LA CHAMBRE NUPTIALE
Au fond, par delà le péristyle, le regard se perd dans la nuit
SAMIA (seule.)
Lemnie est maintenant lente comme une aïeule... Qu'est-il parti ? —
Car j'avais hâte d'être seule Avec lui — cette chasse est importune, après Ce rite interminable, leurs chants, leurs apprêts Et leurs chœurs et l'intrusion de tous ces yeux.
LEMNIA (entrant)
Je suis à toi; Samia, petite fiancée
D'hier, l'épouse et la reine, ce soir, d'un roi preux.
J'ai dissipé les chœurs; tout dort au gynécée.
SAMIA Te voilà? je croyais qu'une heure était passée...
LEMNIA
Sieds-toi, maîtresse; et permets que je noue en tresses Ta chevelure éparse, afin que ton époux Te trouve prête à l'étreinte permise;
Vous Etiez si beaux à voir dans les poses du rite !
Sa voix t'enveloppait de subtiles caresses Sans doute : car la pudeur rose qui t'abrite, Petite reine, a fait sourire tous les tiens.
SAMIA
Peu m'importe, vraiment, le ton des entretiens
Que Ton chuchote : un peu de vin fait bien des fous; Tu serres trop ma tresse !
Une pause — Le peigne court dans la chevelure de Samia
LEMNIA
Il est beau, ton époux, Petite reine, et digne de Samia la blonde; Et c'est un grand Héros renommé par le monde; On le dit fort comme Hercule.
SAMIA
Ce sanglier Sort bien mal à propos de ses bois ;
les esclaves Auraient pu le chasser — s'il en était de braves ! — ;
Ont-ils peur de la mort? leur vie est donc bien douce ? Je veux qu'elle leur soit moins gaie !..
LEMNIA
On se courrouce Pour de moindres forfaits; l'on mettrait au collier De moins coupables — ;
Mais, le Hasard, leur complice, A fait le crime en envoyant ce sanglier ; Calme-toi, ma Samia : l'Epoux, à son de trompe, Viendra portant la hure, effroyable trophée, Jusques aux petits pieds dont cette peau de lice Subit l'impatience ;
et je serai trompée Si tu n'en as grand peur.
SAMIA
Rien ne s'est fait, nourrice, Suivant l'ordre, ce soir : leur Marsyas qui se trompe De chemin et qui nous attarde jusqu'en l'ombre ; Nos femmes qui devaient servir dès la pénombre Restent oisives; puis, soudain, sont dépêchées, Honteuses de servir les viandes desséchées Et tous les mets trop cuits;
je sais qu'on fit honneur
Au vin ;
LEMNIA
L'époux jetait au loin les outres plates.
SAMIA
Je goûtais au vin jeune épicé d'aromates Tombé des doigts de mon époux,
Quand la clameur Monte, et la fête s'interrompt. . .
LEMNIA
Maeander pleure
Déjà sa vigne dévastée et la même heure
Qui lui prend son enfant et brise ses travaux ;
SAMIA
Puis le roi du festin oublieux de sa reine Qui s'élance en riant vers des périls nouveaux! Vraiment, est-il besoin d'être sa souveraine Pour reste seule, ainsi...
Que fait mon père ?
LEMNIA
Il dort :
Le vieux vin aux vieillards est un suc de pavots;
Et bien que, Maeander soit de verte vieillesse Dans la lutte, ce soir, Bacchus fut le plus fort ;
Samia fait un mouvement d'impatience
Sois tranquille, ma reine, je nouerai ta tresse.
SAMIA
Vraiment, mon doux seigneur pouvait laisser aux pâtres Le soin d'abattre ce briseur de baliveaux ;
C'est bien que pour se mesurer à des rivaux
Ou pour la gloire dont ils sont tous idolâtres
Ils chassent de concert des monstres; mais ce soir...
LEMNIA
Ton époux se devait au plus tendre devoir.
SAMIA Qu'importait à mon père une récolte moindre?. ..
