LE FESTIN
Les convives ont pris place sur des bancs de gazon — les satyres, à l'entour, ont fiché leurs torches en terre — les chœurs groupés, dans l'ombre, attendent
MAEANDER
Vous qui, chaque année, alors que la sève tend La peau des grappes, m'êtes venus en chantant Au son clair de la flûte double — ivres d'avance Du salaire des vendangeurs que verse, au soir Où la dernière cueille a rempli le pressoir, La main de mes femmes — -, cette fois, je devance Ma justice de maître, et vous donne de boire Et de chanter avant les labeurs de la cueille, Satyres, et mon heur paternel vous accueille Au festin pour fêter ce jour et notre gloire D'être père à nouveau — {montrant Ancaens)
Car il me naît un fils.
Car Poseïdôn — mon père (autant que ce doux nom Convient à l'amoureux fortuit d'Astypalée) — Ne sera pas jaloux que je vous nomme mon Père — d'autant moins qu'il a bien d'autres soucis, — Et ce vieux vin vaut mieux que sa liqueur salée,
Roi Maeander !
Votre fille a de noirs sourcils.
Donc, pour moi, femmes, évoquez la joie enclose
En la chevelure de ma reine nouvelle,
Le sang rouge de la grappe et la chair des lis;
Car, Reine de Samos, Samia, vous êtes telle. Et, pudique Samia, ma Reine, tu es rose.
Des servantes vont et viennent ; les chœurs alternant, à longs intervalles, chantent et se désaltèrent, tour à tour
DEMI-CHŒUR DES SATYRES
L'automne appelle ici tes satyres fidèles Traire la grappe pleine aux toxiques mamelles.
SAMIA, (à Ancaeus.)
Ce retard de nos chœurs tourne toutes les têtes : Car nos femmes avaient, se trouvant trop tôt prêtes, Modéré leurs feux clairs, et, maintenant, distraites, Ont honte de leurs mets...
On n'impute en défaites Que les combats perdus par leur faute, aux soldats.
DEMI-CHŒUR DES FEMMES
Le jeune vin déborde aux lèvres de l'amphore ; Samia, tes rouges lèvres, quel vin les colore?
MAEANDER {riant) On t'interroge, fille?
Dis que tu gardas A ta lèvre trempée en la coupe d'Hébé La trace de ce vin dont boit toute déesse.
SAMIA Si Ton en but le vin on t'en laissa l'ivresse ..
DEMI-CHŒUR DES SATYRES
Six mois s'est alourdi sur toi le soleil mâle, Terre, et te voici mère auguste et triomphale.
SAMIA {rêveuse)
Diane est éblouissante !
De son arc bombé Sait-on quel trait échappe, et quel but elle vise?
MAEANDER
On dirait qu'elle épie un sanglier qui brise Et dévaste sous bois, au faîte du Tauros.
ANCAEUS (souriant) Elle prête son arc, la nuit, au fol Eros.
DEMI-CHŒUR DES FEMMES
Suce la joie aux lèvres de l'Amphore neuve;
Le vin jeune déborde et veut qu'on s'en abreuve.
MAEANDER
Ecoute ! — et goûte-moi ce vieux vin que la peau Résineuse de l'outre a parfumé.
Vraiment, Ta vigne, Maeander, est bien digne des soins Dont tu l'entoures — vigneron ! — et je me joins A toi pour Téloge de ce vin ;
Mais l'amant Voudrait boire au cratère où goutte un vin nouveau Et qui doit consacrer ses droits joyeusement.
DF.MI-CHŒUR DES SATYRES
Mère, nous avons soif du lait de ta poitrine ; Car la fleur de ton sein qui s'enfle est purpurine.
SAMIA Quelle nuit tiède !
(Bas a Ancaeus.) Roi, pardonne à Maeander :
Son vignoble est pour lui plus cher que son repos.
Tu l'excuses, chère Samia, hors de propos, Car le vin de cette outre est généreux et clair.
