‹ Ancienne & nouvelle discipline de l'EgliseChapitre 15 sur 297 · XVI. De saint Augustin · texte numérisé non relu

XVI. De saint Augustin

XVii. De saint Cyprien. Nouvelles preuves du même saint Cyprien et de Tertullien.

XVIU. Sommaire de ce qui a été dit.

I. Nous avons prouvé qu'il n'y avait point durant les cinq premiers siècles de clercs sans ordres, différents des laïques par leur tonsure seulement ; venons à l'habit, et montrons que les ecclésiastiques n'en avaient point dans la vie civile qui les distinguât des séculiers. Commençons d'abord par une autorité si claire et si puissante, qu'il n'y ait point de réplique.

Le pape Célestin écrivit en l'an 428 aux évoques des provinces de Vienne et de Narbonne^ pour les blâmer d'une nouveauté superstitieuse qui s'était glissée dans leur clergé, où les eoclésiastiques commençaient de porter un manteau et une ceinture, au lieu de la tunique et de la toge romaine , qui était l'habit ordinaire des clercs^ aussi bien que des laïques. Ce grand

pape leur remontre, que ce n^est pas à la lettre qu'il faut pratiquer ce qu'on lit dans TEvangile, de se ceindre les reins ; qu'il ne faut pas se distinguer des laïques par les habits, maïs par la sainteté des mœurs : enfin qu'il ne faut pas par de nouvelles superstitions corrompre la discipline que tant de saints évèques ont autorisée.

« Didicimus quosdam Domini sacerdotes, saperstitioso potius cultui inservire, quam mentis vel fldei puritati. Âmicti pallio et lumbi prœcincti, credunt se scripturœ fidem non per Spiritum, sed per litteram completuros. Nam si ad hoc ista praBcepta sunt, ut taliter servarentur : cur non flunt pariter, qus sequuntur, ut lucemae ardentes in manibus una cum baculo teneantur. »

Après leur avoir montré que c'est Faroour de la chasteté qui nous est recommandé dans le sens véritable de ces paroles de l'Evangile, a Habent suum ista mysterium, etc. » il leur déclare en quoi il faut mettre la différence du clergé et du commun des fidèles : a Discer> nendi a plèbe vel cœteris sumus doctrina, non veste ; mentis puritate, non cullu. »

Ces paroles prouvent évidemment, que ce n'était ni par les cheveux, ni par les habits que l'on reconnaissait les ecclésiastiques. Enfin il condamne cette nouvelle coutume comme une superstition et une injure faite aux anciens Pères et aux premiers évèques de l'Eglise, a Unde hic habitus in Ecclesiis gallicanis, ut tôt annorum tantorumque pontiflcum in alterum habitum consuetudo vertatur, etc. Nam si incipiamus studere novitati, traditum nobis a Patribus ordinem calcabimus, ut locum 8u« pervacuis superstitionibus faciamus. d

IL Ce grand pape nous apprend dans la même lettre , que cette innovation avait été faite par des moines qui avaient été faits évèques et avaient voulu conserver dans l'épiscopat l'habit de leur première profession, u Non mirum si contra ecclesiasticum morem fa«*

DE L^HABIT CIVIL DES ECCLÉSIASTIQUES

ciunt^ qui in Ecclesia non creverunt : sed alio yenientes itinere, secum haec in Ecclesiam, qujB in alia conyersatione habuerant, intule* runt. »

Il ajoute que cette manière extraordinaire de se vêtir est peut-être supportable à des moines qui vivent dans la solitude; mais que les évêques des Gaules ne peuvent point en user sans condamner leurs prédécesseurs, ou sans se condamner eux-mêmes en les abandonnant, a Habeant tamen istum forsitan cultum, morem potius quam rationem sequentes, qui remotioribus habitant locis y et procul a caeferis degunt. Unde hic habitus in Ecclesiis Gallicanis, etc. » Il conclut enQn par ces mois : a Non est imponendum oculis, sed menlibus infundenda proîcepta sunt. b

