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LE LAHGAGE DES SILENCIEUX

qu'il considere la chose comme une innovation. Aux heures de silence, dit-il, personne n'ose parler dans le cloitre du monastere, ni se joindre a un autre frere. Si Ton celebre un office de douze lemons, nul n'ose ouvrir la bouche le lendemain dans ledit cloitre sauf au moment du chapitre. Durant 1'octave de Noel et celle de Paques, le silence etait absolu et le jour et la nuit. Ge silence passager etait destine a rappeler le silence 6ternel. Pourtant, s'il 6tait necessaire de demander quelque chose, on avait recours aux moyens varies d'une mimique que les grammairiens, ce me semble, appellent digitorwn et oculorum notae . Cette methode, ajoute notre auteur, fut portee, a Gluny, a un degre de perfection tel que, si 1'usage de la langue eut ete ote aux religieux, ces seuls signes leur eussent suffi pour designer toutes les choses necessaires (i). .

Trois coutumiers nous ont conserve des catalogues ou tables des signes conventionnels usites a Cluny : i Celui de Bernard de Gluny, redige en 1068 ; a celui qui fut compile par Ulric entre 1079 et 1087 ; 3 celui que composa Guillaume d'Hirsau (| 1091), d'apres le precedent. En ce qui regarde les signes, le coutumier de Guillaume d'Hirsau est le plus detaille des trois. Son catalogue ne comprend pas moins de 20 chapitres, qui indiquent comment les moines pouvaient designer sine ojficio linguae toutes les choses usuelles : les differentes sortes de pains, les legumes, les poissons, les fruits, les autres comestibles, les aromates, les liquides, les vases, les vetements, lesobjets liturgiques, les choses relatives a la celebration de la messe et de 1'office divin, les vetements liturgiques, les livres usuels, les

(i) JEAN DE SALERNE, Vita Odonis, 3a (P. L., CXXXIII, 57). Sur le role de S. Odon en la matiere, consulter MARTENE, loc. clt. ; Pius SGHHIEDER, Aphorismen zu Geschichte des Monchtums nach des Regel des hi. Benedict (Studien und Mitteilangen zar, Geschichte des Bendiktinerordens, XI, 1890, p. 899); PAUL VOLK, Der Liber ordinarius des Lutticher St Jakobs-Klosters" (BeitrSge zur Geschichte des alien Monchtums und des Benediktin^rordens, X, Munster i. W., 1928, p. 128).

l8 ASG1ENNES COCTUMES CLAUSTRALES

differentes sortes de personnes, d'edifices, d'instruments et d'outils et d'autres choses encore (i).

La pratique des signes passa, avec les coutumes de Cluny, dans les tres nombreux monasteres de FEurope occidentale qui furent reformes par cette abbaye. C'est sans doute ce qui explique comment, a peu d' exceptions pres, on se servit dans les monasteres situes en tant de pays divers des meme signes pour designer les memes objets.

En dehors des moines noirs, beaucoup d'autres families religieuses (Gisterciens (a), Ordre de Sempringham ou Gilbertins en Angleterre (3), Ghanoines reguiiers de Saint-Victor de Paris (4), Brigittins et Brigittines (5), etc.) (6) adopterent le meme usage. Abebard 1'imposa aux religieuses du Paraclet(7), et il fut aussi en vigueur dans certains monasteres celtiques d'Irlande (8). Par contre, les signes ne furent jamais tres usites chez les Ghartreux, qui estimaient qu'en cas de n^cessite il etait preferable de recourir a la parole, moyen naturel donne aux homines pour echanger leurs idees (9).

(i) GUILLAUME D'HIRSAU, Consuetudines Hirsaugienses, I, vi-rxv (P. L., CL, g4o-

(a) Usus antiqui Ordinis Cisterciensis, y5, 79, 90 (P. L., CLXVI, i45o, i456,i465).

(3) Statuta Ordinis de Sempringham, 35 (DUGDALE, Monast. angl., VII, p. *xxxvi).

(4) Antiquae consuetudines canon, regal. S. Vicloris Parisiensis. Le chapitre De lomtione per signa de ces coutumes a ete publi6 par Martene (De antiquis Ecclesiae rilibus, ed. de Bassano, 1788, t. Ill, p. 290-291) et par Du Gange (Giossarium, s.v. Signum, n 9, p. 484-485), etil a et6 traduit en frangais dans un article du Magasin pittoresque intitule Des signes usitts dans les abbayes oil le silence 6ta.it present (6* annee, 1888, p. no-m).

(5) G. J. AUNGIER, History and Antiquities of Syon Monastery, London, i84g, p. 4o5-4og. ;

(6) Sur 1'usage des signes dans d'autres families religieuses, voir HAEFTEN, Monasticarum disquisitionum libri XII, VI, in, n, Antwerpiae, 1744, p. 607-608.

