X. Dos vigiles du samedi au dimanche
XI. Preuves que les fidèles, les clercs, les religieux qui n'avaient pas assisté aux heures canoniales de l'église, les récitaient eu particulier.
I. Après les devoirs importants et universels des ecclésiastiques, qui concernent leur tonsure et leur habit; le chant et les offices de l'Eglise sont le sujet qui se présente à traiter, comme le plus lié à celui dont nous avons parlé ci-dessus, et comme contenant la première et
la plus essentielle obligation des clercs et des bénéficiers, qui est de chanter ou réciter tous les jours les louanges de Dieu.
Le but de ce discours sera : 1" d'exposer les preuves de l'obligation constante des clercs à réciter les heures canoniales; 2" d'entrelacer les particularités les plus remarquables des origines de tout l'office divin.
Comme elles sont puisées dans les conciles et dans les écrits des saints Pères, elles pourront inspirer plus d'estime et plus de vénération pour cet office vraiment divin : et ainsi ces origines mêmes pourront passer pour autant de preuves de la même obligation.
Commençons par la pratique de l'Eglise d'Orient à ce sujet.
L'auteur des constitutions apostoliques ordonne aux fidèles de prier le matin , l'heure de tierce, à sexte, à none, à vêpres et au chant du coq : «Precationes facile mane tertia, sexta, nona, vespere, atque ad galli cantum (L. vin, c. 3i). » Le matin pour rendre grâces au Père des lumières , qui fait luire le jour. A tierce, parce que c'est l'heure que l'auteur de la jus-
iSO DU SECOND ORDRE DES CLERCS. — CHAPITRE SOIXANTE-ONZIÈME.
tice fut condamné à mort. A sexte, parce qu'il à celui des chrétiens en Orient. « Cum unus fut mis en croix à midi. A l'heure de none, quispiani modulate ac decenter psalmum caparce que l'auteur de la \ie expira. Au soir, nere exorsus fuerit, caîteri cum silentio aupour remercier l'auteur du repos. Au chant du scultantes,extrcmas duntaxathymnorumpartes coq, parce que le retour du jour appelle les concinunt ( L. n, c. 17). » enfants de lumière au travail et à l'œuvre du Socrate dit que saint I^-^nace, qui fut le troisalut éternel. sièmc évoque d'Antioche après saint Pierre , Si l'évêque ne peut assembler les fidèles à l'é- eut une vision des anges, qui chantaient à glise cause des persécutions , il les assemblera deux chœurs les louanges de la Trinité adoradans quelque maison : « Si ad ecclesiam pro- ble et qu'il institua ensuite la même manière dire non licuerit, propter infidèles, congregabis, de chanter dans l'Eglise d'Antioche, dont touepisco|)e, indomo aliqua.» Mais si l'on ne peut tes les autres églises furent depuis les imitas'assembler ni dans l'église , ni dans aucune triées ( L. vi, c. 8. )
maison, chaque fidèle s'ac(iuittera en particu- Ce récit de Socrate n'a pas paru appuyé sur
lier de ce pieux devoir, ou l'on se joindra deux des fondements assez solides.
ou trois ensemble : « Quod si neque in domo, Saint Augustin nous assure que le chant des
neque in ecclesia congregari poterunt, psallat offices divins dans féglise se peut justifier par
sibi unusquisque, légat, oret : vel duo simul, l'exemple du Fils de Dieu même et de ses Apô-
auttres. Ubi enim fuerint, inquit Dominus, très, dont la psalmodie a été attestée dans les
duo aut très congregati in nomine meo, ibi lettres saintes. Voici les j)aroles de saint Au-
sum in medio eorum. » gustin : « Maxime illud quod de Scripturis de-
II. Ce peu de paroles renferme tout ce que fendi potest, sicut de hymnis et psalmis canons avons à développer et à établir dans les nendis, cum et ipsius Domini et Apostolorum deux ou trois chapitres suivants, où nous ferons habeamus documenta et exempla et prœcepta voir : 1" que depuis la naissance de l'Eglise il ( Ep- cxix, c. 48 ). »
y a eu un office divin, composé à peu près des Le Fils de Dieu ayant donc chanté des hym-
mêmes heures, des mêmes psaumes, des mê- nés et des psaumes avec ses Apôtres , et saint
mes lectures spirituelles qu'à présent; 2° qu'on Paul ayant si souvent parlé du chant spirituel
l'a chanté ou récité publiciuement dans les des psaumes, il est fort apparent que ce fut là
églises ou dans les oratoires particuliers, quand le commencement du chant dans l'Eglise de la
on a eu la liberté de s'y assembler ; 3° que Palestine, où l'on était accoutumé à la psalmo-
cette obligation regardait particulièrement les die du temple de Salomon, et ensuite dans toute
ecclésiastiques qui devaient présider à ces as- l'Eglise Orientale. Ce fondement est bien plus
semblées et à ces prières publiques avec l'évê- solide que la vision de saint Ignace sur le rap-
que; 4° que les fidèles étaient autrefois aussi port de Socrate.