DEMI-CHŒUR DES FEMMES
Samia, ton sein peureux et blanc qui se dérobe Enflera des rondeurs plus blanches que ta robe.
MAEANDER
C'est la dixième année — à l'automne qui vient — Que l'amphore est scellée en ma cave; il convient D'en déguster le fin bouquet ce soir de noces.
Père, les vrais bons vins ne sont jamais précoces : J'en connais un que vous gardez depuis vingt ans Dont le bouquet est plus suave qu'un printemps De roses....
SAMIA Je croyais ies héros plus féroces
DEMI-CHŒUR DES SATYRES
Que jaillisse au pressoir sous le poids de nos danses La source ensanglantée aux saintes abondances.
MAEANDER Ils disent assez bien leur chanson du pressoir.
ANCAEUS [bas à Samia.)
Samia, trouves- tu pas ces strophes bien banales? J'écoute à contre cœur ces vaines bacchanales Et j'ai d'autres pensers l'âme pleine,, ce soir.
DEMI-CHŒUR DES FEMMES
L'amour rougit le front comme le vin les lèvres ; Car l'amour et le vin grisent des mêmes fièvres.
Ancaeus exaspéré les interrompt
Et moi je veux dire ma joie, ô chœurs futiles, Et qui ne savez pas que s'éveille en ce soir
Lourd de l'exhalaison des fleurs et des fruits mûrs Une âme émerveillée encor d'un songe noir Et qui s'étonne, avec des craintes puériles D'un leurre, qu'elle soit maîtresse de fruits sûrs ;
Mon âme est pleine encor des horreurs de la nuit :
Ma main s'était crispée à la barre fatale \
Toute aurore saignait de pourpre occidentale
— Car le jour est mauvais que l'ombre atroce suit ; —
Mais tout cela ma gloire et tout cela ma honte Et tout cela ma ténébreuse solitude S'efface, et te voici, royale d'atittude,
Samia, pour que vers ta virginité monte Le vœu de mon âme nouvelle ; et pour que chante En mon cœur sans écho l'hymne de ton été; Que sur le roc passif de ma rêveuse attente Passe en bouillons la houle d'une volonté !
Car tu m'es apparue au déclin des vains rêves, Belle de ton amour auroraie, et divine : Ma lèvre s'est rouverte à la brise marine Et je me suis grisé de la senteur des sèves Et j'ai su que, par toi qui portes l'auréole
Et dont le pas léger ne courbe pas les herbes Fragiles, ô Samia, mon âme longtemps folle Et qui dormait sans rêve au bord du faux chemin Marcherait vers le but, ignoré des superbes.
C'est en un soir d'avril que je te pris la main. Donc, au soir solennel qui me donne ton être, Dis-moi, devant ceux-ci, ton père et ta maison, Que tu veux être mienne.
SAMIA
• Etre tienne, ô doux maître, Comme la terre fête, à l'aube, son soleil !
MAEANDER
Samia, ce chaste aveu dont ton front est vermeil T'a faite son épouse et toi, qui fus ma fille, Et ton vouloir soumis à mes vœux seront siens Avec ton corps de vierge et ton cœur ;
Il lève la tête et regarde, un instant, le croissant de la lune —
silencieux
La Faucille, Là-Haut, qui s'incurve, est aux mains du Moissonneur
Qui vient vers la moisson que quelqu'autre a semée;
Et parmi le gai chant de nos musiciens
Un autre doit lier mes blés étésiens-,
Et mon automne est nu de la moisson aimée ;
Donc, va vers ce doux maître ainsi que veut la vie, Et, restant seul avec ton cher rire enfantin. Je te regarde aller, sans lui porter envie : Comme la vieille nuit regarde le matin, Sachant que son aurore épanouit les roses.
