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Le 10 de novembre

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escade , et deux grans seigneurs de Poullanne conduissoient la tierce, comme arrieregarde.

Le grant Turcq, comme il fut sceu depuis, bailla son avantgarde à ung Sarrazin, appelé Caraiabay ‘, qui vault autant à dire comme le seigneur de l’ost ou de V armée , auquel il bailla tous ceulz quy estoient à cheval. Le Turcq faisoit la battaille en personne, quy estoit de Jainuseres h pié : ce sont crestiens renoiés et esclaves , tous archiers , quy tous portent cliapeaulz blancqz. Et la tierce escade, quy vault autant comme arrieregarde , conduisoit ung turcq nommé Baltaugly, où estoit toute la communauité de Grece, tant turcqz comme crestiens, qui se monstroient estre grant compaignie de gens.

1115. Comment les Hongres et les Turcqz assamblerent devant Varne. XIIII.

La battaille, doncques, se fist en la maniéré qui s’ensieut. Caraiabay si conduisoit bien xxxm hommes de cheval; lequel, quant il vint sur la montaigne, et vey l’armee du rov de Hongrye si petite, il le prisa moult peu et brocha des esporons, en cryant auz turcqz que chascun le sievist : et se vint boutter oudit grant chemin, courant contre vol, et les sarrazins aprez lui, en grant presse, chascun désirant estre le premier sievant. Et ledit Johannes Hongnacq, vaivode, estoit à l’entree du chemin, en bas, quy leur courut sus, et, dune grosse lance qu’il portoit, rua jus Cariabay avec tous

1. Wavrin veut sans doute désigner Karam-Beg, fait prisonnier dans le combat du 24 décembre 1443 (Chassin, 288, 290), et qui fut probablement compris au nombre des prisonniers mis en liberté lors de la paix de Szegedin. Voy. ci-dessus, page 64, note 1.

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les premiers venans. Et trouvèrent les turcqz si dur rencontre au commencement de celle battaille, qu’ilz tournèrent le dos pour fuyr; mais ceulz quy venoient derrière, par grant radeur les reboutoient contre les Hongres , quy les occioient de leurs longues espees et grans couteaux. Et, adont, le vaivodede Hongrye, quy percheut la malheureté des turcqz, fist monter aulcuns de ses gens sus l’orriere du chemin, contremont la montaigne, où ilz occirent les turcqz à grant confusion; car entr’eulz n’avoit sens ne conduite, telement que ceulz quy premiers estoient entrez ou dit grant chemin voulloient retourner, et ceulz de derrière voulloient venir avant, et ainsi s’entrebatoient. Parquoy les Hongres avoient grant marchié de les tuer. Si fut, à mon semblant, ung beau bénéfice de Dieu, donner tele victore à si petit nombre de crestiens contre tel multitude de turcqz; car Bartoglius, quy conduissoit la communaulté de Grece, voyant les Hongres, qui n’estoient pas plus de trois mille, si vaillamment combattre, prinst la fuite pour salut souverain; mais le grant Turcq, avec sa maisnie, se tint tousjours tout coy sur une montaigne.

Ceste battaille dura plus de deux heures, où plusieurs turcqz furent prins et mors ; et auz prisonniers demanda le roy de Hongrye se son annemy le grant Turcq estoit ne mors ne prins; et ilz lui dirent que non, ains se tenoit sur une montaigne que ilz luv monstrerent avec lesdis Jainuseres.

Adont, le roy et le cardinal voulloient conclurre de l’aller combattre sur la montaigne; mais quant le vaivode vint, il dist au roy la maniéré comment il avoit. desconfy les turcqz, par la grâce de Dieu, et

