‹ Anatomie, physiologie et histoire naturelle des galéodesChapitre 13 sur 61 · MOEURS, HABITUDES ET GENRE DE VIE DES GALÉODES · texte numérisé non relu

MOEURS, HABITUDES ET GENRE DE VIE DES GALÉODES

Les archives de la science demeurent encore bien pauvres de faits authentiques et rationnels sur le genre de vie des galéodes. Dans tous les pays habités par ces derniers, on les regarde comme des animaux dont la morsure est venimeuse. Leur corps hérissé, leurs longues pattes, leurs robustes mandibules, leur agilité, leur audace à se défendre, semblent justifier cette réputation. Pallas

et Olivier, ainsi que la plupart des auteurs après eux, ont consigne dans leurs écrits tout ce que leur ont raconté de vrai, d'exagéré ou de faux, les indigènes du pays de ces arachnides. Dans mes publications sur l'intrepidus et le barbarus, J'ai bien signalé quelques rares traits de la vie privée de ces deux espèces; mais, pour remplir cette vaste lacune, j'ai senti le besoin de recourir à la sagacité et au zèle dévoué d'amis placés dans la sauvage patrie des galéodes, auxquels j'avais transmis une série de questions à ce sujet. La science doit donc les intéressants détails qu'on va lire soit au docteur Dours, qui a séjourné comme médecin militaire à Orléansville et à Pontéba, soit au capitaine Dastugue, chef du bureau arabe, d’abord à Boghar, désert privilégié des grands galéodes, puis à Blidah. J'apprécie d'autant plus la valeur de ces documents qu'ils n’ont point été concertés entre ces observateurs, qui ne se connaissent point.

Les Arabes des provinces d'Alger et d'Oran appellent le galéode akreb-errih, ce qui veut dire scorpion du vent. Il est surtout fréquent dans la région saharienne. Le barbarus, la seule espèce que les deux entomologistes précités ont directement observée , s'avance jusqu'à la Métidja, Milianah, Orléansuille, Pontéba. Je parlerai au chapitre des espèces de celles du Sahara.

Olivier, qui a voyagé dans le désert de l'Arabie et de la Mésopotamie, où il a rencontré beaucoup de galéodes, dit qu'ils se cachent dans le jour et ne sortent que la nuit. Il raconte que tous les soirs dans sa tente et dans celles de la caravane ces arachnides s'introduisaient et couraient sur les tables et sur les lits sans que personne eût été mordu. Si ces habitudes nocturnes ou crépusculaires sont vraies pour les caléodes du Levant, elles cessent d’être applicables aux grandes espèces de l'Algérie. C'est au contraire sous les rayons verticaux du soleil de midi, lors des ardentes bouffées du vent du désert, que le galéode est plus vif, plus alerte, qu'il se livre à tout le feu de la chasse. Ses palpes pédiformes s'agitent alors comme pour interroger l’espace ; les mouvements de sa tête témoignent de son impatience à découvrir, à viser, une

DES GALÉODES. 33 proie. Ce fait des mouvements de la tête, constaté par M. Dastugue, confirme ce que l'étude anatomique des muscles puissants du crâne et de la direction des yeux m'avait déjà fait présumer.

Le galéode recherche les lieux sableux et déserts. Il parait depuis le mois de juin jusqu'à la fin de septembre. Il est d’une vélocité surprenante à la course, et quand on le poursuit il se retourne, fait face à son agresseur, se redresse sur ses pattes postérieures et prend l'attitude hardie d’une défense ou d’une attaque énergique. J'avais jadis fait connaître cette manœuvre dans lintrepidus.

MM. Dours et Dastugue s'accordent à dire que le barbarus, à défaut d’un abri naturel creusé dans le sol où il puisse se réfugier, trace dans le sable à laide de ses griffes et de ses tenailles une large dépression circulaire dont il balaye les déblais de manière à ce que le limbe de l'enceinte soit un peu relevé. il se tient au centre, qui est plus déprimé, pour s’élancer à l'occasion sur une proie qui passe à sa portée. Mais le galéode ne se creuse pas un terrier comme la tarentule : c’est le camp volant du nomade.

Ce n’est pas seulement en rase campagne que le barbarus se livre à ses excursions chasseresses. On le voit grimper sur les hauts chardons, les atripleæ, les grandes ombellifères, pour s'emparer des acrydium, dont il parait friand, des mylabris marocana, etc. Il descend avec sa proie entre les mandibules pour la transporter au loin et la dévorer.

M. Dours raconte que, dans ses courses vagabondes, le galéode n'est point attaqué par les terribles sphex afra et maæillosa, qui se précipitent sur les plus grosses araignées, telles que la tarentule, qu'ils charrient dans leurs larges repaires, en présence du galéode, qu'ils ne convoitent point.

M. Dastugue a constaté un fait de mœurs qui intéresse à un baut degré l’histoire naturelle de notre arachnide. La mère galéode, malgré sa sauvagerie, ne faillit point à la tendresse maternelle : à

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l'instar du scorpion et de la lycose, elle rallie autour d'elle et dresse à la chasse sa jeune famille, composée de six, de sept et jusqu'à douze ou quinze petits qui la suivent et ne la perdent pas de vue. Si elle fait une bonne prise, si elle saisit un gibier du goût de ses enfants, comme un jeune orthoptère, une tendre phalène, les petits galéodes se groupent près de la mère et sucent à l'envi la victime. Ce tableau de famille dans la solitude du Sahara a bien sa valeur de sentiment.

