet des flacons et formant une croix au milieu de chaque couvercle ; ils mettaient ensuite du mastic, et enfin une toile trempée dans de l'huile ou du brai gras liquide (1). Les naturalistes que je viens

(x) Voyage de découvertes aux Terres-Australes, tom. II, pag. 373.

de nommer retirèrent de grands avantages de l'emploi de cette espèce de ciment.

$ XVI. Des causes qui allèrent et détruisent les pièces d'anatomie.

La poussière, l'air, l'humidité, la chaleur, le froid, une multitude d’insectes, le temps, le temps sur-tout, fernpus edux, tendent sans cesse à détruire les préparations anatomiques. Il ne suffit pas à l'anatomiste d’avoir vaincu les difficultés et les dégoûts attachés à la plupart des préparations, les difficultés et les dégoûts plus grands encore qui sont attachés aux premiers soins qu’exige leur conservation, il lui faut en outre, pour mettre ces préparations à l'abri d’une destruction prématurée, combattre sans cesse les ennemis que nous venons de signaler; encore ne saurait-il leur assurer, quelque effort qu’il fasse, quelque soin qu’il prenne, qu’une durée précaire et bornée à un petit nombre d'années.

La poussière qui vient lentement, mais continuellement se déposer sur les pièces, les couvrir et s'attacher à leur vernis, et masquer les objets déliés, est une des causes qui altèrent le plus les préparations anatomiques. On ne saurait les mettre à l’abri de cet ennemi, qu'en les tenant constamment dans des armoires bien fermées, et en les époussetant fréquemment, avec l'attention de n’en pas altérer la délicatesse.

L'air , tant par lui-même que par les qualités diverses dont il peut être accidentellement pourvu, est un des agents Les plus actifs de la destruction des pièces anatomiques.

Par lui-même et indépendamment de toute qualité dominante, l'air tend à les altérer. C’est pourtant moins encore l'air ambiant que l'air qui pénètre à travers les fentes et les interstices des parties, qui produit ces altérations. Aussi ne saurait-on prendre trop de précautions pour prévenir cette action intérieure. C’est dans cette vue que sont principaleiient employés les vernis et le mastic de Becker , à l’aide duquei 0: remplit les fentes et l’on ferme tous les accès de l'air extérieur à l’intérieur

Chargé d’eau, il dépose sur ces pièces une humidité qui ramollit leur surface , y fait naître des :fflorescences , les couvre d'un vernis gluant et

( 254 ) fétide qui entraine bientôt leur entière destruction. On ne peut les met-

tre à abri de cette cause, qu'en éloignant d’elles toute humidité , ét en entrelenant , à la faveur de poêles, d

ans les lieux où elles sont conservées , une température sèche. |

Trop élevé en température, l’air sèche et écaille les vernis; il favorise le développement de quelques imsectés qui s’attachent aux pañties animales pour les détruire.

Trop bas en température , permet la congélation des liquides restés dans leur tissu ; celle des liquides ambiants et conservateurs , autres que les liqueurs alcoholiques et salineS , congélation pendant laquelle les parties sont coupées par lés angles ét les bords aigus ou tranchants des glaçons , et après laquelle la putréfactiôn sé manifeste avec une extrème promptütude.

On ne peut prévemir ces deux dernières causes d’altération , qu’en maine tenant dans les lieux où les pièces sont conservées, une température constante et moyenne de 15 à 18 degrés. | ÿ

L'exposition prolongée aux rayons du soleil n’est pas moins nuisible ; car outre qu'elle élève la température des lieux, et qu’elle favonise le développement des insectes, elle revivifie les oxides, décompose les sels et les acides , affaiblit ou altère les couleurs.

On ne peut prévenir ce genre d’altération , qu'en évitant de placer les cabinets dans des expositions au midi, et qu'en tenant fermées les croisées qui peuvent donner accès à la lumièré solaire.

Un grand nombre d'insectes attaquent les pièces d'anatomie ; les plus redoutables de tous sont les dermestes, qui Altèrent également lés pièces d'anatomie , et en en faisant leur proié et en les couvrant de la poussière de leurs fèces.

Un grand nombre de moyens ont été employés contre ces insectes: le camphre dont les émanations dans l'air, et la poussière répandue sur les pièces, chasse les mittes.

