‹ Anchiennes cronicques d'Engleterre (volume 2)Chapitre 39 sur 143 · Arzille · texte numérisé non relu

Arzille

* Il est à remarquer que notre chroniqueur termine ses chroniques par une lettre «l'Edouard IV, en date du 29 mai J47t. Dans le manuscrit 432, Fonds Sorbonne, ee récit vient après la lettre d'Edouard.

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Fez, avoient paravant fait de gratis mollestes par guerre auz roys de Portugal ses predicesseurs, et mesmement avoient fait morir en prison, inhumainement , contre tout honneur , le très catholicque prince l'Infant don Ferrant, son oncle, frère au rov defunct son père, qu'ilz tenoienl, pour certaines causes, hostagier en y celle ville d'Azille.

Ce jeune roy, doneques , ainsi meu en la vengance de son dit pereal oncle, assambla ung grant nombre de gens de guerre, et fist appareillier ses navires, qu'il pourvev souffissamment de toutes choses nécessaires, puis monta sur mer, fist voille , et tant exploita , à l'ayde de Dieu le créateur, en la garde duquel il s'estoit humblement recommandé, que le xxie jour du mois d'aoust, ou dit an, il descendy en Auffricque devant Azille, ville d'anchienneté, riche et puissant. Mais, au descendre, la mer luy fut tant contraire , par les grans vuagues qu'elle ruoit, que aulcuns de bottequins, qui ses gens menoient à terre , furent renversez et trois cens et chinquante de ses hommes noyez à celle première empainte. Mais le roy, voiant si dur et estrange commencement à son emprinse, ne cessoit de enhorter ses gens, disant qu'ilz eussent bon ceur, car mainleffois de telz divers commencemens sensuivoit heureuse fin, en leur mettant au devant le guerredon qu'ilz atendoient de Dieu, la grant loenge dumonde, la vaillance portugalloise, et plusieurs choses samblables. Et telement les enhorta que la mort de leurs compaigons ne causa nulle crainte en eulz : anchois, avec ses parolies, acreut hardiesse en leurs corages, en mettant par plus songneuse dilligence la main à leuvre, tant qu'ilz sourmonterent les orguilleuses undes de la fu-

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rieuse mer, en tele manière que la pluspart1 d'eulz prindrent terre en ce mesmes jour; et lendemain descendy le remannant, atout les tentes, vivres et artillerie. Si se logèrent entour la ville de Azille, asseant leurs instrumens et engins es lieux plus convenables, à leur samblant , pour leurs annemis grever et concquerre.

Quant, doncques, le roy de Portugal vey ses gens estre logiés, il somma les Sarrazins de luy rendre la ville, et qu'ilz s'en allaissenten paix. Mais les payens estans sur les murailles fiers et orguilleux, s'escrient haultement, comme tous à une voix, qu'ilz aprochassent hardiement, et que ilz trouveroient à qui parler. Et lors le roy, oyant leur responce, commença ses gens à semondre , disant ainsi : « Mes frères et amis, il est desoremais tempz que mettons à exploit la sentence de Dieu donnée contre ces infidèles mescreans, et leur esrachons des mains celle terre qu'ilz ont au peuple crestien injustement tollue ou ravye, et par longue possession usurpée ; et vous souviengne que nous ne combatons pas tant seullement pour acquérir par la force de nos bras glore mondaine, que le tempz qui tout ternist et desgate mettera à fin , mais querons ancores la glore immortele que le tempz ne peult souillier ne finir.

Haa ! quanteffois, et à com grant regret me vient

1. Var. : « La plus grand part de ses gens ce jours meismes print terre. Ycy convenoit mettre la fachon de la ri/le et Vassiette d'ïcelle pour mieulx entendre la manière du siège ; mais, pour ce que les lettres d'icelles n'en devisent, je m'en depporteray pour le présent et mettray en somme Vassault et la prinse jusqucs à tant quaultres soient envoyées, qui plus particulièrement et à plain en devisent. Le jour doncques ensievant, leremanant de ses gens descendus, etc. ;>