Une pause — On entend au dehors l'averse
Ecoute choir la pluie en cadence pressée :
Gomme un chanteur se tait frappant des doigts l'écaillé
De sa lyre...
LEMNIA
Ma reine, permets-moi de joindre A sa sœur cette natte que voici tressée.
SAMIA (que couronne V enlacement de ses nattes d'or, se lève et va tendre la main, du péristyle)
L'air est calme et la pluie est tiède.
LEMNIA {qui procède à divers apprêts, s' arrêtant)
Ton mari Royal ne craint pas une averse, lui qui raille Tous les mauvais destins où d'autres ont péri : Aux îles Arétias — exploit dont seul il rit — Alors que les Cinquante abordaient vers le soir, Un nuage empenné s'essora sur leur tête, Et, drû comme la pluie au fort d'une tempête, Les étranges oiseaux dont le ciel était noir Lancèrent aux Héros une averse mortelle De plumes, dont la chute obscurcissait l'espace;
AXCAEUS 73
Eux, surpris, s'abritaient au mieux du dôme creux Des boucliers ainsi que d'une carapace, Impuissants à braver cette embûche nouvelle ;
Mais ton époux — sachant tous les oiseaux peureux Du bruit — heurta ses armes claires-, et, les siens L'imitant, la nuée étrange s'envola :
Qu'aurait-il donc à craindre en cette averse là ?
SAMIA
Il est parti suivi de nos musiciens -,
Ils seront essoufflés et ne pourront chanter
Le chœur qui doit clore la fête.
LEMNIA {qui va et vient, avec un sourire)
— Et te vanter — SAMIA {qui s'est assise.)
Mais, dis ; comment sais-tu si bien toutes ces choses, Nourrice ? — parle-moi du Héros qui s'attarde Au soir de notre amour à chasser sous la pluie -, — Il doit pourtant savoir comment Samia s'ennuie; Allège un peu le poids de ses instants moroses, Et dis comment tu sais si bien toutes ces choses *-
LEMNIA [de bout près d'elle)
Je suis fille des lies et vieille et bavarde,
Petite reine, et les passants et les conteurs
Aveugles de la route, et les jeunes chanteurs
Qui vont de ville en ville, ont dit bien des merveilles
Depuis que tout enfant je tendis les oreilles :
Lorsque les matelots abordent sur la plage
Et que nous leur donnons l'eau fraîche des fontaines,
Ils nous narrent, le soir, des histoires lointaines ;
Je suis bavarde et ma mémoire, malgré l'âge,
Est bonne; et puis : qui ne connaît les Argonautes ?
Samia s'est levée et regarde dans la nuit
SAMIA
Vraiment, il tarde trop —
Nourrice, tu radotes !
LEMNIA
Je pourrais te conter tous ces exploits fameux, Mais je te vois impatiente et qui m'écoutes A demi, soucieuse et chagrine de doutes
ANCABUS 75
Nouveaux pour ton amour craintif, et qui t'émeus
Du moindre bruit monté de la vallée ;
Eloigne
Ces émois ; et, voulant châtier d'un sot hasard
L'époux trop peu galant pour qui ton coeur se poigne,
Sois docile à ma voix de vieille qui sait Fart
De dompter les guerriers ainsi qu'on mène un char :
Car la femme est puissante à l'égal des déesses ;
Et toi, ma Reine, que couronnent ces deux tresses
Et dont tout le doux corps fleure comme les roses,
Sachant le vieux secret des refus et des pauses,
Tu peux donner la vie ou la mort à plaisir
Car l'homme t'a fait un sceptre de son désir.
SAMIA
O, je sais tout cela; mais mon cœur se refuse Aux feintes, par dédain du mensonge vulgaire ^ Et vaincre par la ruse est indigne.