L’arsenic et le sublimé, qui, réduits en poudre, et semés à la surface de ces pièces, éloïgnent plus encore les insectes destructeurs, que n' le fait le camphre.

Un moyen plus efficace encore, c’est le vernis, exactement appliqué, qui ne souffre aucune prise à l'extérieur, et qui ne laisse aucune fente, aucun interstice par lequel les insectes puissent pénétrer dans l'intérieur.

De tous les vernis, le plus propre à écarter les insectes est le vernis gras dans lequel entre la térébenthine molle de Venise, soit qu'il s'oppose aux mouvements de progression des insectes , soit qu'il les repousse par quelque autre qualité.

Mais de tous ces préservatifs, les plus efficaces, sans contredit, sont ceux qu’on fait pénétrer par la macération ou bien par l’injection dans le tissu intime des pièces, et qui divisés à l'infini et en quelque sorte pesant partout, garantissent en même temps la surface et les profondeurs, la masse. et les moindres parties de ces pièces.

C'est dans ce but que peuvent être employées les injections d’eau ou de matières tenant en solution du sublimé corrosif et de l’arsemic, c’est dans ce but encore qu’on doit faire macérer plus ou moins long-temps, et jusqu'à ce qu’elles en soient bien pénétrées, les pièces anatomiques, dans des solutions plus ou moins rapprochées de ces substances qui ne sont pas moins redoutables aux insectes qu'aux animaux plus élevés dans l'échelle des êtres.

S XVII. De la manière de restaurer les pièces anciennes.

Il n’est que trop certain que tous nos moyens ne mettent pas les préparations à l’abri des outrages du temps. Car nos procédés qui n’ont qu'un effet: temporaire et une multitude de causes que l’on atténue avec des soins réguliers, mais qu’on ne détruit pas entièrement, finissent par produire dans les pièces une détérioration manifeste:

L'art possède-t-il quelque moyen de réparer ces altérations des pièces, lorsqu'il est difficile ou trop dispendieux d’en faire préparer d’autres? Ces moyens de restaurer les vieilles pièces , sont plus ou moins imparfaits.

Les pièces injectées , et les autres qui ont besoin d’être nettoyées et raccommodées, doivent être plongées dans l’eau tiède pendant quelques beures , afin d'amollir la matière de l'injection et d'empêcher, par ce

moyen, que des vaisseaux ne se rompent lorsqu'on en fait le lavage ; puis on passe un pinceau trempé dans de l’eau de savon ou quelques liqueurs alkalines sur toute la surface de la préparation. Après avoir ainsi lavé la pièce plusieurs fois, et qu’elle est parfaitement nettoyée, on la trempe dans de l’eau très-claire pendant quelques heures, pour enlever tout ce qui peut rester de savon. Il faut ensuite la plonger dans un alcohol faible, soit pur, soit uni à du sublimé corrosif, ou bien on peut l’immerger dans de l’huile de térébenthine; on la met ensuite sécher. Enfin, l’on peint les vaisseaux avec une couleur semblable à celle de l'injection qu'ils contiennent. Si cette opération est faite avec soin, elle ne manque pas de produire un bon effet.

La préparation des couleurs se fait comme dans la peinture ordinaire; si une couche ne suffit pas, on en applique une seconde, on donne de celte manière la teinte convenable aux muscles qui l’ont perdue.

Lorsque la peinture est bien sèche, on vernit. Cette dernière opération rend quelquefois la pièce aussi belle que dans son premier état. Si un muscle ou toute autre partie s’est perdue, on y supplée avec un peu de mastic, lorsque cette partie est très-petite, ou avec de la cire quand elle est plus considérable; mais ceci doit toujours être fait avant d’appliquer la peinture.

Les membranes partiellement détruites par les insectes ou autrement, seront nettoyées avec une brosse sèche et douce, ou avec l’eau de savon, et, s’il est possible, on remplacera les parties détruites par des morceaux de vessie ou de membrane semblable, qu’il faut couper de la forme et de la grandeur convenables, et coller avec une solution de gomme arabique. Quand tout est sec on applique le vernis : enfin si les parties qui manquent avaient été injectées, on figurerait les vaisseaux avec un pinceau, ou on les imiterait avec des fils ou des soies trempés dans de l'injection.

Page 1