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au devant, toutes fois que je vois ce pays, la doullente prison de nostre très amé oncle [l'infant don Fernant] avec sa plourable mort, et de tant d'autres hommes de grant vaillance , vos parens et auctorisiés amis. Querons doncques la digne vindication de nos proismes, qu'ilz ont devant nos yeulz souvent despouillié de leurs vyes et menez à dolloureuse fin par mainte imfelice advenlure ; le sang desquelz, quy reclame devant Dieu vengance , me fait trambler et frémir les entrailles , memorant les énormes murdres perpétrez par ces annemis de la vraye foy et bourreaulz d'enfer, que, pour nos pechiés, Dieu a permis si longuement le sang de nous et de nos ancestres sucbier. Lesqueles choses , vaiîlans hommes, jusques à quant le souffrirons? Àdvanchiés vous, mes amis ; car jà il me semble veoir leurs corpz , oingz de sang , chancelier devant vos piedz et rendre les doullentes âmes , avec leurs richesses, sans quérir autres que vous pour possesseurs. Vecy l'heure venue que tant avons désiré; commenciés , desoremais , à faire sentir à vos adversaires combien vault la force de vos bras. »

A peine eut le roy cessé sa parolle , quant ses complices commencèrent par si grant effroy à combattre et assaillir la ville, et les Sarrazins à deffendre, que c'estoit chose espovantable à regarder. Mais, en la fin, tel et si dur fut l'assault dont cristiens par diverses manières guerroierent ceulz de la ville, que le capittaine d'ycelle mist une enseigne dehors, en signifiance qu'il voulloit parlementer. Si se tint chascun quoy ; et le Sarrazin , regardant le conte de Furron, mist main à la barbe , en signifiance qu'il se povoit

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sceurement aprochier de lui : en quoy faisant, descendy prestement du mur et s'aprocha du dit conte; si luy dist son intention, lacjuele le conte recorda au roy : lequel, son offre oye, s'i acordoit assez, adfin de eschiever la perte de ses gens et prévenir à la destinée de fortune' . Mais le duc Guy Marus, et tous les autres seigneurs qui entour luy estoient , supplièrent qu'il n'en feist rien ; car ilz n'esloient point là venus en intencion de prendre ung grant tas de vuide muraille. Adont, le roy, voiant comme tous les siens de contraire oppinion, fist retourner le Sarrazin et assaillir la ville plus fort que devant. Ouquel assault, fort et terrible [de tous deux costés], persévèrent tout ce vendredy ; et tant exploitèrent les cristiens par assiduele dilligence, que le samedy, au matin, avoient jà abattu une tour et ung grant pan de mur. Si commencèrent à entrer par là en la ville, atout la bannière du roy de Portugal desploiee, et abattre et tuer Sarrazins. Puis, par autres diverses parties de la muraille, montèrent cristiens par eschelles, et tant que yceulz montans ouvrirent la porte ; et, adont, veissiés courir les ungz de chà, les autres de là , au plus grant dommage qu'ilz povoient de leurs annemis. Et les Sarrazins, à cause des rues qui estoient estroites et en plusieurs lieux tortues, se deffendirent vaillamment, et misrent grant paine pour y cuidier résister; mais tout ce riens ne leur valut; anchois les convint, en fin, tourner à la fuite. Et entre les aigrement poursievans estoit le conte de Marialne, prince vertueux , qui tant les coita

1. Var. : « La perte de ses gens et l'inégale jugement de fortune. s {Fonds Sorbonne, n° 432.)

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que grant nombre d'eulz s'embarerent en la Musquette, c'est leur église, cuidant illec estre à saulveté. Ouquel lieu, espérant que ses gens le sievroient, se boulta entr'eulz, comme le loup es brebis, frapant et abattant Sarrazins qui aigrement se deffendirent, où il Pist des armes larguement ; mais, en la fin, tout mat et hors d'allaine, fut abattu et occis, dont ce fut grant dommage; car, à ce que les Sarrazins mesmes en racontèrent depuis, ung Rolland n'en eust peu plus faire: et bien se moustra en ceulz que là on trouva entour luy, les ungz mors et les autres navrez, en grant quantité.