LEMNIA
La guerre Que nous menons, Samia, n'est faite que de ruse; Car nous n'avons pour nous que la seule faiblesse : Un Héros jette— t-il son bouclier afin
AXCAEUS
Qu'un sagittaire adverse en pleines chairs le blesse? Est-ce par lâcheté qu'une ville se mure? Fut-il jamais honni pour vêtir son armure Ton époux valeureux entre tous?
Il est vain De s'élancer sans armes au-devant des glaives.
Si tu veux être esclave, et perdre cet amour Qui te fait reine de Samos — laisser tes rêves D'être aimée à jamais de celui que ce jour Fait ton maître : sois douce-,
Epuise en heures brèves Sa passion ; pour regretter en l'avenir L'heure d'amour perdue au fond du souvenir, Alors que ton époux fuira ta couche froide Et que, pour n'avoir su ployer ton âme roide Aux subtils desseins, tu briseras ta roide âme.
L'amour vêt donc fatalement un masque infâme ? Le doux vœu de servir qui fait douce la femme Doit-elle le cacher comme un vice à Celui Dont le regard sur elle ainsi qu'un astre a lui Eveillant sur son front l'aurore de son âme?
•F.rs
Tu te trompes, Lemnia, l'amour n'est pas infâme!
Pour froncer le sourcil alors qu'on veut sourire Il faut ne pas aimer-, et ce mensonge est pire Que le brutal aveu de quelque indifférence;
Et quand nous nous donnons, c'est tout entières !
* LEMNIA
Pense
Le deuil des baisers morts est lourd au cœur sevré ; Le cœur doit se donner-, - mais, pour s'être livré, De roi qu'il pouvait être il se réveille esclave ; — Etre téméraire, ce n'est pas être brave. Ecoute-moi, ma Reine, et suis tous mes conseils : Ne va pas prodiguer tes prestiges vermeils Et l'appât de ton corps et le sang de ton cœur Pour que, te bafouant, un avenir moqueur Te ramène à cette heure où te parlait la vieille Nourrice, dont la prescience t'émerveille, Et te murmure, alors: « Avait-elle raison? » Enrichis ton avril de ma vieille moisson Et, soucieuse d'être adorée à l'automne, Prends ce philtre d'amour que ma sagesse donne.
Que voudrais-tu de moi? — que je reste impassible Quand il me parlera des heurs qu'il me promet? Et que je me détourne et le trouve risible Quand il répétera que toujours il m'aimait ?
Vraiment je crains qu'à très bon droit il me délaisse; Serait-ce là le philtre offert à ma faiblesse ?
LEMNIA
Non, reine extravagante, écoute ; je dis vrai...
On entend des pas au péristyle
SAMIA Qui vient ?
Ancaeus entre avec, au poing, une hure monstrueuse — Une bande arrachée à sa chlamyde, lui enserre la poitrine, sa tunique blanche est maculée de sang
ANCAEUS (feignant la gaîté.J C'est ton époux qui pour trouver sa grâce
T'a porté, ma Samia, la hure qui grimace Encor d'avoir perdu son tronc.
Il pose la hure, en riant, aux pieds de Samia, qui se recule
J ai délivré Ce pays d'un ragot très difficile à vivre Et rétif à mourir — il ne voulait me suivre Et comme il était lourd, je n'ai pris que sa hure.
(A Lemnia, qui se retire.)
Laisse- nous, bonne vieille.
SAMIA
Ah ! . . . ta gaîté rassure Mon attente inquiète — et je veux, pour tout gage D'amour, le doux son familier de ton langage ;
(Elle remarque le désordre de son costume — inquiète :)
Mais le sang t'a jailli jusqu'au torse !
Sieds-toi, Tu es pâle ! . . .
ANCAEUS [étrange)
Qu'importe à l'heure où tout mon sang Brûle du fol amour !
Ton regard est puissant A me ressusciter — ne suis-je pas ton roi, Samia ? — cette heure est brève et voici qu'elle fuit.
Je puis mourir ayant vécu jusqu'en la nuit Qui te livre joyeuse à mon espoir nouveau !
(A ses genoux.)
