CHAPITRE IV
Le pain b6nit des moines
J NE distribution de pain benit se faisait chaque jour au
I refectoire dans les monasteres benedictins. Ce rite 6tait
\^J considere comme une communion symbolique. Eulo-
giae, eulogium, oblationes, ainsi designait-on le surplus du pain
offert a 1'autel a la messe, pain non consacre, mais simplement
benit pour etre distribue aux moines.
Les plus anciennes Goutumes de Gluny compilees par Ulric (f 1098) et celles de Guillaume d'Hirsau (f 1091) nous donnent quelques renseignements sur cet usage monastique. Les hosties non consacrees etaient portees au refectoire et la distributes avant le repas a ceux des freres qui n'avaient pas communie ce jourla. La distribution devait etre faite par un pretre ou par deux pretres, par Thebdomadier en fonction et par celui de la semaine prec^dente, suivant les Goutumes d'Hirsau, ou bien, d'apres les anciennes Coutumes de Saint-Benigne de Dijon, par 1'hebdomadier de la a messe majeure et par celui de la messe mineure . En recevant la parcelle de pain quilui etait presentee le moine baisait la main du pretre qui faisait la distribution (i).
(i) ULRIC, Antiquiores consuetudines Cluniacenses, II, a3, So (P. L., CXLIX,
Pour prendre part a cette communion symbolique il fallait, d'une part, n'avoir pas communi6 sacramentellement le meme jour et, d'autre part, etre encore a jeun. Telle etait du moins la regie a Saint-Benigne de Dijon :
Quicumque autem communionem sacram accepit, ut yenturn est ad eum, cum maim reverenter signum facit ut eat [hebdomadarius] in antea; similiter et qui jam aliquid cibi praegustavit qualibet ingruente causa.
Une disposition penitentielle de la Regula coenobialis de S. Colomban (f 6i5) condamne a un chatiment de douze coups quiconque aura rec.u des eulogies avec une conscience souillee :
Eulogias immundus accipiens xii percussionibus (i).
Jeune, absence de communion sacramentelle, purete de conscience, ces conditions indiquent bien la signification du rite, qui, comme nous 1'avons dit, etait destine a symboliser la communion eucharistique (2).
Divers textes du debut du IX 6 siecle prescrivent le maintien ou le retablissement de la distribution quotidienne des eulogies dans les monasteres, c'est done que 1'usage est anterieur a cette epoque. Ut eulogiae fratribus a presbyteris in refectorio dentur , prescrit un des Capitula monachorum d'Aix-la-Ghapelle (817) (3), et 1'un des Capitula des moines de Reichenau (avant 8 1 6) porte ceci : Ut in refectorio facta benedictione veniant duo presbyteri ad abbatem frangentes panem. Et dant ipsi eulogium
711, 73$); Consaetudines Hirsaugienses,.l, 8U (P. L., CL, ioi4-ioi5); Antiqaae S- Benigni Divionensis consuetudines, 36 (MARTENE, De antiq. monach. ritibus, p. 90-91); Consaetudines Einsidlenses, 18 (ALBERS, Consuetudines monasticae, V, 8a).
(i) Regula, *o (P.L., LXXX, 317).
(3) Cf. MARTENE, Comment, in Reg. S. P. Benedicti, Parisiis, 1690, p. 6g3.
(3) Capitala monachorum, 68 (ALBERS, Consaet.mon., Ill, i3g).
LE PAIN BfftlT DES MOUSES 89
caeteris fratribus stantes antequam accedant ad mensam (i). A Fulda, la coutume 6tail sans doute tombee en desuetude puisqu'on demande, en 811 ou 812, quod communicationem fracti panis ante cibum quotidie non respuatur secundum exempla praecedentiam patrum (a).
L'existence de 1'usage dans les monasteres irlandais des VI 8 et VII" siecles est attestee non seulement par la disposition de la Regie de S. Golomban deja citee, mais encore par un passage de la Vie de S. Columba, abb6 d'lona (f 697), par Adamnan (f 704), passage conceraant le saint irlandais Gainnech (f 699 ou 600), ou il est fait allusion a la fraction de 1'eulogie au repas pris apres 1'heure de none dans le monastere d'Aghaboe :
... et cum forte post nonatn coepisset horam in refectorio eulogiam frangere, ocius deserit merisulam, etc. (3)
L'origine premiere de cette distribution monastique du pain benit doit-elle etre recherchSe dans les cloitres ou hors des cloitres? Se rattacherait-elle aux agapes des premiers siecles chr6tiens? On ne sail. Emettre sur ce point soit une affirmation soit une negation nous parait galement temeraire.
