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CHAPITRE HI

Lineis ne utantur ad carnem

DANS le chapitre de sa Regie consacre aux vetements et aux chaussures des freres (ch. 55), S. Benoit parle de la coule, de la tunique, du scapulaire, et il dit qu'on donnera aux moines des caligae et despedules pour les pieds. II a joule que les vetements doivent etre appropries aux divers climats et qu'on doit employer pour les confecliouner les etoffes communement en usage dans le pays ou le monastere est situe. Ailleurs, il prescrit que les moines doivent dormir vetus, les reins ceints d'une ceinture(ch. 22); mais a 1'exception desy^mora/ia^alegons), que sont autorises a porter les freres qui vont en voyage, aucune espece de vetement de dessous n'est mentionn^e dans la Regie. Geci ne doit pas nous surprendre ; les moines de ce temps-la tenaient ces sortes de vetements pour superflus. Et cependant, au sujet du costume, de meme que sur bien d'autres points, la Regie de 8. Benoit apportait des adoucissements a la rigueur de la discipline monastique primitive. Les premiers ermites et les moines d'Orient usaient de vetements faits de peaux de betes, et le cilice en poils de chevre ou en poils de chameau etait le seul sous-vetement qui fut en usage parmi eux. Au moyen ge, beaucoup d'ascetes, surtout parmi les ermites,

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continuerent de se vetir de la sorte. II en est qui remplacerent le cilice par la cotte de mailles (lorica), portee sur la peau. Ni linge ni laine , telle etait la regie a laquelle s'astreignaient les plus rudes ascetes (i).

fividemment, une telle rigueur ne pouvait etre qu'exceptionnelle. L'usage des v&tements et sous-vetements de laine fut bientot admis dans tous les cloitres henedictins. Ce qui, par centre, resta generalement interdit aux religieux, c'est 1'usage du linge : Lineis ne utantur ad carnem. Sous cette forme ou sous une autre, 1' interdiction fut, on le verra, maintes fois renouvelee dans les regies, dans les chartes de visiles canoniques, et dans les Merits les plus divers. Aux yeux des maitres de la vie ascetique, le port du linge de corps etait le fait de gens effemines; ils le rangeaient dans la categoric des vestes molles et delicatae. Un tel usage etait a eviter par des personnes dont 1'une des plus constantes applications devait etre de mortifier la chair et de la reduire en servitude. Telle est bien, notamment, la doctrine de la Regula ad mohachos composee par S. Ferreol, eveque d'Uzes ( f 58i), contemporain de S. Benoit. Le chapitre de cette Regie intitule Ut monachis tunica linea nti non liceat est tout entier bas6 sur 1'ascetisme de S. Paul, a qui sont emprunt6s divers textes die's, entre autres, le Castigo corpus m$um et in servitutem redigo de la premiere Epitre aux Gorinthiens. Voici ce qu'on lit au debut de ce chapitre :

Ut monachus quamlibet delicati corporis linea (sic) ad nuda corporis non utatur, quia incongruum est ut carnem, quae semper vitio naturae superbit, mollibus fpveat indumentis, et ei quasi minus validae blandiatur, quae quotidie in expugnationem animae novus quidam praeliator ac fortissimus commovetur (a).

(i) Voir Vita Winwaloei, d.'R. LATOUCHE, Melanges d'histoire de Cornouaille, Paris, 191 1, p. 10$; Vita Guthlaci, II, 16 (BOLL., Ada SancL, Apr. II, In); Betha Coluim Chille, 4d. PAUL GROSJBA.H (Scottish Gaelic Studies, II, 1928, p. i64-i65).

(a) FBRRBOLUS, Regula, cap. 3i (P. L., LXYI, 970).

