DES CHANTRES ET DU CHANT DES OFFICES DIVINS
VI. Ce n'est pas un polit avantage, ni uu des moindres sujets de jiloire pour les ecclésiastiques et pour les bénéficiers, que les lecteurs et les chantres ne tenant que le dernier rang entre eux, un des plus saints et des plus savants papes, et uu des plus grands emjtereurs, je veux dire saint Grégoire et Cliarlemagne , se soient appliqués avec tant d'ardeur à porter leur ministère à sa plus haute perfection.
La sainteté et l'importance du chant de l'Eglise a fait une partie des occupations et des soins des deux personnes qui semblent avoir eu les plus éminentes qualités pour régir l'Eglise et l'empire, savoir saint Grégoire et saint Charlemagne,qui ont été véritablement grands. Nous avons parlé ailleurs de saint Grégoire qui fit lui-môme, étant pape, la fonction de maître de chant.
L'empereur Charlemagne était lui-même très-versé dans la profession des lecteurs et des chantres, et il chantait lui-même avec les autres fidèles les ofûces divins. Témoin Egiuhard : « Legendi atque psallendi disciplinam diligentissime emendavit. Erat enini utriusque admodum eruditus ; quamiuam ipse nec publiée legeret , nec nisi summissim et in commune cantaret (Ou Chesne , t. n , p. 103 ; ibid., p. HO). »
Le moine de saint Gall nous représente Charlemagne comme le modérateur du chant, des leçons et des offices qui se célébraient dans la chapelle du palais impérial ; il n'y souffrait aucun ecclésiastique qui ne sût bien lire et bien chanter. « NuUus alienus, nuUus etiam notus, nisi légère sciens et cantare, chorum ejus ausus est introire (L. i, c. 7). »
Au rapport de cet auteur, Charlemagne désignait les leçons que chacun devait lire, et il aimait à surprendre ses clercs , afin qu'ils fussent toujours prêts de lire sur-le-champ et de lire correctement. Enfin, comme il désignait avec le doigt ou avec un bâton ceux qui devaient lire, il les faisait aussi finir avec un petit signe de sa voix. « Ut quando inopinato légère juberentur, irreprehensibiles apud eum inveuireutur. Digito autem vel baculo protento, vel ex latere suo ad procul sedentes aliquo directo, demonstravit, quem légère oporteret, vel voluisset. Finem vero lectionis sono gutturis designavit, etc. (L. ii, c. 10). »
Cet auteur n'a pas oublié l'orgue merveilleux que Charlemagne fit faire à limitation
des Grecs, et qu'on laissa périr après sa mort (L. u, c. 10). Enfin cet auteur assure que la vue même de ce grand prince était interdite aux ecclésiastiques s'ils n'étaient habiles à lire ou à chanter. « Nullus clericus, nisi légère doctus, aut cancre non solum cum eo manere, sed nec in conspectum ejus venire pnesum-psit. »
Vil. Toutes les autres églises de ce royaume imitèrent celle du palais impérial, et on établit dans tous les évèchés et dans tous les monastères des écoles pour apprendre le chant, les cérémonies et les offices defEglise.
Pépin avait autrefois envoyé des moines français à Rome pour y apprendre le chant du maître de chant Siméon : « Simeon scholae cantorum prier, » parce qu'ils n'avaient pas pu s'y perfectionner pendant que Siméon était en France(Concil. Gall., t. u,p.o8). Charlemagne établit de semblables écoles par toute la France : « Et ut scholœ legentium puerorum fiant, psalmos, notas, canlus, computum, grammaticam per singula monasleria vel episcopia discant (Anno 789. Capitulare Aquisgran. Can.
LXXIl). »
Outre les preuves précédentes, il n'est pas difficile d'en donner encore de plus convaincantes, pour montrer que l'église du palais royal était le modèle et la règle de toutes les autres églises du royaume, et que la piété, la régularité, la science, l'exactitude et la perfection du chant coulaient de cette vive source dans tous les évèchés et les monastères du royaume.
Lorsque le pape Léon lll, après une longue contestation, conseilla aux envoyés de l'Eglise gallicane d'abolir peu à peu l'addition qui avait été faite au symbole qu'on chantait dans l'Eglise, touchant la procession du Saint-Esprit, il leur donna ce moyen infaillible de réussir sans bruit et sans tumulte , en faisant cesser cette addition nouvelle dans l'église du palais, qui serait indubitablement suivie par toutes les autres : « Ita mihi videtur posse utrumque fieri, ut paulatim in palatio, quia in sancta nostra Ecclesia non canlatur, cantandi consuetudo ejusdem symboli intermitlatur, siccjue fiât, ut si dimittalur a vobis, dimittatur ab omnibus iConc. Gall., tom. lu, p. fîOO). »
Mil. Pour prévenir toutes les altérations qui se i)Ourraient faire dans la doctrine, ou dans la discipline de l'Eglise, par la diversité non-seulement du chant, mais du texte des offices divins, Charlemagne demanda au pape Adrien le
sacramentairc de saint Crégoirc, et ce pai)0 le lui envoya par l'abbé Jean de Ravenne.
