C LINEIS HE UTANTBR AD CARNEM
Nous avons dit que, dans- les cloitres, des adoucissements furent presents, en matiere de vetements, comme aussi, naturellemenl, en ce qui regarde la nourriture, en faveur des malades et des enfants. Comment furent traites les femmes vivant sous une regie religieuse? Dans quelle mesure la debilite et la delicatesse du sexe furent-elles prises en consideration par ceux ou celles qui eurent a statuer sur le point de la vie ascetique qui nous occupe presentement? G'est Ik ce qu'il nous reste a dire.
Les premiers statuts de 1'Ordre de Premontre (XII e siecle) laissent la discretion de 1'abbe et de la prieure des soeurs norbertines le soin d'accorder a celles-ci, suivant les possibilites, ou des chemises de lin ou des chemises de laine :
Habeant sorores ad dispositionem abbatis et priorissae secundum possibilitatem earum camisias lineas vel laneas de panno non para to, ut sint minus graves (i).
Nous aliens voir que les regies religieuses composees pour les femmes leur permettent 1'usage du linge plus liberalement qu'aux hommes. Quelle est la raison de cette difference? Une lettre d'Heloi'se, dans laquelle elle demande a Abelard une regie spciale pour ses filles, nous eclaire sur ce point. Les dispositions de la regie de S. Benoit et les usages monastiques, observet-elle, s'appliquent a des hommes. En matiere de costume, notamment, il ne peut etre question pour les femmes de porter des Jemoralia ni des tuniques ou autres sous-vetements de laine, le port de la laine sur 1'epiderme presentant des inconvenients a raison de certaines n6cessiles physiques du sexe (a).
(i) Institationes rerum Praemonstratensium, ed. VAN WAEPELGHEM, p. 65.
(a) Quid ad feminas quod de cucullis, femoralibus et scapularibus ibi scriptum est? Quid denique ad ipsas de tunicis aut de laneis ad carnem indumentis, cum earum humoris superflui menstruae purgationes haec omnino refugiant? (H^LOISE, Epist. ad Abelardum, P.L., GLXXYIII, ai3.)
32 ANCtENHES COUTUMES CLAUSTRALES
Pour repondre au desir exprime par Helo'ise, Abelard ecrivit pour les filles du Paraclet une regie qui nous a etc conservee. II y est question de I'habillement des religieuses : elles recevront des peaux d'agneaux, ut ipso quoque habitu Agnum sponsum virginum indutae videaritur, vel induere moneantur ,des voiles de lin, une pelisse (pellicea toga), un manteau. Des sous-vetements, il n'est parle que tres vaguement et brievement en ces termes : .
Interulas mundas ad camera , in quibus etiam cinctae semper dormiant.
Au sujet de la literie, la regie ajoute :
Gulcitrarum quoque mollitiem vel linteaminum usum infirmae ipsarum non negamus naturae.
Et un peu plus loin encore :
In lectis culcitra una, pulvinar, auriculare, lodex et linteolum sufficiant (i;.
Mais si Ton se reporte au supplement ajoute a la regie peutetre par Helo'ise elle-meme , on y voit que le linge y est mentionne par deux fois, une premiere fois au paragraphe des vetements, une seconde fois au paragraphe de la literie :
De habitu. Habitus noster vilis est et simplex, in agninis pellibus, in lineis et laneis vestibus.
be lectis. In lectulis nostris habemus culcitras et pulvinaria et lintea linea sicut singulis dividitur (a).
Nous trouverons plus de precision dans les regies m6dievales destinees a des recluses. Nous en citerons trois : i Celle que
(i) Institutio sea regula sanctimonialium (P.L., CLXXVIII, 3oi-3oa). (a) Col. 3 1 3-3 1 4. '
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1'abbe cistercien Ailred (f 1167), abbe de Rievaulx, composa pour sa soeur; 2 L' Ancren Riwle, redigee en moyen anglais, probablement au XIIP siecle, par un auteur inconnu pour trois recluses vivant ensemble; 3 Les Statuts de la recluserie de Saint- Reinold a Cologne, datant de 1'annee i448.
Cequi ressort des dispositions contenues dans ces trois regies, c'est que celles des recluses qui adopteront la chemise de toile devront eviter les tissus fins qui flattent la sensualite et se contenter d'une. toile grossiere.
a Hiver comme ete, dit Ailred, qu'elles aient deux chemises d'etoupe ou des etamines (utroque vero tempore duas de stupacio camisias \el staminas) (i). L'etoupe est la partie la plus grossiere de la filasse (a). Un tel tissu 6tait fort peu prise ; a Oncques d'estoupes bonne chemise , disait un vieux proverbe frangais (3).
L'auteur de I'Ancren Riwle connaissait la regie d* Ailred (4); il s'en inspire evidemment dans le passage consacre a 1'habillement de ses recluses. Sur la peau, enjoint-il, vous ne porterez pas de toile, a moins que ce ne soit de la toile faite avec de 1'etoupe de lin ou du gros canevas. Celles qui voudront porter une etamine pourront le faire a leurgre. Vous dormitez vetues, avec une ceinture (5).
(i) AILRED, De vita eremitica, ao (P.L., XXXII, 1467).