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Gependant tout vetement de dessous ne resta pas interdit aux moines pendant le moyen &ge. A ceux de son obedience et a ceux qui embrasserent sa reforme, S. Benoit d'Aniane (f8ai) accorda Itsjemoralia en tout temps et la chemise de laine appelee etamine (staminea, staminia, staminenm) (i). Gette chemise de laine, denommee aussi internla, se porta dans tous les monasteres b6nedictins (2). Quant a la chemise de toile (camisia linea, ou simplement camisia, camisea), elle demeura interdite aux moines bien portants (3). Seuls, les valetudinaifes et les enfants pouvaient obtenir la permission de 1'adopter (4)- Dire d'un moine en bonne sante : Utitar camisiis , equivalait.a le taxer de relachement (5).

Roger Norreys, abbe d'Evesham (Worcestershire), ayant cause du scandale par ses dereglements, un legal pontifical fut commissionne pour enqueter sur ses fails et gestes, en 1'annee 1218. L'une des depositions recueillies par le legat contenait notamment ces mots : Praeterea, pater sancte, multum exordinatus est abbas noster quia lintheaminibus in lecto et caligis consutis eis pedulibus more militum et camisiis, sicut statim

(i) ARDOR, Vila Benedicti Anian., 5a (P.L., CIII,"38o).

(a) Regalaris concordia (P. L., CXXXVII, 5oo); ULRIG, Antiquiores consueludines cluniaeenses, III, 8 (P. L., GXLIX, 741); PIERRE DAMIEN, Vita Odilonis cluniacensis (P. L., GXLIV, 939); Decreta Lanjranci, 18, a3 (P. L., GL, 5o&, 5io). Gf. C. ENLART, Manuel d'arch&ologie fran$aise, III, Le costume, Paris, 1916, p. 3io.

(3) Cf. J. ZELLER, Das Provinzialkapitel im Stifle Petsrhausen im Jahre 1417 (Sludien and Mitteilangen zar Gcschichte des Benediktinerordens, XLI, 1921-22, p. 3i-3a\

(4) ULRIC, Op. cit. Cf. MAHJEME, Commenlarius in regnlam S. Patris Benedicti, Parisiis, 1690, p. 703. En ce qui regarde le couchage, on lit dans le Liber ordinarias S. Jacobi de Liege, 42 : Si fieri potest [infirmi] super lintheamina linea et super lectos de plumis iacent vestiti sicut in dormitorio (Edit. P. VOLK., Beitrage zar Geschichte des alien Monch tarns und des benedicktiner Ordens, X, Munster i. W., 1923, p. 64).

(5) EUDES RIGAUD, Registrum visitationis, ed. THEODORE BONNIN, Rouen, i85a, p. 16, 70. Gf. ESLART. Op. cit., p. 55a.

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probare potestis, utitur contra statuta ordinis nostri (i). Yoila done un abbe a qui on reprpche, entre autres choses, de coucher dans des draps et de porter des chemises [de toile] contrairement aux statuts de son ordre.

En 1'annee 1279, les visiteurs d'un monastere benedictin ont appris que les moines portaient du linge quand ils allaient a cheval, ce qu'ils reprouvent, attendu que la chose scandalise les seculiers et provoque les railleries de 1'ordre tout entier (2).

Au XVII* siecle;'les Benedictins de la Congregation de Saint- Maur du moins les plus observants demeuraient encore fideles surce point a 1'antique discipline. En guise de chemise, ils portaient une petite tunique de serge etoffe commune de laine qui est croisee , dit Littre , qu'ils appelaient sergette . Dom Martene nous apprend que Dom Jean Harel, second general de la Congregation (1648-1660), homme tres humble, ami de la pauvrete et de la simplicite, lavait lui-meme ses sergettes au lavoir (3) ; et le meme trait se retrouve dans plusieurs autres notices de la Vie des justes de la Congregation de Saint-Maur. De Dom Golombain Regnier(f i636), Dom Martene dit qu'il refusa de porter du linge dans ses maladies (4).

