‹ Anchiennes cronicques d'Engleterre (volume 4)Chapitre 14 sur 128 · Lampsaque · texte numérisé non relu

Lampsaque

[1444] SIXIÈME PARTIE, LIVRE Ier, ix-x. 63

Wavrin que, lendemain, tous deux partiroient pour aller en Constantinoble, devers l’empereur, mais ilz ne menroient que deux gallees chascun et les autres demourroient en la garde, devant Gallipoly. Si ordonna le dit seigneur de Wavrin gardien des deux gallees qu’il laissoit derrière, messire Pietre Vas : puis, quant nos dis seigneurs furent arrivez en Constantinoble, l’empereur les recheut en grant joye.

1111. Comment le roy de Hongrye s’esmerveilloit qu’il n’avoit milles nouvelles du cardinal Saint Angele. X.

Or est il heure que je parle du roy de Hongrie et du cardinal Saint Angele quy, comme dit a esté cy dessus, estoit allé à Romme devers nostre saint Pere, pour impetrer ayde et secours; duquel cardinal, et de l’armee quy se faisoit à Venise, le roy de Hongrye ne ouoit milles nouvelles ; pourquoy il faisoit grant doubte que toute l’armee ne deuist estre rompue, et que, de ce costé, n’euist nul secours ; mais le Turcq, par le moyen des Genevois, scavoit toute la conduite de l’armee qui se preparoit à Venise, laquele armee il cremoit etdoubtoit fort. Si faisoit courir la voix, en Hongrye, que l’armee estoit rompue, et que nostre saint Pere et les Vénitiens ne se povoient acorder ensamble ; dont le dit roy de Hongrye estoit à grant malaise. Puis, tantost aprez que le Turcq eut fait celle voix courir, il envoia son ambaxade devers le roy de Hongrye, pour faire bonne paix avec luy : et lors le dit roy de Hongrye, quy ne oioit nulles nouvelles du dit cardinal de Saint Angele , et si couroit la renommee parmy son pays qu’il n’auroit nul secours des crestiens de decha la mer, il assembla son conseil, où il fut

CRONICQUES D’ENGLETERRE. [1444]

conclu que il feroit paix avec le grand Turcq, moyennant que le dit grand Turcq renderoit au roy de Hongrye plusieurs chasteaulz et passages scituez sur la riviere de la Dunoue, comme il fîst : et par ainsi fut entr’eulz la paix concordee, juree et seellee \

Tantost aprez ces concordances ainsi faites et promises entre le roy de Hongrie et le grand Turcq, retourna de Romme et arriva 1 2 au dit pays de Hongrve le cardinal de Saint Angele, quy de ces nouvelles de la paix fut merveilleusement courouchiés; si en blasma durement le roy et tous ceulz de son conseil, disant que tele paix ne se povoit ou devoit nullement faire sans la licence de nostre saint Pere. Mais le roy et les seigneurs de Hongrye s’excusèrent sur lui mesmes, en disant que ce venoit par sa faute, pour ce qu’ilz

n’avoient pas eu nouvelles de lui; et si couroit com-

mune renommee, en Hongrye, que nostre saint Pere et les Vénitiens ne se povoient acorder, et que trop longuement il avoit mis à leur faire scavoir la voullenté de nostre saint Pere ; et que, veu la grant perte de gens et de chevaulz qu’ilz avoient faite l’annee passée, comme dit a esté cy dessus , se le Turcq les feust venu assaillir, ilz n’eussent trouvez puissance pour le combatre et rebouter; sicque, par ces moyens, avoient ilz esté constrains de faire paix, quant on les

1. « La paix fut conclue et ratifiée à Szegedin, le 12 juillet 1444, pour dix ans et aux conditions suivantes : la Servie et la Herzegevine seraient restituées à leur ancien maître, George Brankovich. La Valachie serait réunie à la Hongrie ; le sultan paierait une somme de soixante mille ducats pour la rançon de Malimoud-Tschelebi, son gendre. » (Hammer, 11,302 )

2. M. Cliassin (p. 299) dit que le cardinal assistait à la signature de la paix.

[1444] SIXIÈME PARTIE, LIVRE 1", x.

en requeroit , et leur sembloit ung beau cbief d’euvre de r’avoir leschasteaulz et passages sur la riviere de Dunoue.