III. Salvien nous a fait voir ci-devant combien les personnes séculières avaient en horreur les moines qui passaient quelquefois par les grandes villes, couverts d'un manteau et la tête rasée : a Palliati, et recisisusquead cutcm comarum jubîs. » Voici comme il parle ailleurs à un moine relâché qui n'avait que l'extérieur d'un solitaire : a Licet religionem vestibus simules, licet fldem cinguloafferas, licet sanctitatem pallio mentiaris. (Âd Ecel. Cathed.^ 1. iv). »

Si cette différence d'habits rendait les moines ridicules aux yeux des hommes charnels, le clergé n'avait garde de l'affecter, puisqu'il fait profession de gagner et d'attirer tout le monde. Saint Paulin nous a aussi fait voir dans le chapitre XXXVII , les solitaires vêtus de la même manière, « veste succincti, sagulis palliati (Epist. vu) ; » et il fait gloire au même endroit de s'attirer par cet habit le mépris du monde : « Hujusmodi hominum et vullus, et habitus, et odor nauseam illis facit, quibus odor mortis est in odorem vitœ (Epist. x). »

Il remercie ailleurs celui qui lui avait envoyé un habit convenable à la profession qu'il faisait de solitaire : c'était un manteau de poil de chameau : a Pallia camelorum pilis texla. » Il lui envoie en échange une tunique de peaux d'agneau : « Tunicam de tenero agnorum volière contextam (De habilu Mouach., l. i. cl, etc.) » Voyez ce que dit Cassien des ceintures et des autres habits propres aux solitaires.

IV. Je viens à d'autres preuves. Le pape Sirice a marqué avec une exactitude admirable dans une de ses lettres, tous les devoirs et toutes les démarches de ceux qui se dévouent à l'état

ecclésiastique. Il veut que dès leur enfonce ils reçoivent le saint baptême et en même temps l'ordre des lecteurs : il leur permet ensuite de se marier ; et pourvu qu'ils vivent chastement et chrétiennement jusqu'à l'âge de trente ans, il permet qu'on leur donne Tordre et qu'on leur fasse exercer les fonctions des acolytes et des sous-diacres. Il ne les oblige à la continence que lorsqu'on les élèvera au diaconat.

Outre que ce pape ne parle ni de la tonsure, ni de l'habit propre et singulier du clergé; quelle apparence y a-t-il, que tous ces clercs qui vivaient dans le mariage au milieu de leur famille, fussent autrement vêtus que les plus modestes d'entre les autres chrétiens (Siric. Epist. I. c. 9, 10] ? Le pape saint Léon parle en quelque endroit de l'habit particulier des vierges qui se consacraient à Dieu : a Puellae quse virginitatis propositum atque habitum susceperunt (Epist. xcii. c. 19). d Mais ni lui, ni aucun des anciens papes n'a parlé en aucun endroit de Thabit propre des ecclésiastiques.

V. Le concile IV de Carthage (Can. xlv), n'a rien oublié des devoirs importants de tous les ecclésiastiques. Aussi n'a-t-il pas omis de leur recommander la modestie dans leurs habits et dans leurs souliers ; mais cela sufCt pour nous persuader que, ni pour la couleur, ni pour l'étoffe, ni pour la forme des habits, les clercs n'avaient rien qui les distinguât des laïques, si ce n'est une modestie et une fuite singulière de la vanité du monde, c Clericus professionem suam et in habitu, et in incessu probet : et nec vestibus , nec calceamentis decorem quserat. d Dans les habits aussi bien que dans la démarche, le clerc, selon ce canon, ne doit rien affecter que la simphcité.

VL Julien Pomère nous a dépeint ceiuL que ce canon semble avoir notés, à cause de leurs robes traînantes et de leur démarche molle et affcclée. a Taceo de illis, qui undante lapsabundi corporis moiu, defluentibus in talos vestimentis incedunt, et vagis laterum flexibus quodammodo fluctuantes, etc. (De vita Contempl., lib. ii, c. 4). jo Voilà tout ce qu'on pouvait blâmer dans les habits des ecclésiastiques, en un temps où tous les honnêtes gens étaient vêths de long , et où les personnes vertueuses ne pouvaient se signaler que par la modestie et la simplicité.