(7) AB^LARD, Ep. VIII ad Heloissam : Institutio sea regula sanctimonialium (P. L., CLXXVIII, 261).

(8) Betha Brenainn Cluana Ferta, 68, ed. C. PLUMJIER, Bethada Ndem nErenn (Lives of Irish Saints'), Oxford, 1922, I, p. 58, II, p. 67.

(9) GCJIGUES I", Consuetudines, 3i (P. L., CLIII, 708-704).

LE LAP! GAGE DBS SILENGIEUX ig

Le catalogue de signes renferme dans le Liber ordinarius de 1'abbaye de Saint-Jacques de Li6ge, dont on possede un manuscrit du XIII 6 siecle, est encore plus detaille que celui de Guillaume d'Hirsau. II presente, du reste, des differences notables par rapport aux autres catalogues (i).

Les signes devaientetre employes de preference a la parole toujours, d'ailleurs, avec moderation dans les temps et dans les lieux ou le silence etait requis par les regies. Les te'mps plus specialement vou6s au silence etaient les heures de la nuit, depuis complies jusqu'a prime du lendemain, et certains jours de fete ou certaines periodes liturgiques indiques dans les reciieils de coutumes (a). Quant aux lieux reguliers ou, en dehors des reunions conventuelles, devait regner le perpetuum silentium, c'etaient, a Gluny, 1'eglise, le dortoir, le refectoire et la cuisine reguliere (3). .

L'etude de la signification des differents gestes faisait partie de la formation monastique. Bernard de Cluny, au XI e siecle, fait un devpir aux novices de s'y employer diligemment (4), et un cohcile de Chateau-Gonthier de 1281 demande aux abbes d'y veiller (5) ; mais il fallait surtout compter sur la pratique pour acquerir de la dexterite en la matiere (6).

Donnons quelques exemples de 1'application de cette mimique des cloitres.

Les coutumiers nous font savoir que pour indiquer 1'abbe du monastere on n'avait qu'a saisir avec deux doigts une meche

(1) Liber ordinarius, ed. PAUL VOLK, ch. 91, Munster i. W., 1928, p. 128-iAa.

(2) Reg. S. Benedicti, ch. XLH; JEAN, Vita Odonis, 82 (P. L., CXXX11I, 67); GUILLAUME, Consuet. Hirsaug., I, v (P. L., CL, g4o).

(3) BERNARD DE CLUNY, Ordo Cluniacensis, 1, 17, d. HERRGOTT, Vetus disciplina monastica, Parisiis, 1726, p. 169; ULRIC, Antiquiores comuetudines Cluniacensis monasierii, II, 3 (P. L., GXLIX, 708). La r&gle de S. Benoit prescrit le silence au refectoire (ch. xxxvm) et a 1'oratoire (ch. m) ; .la regie du Paraclet le prescrit dans le clbitre (ABELAHD, loc. cit.).

(4) Ordo Cluniacensis, loc. cit.

(5) Can. a4 (MANSI, XXIII, a38).

(6) Liber ordin. S.Jacobi Leod., ed. P. VOLK, 91, p. 128.

30 A.NCIENHES COUTUMES CLA.USTRALE3

de cheveux au-dessus de 1'oreille, geste qui servait aussi a designer la Regie (i).

Pour signifier un enfant, approchez le petit doigt des levres (a) .

Pour un livre, etendez la main gauche et agitez au-dessus deux doigts de la main drOite comme pour feuilleter un livre (3) .

Signe du missel : Apres avoir fait le geste du livre en general, faites de plus le signe de la croix (4) .

En imitant avec la main le mouvement sinueux d'un poisson dans 1'eau on sugg6rait 1'idee du poisson en general (5). Pour designer un poisson en particulier, il fallait ajouter un signe specifique. Par exemple, pour la truite, le signe spScifique consistait a faire glisser le doigt sur le front d'un sourcil 1'autre (6), ce qui etait egalement le signe de la femme.

Pourquoi, demandera-t-on, avoir choisi un tel signe pour indiquer la femme? Et quelle est la raison de 1'application du .meme signe k la truite? Les anciens coutumiers de Gluny vont nous permettre de repondre a cette double question. D'abord, ils nous apprennent que le geste de faire glisser le doigt d'un sourcil a 1'autre est devenu le signe distmctif de la femme a cause d'une particularite de la coiffure feminine au moyen age :

(1) BERNARD, Ordo Clun., I, 17, p. 172; GUILLAUME D'HIRSAU, Cons.Hirsaug., I, 21, 22 (col. g52,g53); Antiquae corisuetudines canonic, regal. S. Victoris Parisiensis, ed. MARTETSE, p. ago. Variante : Pone indicem et medium iunctos ad tempus tuum in dextro latere (Liber ordin. S. Jacobi Lead., p. i34).