D'autre part, la plus grant partye des cristiens s'estoient prins à assaillir le cliastel; et, pour ce qu'il estoit fort etbasty de bonne muraille, garny des grosses tours et de plusieurs vaillans Sarrazins' et Genevois, faisans grant resistence auz cristiens, et leur donnoient beaucoup à faire; mais, neantmoins, tant furent les Sarrazins pressez du très dur assault des cristiens, que le capittaine qui, comme oy avez, avoit, le jour devant, esté devers le roy, mist dehors un blancq penonceau, en signifiance qu'il requeroit sceureté pour parler d'aulcun apointement. Pourquoy le roy fist cesser ses gens tant qu'il eust oy la parolle du Sarrazin, qui luy requeroit qu'on les laissast aller leurs corpz saulfz, [et qu'ilz luv renderoient le chasteau] : ce que le roy avoit aucques acordé, quant Sarrazins recommencèrent à tyrer sur cristiens, dont le roy fut si courouchié qu'il convint le payen retourner sans autre chose besongnier, combien que moult envis. Et puis fist le roy l'assault renouveller, où aulcuns gentil/ hommes sesprouverent si vaillamment , qu'ilz mon-

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terent sur les murs du dit chastel; mais ilz y trouvèrent si grant deffence que entrer n'y povoient. Et, adont, le roy, trouvant plus grant resistence qu'il ne cuidoit, délibéra admonnester auz Sarrazins partir de la place, leurs vyes saulves. Et sur ce pas, les ungs dient que le roy y envoia le conte de Montsaint1, et autres dient que le mesmes conte requist au roy d'y aller pour demander le butin qui y serroit trouvé. Lequel conte, estant appuyé sur le mur dudit chastel, parlant de cest acord , fut féru d'une lance en la gorge, dont il chut mort par terre , quy fut grant perte pour les cristiens; car c'estoit ung très vaillant chevallier, de grant sens et conduite, qui moult honnourablement avoit servy le roy. Et aulcuns dient que les Sarrazins mesmes firent la requeste au roy qu'il leur envoiast ung noble homme de son sang, pour lui rendre la place , auquel le dit conte requist instamment d'y aller : ce que le roy luy refusa, tousjours soy doubtant de trahison. Mais, enfin, tant le importuna de ses prières qu'il le laissa aller, et que, luy entré dedens le chastel, il fut tué par ung Genevoix , comme il estoit ordonné par les destinées que les Genevois quy, par avant, avoient tué le père, maintenant tuassent le filz.

Lors le roy , terriblement courouchié de despit pour la mort du conte ainsi trahiteusement murdry, fîst plus fort combattre et assaillir le chaste! que devant; telement que, par force, ses gens y entrèrent, dont fut l'un des premiers entrans dom Rodrigue, filz naturel du dit feu conte, atout ses gens , où hardiement vengèrent la mort de leur seigneur; car tous les

I. Alvarès de Castro , comte de Musanto, camérier major du roi.

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Genevois et Sarrazins qu'ilz y trouvèrent misrent à l'espee.

Ainsi, comme vous oez, futprinse la ville d'Àzille et faite cristienne, qui longtempz avoit esté payenne, par une samedy, jour de saint Berthelemieu , xxuue d'aousl mil 1111e LXXI '. Et lendemain, qu'il fut dimence, rarchevesque de Lixebonne chanta messe sollempnele en la musquette qui fut des Sarrazins, en grant joye de tout l'ost; et le nomma on Saint Berthelemieu, en la mémoire du saint au jour duquel elle avoit esté prinse. Sy furent illec mors xvu" cristiens, et des Sarrazins deux mil vuc lxxv. Entre lesquelz fîna ses jours [vieulx] Jacquelaires, le meilleur capittaine et plus renommé chevallier d'Auffricque, et l'un des grans princes d'ycelle terre. Et les prisonniers furent nombrez à vm; entre lesquelz estoient deux femmes et ung filz à Morleghet', qui est ung grant prince ou royaulme des Fez, et ung très grant capittaine; et, à ce qu'ilz dient, c'estoit la plus belle créature qu'ilz veyrent oneques, dont le dit Morleghet fut très doullent. Si envoia tantost supplier au roy qu'il feist garder ses femmes, filz et chevalliers, sans faire part à nulluy, ne les mettre avec l'autre butin, jusques à ce qu'il eust parlé à luy. Au sourplus, qu'il lui pleust consentir que il luy venist faire la révérence; laquele chose le roy luy acorda, et l'atendoit au disner. Et le dimence aprez, les Sarrazins des villages d'entour Azille, quy sont environ de xvm maisons, se vindrent,

1. Le récit de cette expédition aurait dû être placé à la fin des Chroniques de Wavrin, puisque la pièce cpii les clôt est datée du 29 mai 14-71. Le manuscrit Fonds Sorbonnr. n° 432 suit Tordre chronologique.

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