Saint Jérôme nous enseigne la même vérité, a Si lector, si acolylhus, si psaltes te sequitur, non ornentur veste, sed moribus : nec calami-

stro crispent comas, sed pudicUiam habitu pollîceantur (Ad Nepoti de vita Cleric). »

Un peu plus bas dans la même lettre^ ce savant Père fait clairement -vofar que Thabit noir n'était pas encore ordonné aux ecclésiastiques; il leur défend même de s'en servir, aussi bien que d'un habit d'une éclatante blancheur. a Vestes pullas aeque deyita, ut candidas : ornatus, ut sordes pari modo fugiendse sunt : quia alterum delicias^ alterum gloriam redolet. »

Cette blancheur éclatante était une marque d'une excessive délicatesse : l'habit noir était réservé aux moines et aux pénitents ; et c*eût été une humilité affectée^ et une véritable vanité à de jeunes ecclésiastiques de s'en revêtir.

Saint Jérôme les exhorte à prendre le milieu, et à se faire reconnaître par une médiocrité qui n'ait rien de remarquable. Il n'approuve pas même qu'ils s'abstiennent de porter du linge^ si leur amour pour la pauvreté évangélique, et leur vie mortifiée ne répond à cela.

«Non absque amictu lineo incedere, sed pretium vestium linearum non habere, laudabile est. Alioqui ridiculum et plénum dedecoris est, referto marsupio, quod sudarium, orariumque non habeas^ gloriari. d A quoi il faut ajouter ce qu'il dit ailleurs : « Quid prodest circa coUùm ad abstergendos sudores linteolum non habere, quid juvat esse (xovoxitwvoç, et praeferre habitu paupertatem; cum marsupium nostrum universa pauperum turba suspiret? »

Voici de quelles couleurs ce même Père (In nichseam, c, lu] dépeint ailleurs les ecclésiastiques qui faisaient voir la vanité de leur âme, et la disposition de leur cœur dans le luxe de leurs habits et dans le soin qu'ils prenaient de friser leur cheveux. « Omnis his cura de vestibus, si bene olente; si pes laxa pelle non folleat. Crines calamistri vestigio rotantur : digiti annulis radiant : et ne plantas humidior via spargat, vix imprimunt summa vestigia. Taies cum videris, sponsos magis existimato, quam clericos (Ad Eustoc, ad custodiavirginit.). s

VII. Les commencements même de la conversion de Népotien furent bien autres : il est •^vrai qu'il changea d'habit, mais ce ne fut gue pour en prendre un plus modeste en se conformant à l'usage de sa province, et en évitant autant la saleté que la mollesse, a Balteo posito mutatoque habitu, quidquid castrensis peculii fuit, in pauperes erogavit. Excepta vili

hqiica, et operimento pari^ quo tecto iantum corpore frigus excluderet, nihil sibi amplius reservavil. Cultus ipse provinciae morem sequens : nec munditiis , nec sordidis notaMis erat (In Epitaph. Nepotian). »

Ce Père semble prescrire aux moines un habit plus vil et plus pauvre^ et qui les rendant méprisables au monde^ témoigne aussi le mépris qu'ils en font, a Si monachus esse vis, sordidae vestes candidœ mentis indicia sunt. Vilis tunica contemptum sœculi probet; ita duntaxat ne animus tumeat; habitus sermoque dissentiant (Ad Rusticum Hona.). d En parlant d'Asella. « Tunicam fusciorem induta (Epist. ad Marcellam.). » Et écrivant à Eustoquie, a Vestis nec satis munda, nec sordida et nulla diversitate notabilis , ne ad te obviam prsetereuntium turba consistât, et digito monstreris {Ad Eustoc.). » Et parlant d'une veuve. « Vestis fuscior, pulla tunica^ minus cum humi jacuerit sordidatur. Soccus vilior, cingulum laneum, etc. (Ad Marcel, de Blsesilla] . d