(2) Anliq. cons. S. Victoris, ed. MARTENE, p. agr.

(3) BERNARD, Ordo Clun., I, 17, p. 172; GUILLAUME, Cons. Hirsaug., I, 21, col. g5i ; Cons. S. Victoris, p. ago.

(4) BERNARD, Ordo Clun., I, 17, p. 172; Antiq. cons. S. Victoris, p. 290. Variante : Generali signo praemisso, adde, ut manum dextram extentam inter medium pollicis et indicis alterius manus quasi ferrum limando trahas : hoc etiam cujusque rei est quam infrequentia habemus (GOILLAUMB, Cons. Hirs., 1, 2 1, col. g5 1).

(5) BERNARD, Ordo Clun., I, 17, p. i6g- ULRIC, Antiq. cons., II, 4, col. 708; GUILLAUME, Cons. Hirs., I, 8, col. g4i ; Liber ordin. S. Jacobi, 91, p. ia8; Antiq. cons. S. Victoris, p. 2go.

(6) BERNARD, Ordo Clun., I, 17, p. 170; ULRIC, Antiq. cons., II, It, col. 708; GUILLAUME, Cons. Hirsaug., I, 8, col. 942 ; Antiq. cons. S. Victoris, p. 290.

LE LAHGAGE DBS S1LENCIEUX

tructa

trutta, truita

la truite

carpa anguilla ?

carpa, carpo anguilla bresmia

la carpe 1'anguille la breme

sepia lampetra

sepia lampreda

la seche la lamproie

propter ligaturas quae hoc in loco habentur in feminis (i); et ils nous disent aussi que le meme signe est employe pour indiquer la truite parce que cepoisson est toujours du genre feminin (quid truita semper femineo genere pronunciatuf) (a). Ces mots ne peuvent signifier qu'une chose, a savoir que dans toutes les langues connues, au XI e siecle, soit a Cluny, soit dans les monasteres dependant de cette abbaye, c'est-a-dire en latin, dans les parlers romans et dans les idiomes germaniques, le nom de la truite etait du genre feminin. Un coup d'ceil jete sur le tableau qui suit montrera que tel etait bien le cas :

Latin classique Latin medieval Frangais Allemand

die Forelle der Karpfen der Aal der Brassen der Tintenfisch .die Lamprete

Mais le nom de la truite n'estpas le seul nom de poisson (de ceux qui sont mentionnes dans nos textes) qui soit feminin dans toutes ces langues ; d'ailleurs, les coutumiers ne pretendent pas que ce soit le seul. On verra par notre tableau que la lamproie offr.e egalement cette particularity.

Le cas de 1'anguille est beaucoup plus simple. La difficulte de .saisir ce poisson avec la main est proverbiale. Anguilla est : elabitur n, disait-on en latin d'une personne fuyante, habile asederober. Aussi le signe adopte paries moines, consistant a serrer les deux mains comme pour retenir une anguille qui s'echappe (3) , se comprend-il a premiere vue.

(i) BERNARD, loc. cit.; ULRIC, loc. cit.; Antiq. cons. S. Victoris, loc. cit. Variante : Pro signofemine: trahe supermini partem indicis per medium frontis a sinistro latere versus dextrum (Liber ordin. S.Jacobi, 91, p. i3a-i33).

(a) BERNARD, loc. cit. ; ULRIC, loc. cit. ; Anliq. cons. S. Victoris, loc. cit.

(3) BERNARD, Ordo Clun., I, 17, p. 169-170; ULRICA Antiq. cons., col. 708; GuitLAUME, loc. cit., Antiq. cons. S. Victoris, p. 290. Variante : Claude ambas mantis in pugno et imam alter i nunc prepone nunc postpone, ac si aliquid pugnis mensurares eo quod longus sit ille piscis (Liber Ordin. S. Jacobi, p. 180).

32 ANGIENNE3 COUTUMES CLA.USTRA.LES

Pour le lait, on trouve'deux signes differents : Mettez votre pelit doigt entre vos levres com me pour imiter 1'enfant qui tete (i) , ou biea : Saisissez le petit doigt de la main gauche avec tous les doigts de la main droite et imitez Faction de traire(a).

Signe du pain : Formez un cercle en joignant par leurs extremites les deux pouces et les deux doigts voisins, imitan t ainsi la forme ronde du pain (3).