Mais, nonobstant ce, ne quelconque autre chose que les Hongrois sceussent dire au cardinal de Saint Angele, il prendoit tant mal en celle paix faite que merveilles, et leur disoit tousjours que la paix estoit de nulle valleur, veu que nostre saint Pere ne s’y estoit point acordé ; et, sans sa licence et congié, il ne se povoit bien faire; et qu’il tenoit la paix nulle et de nulle valleur; et que des sermens qu’ilz avoient fais , en jurant le nom de Dieu , de tenir la dicte paix, il les absouîdroit, de la puissance de nostre saint Pere quy luy estoit donnée; et leur faisoit commandement , de par ycelluy nostre saint pere le Pape , qu’ilz tenissent la dite paix faite estre nulle et de nulle valleur. Et leur disoit : « Pensez vous, se le Turcq feust puissant pour convenir à battaille contre vous, qu’il vous eust convoquié à paix et rendu les forteresses? certes nennil. Nostre saint Pere a eu nouvelles, par les Genevois et Vénitiens marchans, que le Turcq est si au bas et a tant perdu es preterites batailles contre vous et autres, qu’il ne scet où recouvrer gens; et que ores est il heure de reconcquerir la Grece, ou jamais. » Disant, oultre, que l’armee de nostre saint Pere, celle du duc de Bourguoigne et celle des Vénitiens, estoient desja en Constantinoble, au passage garder.

Tant prescha le cardinal de Saint Angele ou pays de Hongrye, que le roy et les seigneurs furent contentz de rompre la paix qu’ilz avoient faite avec le Turcq ; et le dit cardinal leur donna absollution

66 CRONICQUES D’ENGLETERRE [1444]

de leurs sermens et promesses. Sy escripvi le roy lettres parmy son royaulme de Hongrye, en Poullane et Behaigne, que incontinent se montassent et armassent à toute puissance, en leur signifiant la voullenlé denostre Saint Pere, et aussi qu’il avoit intencion, au Dieu plaisir, de reconcquester toute la Grece ; car le Turcq n’avoit point de puissance pour venir à battaifie. Si fist le roy grant dilligence et amasser le plus de gens qu’il polt : sy envoia devers le seigneur de la Vallaquie, lequel fut content d’envoier certain nombre de Vallaques en la compaignie du roy ; mais il iuy manda que, de sa personne, il ne s’armeroit point.

Ceste année se faisoit en l’arriér é saison ; c’est à scavoir aprez aoust. Si se doubta le cardinal de Saint Angele, et eut paour que les nouvelles de celle dite paix ne s’espandissent en Constantin oble jusques à la congnoissance de l’armee de nos crestiens, qui là sejournoient à l’ancre, et que, s’ilz en estoient adcertenez, que clrascun ne s’en retournast en son pays. Pourquoy il fist grant dilligence : si trouva trois hommes qui scavoient parler le turcq, lesquelz il babilla à mode turquoise, et les envoia par divers chemins en Constantinoble , adfin tele que se l’un estoit prins, l’autre eschapast, et que son message peust sortir son effect. Et puis bailla à chascun d’eulz lettres adreschans ausdis crestiens quv tenoient la mer, contenans comment le roy de Hongrye, en grant puissance, passeroit briefment en la Grece , et que se ilz ouoient, par aulcune adventure, de nouvelles vollans parler de paix d’entre le dit roy de Hongrye et le Turcq, qu’ils n’en voulsissent liens croire; car ce ne seroit que toute abusion.

[1 444] SIXIÈME PARTIE, LIVRE Pr, x-xi. 67

Or vous lairons un peu à parler du roy de Hongrye et du cardinal de Saint Angele : sy dirons de l’armee de mer que conduissoient le cardinal de Venise et le seigneur de Wavrin , lesquelz estoient en Constantinoble devers l’empereur, où furent faites les ordonnances pour garder le destroit de Constantinoble.

1112. Des ordonnances que firent l’empereur, le cardinal et le seigneur de Wavrin pour garder le destroit de Constantinoble et de la MerMajour. XI.

Les ordonnances, doncques, furent teles, que les gallees de nostre Saint Pere et celles de Venise, avec deux du duc de Bourguoigne garderoient le destroit devant Gallipoly, qui estoit le principal passage des turcqz ; et le seigneur de Wavrin, atout deux gallees armees et envoiees par le roy de Hongrye, garderoit entre Constantinoble et la Mer Majour \ Tantôt aprez que cliascun fut en sa garde, vindrent les turcqz, et firent signe, en requérant de volloir parler à ceulzdes gallees; à quoy faire le seigneur de Wavrin ne s’accordoit point, disant que ce n’estoient que trompeurs quy voulloient veoir les gallees, l’armee et les maniérés qu’ilz tenoient : mais le capittaine des gallees du roy de Hongrye, qui estoit de Raguise, dit au seigneur de Wavrin qu’il n’y auroit point de mal à les oyr parler, et que les gallees estoient en belle et bonne ordonnance, et qu’ilz n’en povoient faire que tout bon raport. Et, ainsi, deux turs eurent sceurelé pour venir parler au dit seigneur de Wavrin ; lesquelz,

Page 1