Les galéodes ne sont point sociables ; ils vivent isolément. L'instinct seul de la reproduction rapproche les deux sexes. Mais l’accouplement terminé, la femelle fait une guerre acharnée au malheureux étalon, qui paye de la vie celle qu'il vient de donner. De semblables faits s'observent, comme on sait, dans d’autres arachnides.

M. Dastugue, afin d'étudier de plus près quelques traits de la vie des galéodes, a tenté des expérimentations analooues à celles que je faisais il y a un demi-siècle sur les tarentules. Il plaça huit barbarus vivants dans une grande caisse au fond de laquelle étaient des mottes de terre plus ou moins divisées ; ces galéodes coururent aussitôt dans diverses directions, soit pour reconnaître le terrain, soit pour chercher à s'évader. Trois minutes ne s'étaient pas écoulées que des rencontres hostiles eurent lieu, et que bientôt une mêlée, une bataille générale, s’engagea. Un seul des combattants survécut aux autres, et le premier résultat de sa victoire fut de se jeter sur les morts pour les dévorer.

Le lendemain, M. Dastugue, qui conservait encore un barbarus fort et vigoureux, le làächa dans l'arène du galéode vainqueur. Celui-ci, refait de ses combats par un repas copieux et succulent et aguerri par le triomphe d’une grande lutte, se précipita sur le nouvel athlète. Les étreintes de leurs pattes enlacées, la vibratilité gnaient de la rage frénétique des deux combattants. Mais enfin, après quelques secondes d’une boxe acharnée, la victoire demeura encore du côté du triomphateur de la veille. Après avoir terrassé son antagoniste, il se cramponna avec

des palpes antérieurs, témoi

DES GALÉODES. 35 ses deux tenailles sur le derrière de la tête de ia victime, à l’'endroit correspondant au cerveau; il déchirait et suçait le thorax ainsi qu'une partie de l'abdomen. En épiant attentivement cette manœuvre, On s'assure que le mors supérieur de la mandibule servait de pivot, de point d'appui, tandis que le mors inférieur, bien plus mobile, ne cessait pas de broyer le tégument en faisant entendre de légers craquements. La déglutition, en s'opérant d'une manière continue, témoigne du mouvement de succion dont J'ai parlé ailleurs. Dans cet acte de la déglutition de petits battements ondulatoires ont lieu le long de l'abdomen dans la direction du ventricule chylifique.

On pourrait croire au premier coup d'œil que ces pulsations ondulatoires sont d’une constatation impossible à cause du feutre de l'abdomen. Cependant, vu le large ruban noir et presque glabre de celui-ci dans le barbarus, ce mouvement peut devenir sensible à des yeux clairvoyants.

Au dire de M. Dastugue, les galéodes ne sont pas naturelle. ment voraces ; du moins ils peuvent, comme beaucoup d’autres arachnides, supporter une abstinence prolongée sans une notable altération de la santé. Il en a conservé isolément dans des boîtes pendant un mois sans la moindre nourriture, et non - seulement ils se sont maintenus vivants, mais ils ne donnèrent aucun signe de faiblesse.

Pallas cite des faits constatés par lui qui prouveratent que le g. aranoïdes a un venin mortel, si l'on n'y apporte point remède. Olivier, ainsi que je l'ai déjà dit, les regarde comme imoffensifs.

Le docteur Dours m'a transmis un cas de blessure venimeuse du barbarus, dont il a été témoin et dont voici l'observation textuelle :

« Bricet, colon à Pontéba, fut mordu, le 6 août, au tiers supérieur et interne de la jambe par un magnifique barbarus; il s'empressa d'écraser l'animal pour ainsi dire sur la plaie et se borna à enduire celle-ci d’un peu de salive. Une heure après, M. Dours fut

appelé en toute hâte. Bricet était pâle et vomissait des flots de bile. IT accusait une douleur très-vive à la partie interne de la jambe mordue et de la cuisse du même côté. Tout le membre était affecté de soubresauts et commençait à s’enfler, surtout audessous du genou. (Olivier, Voyage en Perse, IT, p. 441, dit que les Arabes parlaient du gonflement considérable de la partie mordue, de la gangrène et de la mort.)

«M; Dours administra à l'instant un verre d’eau avec douze gouttes d’ammoniaque liquide. La piqûre fut agrandie et reçut quelques gouttes d’alcali. La potion fut continuée par cuillerées à bouche d'heure en heure. Le soir les accidents généraux avaient cessé, mais Le membre blessé était devenu énorme et dur. On sentait le cordon des lymphatiques de sa partie interne, et Bricet ne recouvra l’usage de sa jambe que dix-sept jours après l'accident. Des frictions mercurielles à haute dose avaient été pratiquées pendant tout ce temps. M. Dours pense que cette intoxication avait produit une phlébite. »

Maintenant je me demande et je demande aux autres par quelle voie s'inocule, s’instille le venin du galéode et quelle glande le sécrète ? La structure du rostre buccal, telle que je lai fait connaître, et de ses cotylédons maxillaires, rend impossible cette inoculation par la bouche. Les mandibules ou tenailles, indépendamment de ce qu’elles ne tiennent au corps que par des muscles, des irachées et des nerfs, sans pénétrer ni dans la bouche ni dans les cavités splanchniques, n’ont à leurs dents ni aux crochets terminaux aucun orifice, aucun pore qui rappelle les pertuis de l'aiguillon du scorpion. Serait-ce donc, comme je le soupconnais jadis pour l'intrepidus, cette ventouse protractile du bout du palpe antérieur, ventouse que personne n'a vue depuis moi, qui insinuerait le venin dans une plaie préalablement pratiquée, ou par les tenailles, ou par les griffes ? Adhuc sub judice lis est.

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