Que t'importe le sang humide à mon manteau Alourdi de la pluie étésienne et douce ?
(Debout ouvrant les bras.)
Est-ce que ton étreinte vierge me repousse, Samia, ne suis-je pas celui qui te fascine?
SAMIA (troublée par le regard fixe d'Ancaeus qu'elle
enlace de ses bras.)
Quelle fièvre te tient, mon roi !
ANCAEUS (la tenant étroitement embrassée.)
— L'heure divine ! —
Une pause — puis, Ancaeus, d'une voix très douce :
J'ai dit à tous ceux-là de taire leurs chansons; Nous restons seuls parmi la nuit et ses frissons ; Et la senteur des bois par l'averse éveillée Et l'arôme fleuri qu'exhale la vallée Parfumeront d'aromates notre veillée Le chant du rossignol dira l'épithalame...
SAMIA O mon roi !
ANCAEUS (la repousse doucement, et la regarde)
Penses-tu que ton amour sans blâme Qui ne sait de l'amour que son rêve nubile Survive inaltéré jusqu'au soir hâve et blême ? Et sais-tu bien le vœu que fait ton coeur de fille Et le serment léger de ta lèvre de femme ?
SAMIA (l'embrassant de plus près)
Je ne sais qu'une chose, ô roi, c'est que je faime. Ma nourrice m'offrait le secret de mener Ton amour indocile au gré de mon caprice,
Mais je n'ai pas compris les mots de ma nourrice Et mon amour naïf ne veut que se donner .
ANCAEUS (la porte sur la couche nuptiale)
Ton jeune amour se vêt d'éternelles paroles Douces comme ta voix, mais futiles et folles ; Samia, l'heure est fugace et l'amour est mortel ;
Nous n'avons pas vidé, tantôt, la coupe impure ; A ta lèvre son vin n'a pas mis sa souillure, Bois, ce philtre, ô mon âme, son pouvoir est tel Que nous nous aimerons jusqu'en la nuit future
Samia, passive, boit le philtre tendu, et pose sa tête sur l'épaule d'Ancaeus
Que disait cette voix à travers la nuit pure ?
Il chante d'une voix berceuse :
Eros qui suit un cœur éphèbe Parle d'amour aux âmes neuves ; Mais les nuits d'étoiles sont veuves Et tout chemin mène à l'Erèbe.
Une courte pause
Nous nous résorberons dans l'immense nature Et la mort sera douce et l'amour immortel.
S AMI A (d'une voix de rêve) Doux seigneur, j'ai sommeil.
Elle retombe doucement sur la couche.
ANCAEUS (dégage son bras et la regarde)
L'amour est immortel !
(Debout près de la couche)
Dors, ô ma bien-aimée, ô mon âme, ô ma vie,
Dors chaste et rêve encore et toujours au Doux Maître;
Mon rêve est avec toi, la colline est gravie -,
Tu savais, n'est-ce pas ? ce qu'il fallait connaître ;
Dors mon épouse immaculée.
B4 ANCAEUS
Il s'avance vers le péristyle, et, écartant une tenture, s'arrête, debout, les yeux à la mer.
O la nuit calme !
Le voici ce repos dont mon âme avait faim ! C'était d'un fou de croire une heure à l'autre fin -,
Quelle ombre sur la côte agite cette palme ?
Emerge des flots noirs spectre du vieux navire, Voici ma fiancée et moi, prends-nous et vire Vers le gouffre insondé de l'éternelle nuit. ..
... 11 était temps, vieux, compagnons de l'équipée...
... Et moi qui m'attardais encore...! O, j'avais hâte!
. . . Qui leur racontera notre folle épopée ? . . .
D'un geste fiévreux, il arrache le lien qui enserrait sa poitrine et, des lèvres béantes d'une blessure, le sang jaillit à flot ; il s'appuie râlant à une colonne, éclairé en plein par le rayon de lune.
Samia, Samia!...
L'Argo!...
Mon âme est morte !
(Avec tin dernier frisson d'horreur.)