Mais en écrivant à Pammaque, il montre bien que les moines affectaient de se faire mépriser du monde par leurs habits, ce qui n'eût pas été convenable aux ecclésiastiques qui ne doivent pas rebuter les malades qu'ils veulent guérir (AdPamma. de obitu Paulina3).c[Quis hoc crederet ut consulum pronepos , inter purpuras senatorum, furva tunica pullalus incederet^ et non erubesceret oculos sodalium , ut deridentes se derideret? Est confusio, qusB ducit ad mortem, et est confusio, qus ducit ad vitam. Prima virtus est monachi contemnere hominum judicia, et semper Apostoli recordari , dicentis : Si adhuc hominibus placerem, Christi servus non essem. s

VIII. Les pélagiens se portaient à un excès que saint Jérôme même ne peut souffrir, lorsqu'ils voulurent censurer la modestie même et la propreté simple des habits. Voici ce que saint Jérôme leur répond. « Adjungis gloriam vestium et ornamentorum Deo esse contrariam. Quse sunt^ rogo, inimicitiœ contra Deum, si tunicam habuero mundiorem : si episcopus , presbyter , et diaconus et reliquus ordo acclesiasticus in administratione sacrificiorum candida veste processeriat? Cavete clerici, cavete monachi, viduae et virgines, periclitamini , nisi sordidas vos atque pannosas vulgus aspexerit(L. I, adyers. Pelag.).»

Ces paroles de saint Jérôme nous découvrent que si les ecclésiastiques avaient quelque chose

DE L'HABIT CIVIL DES E€CLÉSIASTIÛUÊS

de singulier dans leurs habits, ce n'était qu'à l'autel ; et alors même c'était une blancheur et une propreté extraordinaire qu'ils affectaient par un respect singulier pour le sacrifice de l'Agneau sans tache. Au reste, les clercs, les moines et les religieuses n'étaient nullement obligés d'attirer sur eux le mépris du peuple par la saleté de leurs habits, quoique quelquesuns l'aient fait par un instinct particulier, et par un amour extraordinaire des croix et des injures.

IX. Il est yrai que le prêtre Constance, dans la vie de saint Germain, évêque d'Auxerre, dit que saint Amateur lui donna Vhabit de religion en le faisant clerc : « Cœsariem ejus càplti detrahens, habitu religioqis, rejectis sœcularibus omamentis, cum promotionis honore induit (Surius, Julii dierxxi). » Mais cet habit de religion n'est autre qu'un habit modeste. Sidonius a usé du même terme en ce sens^ où parlant du courtisan Maxime qui avait embrassé l'état ecclésiastique, il nous le représente en cette sorte. Habitus viro, gradus, pudor,color, sermoreligiosus{L. iv, epist.xxiv).D En tout cela il ne pouvait y avoir qu'une modestie singulière.

X. Il y aurait aussi quelque fondement de croire que cet habit de religion serait un habit monastique : car ce mot de re%?on est souvent pris pour la profession des pénitents, ou des moines. C'est en ce sens que Salvien l'a employé^ «Sub specie religionis, vitiis sœcularibus mancipati, etc. Divini cultus habitum magis quamactum existimantes, vestem tantummodo exuere, non mentem (L.v, de gubemat. Dei). »

La suite de son discours montre clairement qu'il parle de ceux qui ne faisaient qu'une fausse pénitence, après s'être plongés dans des crimes dont l'énormité les rendait irréguliers, et incapables des rangs et des dignités ecclésiastiques. Ainsi saint Amateur aurait donné à saint Germain un habit de religion, parce que les saints évoques de ce temps-là joignaient quelquefois la vie monastique avec les fonctions épiscopales.

