DES CONGRÉGATIONS. — CHAPITRE DOUZIÈME
semence céleste qui remplit toute l'Italie de ces divines plantes, qu'on n'avait encore vues que dans l'Orient. C'est ce que le même saint Jérôme dit dans l'épilaplie de Marcelle, (jui fut la première (lui embrassa cette profession.
« Nulla eo tempore nobilium fcminarum noverat Romai propositum monachorum, nec audebat propter rei novitatem, ignominiosum, ut tune putabatur, et vile in populis nomen assumere. H;pc ab Alexandrinis sacerdolibus pai)atiue Aibanasio et postea Petro, qui persccutionem ha'reseos Arianœ déclinantes, quasi ad tutissimum communionis sucT portum Romam ccnfugerant, vitam beati Antonii adbuc tune viventis, monasteriorumque in Thebaide Pacliomii, et virginum ac viduarum didicit disciplinam. Nec erubuit protiteri,quod Christo placere cognoverat. »
Saint Jérôme vint quelque temps après à Rome, et il ne contribua pas peu à en faire comme une autre Jérusalem, par la multiplication toute miraculeuse qui s'y fit de ces maisons consacrées à la pénitence. C'est ce qu'il écrit à s.iinte Principie.
« Suburbanus vobis ager pro monasterio fuit, et rus electum pro solitudine : multoque ita vixistis tempore, ut ex imitatione vestri, conversatione multarum, gauderenms Romam factam Jerosolymam. Crebra virginum monasteria, monachorum innumerabilis multitudo, ut pro frequentia servientium Deo, quod prius ignojuiniœ fuerat, esset postea gloriœ. »
IV. Saint Jérôme dit que cette sainte profession était nouvelle à Rome, et que sa nouveauté l'exposait au mépris et aux insultes des gens du monde. 11 rend le même témoignage dans sa lettre à Paule, sur la mort de sa flUe Rlésille. « Quousque genus detestabile monachorum non urbe pellitur. » Pammaque fut un des premiers qui préféra la glorieuse ignominie de la croix a la honteuse vanité du siècle : et étant très-illustre par sa noblesse, il chercha une gloire plus solide dans l'obscurité de la vie monastique.
Saint Jérôme s'en explique ainsi, en le consolant sur la mort de sa fenuue Pauline. « Nobis posl dormitionem soumumque Paulina} Pannuachium monachum Ecclesia peperit posthunmm , et Patris et conjugis nobilitate patritium. Nostris temporibus Roma possidet. quod mundus ante nescivit. Tune lari sapientes, potentes , nobiles christiani. Nunc multi monachi, sapientes, potentes, nobiles, quibus
cunctis, Pammachius meus sapientior potentior, nobilior âfy.-.coTfâTT-fo;, monachorum , etc. Quis hoc crederet, ut consulum [)ronepos inter purpuras senatorum . surva tunica pullatus incederet. »
Nous parlerons en son lieu de l'hôpital (jue Pammaque bâtit, et du conseil que saint Jérôme lui donna, d'être le parfait imitateur d'A- i hraham, en servant les pauvres de ses propres mains. Nous avons aussi parlé ci-devant du monastère de Milan, sous saint Ambroise, et de celui de Verceil , fondé par le fameux Eusèbe, évêque de Verceil.
V. Toutes les îles de la mer de Toscane se ressentirent du bonheur de l'Italie; ce furent à l'avenir autant de colonies de saints religieux. Le même saint Jérôme en est témoin dans l'épitaphe de Fabiole : « Quod monasterium non illius opibus sustentatum est ; Augusta misericordiae ejus fuit Roma. Peragrabat ergo insulas. et totum Etruscum mare : Volscorumque provinciam, et reconditos curvorum littorum sinus, in quibus monachorum consistuntchori vel proprio corpore, vel transmissa persanctos et lideles viros munificentia circuibat. » Et avant lui saint Ambroise. « Mare est ergo secretum temperantiœ, exercitium continentia), etc. »
VI. Saint Martin btàtit son premier monastère à Milan, d'où ayant été chassé par la persécution des Ariens, il se retira dans l'île Gallinaire: il revint en France , et bàlit son second monastère près de Poitiers, où il était venu se rejoindre à saint Hilaiie. Enfin, étant fait évêque de Tours, il bcàtit le célèbre monastère de Marmoutier, à deux milles de la ville ( Sever. Sulp., in vita R. Mart., c. iv, v).
