SEIGNEUR DU FORESTEL
C'est une fort remarquable série d'hommes d'élite, que celle des historiens flamands et picards qui, au quinzième siècle, écrivirent en français des mémoires ou des chroniques. La plupart d'entre eux nés dans les États de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, protecteur constant des lettres, des sciences et des arts, appartinrent à la maison de ce prince ou à celle de son fils, Charles le Téméraire. Monstretet, Chastellain et Molinet, étaient historiographes; le Febvre de Saint- Remy, roi d'armes de la Toison d'or ; Jacques du Clercq, conseiller ; Olivier de la Marche, panetier, puis conseiller et chambellan; seul, entre tous, Mathieu d'Escouchy ne prend aucun titre qui l'at* tache à la cour de Bourgogne; il ne nous apparaît qu'avec celui de prévôt de Péronne.
Sur cette liste de noms illustres nous venons inscrire celui d'un historien de la même époque, historien peu connu, à la vérité, mais qui, par Tétendue de son travail, la nouveauté des faits qu'il nous apprend, mérite d'être tiré de l'oubli dans lequel il était resté jusqu'à ce jour. Nous voulons parler de
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Jean, bâtard de Wavrin, seigneur du Foreslel, oooseiller et chambellan de Philippe le Bon. La vaste entreprise qu'il mit à fin de composer une histoire de la Grande-Bretagne depuis sa fondation jusqu'à l'année 1472, le récit qu'il fait des événements arrivés de son temps, et auxquels il prit souvent une part active, les renseignements qu'il eut soin de recueillir auprès de personnages dignes de foi , lui donnent le droit de prendre rang à la suite des chroniqueurs ses contemporains. Historien véridique, il a , malgré des plagiats nombreux et forcés, doté l'histoire de la connaissance de faits curieux qui sans lui seraient restés ignorés.
Entre toutes les familles nobles du comté d'Artois se distingue celle de Wavrin^ tant par son ancienneté ' que par le dévouement de plusieurs de ses membres à la cause de la patrie. Jamais la France en péril ne réclama vainement leur assistance, et l'histoire a pris soin d'enregistrer leurs noms dans ses fastes, aux pages sanglantes des batailles les plus mémorables. Arrosées de leur sang, les plaines d'Arqués*, de Bouvines', de Poitiers*, deRosebeck*, de Liège', d'Azincourt'' et de Montlhéry', témoignent honorablement de leur zèle patriotique et de leur valeur guerrière. Le descendant de cette illustre maison, Tauteur de ces chroniques , ne dégénéra point de ses nobles ancêtres dans la carrière des armes ; mais il est très-probable, néanmoins, qu'il serait resté inconnu pour Thistoire s'il n'avait joint aux qualités du soldat les talents du chroniqueur. C'est à l'historien seul, en effet, que
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nous devons de savoir qu'il fut activement mêlé aux guerres de son temps. Malheureusement, il se met si peu en relief que, le plus souvent, c'est par une simple mention qu'il fait de lui qu'on apprend qu'il figurait dans telle ou telle bataille, dans telle ou telle rencontre; et, presque toujours, il laisse ignorer en quelle qualité il combattait. Avec de si pauvres données, il nous a été diflicile de le suivre pas à pas dans sa vie militaire ou dans sa vie privée, pour lesquelles nous n'avons pu que glaner çà et là quelques documents. Cette Notice ne' peut donc être qu'un assemblage de faits très-dbtancés entre eux et sans aucune liaison , et qui ne peut admettre qu'un seul classement, Tordre chronologique.
Jean, bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel, fils illégitime de Robert, seigneur de Wavrin, de Lillers, Malannoy et Saint-Venant*, apparaît pour la première fois dans l'histoire à la bataille d'Azincourt (1415). La guerre venait de se déclarer entre la France et l'Angleterre : Charles Vl, voulant s'opposer à l'envahissement de Henri V, descendu en Normandie à la tête d'une armée nombreuse, fit un appel à tous ses vassaux et sujets ; manda à sa noblesse de Picardie, par lettres closes adressées aux seigneurs de Croy, de Wavrin^ de Fosseux, de Créqui, etc., « de venir incontinent le servirftvec toute leur puissance '*• »
Robert, seigneur de Wavrin, accompagné de son fils unique et de ses hommes d'armes, s'empressa de se rendre aux ordres du roi, et tous deux perdirent la vie en combattant à Azincourt. 1^ bâtard de Wa-
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vrin ne parait pas avoir assiste à cette funeste journée comme partie active, mais plutôt conune appartenant au corps des officiers d'armes qui^ envoyés aux batailles par les rois ou les princes, selon Tusage alors existant, devaient être témoins des événements militaires, afin de hâter leur expérience^'. Du moins les rapports qu*il eut avec le Febvre de Saint-Remy, poursuivant d'armes du duc de Bourgogne", qu'il y rencontra, peuvent-ils faire supposer que Wavrin, en cette circonstance, remplissait les mêmes fonctions que Saint-Remy. Pour mettre le lecteur à même de mieux en juger, nous allons placer sous ses yeux divers passages de leurs chroniques dans lesquels ils invo* quent mutuellement leur témoignage.