Mais, ne t'attriste pas de paroles moroses;
Je suis joyeux de votre joie, ô fille, ô fils -,
Et, vous voyant ainsi dans l'ombre nuptiale,
Ma vieillesse retourne à l'heure triomphale
Qui te fit belle pour l'époux, toi qui naquis
De mon amour premier et de sa pudeur chaste
En cette nuit — la Nôtre ! — et, propice ou néfaste,
La lune à vos pieds met l'ombre de notre amour.
Si j'eus ce fou regret d'avoir vécu mon jour,
Te voyant emportée aux bras du beau jeune homme,
— Toi l'unique survie éclose de la Morte, —
Je souris mon adieu vers celle qu'on emporte
54 ANCABUS
Et j'applaudis au choix que fait le beau jeune homme,
Pour la libation et pour le rite antique Tends le cratère, fille — et toi, dont le royaume S'enrichit du trésor de ma vieille maison, Trop hâtif moissonneur de ma jeune moisson, Roi de Samos, pressant la grappe symbolique, Exprime des deux mains le vin jutant des doigts ; Et toi, Samia, trempe ta lèvre et tends la coupe A l'époux qui s'impatiente — car tu dois Céder à son vouloir : —
Harmonieux, en groupe Aux gestes eurythmés selon l'antique rite Des aïeux, couple jeune et fort et qui mérite Le prestige sacré de procréer la vie, Marchez :
La route est là que nous avons suivie Nous, dont surgit en vous le radieux désir ; Vers le but inconnu du fatal avenir Qui titube aux hasards des folles destinées Suivez, main dans la main, le lent cours des années, Prudents et doux, sachant que tout pas est fatal Et qu'on ne refait pas le chemin matinal ;
Souriez, car pour tous, pubère ou décrépite,
La joie au gré des cœurs goutte en rosée aux branches ;
Et le soleil, par qui tout sang se précipite,
Dore au déclin du jour les chevelures blanches;
Et la vieillesse est d'être seul au crépuscule!
Buvez au vin nouveau l'amour qui ne meurt pas
Et, jusqu'en l'avenir élargi qui recule,
Marchez pieusement tous deux du même pac
Eternisant l'aveu de cette heure crédule.
Si ma gloire a saigné sur des plages lointaines,
Cette vie est vécue, et ce nom est mauvais.
Ici, mon cœur s'épure au clair chant des fontaines
Où les caillots de sang à mes mains sont lavés ;
Je suis, vierge d'amour et jeune de ma joie
Et naïf, et ma main est digne d'exprimer
Le jus premier des grappes jeunes sous qui ploie
L'orgueil de ton vignoble .
(A Samia.)
Est- on digne cf aimer
MAEANDER {aux chœurs.) Chantez, chœurs, et que l'hymne s'éploie :
(Se tournant vers le groupe)
Car pour un chant joyeux de rapt et de conquêtes Irriteurs des désirs de vos chairs inquiètes N'oublions pas les Dieux pères, jaloux des fêtes Humaines, et songeons a l'hymne, appréhendant La formidable haine éclose d'un oubli.
MARSYAS [en un état de demi-ébriété.)
Est-ce l'hymne du dieu dont je suis descendant
Et par qui, vendangeurs, bouillonne et rougit l'auge
Des pressoirs ? Ou du dieu qui court de lit en lit...
Un orphique, en robe blanche aux longs plis, lui saisit le bras et le
repousse.
LE JOUEUR DE LYRE
Roi Maeander, l'offense est grave, si l'Eloge S'accompagne du son des flûtes sacrilèges : Qu'elles rythment le pas des frivoles cortèges De satyres prôneurs de l'humaine vendange, C'est bien; — mais, pour les dieux défiés par ceux-ci, Leur double jeu serait une étrange louange;
Donc, souffrez qu'une lyre au lent rythme adouci
Sonne l'hymne agréable à ceux que nul n'outrage
Impunément.
MAEANDER
Joueur de lyre, le vœu sage De ton conseil est tel que l'honneur te revient De dire au nom de tous l'Eloge qui convient — Et plaise aux dieux cette louange rituelle !