Sévère Sulpice le dit nettement de saint Martin. * a Ubi Martinum in veste hispida, nigro pendulo, pallio circumtectum viderunt, etc. (Dialog. II, de vita S. Martini).» Et en un autre endroit : a Idem constantissime perseverabat^ qui prius fuerat; eadem in corde ejus humilitas, eadem in veslitu ejus vilitas erat : atque ita plenus auturitatis et graliœ, iuipicbat epiocopi

Th. — ToMB II.

dignitatem, ut non tamen propositum monachi virlutémque desereret (Lib. de vita Martini, c. VII, epist. m). »

Ce manteau était propre aux moines, qu'il appelle ailleurs, Agmiiia palliata. Sidonius assure la même chose de Fauste, qu'ayant été tiré du monastère deLérins etélevéàTépiscopat, il n'avait rien changé de l'austérité de sa vie précédente, a Nil ab abbale mutatus per sacerdodolem ; quippe cum novae dignitatis obtentu, rigorem veteris disciplin» non relaxaveris (Lib. IX, epist. m. Ibid., epist. ix). » Fauste n'était pas le seul qui réunit par une piété extrordinaire deux conditions si éloignées; témoin le même Sidonius en une autre lettre qu'il lui écrit : a Legi volumina tua, quae Riochatus autistes et monachus, atque istiu&mundi bis peregrinus, Britannis tuis pro te reportât (L. IX, epist. ix). D

Mais le même saint Germain, dont nous parlons, justifie par sa conduite l'explication que nous avons donnée aux termes dont se sert l'auteur de sa vie. Dès le premier jour de son épi^^copat, il se conforme entièrement à l'austérité des moines les plus réformés etpour sa table et pour ses habits, a Ex ea vero die, qua sacerdotii sumpsit exordium, nunquam panem frumenti, non vinum,nonaceium, nonoleum, non legumen, vel salem accepit. Indumentum cuculla et tunica indiscretis fuere temporibus. Nam neque hyeme accessit adjectio, neque sestate levamen s^dmissum est. Quod utrumque tandiu usui fuit, nisi forte donatum est, donec atiritione nimia solveretur, cilicio semper interius iahaerente (Surius, Julii die xxxi).»

On ne peut douter que ce ne fût joindre les austérités des solitaires avec la dignité, de l'épiscopat. Ce sai^t évêque étant mort, voici le partage qui se fit de ses habits, entre ceux qui crurent pouvoir recueillir de ces précieuses dépouilles les restes de sa sainteté : a CucuUam cum interiori cilicio Petrus episcopus'usurpavit. Sex vero aniisiites, ut aliquid monimenti ex successione sanctitatis acciperent, disrumpere quod superfuerat, maluerunt. Unus pallium, alter cingulum accepit. Duo tunicam^ duo sagulum diviserunt. o Voilà comment rhéritage d'un pauvre et saint évêque en enrichit plusieurs.

XI. Ce que nous venons de rapporter de saint Martin, de Fauste, de Riochatus, de saint Germain, montre manifestementque plusieurs évoques de France faisaient gloire de porter

rhabit des plus austères solitaires, et d'être en même temps les imitateurs de leur yie pénitente. Si de ces quatre évêques les trois premiers avaient été appelés de la profession religieuse à répiscopat y on ne peut pas avoir la même pensée de saint Germain. Nous avons donc en lui un exemple, non pas d'un évêque qui conserve dans cette éminente dignité les habits et les exercices des solitaires, parmi lesquels il avait été élevé : mais d'un homme de grande qualité, qui étant traîné plutôt qu'élevé à l'épiscopat, embrasse en même temps tout ce qu'il y a de plus humble et de plus mortlQant dans la vie religieuse.

Il y a bien de Tapparence que c'est contre ces saints évêques et leurs imitateurs, que le pape Célestin écrivit la lettre par laquelle nous avons commencé ce chapitre. Ces évêques portaient effectivement les habits que ce pape désapprouve, pallium^ cingulum ; et le reste des vêtements des moines. Aussi les trois premiers étaient étrangers en France, comme le pape le remarque. La lettre de ce saint pape ne laisse pas d'être très-raisonnable et très-cour forme aux lois ecclésiastiques.