(a) Gf. F. GODEFROY, Dictionnaire de Vancienne langae fran$aisc, t. IX, s. v. Estoupe. Parlant des religieux de Grandmont, Giraud de Cambric dit : Catnisiis quoque [utuntur], sed valde grossis, de stuppis ex lino seu canapo confectis (Speculum Ecclesiae, in, 21, Opera, ed. J. S. BREWER, t. IV, p. 267).
(3) LE Roux DE LINCT, Le livre des proverbes /ranpais, Paris, 1869, t. II, p. i63.
(4) Ancren Riwle, ed. JAMES MORTON, vi, London, 1907, p. 178.
(5) Next your flesh ye shall wear no flaxen cloth, except it be of hards and of coarse canvas. Whoso will may have a stamin, whoso will may be without it. Ye shall sleep in a garment and girt (Ancren Riwle, vm, p. 817). Stamin =staminea; canvas = fr. canevas, grosse toile faite de chanvre (EHLART, op. cit., p. a).
34 ANCIENNES COUTUMES CLAUSTBALES
Un peu plus loin, il ajoute ce qui suit, qui n'est pas emprunte a Ailred : Que vos chaussures soient epaisses et chaudes. En ete, vous etes libres de garder les pieds nus, ou d'avoir des has sans empeignes, et de coucher ainsi, comme il vous plaira. Une femme peut tres bien porter des braies de crin, soigneusement attaches et lacees jusqu'aux pieds (i).
Ces braies de crin sont une chose doublement curieuse, d'abord a cause de la matiere employee, qui paraitrait plutot convenir a la confection d'un cilice, et ensuite parce que les femmes, au moyen age, ne portaient generalement rien qui correspondit aux Jemoralia masculins (2). On a vu, en effet, qu'Heloise considerait cet interior vestis comme 1'apanage des hommes.
Voici ce que prescrivent, au milieu du XV 8 siecle, les Statuta inclusorii Sancti Reinoldi quant a Thabillement et au couchage :
De habitu et vestitu statuimus et ordinamus quod earum exterior tunica sit de panno albo et scapulare cum mantello de panno nigro, interior vestis sit camisea linea mediocriter grossa.
Dormiant... non nudae, sed in camisea cum velo nigro consueto capiti supposito (3).
Ainsi, d'apres les dispositions communement admises soil chez les moniales, soit chez les recluses, les seuls tissus permis pour la confection des chemises etaient ceux de laine ou d'une toile plus ou moins rude au toucher. Mais bon nombre de femmes vouees a Fascetisme, au fond d'un cloitre ou dans le
(i) Ancren Riwle, loc. cit. Nous citons ce second passage d'aprfes la r^cente traduction frangaise de Dom GABBIEL MEUHIER, La Regie des recluses, s. I. n. d.
(a) Voir ENLART, Op. cit., p. 60 ; M. WIHTER, Kleidung tind Putz der Frau nack den altfr. Chansons de geste (STENGEL, Ausgaben and Abhandlungen, XLV), Marburg, 1886, p. i4. .
(3) fidite en appendice a mes Ermites et reelas, p.-iaa.
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siecle, repousserent meme cetfe concession mesuree faite a la delicatesse du sexe.
Une sainte Elisabeth de Hongrie (f ia3i), ennemie du luxe et de la superfluity dans le vetement, neportait communement que de la laine sur le corps ou bien un cilice, alors que ses vetements de dessus etaient de pourpe et tissus d'or (i).
Une autre Elisabeth, celle-ci formee par la discipline cistercienne au monastere d'Herckenrbde, dans le Limbourg beige, la Bienheureuse Elisabeth de Spalbeeck, morte apres 1266, si elle etait exterieurement habillee de lin blanc, ne portait ad carnem qu'une tunique de laine (2).
La Bienheureuse Christine de Stommeln (f i3ia) ne portait pas non plus de linge sur le corps (3).
Un certain Francois, reformateur du monastere benedictin de Kastl (diocese d'Eichstatt), ecrivit, au debut du XV e siecle, un Libellus epistolaris quaestionum regularium de vita sanctimonialium virginum pour les moniales d'un monastere situe pres de Buchhorn, sur la rive nord du lac de Constance, A la question de savoir si ces filles devaient porter des tuniques de laine ou de lin, il repond sommairement en ces termes : Qu'elles n'usent ni de lin, ni de chemises, ni d'aucune espece de vetement amollissant et delicat (4).
Nous n'avons vise qu'a indiquer les grandes lignes de 1'histoire d'un point de discipline ascetique, qui, a notre connais-
(i) THIERBT D'APOLDA, Libri octo de S. Elizabeth, II, 4, 5, ed. CAHISIUS Thesaurus monumentorum, IV, 124.
(a) PHILIPPB DE GIAIRVAUX, Vita Elizabeth, dans le Catalogus codicum hagiographiconm Bibliothecae regiae Bruxtllis, edit. Hagiographi Bollandiani, Bmxellis, 1886, 1, pi 364.
(3) Ada B. Christinae Stumbelensis, Prol. 5 (BOLL., Acta Sanct., Jun. V
(4) FRAHCISCOS CASTELLERSIS, Libellus epistolaris in, 4dit., B. PBZ, Bibliotheea ascetica, Ratisbonae, 1736, IX, p. aaa.
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sance, n'avait pas encore fait 1'objet d'une etude speciale. C'est une des multiples formes de la guerre au sensualisme, qui comporta des varietes d' application suivant Fage, le sexe, l'6tat de sante et suivant les conceptions, elles-memes extremement variees, du detail de la vie religieuse.