compris dans la même obligation de piété. Le même saint Augustin nous apprend en un
puisque cette constitution apostolique est autre endroit que dans l'Eglise d'Alexandrie
adressée à tous les fidèles en général; 5° que on chantait les psaumes d'une voix si unie et
si l'on ne pouvait s'assembler pour les offices avec tant de simplicité, que c'était presque lire
divins, ni dans l'église, ni dans une maison plutôt que chanter, et le chantre pouvait passer
particulière ; chacun était obligé de faire les plutôt pour un lecteur que pour un chantre,
mêmes prières en secret. Saint Athanase même avait confirmé cet usage.
Ce sont là les points les plus importants à « Quod de Alexandrino episcopo Athanasio
l'éclaircissement desquels nous ferons plus sœpe mihi dictumcommemini,quitammodico
d'attention dans la discussion des Pères , des flexu vocis faciebat sonare lectorem psalmi, ut
conciles et des historiens , qui peuvent nous pronuntianti vicinior esset , quam canenti
faire comme la chaîne d'une tradition fidèle et ( Confess., 1. x, c. 33 ). »
non interrompue. IV. C'est donc la vérité qu'on a chanté les
III. Eusèbe poussant sa prétention sur les psaumes dans l'Eglise dès sa naissance, aussi Esséens et recherchant curieusement dans toute bien que dans le temple de Jérusalem, mais leur discipline toutes les ressemblances qu'elle qu'il n'y avait qu'un chantre qui consacrât sa pouvait avoir avec celle des chrétiens , n'a pas voix à cette divine mélodie, tout le reste du oublié le chant des psaumes , tout semblable peuple et du clergé même priant en silence, et
DU CHANT ET DE LA RÉCITATION DES OFFICES DIVINS. i87
chantant dans son cœur les mêmes cantiques , l'évangile le samedi, avec les autres livres de
jusqu'à ce que le chant fût permis au reste du l'Ecriture. Dans l'Eglise d'Orient on fêlait le
clergé et au peuple par des occasions extraor- samedi connue le Dimanclie, Nous ne lisons
dinaires, que nous rapporterons dans ce cha- encore le livre des évangiles que les Diman-
pitre et le suivant. Alors on commença à ches et les Fêtes. On ne le lit point dans l'office
clianter à deux chœurs^ et pour donner plus férial. Il ordonne encore qu'on ne chantera
de vénération à une cérémonie si sainte et si point les psaumes de suite , mais qu'aj)rès
auguste , on voulut lui donner aussi de l'an- chaque psaume on fera quelque lecture. On
tiquité et du merveilleux par la vision dont voulait par cette diversité réveiller l'attention,
parle Socrate. Comme la lecture ne se faisait que par les
Le peuple ne chantait point dans le temple, lecteurs, ainsi les chantres seuls étaient charmais les chantres seuls que David avait formés gés du chant; tous les autres, soit fidèles, soit pour cela, ou leurs successeurs. Le peuple ne clercs, écoutant et adorant en silence. La pouvait encore avoir appris le psautier, ni même coutume nous est demeurée d'entretout le clergé même, dans les premiers com- couper le chant des psaumes par la lecture mencements. Eusêbe a cru faire une peinture des livres saints.