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desloa au roy d aller envahir le Turcq sur la montaigne, disant : « Sire, la journée est huy pour vous, ne vous voeilliés pas mettre à l’adventure d’aller combatre ces arcliiers en la montaigne ; car ilz tueroient vos chevaulz, et vos gens metteroient à perdition. » Mais grant nombre de chevalliers et escuyers et gens de bien, tant de Poullanne comme de Hongrye, lui dirent : « Sire, le vaivode a fait sa battaille, dont il a honneur; ceste battaille seconde doit estre à nous. » Et le vaivode dist au roy et au cardinal : « Seigneurs, ne perdez pas ce que vous avez; guagnié; car le Turcq, qui est en la montaigne, ne vous puelt mal faire; s’il vous vient ycy combatre, c’est à vostre advantage : tenez vous en bonne ordonnance. Il fault que demain il s’enfuye, ou qu’il se viengne rendre à vous; la pluspart de vos gens qui ont combatu sont lassez, ilz ont perdu lances et trait, si aproche desja la nuit, le solleil est couchié, parquoy vous auriés très grant desavantage à combatre, ou envahir de nuit, ceulz quy vous atendent de pie coy ; lesquelz, voians que vous monterez la montaigne à leur prouffit, eulz tous fres et reposez, se deffenderont de grant corage. Pour l’honneur de Dieu, ne vous mettez pas en nécessité de perdre ce qui est guaignié ; car le plus fort de toute l’armee des annemis est desconfy. » A quoy aulcuns chevalliers de Hongrye dirent : « Et puis que la plus grant part de la puissance du Turcq est desconfite, assaillons doncques le remanant, et poursievons nostre victore; car, à ceste fois, il est heure. Se ce Turcq nous eschape ancores, revenra il à battaille ; et, s’il est mort ou desconfy, la Grece sera legierement reconcquestee. Forgons le fer entandis qu’il est chault. »

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A ce conseil s’acorderent enfin le roy et le cardinal, lesquelz commandèrent que tout homme les sievist. Et lors le dit cardinal, qui avoit oy le vaivode, pensant qu’il ne voldroit pas sievyr les autres, cryant, à liaulte voix, qu’il excommunioit tous les refusans le roy compaignier à la battaille, il fist marchier la croix devant luy. Puis le roy et tout son ost montèrent contremont la montaigne, quy, par grant corage et hardement, envahirent le Turcq avec ses Jainuseres , lesquelz, comme en une grant karolle, estoient entour luy \ Lors les Hongres et Poullans se misrent au ramper comme tygres, et malmenèrent grandement ceulz quy estoient au front de la dite karolle, combien qu’ils se deffen dissent vaillamment, tant qu’ilz occirent et mehaignerent plusieurs crestiens et leurs chevaulz ; mais le roy et ses Hongres se transportèrent si avant, que renommee couroit que le roy eut mesmes à faire au grant Turcq corpz contre corpz, telement que ung Jainusere coppa une jambe au cheval du roy, parquoy il chey, et eut la teste tranchié 1 2 : non obstant lequel inconvénient, les Hongres et Poullans combatirent si vigoureusement jusques à la nuit obscure, que l’en ne scavoit à quy des deux partyes en donner la victore *, car les ungz et les autres fuyoient, cuidant chascun estre desconfy; et se rassembloient cy ung

1. M. de Hammer dit (II, 312) que « Mourad, voyant le désordre qui gagnait tous les rangs, désespérait du salut de son armée et se disposait déjà à la fuite, lorsque Karadja, le beglerbeg d’Asie, saisit son cheval par la bride, le conjura de ne pas abandonner les chances de la bataille, et le força à la victoire en l’empêchant de fuir. »

2. « Un vieux janissaire, Khodja-Khizr , lui coupa la tête et la ficha sur une lance. » (Hammer, II, 313.)

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cent, là deux, cy xxx, là xl. Mais aulcuns Hongres ont toujours maintenu que le roy et le cardinal eschaperent de la battaille : si ralyerent pluiseurs de leurs gens , et conclurrent que , atout ce qu’ilz en avoient rassamblé, ilz s’en retourneroient de là la Dunoue, en leur pays. Et ceste conclusion prinse, chascun, tant Hongres comme Poullans, s’advancherent pour aller devant : et dient les Hongres qu’en ceste fuite, passant parmy bois et montaignes, le roy fut perdu; duquel, oncques depuis, on n’oy nouvelles ; et le cardinal de Saint Angele, en passant la Dunoue, fut desrobé et noyé par les Vallaques. Mais le vaivode de Hongrye assambla ses gens à part, atout lesquelz, ordonneement et en bon arroy, il repassa la Dunoue saulvement ‘, ralyant avec luy plusieurs Hongres et Poullans : sy s’en retourna en Hongrye, portant les doullereuses nouvelles, qui furent bien ameres auz royaulmes de Hongrye et de Poullanne. Et disoient ceulz du pays d’environ où ceste battaille avoit esté, qu’il fut trois jours que turcqz ne crestiens ne se monstrerent sur la place, et qu’on trouvoit les corpz des turcqz mengiés des pourceaulz ; mais ilz n’atouchoient auz crestiens. Et ainsi comme les dis crestiens s’enfuyoient , en y eut aulcuns prins esclaves par les turcqz, dont les Genevoix en achetèrent d’eulz aulcuns gentilz hommes, en