Nous avons vu que l'habit des moines était le sujet de Taversion et des railleries de la plupart des peuples, dont les yeux n'étaient pas encore accoutumés à ces honorables marques de rhumilité chrétienne. La profession monastique n'avait commencé qu'avec Tempire de Constantin. Ces solitaires sortaient en ce tempslà fort rarement de leurs déserts. Les évêques étaient plus anciens que les moines d'environ trois cents ans. Ils ne devaient donc pas changer leur ancienne manière de s'habiller, ni se distinguer de leurs confrères, pour se conformer à une profession nouvelle, et à une sorte d'habit choquante, quoique sainte.

Il n'y avait donc rien de si juste, en parlant généralement, que ce que le pape Célestin ordonnait, de conserver l'ancienne coutume, ne faire aucune innovation , se revêtir comme les anciens évêques, ne pas différer des autres évêques du monde, n'affecter pas les habits qui rebutent ceux que l'on doit attirer; enfin, ne pas faire montre dans les villes de ce qui n'a été introduit que pour la solitude.

XII. Mais comme les raisons et les circonstances particulières l'emportent quelquefois sur les maximes générales, ces saints évêques de France crurent alors que ce ne serait pas déshouorer répiscopat que de le revêlir des mar-

ques d'une pénitence et d'une humilité toute extraordinaire. Salvien ne parle que des africains et de ceux de Carthage, quand il dit que la vue et la présence des moines qui passaient, leur donnait de l'horreur. Il eût dit de même des Gaules, s'il eût pu le faire sans blesser la vérité.

Saint Martin avait donné tant d'admiration, tant d'estime, et tant d'amour à toutes les Gaules, que nous pouvons croire, sans crainte de nous tromper, qu'il leur avait inspiré la vénération pour tous les moines, et pour toute leur profession. On avait tiré de son monastère un grand nombre d'évêques. Il en était aussi sorti un fort grand nombre du monastère de Lérins. Tous ces saints religieux avaient saintement allié les vertus épiscopales avec les pénitences et les mortifications des solitaires.

Les peuples des Gaules ne pouvaient après cela regarder les moines qu'avec un extrême respect, et il s'en fallait beaucoup qu'ils ne crussent que l'habit et la vie des moines déshonorât répiscopat. L'évêque Cresconius a cru au contraire, dans son abrégé des canons, que le pape Célestin n'avait défendu aux ecclésiastiques les habits monastiques^ que comme une singularité affectée par un esprit de présomption (Cresconius in Breviario, can. cxxxi).

C'est pour cela qu'il joint ce décret de Célestin avec le canon du concile de Gangres, qui blâme l'affectation orgueilleuse de quelques moines dans leurs habits, a De his qui palliis utuntur, et jdcirco superbiunt : » il n'est pas nécessaire de justifier ces évêques de France, dont nous parlons, de cette singularité présomptueuse.

XllI. Si les peuples au contraire étaient le plus souvent scandalisés du luxe et de la vanité des évêques et des autres ecclésiastiques : qui peut douter qu'ils ne fussent au contraire édifiés de la piété singulière de ceux qui ne mettaient leur gloire que dans un entier mépris de la gloire et du faste ? Saint Jérôme nous représente un de ces évêques plus curieux de ces ornements extérieurs que des vertus qui sont les véritables ornements de l'âme.