De Verone, ou il venait de visiter un monastere benedictin rel&che, Dom Michel Germain ecrivait a Tun de ses confreres, le 2 5 mai i685 : Ils disent matines avant souper, ils mangent gras, portent du linge, pour ne rien dire du peculium et de leur sortie seuls (5).

Sur le chapitre des sous-vetements, les premiers Cisterciens

(i) Chronica abbatiae de Evesham, 4dit. W. DUNN MACRAT, London, :863, p. 3&3-a44. Cf. p. i ok.

(?) Cite par MARTENE, Commentarius, p. 708.

(3) MART^RE, La vie des justes, t. i", Paris, 1934, p. 100-101.

(4) MART^NB, La Vie des justes, I, p. 4o.

(5) Lettre de D. Michel Germain a D. Placide Porcheron (a5 ipai i685), dans la Correspondence de Mabillon et de Montfaucon avec Vltalie, 1. 1", Paris, 1846, p. 6a.

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se montrerent particulierement rigides. Comme 1'etamine n'etait pas mentionnee dans la Regie de S. Benoit, qu'ils s'attachaient a observer a la lettre, ils refuserenl de I'adopter et ne voulurent pas davantage faire usage de calegons (femoralia) ni de pelisses (pelliceae) (i). On constate cependant que les Gisterciens refo one's par I'abbe" de Ranee, an XVII" siecle, avaient adopte, comme les Benedictins, la chemise de serge, qu'ils portent encore de nos jours. Quant au linge, le Reformateur en interdit formellement 1'usage, en 1676, statuant qu'on n'en accorderait jamais aux religieux en aucun cas, ni pour quelque maladie que ce puisse etre (a).

Plus ou moins strictement la plupart des ordres religieux repousserent de meme 1'usage du linge de corps (3). Mais cer- .taines mitigations ou derogations a celte regie nepouvaient manquer de se produire. Les Premontres admettaient la toile pour la confection des femoraux (4). Les Ghanoines r6guliers ne se faisaient pas scrupule de porter des camisiae lineae (5). La

(i) Exordium Cisterciensis cenobii, edit. Ph. GUIGNARD, Les monuments primitifs de la Regie cistercienne, Dijon, 1878, p. 71 ; OHDERIC VITAL, Hist, cedes. , VIII, a5 ^P. L., CLXXXVIII, 687); ROBERT DE TORIGKT, De immutationc ordinis monachorum, I (P. L.,GGII, 1809).

(a) Relation de la vie et de la mart de quelques religieux de I'abbaye de la Trappe > Paris, 1705, t. V, p. 36a, n. a. Cf. t.I", p. a4.

(3) Lineis non utantur ad carnem, nee etiam inGrmi. Sed et lintheamina in- inGrmariis nostris penitus non habeantur (Constitationes ord. Praedic. [i358-i363], edit. 6. R. GALBRAITH, The Constitutions of tht Dominican Order 1216 to 1360, Manchester, 1926, p. aia, Cf. BEDE JARRETT, The English Dominicans, London, i ga i , p. /jo.

(li) Instilutiones rerum Praemonslratensium, IV, 16, 4dit. MARTENS, De Anliq. Ecclesiae ritibus, Bassano, 1878, t. Ill, p. 3a5 ; 6dit. R. VAR WAEFELGHEM, Les premiers statuis de I'Ordre de Premonlre (Analecles del'Ordre dePrlmonlre", IX, 191 3, p. 7 3).

(5) Sunt et in raonasteriis qui regulates dicuntur canonici beati Augustini quamdam, ut aiunt, regulam profitentes, qui se inferiores monachis nullatenus arbitrantur, licet eos et vesci carnibus et lineis uti videamus (HELOISE, Epist. ad Abelardum. P. L., CLXXVIIf, 317); Habeant etiam canonici camiseas lineas vel, prelato annuente, stamineas, pelliceam agninam, etc. Actes d'un Chapitre de Sainte-Frideswide a Oxford, ia34, dans H. E. SALTBR, Chapters of

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