1 . « Une dernière fois, Jean de Hunyad s’efforce de rallier les croisés qui fuient dans toutes les directions. 11 leur prêche la résistance par la parole, par l’exemple. A la tête de ceux de ses cavaliers qui ont survécu, il s’efforce d’arracher aux Turcs le roi ou son cadavre. Il fait d’inutiles prodiges. Ses compagnons l’abandonnent. La déroute devient générale. Lui-même, le héros, il doit désespérer. La nuit vient. Il est presque seul. Il se résoud à ne point mourir, parce que sa vie est utile à la patrie. » (Chasshs, 325.)

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la cité d’Andernopoly ; lesquelz ilz menèrent en Constantinoble , où ilz devulguerent la pyteuse adventure de la dite dolloureuse journée; qui fut chose moult desplaisant à ceulz de l’armee par mer, et à tous loyaulz coers crestiens. Et furent illec yceulz interroguiés; mais ilz en respondirent en diverses manières, et ne sievoient pas l’un l’autre ; ne ilz ne scavoient pas riens parler du roy ne du cardinal ; dequoy chascun estoit en moult grant doulleur ; car les ungz disoient que le roy de Hongrye estoit retourné à victoire en son pays, et les autres qu’il avoit eu la teste tranchié.

Ancores, en ce meismes tempore, vindrent nouvelles, par messire Pierre Leuridan, capittaine des Vénitiens quy estoient à la garde devant INichopoly, que les turcqz luy avoient fait requerre qu’il envoiast devers eulz au cliastel de Gallipoly, et là ilz luy monstreroient la teste du roy de Hongrye. Lequel y envoia, et les turcqz monstrerent, en une lave de bois plaine de coton, la teste d’un homme qui avoit ungz grans cheveulz blondz ; lesquelz, quant ilz furent retournez devers leur capittaine , ilz luy racontèrent la chose ainsi comme elle alloit, et qu’ilz F avoient veu. Et, adont, plusieurs esclaves dirent qu’ilz avoient assez de fois veu le roy de Hongrye, et qu’il avoit la chevelure noire : si ne scavoit on , par ainsy, ymaginer que le roy povoit estre devenu *.

1. Berry (427) fait mention de cet événement (1444). « En ce temps, ditil, le roy de Polongne et le cardinal de Sainct Ange, légat du Pape, conquirent, avec les chrestiens qu’ils avoient avec eux en leur ayde, tout le pays de la Grece et de la Valaquie, et chassèrent les Sarrasins jusques à la Mer-Majour . Le Sultan et le grand Cam dressèrent apres une grande armee de Sarrasins pour secourir les turcs, avec laquelle ils passèrent la

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Adont, le cardinal de Venise et le seigneur de Wavrin requisrent à l’empereur de Constantinoble qu’il leur volsist baillier une gallyotte armee pour envoyer jusques en la Mer Majour en ung cliastel appelé Messemble i, quy estoit à l’empereur, pour illec scavoir, plus à plain, de toutes nouvelles ; laquele, quant elle fut retournée , raporta aux crestiens de par ceulz de Messemble, à la relation d’aulcuns Gréez qui avoient esté au lieu de la battaille, qu’il y avoit eu trop plus de turcqz mors que de crestiens ; les corpz desquelz turcqz les pourceaux mangoient, laissant les corpz des ditz crestiens, lesquelz ilz congnoissoient ad ce qu’ilz estoient circoncis.