<t Si quis episcopatum desiderat, bonum opus desiderat : opus, non dignitatem : laborem, non delicias : opus per quod humilitate decrescat, non intumescat fastigio,etc. Sunt quidam ignorantes mensuram suam,et tanta^ stoliditatis ac vecordia;, ut et in motu, et in incessu, et in habitu, et in sermone communi, risum spe-'

DE L'HABIT CIVIL DES ECCLÉSIASTIQUES

clantibus prœbeant : et quasi intelligentes , quidsit ornatus, comunt se vestibus et munditiis corporis^ etlautîoris mensœ epulas pa* rant; ciim omnis istiusmodi ornatus et cuUus sordibus fœdior sit (Tom. ii^ epist. ad Oceanum). D

Si cette mollesse et ces ajustements étaient aux fldèles un juste sujet de scandale, ce leur était au contraire un objet fort édifiant quand ils voyaient les évêques revêtus de toutes les vertus et de Fhabit même des solitaires. Tel était saint Hilaire , évêque d'Arles , dont l'auteur de sa vie rend ce témoignage : a Cum primum speculatoris suscepit officium , in seipso primum monstravit, quemadmodum congregatio mundum contenmeret , corpus despicerety unius tegmine tunicae œstatis ardorem et blêmis rigorem contenta toleraret, etc. (Surius^ die 5 Mail). »

XIV. Cet exemple de saint Hilaire nous fait remarquer une nouvelle preuve de ce que nous avons avancé et comme une nécessité indispensable à ces saints évêques de conserver dans répiscopat l'habit de la religion. Non-seulement ils avaient été portés du cloître sur le trône de l'Eglise^ mais ils vivaient aussi étant évêques en communauté avec leurs clercs dont la vie était ou toute semblable à celle des moines, ou très-peu différente, connue nous ferons voir dans la suite.

Ainsi Fauteur de cette vie remarque fort judicieusement que saint Hilaire^ dès le premier jour de son épiscopat, donna l'exemple et se rendit lui-même comme la règle vivante qu'il voulait qu'on suivît dans cette sainte congrégation de clercs dont il était le chef et le père. Nous dirons plus bas quels en étaient les exercices, et combien ils approchaient de l'état monastique pour les veilles, les jeûnes et le travail des mains.

XV. Tel était encore saint Fulgence, pour ne pas nous arrêter dans la France seule, et pour ne pas l'accuser elle seule d'avoir peu scrupuleusement observé la décrétale du pape Célestin. Ferrand , diacre , nous fait connaître combien ce saint évêque de Ruspe, en Afrique, était persuadé que c'était honorer l'épiscopat que de l'accompagner de toute l'austérité des solitaires.

« Orario quidem, sicut omnes episcopi, nullateous utebatur. Pellicio cingulo tanquam monachus utebatur. Sic studio humililatisambitiouem vestium corporalium fugiens, ut nec

ipsa calceamenta suscipiens ciericonim , etc., fréquenter nudis pedibus ambulabat. Casulam pretiosam^ vel superbi coloris nec monachos suos babere permisit, nec ipsc liabuit. Subtus casulam nigello vel lactinio pallie circumdatus iucessit. Quando temperies aeris invi-* tabat, solo pallio intra monasterium est coopertus. Nec deposito saltem cingulo somnum peiivît. In qua tunica dormiebat, in ipsa sacrificabat, etc. (Ferrand. Diacon., in vita S. Fulgent., c. xvni^ xix). n

Ferrand n'a pas oublié la raison de cette conduite, qui est que ce saint évêque avait été tiré du monastère à l'épiscopat^ et voulut passer tout le temps dé son épiscopat avec des moines, comme nous le dirons ensuite.

XVI. Saint Augustin vivait aussi en communauté avec ses ecclésiastiques, et on ne peut douter qu'il ne leur fît observer dans leurs habits cette sage médiocrité, dont il faisait hiimême profession, jugeant que la véritable humilité était également ennemie et de la justesse et de la négligence trop affectée.

a Vestis ejus et calceamenta et lectualia ex moderato et competenti habitu erant , nec nitida nimium, nec abjecta plurimum : quia his plerun^que vel jactare se insolenter homines soient, vel abjicere. » Et plus bas : a Cum ipso semper clerici una etiam domo ac mensa, sumptibusque communibus alebantur, et vestiebantur (Pôssid., in vita August., c. xxii ,

Page 1