Le récit que Wavrin fait de la bataille d'Azincourt n'est autre chose qu'une fidèle copie de celui de Saint- Remy, dans lequel, seulement, il intercale quelques détails qui lui sont propres. Cette coutume de s'emprunter tour à tour leur travail était tellement reçue par les chroniqueurs anciens , qu'une grande partie des Mémoires de Saint-Remy n'est aussi , elle-même, qu'une copie de Monstrelet, abrégée ou augmentée par le plagiaire , suivant sa volonté. De ces intercalations, plus ou moins bien comprises par les copistes, il est résulté souvent des erreurs graves. Wavriu nous en offre ici un exemple frappauf| et il est d'autant plus nécessaire de le relever, que Saint-Remy, dans le passage que nous signalons, est inculpé d'un fait d*une très - grande importance. 11 s'agit du roi d* Angleterre, Henri V, qui, après s'être emparé de la ville
d'Har6eur et y avoir mis gamisou, sa dirige avec son armée vers Calais. Voulant traverser le Vimeu et venir passer la Somme à la Blanque-Taque, ce prince arriva, dit Saint-Remy^, a à deux lieues près ou environ dudit passage ; les gens de son avant-garde, ainsi comme gens s'espandent parmi le pays, prirent un gentilhomme du pays de Gascogne , serviteur à neftsire Cliarles de Labreth y lors connestable de France. Mais de ce gentilhomme ne sais ce que j'en dois dire, pour la malle et douloureuse malventure qui advint, car si ce gentilhomme n'eust été pris à cette heure, le roy d'Angleterre fust passé ladite Blanche Tache sans contredit , et par ainsi lui et ses gens pouvoient aller francliement à Calais ; et n'eust point été cette malheu-* reuse adventure et journée des François, qui fut cause de la bataille d'Agincourt, comme ci-après sera dit. Et adonc, pour venir à parler dudit gentilhomme, que plusieurs François ont nommé diable et non pas homme, vrai est, quant il fut pris des Anglois, il fut mené devant le chef de l'avant-garde, et fut interrogé d'où il venoit, de quel pays il estoit, et à quel maislre : et il respondit qu'il estoit natif de Gascogne, et qu'il estoit sailli hors de la ville d*Abbeville, où il avoit laissé son maistre, le Connestable de France. Après pluiseurs interrogations, lui Tut demandé si le passage de la Blanche Tache n'estoit par nuls gardé. Il respondit et affirma que ouy, et que pluiseurs grands seigneurs y estoient atout six mille combattants; et le certîffia pour sa teste à couper. Pour icelles nou* velles fut ledit Gascon mené devant le roy d'Angle-
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terre, et de rechief interrogé ; et fis-tou arrester toutes les batailles ; et après ce que le roy Teut ouy parler, il manda ses princes, qui là estoient, et mit les choses en délibération de conseil.... Et enfin fut conclud que le roy prendroit chemin autre, par ce qu'il créoit que le Gascon dist vérité ; et est à présuposer que le Gascon affirmoit les choses dessusdites être vraies pour le désir qu'il avoit de la bataille ; car, à icelle heure, les Franchois n'estoieut pas assemblés, et ne le furent pas qui ne fut bien huit jours après. Et pour venir à parler comment le roy d'Angleterre délaissa le passage de Blanche Tache, vrai est qu'il prit son chemin pour monter amont la rivière de Somme, cuidant par ioelle trouver passage. Tant chemina qu'il se trouva assez près d'Amiens ; et après prit son chemin à Boves, où il logea. »
Wavrin emprunte à Saint-Remy tout ce qui précède ce récit et ce qui concerne l'arrivée du roi d'Angleterre au passage de la Blanque-Taque ; puis, après œs mots : «( quand le roi arriva environ à deux lieues dudU passage, x> il ajoute : a ainsi que me raconta ung gentilhomme quy, depuis, fut Roy d'armes de l'Ordre de la Thoison d'or en la maison du duc Phelippe de Bourgoigne, kqueU comme il disoit, avoit esté tout au long de ceste chevaulcié,et mesmes grant cause de destourner au roy Henry de non passer par illec, advint ce quy s'ensieut. )> Il reprend, alors, et raconte, exacteioent dans les mêmes termes que Saint-Remy, la prise du Gascon et ses conséquences. Si le mensonge que ce dernier fit au roi d'Angleterre est le motif qui