des chrétiens, en représentant l'assemblée des Enfin, ce concile (Can. lix) défend de chan-
Esséens , où un seul chantait, les autres écou- ter d'autres psaumes , et de lire d'autres
taient (Eusebius, 1. vu, c. 30). Saint Athanase livres, que ceux du vieux et du nouveau Tes-
ne faisait chanter qu'un chantre , ou qu'un tament. Ainsi on n'y mêlait point encore ni
lecteur à la fois. d'hymnes, ni de vies de Saints, ni d'homélies
La lettre synodale du concile d'Antioche, où des Pères. La liturgie de noue et de vêpres , Paul de Samosate fut condamné, dit que ce dont parle ce même concile (Can. xvni, xix), prélat impie et audacieux , par une insolence est apparemment la messe qui se disait tantôt inouie, avait aboli les psaumes, qu'on chan- à l'heure de none, tantôt au soir, tait auparavant dans l'Eglise, pour y faire YI. La police sainte des sohtaires nous donchanter des cantiques à sa louange. Cela est nera quelque lumière , pour mieux combien plus faisable, si un seul, ou plusieurs suc- prendre celle de TEglise dans ses offices. Car cessivement les uns après les autres, faisaient ces admirables enfants de cette divine mère la fonction de chantres. lui rendirent avec usure ce qu'ils avaient em-
Voilà quelles étaient les psalmodies, qu'Eu- prunté d'elle : Ils furent d'abord ses disciples;
sèbe dit avoir été rétablies, avec tous les autres mais elle fit gloire après cela de les suivre et
ornements de l'Eglise, quand Constantin lui deles imiter,
eût donné la liberté. Denys le Petit, dans la version latine qu'il a
V. Il est vrai que Justin, martyr, ne décrit faite de la vie de saint Pacôme, dit que ce
dans sa seconde Apologie, que la messe que saint solitaire apprit, par une vision du ciel,
l'on célébrait le Dimanche; il y parle de la lec- qu'il fallait prescrire à ses religieux douze
ture des écritures, et des prières qu'on y fait, prières pendant le jour, autant le soir, autant
mais il ne dit rien du chant. Cette Apologie la nuit; et ce saint jugeant que c'était peu,
n'était pas un lieu propre pour y faire un dé- l'ange lui répondit, qu'il fallait s'accommo-
nombrement de tous les articles de la piété, et der aux faibles; mais que les parfaits priaient
de la discipline de l'Eglise. sans interruption dans leurs cellules, et y goû-
Les canons apostoliques font mention des taient en paix les saintes délices de la contem-
chantres : ainsi ils supposent le chant des offices plation.
divins tels que nous les avons rapportés des Sozomène parle des disciples de saint Pa-
constitutions apostoliques. côme , au nombre de treize cents ; et des
Le concile de Laodicée (Can. xv, xvi, xvii) autres moines jusqu'au nombre de sept mille,
ne veut pas que personne chante dans l'Eglise, qui chantaient douze psaumes la nuit, autant
si ce n'est les chantres ordonnés pour cela : le matin, autant le soir (Sozom., 1. ni, c. 13).
xavovwol «J-àxmt. Cela montre, que non-seulement L'office férial de la nuit contient encore le
le peuple, mais le reste du clergé même, ne même nombre de psaumes , les quatre petites
chantait point encore, quoiqu'il assistât aux heures du jour autant, et les vêpres, avec les
offices. Le même concile ordonne qu'on lise compiles, environ autant.
Mais il faut entendre Cassien^ qui a excel- niodiait et tout le reste du peuple et du clergé
lemnient bien développé cette histoire, et unissait sa voix pour le chant du 67or/«/*a/n;
toutes ses circonstances. Il raconte donc, que et dans les monastères , à la fin de chaque
les moines de la ïhébaïde et de l'Egypte étant psaume, le supérieur disait une collecte,
partagés sur le nombre des psaumes qu'on C'est ce que Cassien dit dans la suite , qu'à
devait chantera l'office divin, un ange revêtu la fin de chaque psaume ils se levaient tous
de leur habit, leur apparut au conmiencement ensemble, priaient mentalement en peu de
de l'office, chanta onze psaumes ({u'on inter- temps , puis se jetaient tout à coup à genoux
rompit par autant de ces prières courtes et pour adorer Dieu, et s'étant aussitôt relevés, le
ferventes, qu'on appelle Ora/^om, ou collectes; supérieur disait la collecte. « Antequam fie-
et ayant après cela chanté encore un douzième étant genua , paulisper orant stantes, post ha;c
psaume, et l'ayant conclu par un Alléluia^ il puncto brevissimo procidentes humi , velut
disparut. Il ne fallut pas d'autre décision de adorantes tantum divinam clementiam, summa
leur différend. Mais il faut ra|)porter les paroles velocilate consurgunt, ac rursus erecti expansis
propres de Cassien : elles nous apprendront des manibus, etc. Cum is qui orationem coUectu-
particularités très-considérables. rus est, e terra surrexit , omnes pariler eri-
« Unus in médium psalmos Domino canta- guntur (Ibid., c. vu). » Voilà d'où vient le mot
turus exurgit. Cumque sedentibus cunctis , ut de collecte.