Ce fut là le commencement des monastères de la France, si l'on n'aime mieux donner cette gloire à l'île et au monastère de Lérins, d'où Sidoine Apollinaire fait sortir tant de saints évèques de France et tant d'excellents religieux (Carm. 1(3 et 1. vni, ep. xiv, 1. ix, ep. ni). Mais saint Honoré , qui fut depuis évêque d'Arles, ayant été le fondateur de Fillustre monastère de Lérins. il faut avouer que les mona>tères de saint Martin étaient plus anciens d'environ cinquante ans.
VIL Nous avons déjà parlé en un autre endroit des monastères que saint Augustin fonda dans son évêché. Possidius assure qu'il en laissa plusieurs de l'un et de l'autre sexe ; et on peut conclure de là qu'il donna vogue en Afrique à
DE L'ORIGINE DES ABBAYES ET DES iMONASTÈRES. 541
ces colonies de la vie pénitente. « Clerum suf- « Isludergosolumfiiitaiitiquissimum niona-
llcienlissimuni et monasteria viroruni ac fe- chorunigeniisquodnouniudotefnporesedeliam
Hiinarum continenliuin ciini suis pra'positis yratia prinuim est, quodiiue i)er annos pluri-
plena Ecclesiic diniisil(hi vita Aug., c. ult.). » nios soliini inviolabile ; iisiiue ad abbatis Pauli
Ce saint docteur op|)Osant aux vertus fausses vel Antonii duravit ;elatem. »
et affectées des manichéens la piété sincère et X. Je ne sais si Cassien pourrait bien i)rou-
la perfection achevée des solitaires de l'Eglise ver que les premiers lidéles de TEglise de Jéru-
cathoiique, ne propose que ceux de l'Egypte salem renonçaient au mariage aussi bien (ju'à
et de l'Orient. Si cette sainte institution eût eu leurs héritages. L'autre point est plusvraisem-
cours dans l'Afrique, lorsijuil écrivait ce livre, blablc, qu'il y a toujours eu depuis quelques
il n'eût pas été chercher si loin de quoi repous- particuliers qui ont vécu dans la retraite, et y
ser ces ennemis de la vérité. « Quis nescit ont pratiqué toutes les vertus des véritables
sunnnœ continentiaî liominum christianorum solitaires.
multitudinem per totuni orbem in dies magis Comme on est remonté au-dessus de saint
magisque ditVundi, et in Oriente maxime atque Antoine jusqu'à saint Paul ermite , on pour-
^gypto , quod vos nullo modo potest latere rait aussi monter encore plus haut , et former
(De moribus Eccles. Cathol., c. xxxi). » la suite de celte sainte institution, qui remplit
VIII, Repassons à l'Orient, où l'on faisait à les trois premiers siècles. Mais à dire la vérité saint Basile le glorieux reproche d'avoir donné cet enchaînement est imaginaire , l'histoire ne cours à la vie monastique dans la Cappadoce. nous apprend rien de cette continuation , elle « Accusamur vero et hujus, quod homines ha- n'est appuyée que sur des conjectures. Il faut beamus pietatis studiosos, ^7,7»;, qui mundo ajouter ([ue ces solitaires écartés des trois prerenuntiarint. Ego vero vitam impenderem , ut miers siècles n'ont point formé de disciples, possent mihi hœc delicta impingi ; haberem- n'ont point ouvert d'écoles, n'ontdressé aucune que apud me viros, qui me doctore hoc pietatis règle, n'ont pu se distinguer par aucune sorte studium amplexi hactenus fuissent. Nunc au- d'habits, n'ont point formé de corps diffétem et in /Egypto et in Pala>slina et in Mesopo- rent du clergé et des laïques ; ce qu'on ne tamia audio talem esse virorum quorumdam peut pas opposer à saint Antoine et à ses imivirtutera, etc. » tateurs.