« De sacranientario vero, a sancto i)r;rdeccssorc nostro Deifluo Crcj^orio papa disposilo, jam pridem Pauhis Gramniaticus a nobis euni pro vobis petiit, et secuiidum sancta; nostr.T Ecclesi;e traditioneni per Joannein abbatem excellentiœ yestra^ emisinuis (DuChesne, t. m, p. c. 798). »
Nous avons déjà rapporté le capitulaire du même empereur, où il ordonne à tous les monastères de suivre l'Eglise romaine dans les offices du jour et de la nuit : « Per nocturnale et gradale officium peragant. »
Le concile de Mayence, de 813, ordonna qu'on suivît le sacramentairc grégorien dans l'administration du baptême, selon le commandement de l'empereur : « Sacramenta ita(jue baptismatis volumus, ut sicut sancta vcstra fuit admonitio, ita concorditer atque uniformiter in singulis parocbiis, secundum Romanum ordinem internoscelebrentur(Can. iv). »
Les capitulaires enjoignent la môme conformité avec l'Eglise romaine pour la messe : «Ut unuscjuisquc presbytermissam ordineRomano cum sandaliis celebret (L.v, c. 2t0). »
L'empereur Cbarles le Cliauve , rend le même témoignage dans sa lettre au clergé de Ravenne.
« Nam et usque ad tempora abavi nostri Pipini, Gallicanœ Ecclesiic aliter quam Romana vel Mediolanensis Ecclesia, divina officia celebrabant. Sicut yidimus et audivimus ab eis, qui ex partibus Toletan.'C Ecclesia' ad nos venientes, secundum morem ipsius Ecclesiœ coram nobis sacra officia celebrarunt. Celebrata sunt etiam coram nobis sacra missarum officia more Hierosolymitano , autore Jacobo apostolo, et more Constantinopolitano autore Basilio. Sed nos sequendam ducinius Romanam Ecclesiam in missarum celebratione. »
IX. Voilà les plus célèbres liturgies du monde que cet empereur avait vu célébrer : celle de Jérusalem, celle de Constantinople, celle de Milan, celle de Tolède; elles étaient toutes difl'érentes entre elles : fEglise de France avait aussi la sienne, mais enfin elle embrassa la romaine, et les autres Eglises Occidentales suivirent son exemple, (juoiqu'il soit toujours demeuré quelque teinture de l'ancienne variété.
Valafride Slrabon a jugé que cette uniformité entre tant d'églises diverses, et cette con-
formité avec celle qui est leur chef et leur maîtresse, a été plus nécessaire dans les derniers temps, pour être comme un rempart insurmontable contre tant de nouvelles sectes, (|ui ont attaqué ou la foi, ou l'unité de l'Eglise.
« Plcnarius officiorum ordo, qui nunc per Romanuin orbeni servatur, post anlicpiitalem multis temporibus evolutam est institutus, et ad omncm eminentiam sanctœ religionis est dilatatus. Crescente enini ûdelium numéro, et luereseon pestilentia multipliciuspacem maculante catholicam, necesse erat augeri cultum ver;c observationis, ut et clarior religio accedentium ad tidem animos invitaret, et auclior cultus veritatis constantiam catholicorum adversus inimicos ostenderet , etc. Privilegio Romance Sedis observato, factum est ut in omnibus pêne Latinorum Ecclesiis, consuetudoet magisterium ejusdem sedis praevaleret; quia non est alia tradilio a^que sequenda, vel in fidei régula, vel in observationum doctrina (De rébus Ecclesi., c. xxv). »
Enfin cet auteur assure qu'il y en avait qui distinguaient encore les traces des anciens offices et du chant des églises de France (jui étaient restées après la publication des offices romains. « Et quia (iallicana Ecclesia viris non minus peritissimis instructa, sacrorum officiorum instrumenta habebat non minima, ex eis aliqua Romanorum officiis immixta dicuntur, quio plerique et verbis et sono se acœteris cantibus discernere posse fateantur. »
L'exemple du célèbre Lupus, abbé de Ferrières, nous fait voir que les monastères particuliers envoyaient quelquefois de leurs religieux à Rome, poury être entièrement instruits du chant des offices et des cérémonies de l'Eglise romaine (Epist. cm).
X. 11 est temps de finir ce chapitre par le fameux Agobard, archevêque de Lyon.
Ce savant prélat composa un traité particulier contre un insolent critique qui avait censuré l'Eglise de Lyon dans un point qui méritait plutôt des louanges; c'est qu'elle n'avait rien laissé insérer dans ses offices qui ne fût tiré des divines Ecritures, croyant que c'était la voie la plus sûre et la plus courte de ne tomber jamais dans l'erreur; puisque les eaux de la vérité sont toujours plus pures dans leur origine. « Unde summopere necesse est, ut si vere absqiic ofîendiculo vel lia'sitatione divinas laudes cupimus celebrare, totos nos divinis sermonibus, in quibus nullus est error, nulla