LE LANGAGE DES SILENCIEUX
voulait lire au lieu de dormir, qu'il Use a part soi et de telle maniere qu'il ne derange personne (ch. XLVIII). Au temps de S. Benoit, pareille recommandation avait son utilite", car, comme on peut 1'inferer d'un passage bien connu des Confessions de S. Augustin (i) et d'autres textes, les gens de ce temps-la qui savaient lire avaient 1'habitude de le faire a haute voix, meme / quand ils faisaient des lectures privees et solitaires (a).
Pour supprimer ou reduire au minimum les communications verbales, qui peuvent facilement degenerer en bavardage et provoquer la dissipation, on adopta de bonne heure, dans les cloitres, 1'usage du langage par signes. S. Benoit, lui-mSme, preconisat-il cet usage? On ne saurait le dire. Au chapitre de sa regie qui traite de la lecture au refectoire, il est dit que, pendant les repas; on ne doit entendre que la voix du lecteur, de sorte que, si Ton a besoin de quelque chose, on doit alors recourir a un signal quelconque plutot qu'a la parole : sonitu cujuscumqne signi potius petatur quam voce (ch. 38). Or c'est la le seul passage de la regie de S. Benoit qui pr6voie 1'usage d'un signum , mais c'est, on le voit, d'un signal sonore qu'il s'agit en cet endroit, signal &videmment discret, car, comme on 1'a fait observer, le fracas mai&riel eut ete aussi prejudiciable au recueillement et a la lecture que le bruit des paroles (3) . Ni ici ni ailleurs, la regie ne fait allusion a 1'emploi d'un systeme de signes manuels et visuels comme on en rencontrera plus tard dans les monasteres du moyen age.
Cependant la mimique est chose familiere aux hommes de tous les temps, et, jalqux de s'envelopper de 1'atmosphere de silence qui leur etait indispensable, les moines durent y recou-
(i) S. AUGUSTIN, Confessiones, 1. VI, ch. in.
(a) Yoir les textes riJunis et etudies par JOSEPH BALOGU dans Voces paginarum . Beitrage zur Geschichte des lauten Lesens und Schreibens (Philologus, LXXXII, 1926, p. 84-109, 302-aAo).
(3) Commentaire sur la Rkgle de S. Benoit par 1'Abbe de Solesmes, Paris [1913], p. 3o5.
1 6 ANCIENNES GOUTUMES CLAUSTRALES
rir mstinctivement des rorigine. Suivant Martene, S. Pac&me (i re moitie du IV 8 siecle) aurait ete le premier a substituer la pratique des signes a la parole (i). En dehors de la regie de S. Pacome, d'autres temoignages anciens laissent penser que, de bonne heure, les communications par signes furent aussi en vigueur dans d'autres monasteres d'Orient et meme d'Occident (2).
Dans un ordre d'idees tout different, a propos des pantomimes qui se jouaient de son temps, Gassiodore parle de 1'art des loquacissimae manus et des linguosi digiti que la muse Polymnie passait pour avoir invente (3). Notons, par ailleurs, que 1'ouvrage de Raban Maur sur le comput renferme un chapitre sur la maniere dont les anciens designaient les nombres au moyen des doigts (Quomodo digitis significantur numeri) (4), et rappelons que la collection des oeuvres de Bede comprend un traite intitule De loquela per gestum digitorum et temporum ratione (5).
Mais 1'introduction dans les usages monastiques d'un systeme fixe et pratique de signes conventionnels date de 1'abbatiat de S. Odon (926-942). On sait que le second abb6 de Gluny s'attacha tout particulierement, dans son oeuvre de restauration de la discipline cenobitique, a etablir 1'exacte observation du silence. Nous sommes renseignes sur ce point par son disciple et biographe, le moine Jean de Salerne, qui nous apprend, en outre, que le principal moyen dont il se servit pour alteindre a cette fin fat la substitution des signes a la parole dans les relations entre moines; et sa maniere de s'exprimer laisse croire
(i) MARTIENE, De antiquis monachorum ritibus, Lugduni, 1690, p. 881. La reference a la Regie de S. Pacome donnee par Martene est fausse; il faut lire : ch. 33 et 1 1 6, au lieu de i3 et 65 (Voir HOLSTENIUS, Codex regularum, Parisiis, i663, p. 87 et 44). De plus, le ch. ti6 est le seul qui doive etre retenu, car au ch. 33 c'est d'un signal sonore (signum sonitu dabit) qu'il est question.
(a) MARTJJINE, Joe, cit.
(3) CA.SSIODORE, Variarum liber IV, Ep. 5i (P.L.,LXIX, 643).
(4) RABAN MATJR, De compute, vi (P. L., CVII, 673-675).