IX. Après avoir montré comme le berceau XI.Quand on voudra parleravecjustesse, il n'y de la profession monastique dans toutes les aura autre chose à dire, si ce n'est que les moiparties du monde , il ne sera pas diflicile de nesvéritables établis parsaintAntoineonttrouvé comprendre quelle a été la pensée de ceux qui dans les premiers chrétiens, dans les apôtres, en ont pris le commencement de plus haut et dans J.-C. même, dans saint Jean-Baptiste, dans ont dit que les premiers chrétiens et les apôtres Ehe, Elisée, et les anciens prophètes, un momêmes en avaient été les auteurs : quelques- dèle admirable des vertus qu'ils ont excellemuns sont remontés jusqu'à saint Jean-Baptiste , ment pratiquées. Mais les vertus sont cornet jusqu'à Elle même. munes aux moines, au clergé, à tous les fidèles
Cassien le dit ouvertement: « Cœnobitarum et aux saints du Vieux Testament. Pour trou-
disciplina a tempore prœdicationis apostolicœ ver des moines, il faudrait outre cela rencon-
sumpsit exordium. Nam talis extilit in Iliero- trer une règle , une communauté , un habit
solymis omuis illa credentium multitudo, etc. particulier, un état distingué des autres, des
(Collât. 18, c. v). » exercices réglés et uniformes , des écoles, des
Il assure, dans la suite de son discours , que colonies ; et c'est ce qu'on ne trouve point qu'ala plupart des fidèles s'étant depuis un peu près saint Antoine. C'est ainsi qu'il faut entenrelàchés, et ayant voulu conserver la foi de dre saint Cyrille, évêque de Jérusalem , et les J.-C. dans l'état du mariage et sans renoncer autres Pères, qui ont fait passer Elle et saint à leurs biens, il y en avait eu un nombre cou- Jean-Baptiste pour instituteurs de la vie mosidérable qui, n'ayant rien diminué de cette nastique (Cyrill. Hierosol., Catech. 3; Greo^or. première ferveur, s'étaient retirés dans des Nyss. in Cant. homil." et 15). solitudes , et y avaient continué la succession XII. Saint Jérôme s'est entièreme.nt déclaré de ce saint institut jusqu'au temps de Paul et pour cette manière d'expliquer la pensée et les d'Antoine. expressions de ces Pères. Après avoir fait une
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peinture Irès-exacle de la vie et des exercices tique de ces dames et de ces seigneurs, dont la des moines d'Kfiypte, il dit en même temps (|ue noblesse et les richesses répondaient à la granl*aul et Antoine en ont été les auteurs et les deur de lionie et de l'empire romain, instituteurs , et que tels étaient autrefois Jean- Saint Atlianase fait commencer à saint An- Baptiste, Elle , Jérémie , tels étaient les Essé- toine la \ie religieuse de la même manière, en niens, dont Pliilon et Joseph ontsi admirable- se retirant dans une maison des champs près ment représenté les exercices. Paul et Antoine de la ville. 11 n'est pas hors d'apparence que ne seraient pas les auteurs d'une profession c'est ainsi que quelques-uns d'entre les saints qui aurait été commencée et élevée jusqu'au Pères ont été moines au commencement de comble de la gloire par tant de grands hom- leur conversion, mes, plusieurs siècles avant eux. XIV. Saint Grégoire de Nazianze, au rapport
Saint Jérôme veut donc seulement dire que de saint Jérôme, s'étant dépouillé de son évê-
tous ces grands hommes avaient éclaté dans ché. se retira à la campagne, où il imita la vie
les mêmes vertus , et avaient comme ébauché des moines. « Vivo se episcopum in loco suo
