LA HARPE
ELLE a subi, dans la suite des âges, de nombreuses modifications. D'abord éolienne, c'étaient les vents qui la chatouillaient ; aujourd'hui, plus compliquée, elle réclame des caresses plus précises et des doigts plus savants : elle vibre, sous les mains expertes, avec des sonorités profondes, des soupirs d'extase reconnaissante, des rires cristallins et même des pleurs en gouttelettes.
Jusqu'à ces dernières années, le contact manuel ne suffisait pas à émouvoir convenablement cette exigeante : il fallait encore lui faire du pied. Mais Gustave Lyon est venu et les harpes sont allées à lui, par gré, par force, ou par astuce ; il leur a persuadé de ne plus se laisser marcher sur les pédales et que cet accessoire était superflu, qui les faisait ressembler à de vulgaires bécanes ; en revanche, il les gratifia généreusement d'un double plan de cordes et, devenues chromatiques, elles connurent de nouvelles sensations : être chromatiques et mourir. Ah! ma chère!...
Grâce à ces transformations, les virtuoses d'aujourd'hui, comme M"' Tassu- Spencer, l'emportent haut-les-mains sur les joueurs de harpes les plus fameux des
anciens âges : MM. Apollon, Wolfram, Orphée, Hasselmans et S. M. le Roi David lui-même.
David, sacré par Samuel, Ballait et pinçait de la harpe, Par instants, glissait son écharpe, Vêtement superficiel.
Baste ! exaltant le roi du ciel A tous jarrets, de tout son carpe, David, sacré par Samuel, Ballait et pinçait de la harpe.
Garçons et garces d'Israël, Au pied du Liban qui s'escarpe, Béaient devant les sauts de carpe De ce youtre exceptionnel, David, sacré par Samuel.
« Garçons et garces »... Celles-ci surtout, si l'on en croit un journaliste du temps. Je ne donnerai pas leurs noms : il ne faut pas déshonorer une femme, même avec une fleur. En revanche (vive Déroulède !) revenant à la présente époque, j'avouerai que certaines professionnelles de la harpe sont d'une étonnante méchanceté : malgré quoi, elles doivent être qualifiées harpistes — et non harpies, comme on se l'imagine parfois à tort.