est moris nunc us([ue in iEgypti partibus , et Cassien remarque qu'on affectait la brièveté
in psallentis verba omni cordis intentione de- dans ces oraisons mentales , afin qu'elles fus-
fixis, undecim psalmos orationuminterjcctione sent plus ferventes et moins sujettes aux dis-
distinctos, contiguis versibus parili pronun- tractions; que l'on interrompait les psaumes
tiatione cantasset , duodecimum sub Alléluia qui étaient un peu longs par ces prières men-
responsione consummans, qutestioni pariter et taies, et si les jeunes chantres continuaient un
cœremoniis finem imposuit (Cassian. De Can. trop grand nombre de versets , l'ancien du
Noct. Orat., 1. ii, c. 5, 6). » chœur faisait un signe et on se levait pour
Cassien ajoute, qu'on chanta depuis douze prier Dieu en esprit,
psaumes aux offices de la nuit et des vêpres , Cet auteur remarque enfin qu'on partageait
a Tam in vespertinis, quam in nocturnis con- ces douze psaumes en sorte qu'un religieux en
venticulis ; » on fit ensuite une addition ex- chantât six et un autre autant , ou bien que
traordinaire et libre pour ceux qui auraient un trois en chantassent chacun quatre, ou quatre
désir plus ardent d'imprimer dans leur cœur chacun trois, afin qu'il n'y en eût jamais moins
et dans leur mémoire les saintes Ecritures, de deux , ni plus de quatre qui chantassent.
Cette addition fut de deux leçons , l'une de « Quantalibet multitudo convenerit, nunquam
l'Ancien, et l'autre du Nouveau Testament; amplius psallant in synaxi, quam quatuor fra-
si ce n'est qu'au samedi on les prenait toutes très. »
deux du Nouveau Testament, l'une de saint VIII. La plupart de ces usages sont encore
Paul, ou des Actes, l'autre des Evangiles : ce en vigueur : l'office férial des douze psaumes ,
qui se pratiquait aussi depuis Pâques jusqu'à d'être assis ou debout , ou les uns assis et les
la Pentecôte, parce que c'étaient comme autant autres debout , d'affecter les lectures du Nou-
de jours de Fêtes. veau Testament aux jours de Fêtes ou du Di-
VIl. Nous remarquerons sur ce fidèle rap- manche, de finir et d'interrompre la psalmodie
port de Cassien, à la sainte curiosité duquel rien et la lecture par des brièves prières mentales ,
n'avait échappé de toutes les coutumes des par des génuflexions et par les oraisons ou
monastères de l'Orient et de l'Egypte , que les collectes; enfin, de couper les psaumes qui
psaumes étaient chantés par un seul chantre, sont trop longs et en interrompre le chant,
tous les autres écoutant et priant avec une On peut croire qu'au lieu de l'oraison men-
extrême attention. taie à laquelle la lie du peuple avait peu de dis-
Comme l'Eglise était plus ancienne de plus position , on a substitué en quelques endroits
de trois cents ans que l'état monastique, ainsi l'Oraison Dominicale, laquelle se dit ordinaire-
que nous le ferons voir dans un des chapitres ment tout bas, ou la doxologie , c'est-à-dire
suivants, il est évident que les moines avaient Ihymne faite en l'honneur de la sainte Trinité,
imité en cela l'Eglise où un seul chantre psal- 11 ne faut pas oublier ce que dit Cassien, que