Pour le via, on rencontre, comme pour le lait, deux signes differents : Gourbez le doigt [en imitant la forme d'une coupe] et portez-le aux levres (4) , ou bien : Fermez la main et frappez deux ou trois fois 1'index avec le pouce (5).

Le signe du silence posez un doigt sur la bouche fermee appartient a la mimique de tous les pays et de tous les temps (6).

Quant aux idees abstraites, il etait naturellement beaucoup plus difficile de trouver des signes appropries que pour les choses concretes. Les coutumiers en pnt pourtant catalogue un certain nombre (7). Ainsi, pour traduire Pidee du beau, du bon, du bien, on placera le pouce sur une machoire, et les autres doigts sur 1'autre machoire, puis on les fera glisser avec grace sur le menton (8) .

Les regies et autres ecrits ascetiques ne manquent pas de

(1) BERNARD, Ordo Clan., I, 17, p. 170; ULRIC, op. cit., col. 704? Antiq. cons. S. Victoris, loc.cit.

(2) GUILLAUME, op. cit., I, 9, col. g43 ; Liber ordin. S. Jacobi, p. i4o.

(3) BERNARD, Op. cit., p. 169; Uuuc, Op. cit., 001.708; GUILLAUME, Op. cit., I, 6, col. g4i ; Liber ordin. S. Jacobi, p. 128; Antiq. cons. S. Victoris, p. 290.

(4) BERNARD, Op. cit., p. 170; ULRIC, Op. cit., col. 704 (lire : injlecte, au lieu de infccte); GUILLAUME> Op. cit-., I, i4, col. g45; Antiq. cons. S. Victoris, p. 290.

(5) Liber ordin. S. Jacobi, p. 128.

(6) Antiq. cons. S. Victoris, p. 291.

(7) Pour les choses abstraites et les actions, voir specialement GUILLAOME D'HIRSAU, I, 28, col. g54-g55, et Liber, ordin. S. Jacobi, p. 187 s.

(8) BERNARD DE CLUNT, Op. cit., p. 178; GUILLAUME D'HIRSAU, Op.' cit., I, a3, col. g54; Antiq. cons. S. Victoris, p. 291; Liber ordin. S. Jacobi, p. i35.

LE LANGAGE DBS SILENC1EUX a3

mettre les cenobites en garde contre les dangers d'un usage immodere de la locutio per signa. Les signes superflus sont a retrancher aussi bien que les vaines paroles (i). Pendant les jours de repos qui suivaient 1'operation periodique dela saignee (minutio), les moines etaient, parait-il, plus enclins au bavardage (a) ; aussi sont-ils avertis d'etre alors particulierement circonspects : Minuti caveant ne mutuo inordinate significent vel loquantur (3). L'Ordinaire de Saint-Jacques de Liege demande qu'en tout lieu et en tout temps les signes se fassent publiquement et non pas en cachette, par exemple dans les larges manches du froc. Aussi bien fallait-il toujours une raison de necessile, d'utilite ou d'honnetet6 pour en legitimer 1'emploi (4).

Quelque grand que soil le nombre des signes prevus et catalogues, on a peine a croire que cette mimique conventipnnelle ait suffl a tous les besoins. Un langage qui ne contient guere que des substantifs ne permet que des communications^tres limitees. II peut etre utilise pour les rappels rapides en cas d'urgence ; mais, a part quelques virtuoses doues d'une puissance d'intuition et d'une dexterite manuelle exceptionnelles, on se represente difficilement les muets volbntaires du cloitre tenant des conversations suivies avec leurs doigts. Ainsi les limitations du systeme elles-memes servaient encore, on le voit, les exigences de 1'esprit de taciturnitas, qui lui avail donne naissance.

(1) Sedes in claustro et linguam refrenans tuos etiam djgitos ab inutilibus signis coerces (HERBERT DE LOSINGA, Epist. ad Felicem, ed. AHSTRUTHEH, Epistolae Herbertl de Losinga, Osberli de Clara et Elmerl, Bruxellis, i846, p. 45); AUNGIER, Op. cit., p. 298; HAEFTEN, Op.cit., VI, in, n, p. 610. -

(2) JOCELIN DE BRAKELOND, Chronica, i3, ed. Th. ARNOLD, Memorials of St Edmund's Abbey, London, 1890, I, p. 221.

(3) Constitutiones de Sempringham, 35, ed. DUGDALE, Mon. angl., VII, p. *XXITI. Cf. Decreta Lanfranci, 12 (P.L., CL, 4g4).

(4) Hoc tatnen primitus de nils referentes quod signa in aperto debent fieri, non infra manicas froccorum seu alio modo secreto et non nisi de necessariis, utilibus et hones tis. (Liber ordin. S. Jacobi, p. 128.)

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