ce grand et admirable dessein. «Taies Philo ordinans , ruri monachi vitam exercuit (In
Platonici sermonis imitator , taies Josephus , Script. Eccl.). » Mais ce saint évêque enseigne
Gra^cus Livius, iu secunda Judaicœ captivitatis lui-même dans l'éloge de saint Basile la fidèle
historia . Essenos refert. Hujus vitœ autor compagnie qu'il lui avait autrefois tenue dans
Paulus, illusfrator Antonius, et ut ad superiora les plus ])énib]es exercices de la vie religieuse :
conscendam , prince[)S Joannes Baptista fuit. « Hinc illi timica una et pallium unum , et
Talem virum Jeremias describit, etc. (Ad Eu- stratushumilectus, vigiliéP etsuavissimacœna,
stoch., de custodia virgin.), » panis et sal, quod commune utriusque nostrum
Je ne veux pas m'engager dans cette ques- studium fuit (Orat. xx). »
tion épineuse, si les Esséniens de Philon et de II raconte après cela comment saint Basile
Joseph étaient chrétiens : ce serait une digres- bâtit en un même endroit deux sortes de monas-
sion trop longue et trop éloignée de mon sujet, tères différents, appelant les ui;s Asceteria et
Il me suffit d'avoir fait connaître, au cas même Monasteria, pour ceux qui s'abîmaient dans la
qu'ils le fussent , comment Paul et Antoine ne contemplation et dans une solitude très-pro-
perdraient rien de leur avantage. fonde, et destinant les autres pour les exer-
Ajoutons encore ce passage de saint Jérôme cices de ceux qui vivaient en communauté ,
sur ce même sujet, dans sa lettre à Paulin, tûv )cavcv./.û/ y.al uivà^uv (Orat. xxi).
« De institutione monachi. Episcopi et presby- Il montre ailleurs la même distinction dans
teri habeant in exemplum Aposlolos, et aposto- les monastères d'Egypte. Il témoigne en un
licos viros ; nos autem habeamus proposili autre endroit à saint Basile qu'il ne pouvait
nostri principes, Paulos et Antouios, Julianos, penser qu'avec une extrême douleur, et avec
Hilarionem , Macarios. Et ut ad Scripturarum beaucoup de regret, aux premières délices qu'ils
autoritatem redeam . noster princeps Elias , avaient tous deux goûtées dans les solitudes du
noster Elisœus, nostri duces filii prophetarum. Pont, aux veilles, aux chants des psaumes, à
etc. De his suntetilli filii Rechab, etc. »Et dans l'oraison continuelle, à l'étude des Ecritures,
sa lettre à Rustique : « Filii prophetarum, au travail des mains, à la culture des arbres,
quos monachos in veteri Testamento legi- et à tant d'autres occupations également saintes
mus. » et délicieuses.
XIII. Arrêtons-nous un peu à ce que saint « Quis psalmodias illas et vigilias dabit, et
Jérôme écrivit à la vierge Principie . fille de quis diurnas operum vices et labores , quis
sainte Marcelle , qui embrassa avec sa mère la lignorum comportationes, et lapidicinas, quis
profession monastique, en se retirant seule- arborum consitiones et irrigationes, quis pla-
m.ent en sa maison de campagne , et prenant tanum illam auream et Xercis platano prœs-
un habit brun et modeste, aussi bien que Pam- tantiorem, in qua non rex , sed monachus ,
maque : « Suburbanus vobis ager pro mona- ucvacT^,;, luxu diffluens sedebat quam ego plan-
sterio fuit, et rus electum pro soîitiidine, etc. tavi. Apollo rigavit, hoc est, excellentia tua,
Quis crederet ut consulum pronepos furva tu- Deus autem in honorem nostri auxit (Epist.
nica puUatus incederet. » xni). »
Voilà tout le mystère de la profession menas- L'auteur de la vie de saint Grégoire donne