En ce tempore que la galliotte estoit revenue, arriva en Constantinoble messire Geffroy de Thoisy, avec lui messire Régnault de Confide, qui avoient aidié à garder la ville de Rodes, comme cy dessus a esté touchié. Et, adont, l’empereur de Constantinoble, soy doublant durement que le cardinal de Venise et le seigneur de Wavrin, pour les nouvelles qui journelement venoient, ne s’en deussent retourner, sachant que les trois gallees que le dit seigneur de Wavrin, leur general capittaine, avoit envoiees en l’ayde de Rodes, estoient illec venues devers luy , il manda venir devers luy le dit seigneur de Wavrin, et qu’il amenast les seigneurs venus de Rodes; et ilz y aile-

mer et trouvèrent les chrestiens qui estoient, à cette heure là, peu de gens et les deffîrent, et y demeurèrent morts et escorchez tous vifs le sus dit roy de Polongne et ce cardinal, lesquels sont martyrs et en Paradis, si Dieu plaist, pour exausser la foy de nostre sauveur Jesus-Christ. » 1. Mesembrici des anciens; Mesember sur plusieurs cartes du moyen âge; aujourd’hui Misivri.

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rent. Lesquelz venus devant luy, il leur proposa plusieurs matières touchant ses affaires, dont le principal propos estoit qu’il avoit nouvelles que le Turcq le venroit assegier dedens sa cité de Constantinoble. Surquoy le seigneur de Wavrin demanda à l’empereur jour d’avis pour luy respondre : ce qui luy futacordé. Si se trayrent nos gens ensamble, adfin d avoir deliberation de ceste matière. Et ainsi, aprez plusieurs consaulz et parolles retournées, fut conclu que le seigneur de Wavrin feroit responce a 1 empereur; c’est à scavoir que l’empereur et sa cite ilz aideroient, luy et les siens, à garder et deffendre autant que faire pourroient. De laquele responce l’empereur et tous les Gréez de sa cité furent moult joyeulz; mais il fut dit à l’empereur qu’il envoieroit ambaxadeurs devers le grant Turcq, pour avoir paix à lui, s’elle se povoit trouver. Aquoy il s’acorda voullentiers, doubtant la dite armee des gallees par[tie]. Et se fist ce traitie au desceu desdis cardinal et seigneur de Wavrin, dont ilz furent moult mal contentz de ce qu on les avoit ainsi abusez ; car il leur sambloit que xx ou xxx gallees garderoient bien le destroit de Rommenie, qu’on dist le bras Saint George, qui porte en longueur plus de deux cens lieues franchoises : mais il seroit impossible de le tenir s’il n’estoit ainsi qu’il y eust armee par terre puissante, pour garder 1 un des rivages.

Lors le cardinal, le seigneur de Wavrin et le cappitaine des Vénitiens, voians la chose en tele disposition, et qu’il estoit ja bien avant en la saison, comme la INostre Dame des Advens , que les gallees ne pevent plus naviguier jusques au printempz, ilz conclurent, tout considéré, que cest yver ilz séjourneraient à

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Perre et en Constantinoble. Pendant lequel tempz, nouvelles vindrent devers eulz que le roy de Hongrye estoit retourné en son pays, et qu’il rassembloit Hongres et Poullans en grant nombre , pour l esté prochain retourner en Grece, quy estoient toutes bourdes faulses et maulvaises. Aultres disoient que aulcuns Grecs Pavoient saulvé et emmené en ung fort cliastel, où ilz le tenoient celeement ; laquele voix aulcuns grans seigneurs de Hongrye creoient mieulz que nulle autre, et requirent plusieurs fois, moult instamment, au seigneur de Wavrin, que au printempz il voulsist entrer en la Mer Majour, et soy transporter par toutes les forteresses appartenans auz crestiens, scavoir se le dit roy de Hongrye ne pourroit jamais estre trouvé. Et ainsi le seigneur de Wavrin, aiant grant voullenté de ce faire, se trouva ung jour devers le cardinal et le cappitaine de Venise , ausquelz il fist une ouverture pour prendre conclusion avec eulz , à scavoir qu’il estoit de faire. Si trouva que les Vénitiens avoientdesja conclu avec le cardinal qu’ilz s’en retourneroient en l’Arche Pelage1, où il avoit plusieurs ch asteaulz de la Seignourie auz Vénitiens, que le Turcq tenoit. Lesquelles nouvelles sachant le seigneur de Wavrin, il s’en retourna à son logis, et envoia quérir les Hongres qui avoient esté rachetez, et leur demanda s’il pourroit aller, atout ses gallees, par la riviere de Dunoue, en Hongrye ; de quoy ilz ne lui sceurent que dire. Et, pourtant, manda venir devant lui deuxmarinniers quy estoient de Grece, et avoient autresfois esté en la Dunoue; lesquelz il interrogna, présent les Hon-

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