En terminant, nous croyons bon de rappeler que la manducation du pain benit distribue le dimancbe aux fideles pendant ou apres la messe de paroisse avail la meme signification
(i) Capit. monach. ad Aagiam directorum, 7 (ALBERS, Consuet., Ill, 107).
(a) Supplex libellas monachoram Fuldcnsium Carolo imperatori porrectus (M. 6., Epist. Carol., II, 849). Gf. Ad. FRANZ, Die kirchlichen Benediktionen, Freib. i. Br., 1909, I, a53.
(3) Vita Columbae, n, i3, 4d. J. T. FOWLER, Oxford, i8g4, p. 8a-83. Campulus Bovis, scotice vero Ached-bou = Aghaboe (Queen's County). La Vita S. Caihnici, e'diteo par G. Plummer (Vitae Sanct. Hiberniae, I, 169), contient bien cet Episode (ch. 45), mais, beaucoup plus tardive que la Vita Columbae, lle ne dit rien des eulogies, qui apparemment n'etaient plus en usage au moment de sa redaction.
4O ANCIENNES COTJTUMES CLAUSTRALES
symbolique que les eulogies monastiques (i). Quand les Chretiens commencerent a se contenter d'offrir et d'assister au Sacrifice sans y communier, observe Bocquillot, 1'Eglise crut qu'au moins il falloit les porter a communier spirituellement, et les y exciter par quelque figure ou Symbole exterieur qui represented la Communion sacramentale. Rien n'etoit plus propre a ce dessein que les restes de pain et de vin que Ton avoit offerts, mais qui n'etoient pas consacrez. On leur distribua done des oblations non consacrees... II falloit etre ajeun pour en manger... On n'en donnoit point aux Infideles ni a ceux des Fideles qui etoient excommuniez... (2).
L'usage du pain benit qui subsiste encore dans beaucoup de paroisses se rattache done intimement au rite monastique dont nous venons de montrer la tres haute antiquite.
(i) Voir Le pain btnit, art. publie dans La vie et les arts litargiques de juillet 1926, p. 398-401.
(a) LAZARE-AHDRE BOCQUILLOT, Traite" historique de la liturgie sacree ou de la Messe, Paris, 1701, p. 435-436.
GHAPITR& V
Anciennes regies relatives a la bonne tenue au chceur
It ne faut pas s'etonner si, de tout temps, les legislateurs monastiques ont ediete des reglements touchant la bonne tenue au cho3ur, car sans elle e'en est fait de la dignite de la celebration de 1'office divin ; et, de plus, quelles incommodit6s et quelles epreuves pour ceux qui ont a supporter, durant la priere en commun, des voisins grossiers et mal eduques !
Gassien nous dit quelles precautions prenaient les cenobites de la Basse-Egypte au IV e siecle pour que rien ne troublat le silence, la bonne ordonnance et la dignite de 1'office.
Lors done, ecrit-il, qu'en Elgypte les freres s'assemblent, afin de cetebrer les solennites que j'ai dites et qu'ils appellent synaxes, tous observant un tel silence, que, malgre une multitude si nombreuse, on pourrait croire qu'il n'y a pas ame vivante, bors celui qui chante le psaume, debout au milieu.
Ceci est plus remarquable encore durant 1'oraison qui suit. On n'entend personne cracher, expectorer, tousser ni bailler de sommeil. Pas un gemissement; pas meme un soupir qui puisse incommoder les voisins; pas une voix, sauf celle du pretre qui conclut 1'oraison. Seuls les sons etouffes qui s'echap-
pent des levres dans le transport de la priere, ou qui surgissent insensiblement dans un coeur embrase d'une excessive et intolerable ferveur, lorsque, impuissant a contenir en sbi les ardeurs qui le devorent, il cherche un soulagement dans une sorte de gemissement ineffable, parti du fond de 1'etre.
Mais pour celui qui, en proie a la tiedeur, prierait avec des cris, ou s'abandonnerait a quslqu'une des negligences enumerees plus haut, surtout a des baillements, ils prononcent qu'ils peche doublement : premierement, parce qu'il se rend coupable de sa priere, qu'il offre negligemment ; deuxiemement, parce qu'il distrait, par ce bruit malencontfeux, ses voisins, qui, peutetre, prieraient avec beaucoup d'ardeur (i).
Dans les regies et autres documents monastiques du moyen age les baillements, la toux, les 6ternuements seront 1'objet de prescriptions nombreuses; mais celles qui sont relatives a la maniere de cracher sont particulierement curieuses.
En general il n'etait pas interdit de cracher, mais il fallait le faire d'une maniere convenable. L'adjectif convenable est elastique : ce qui etait juge convenable au moyen age serait repute parfaitement inconvenant de nos jours.
Peut-etre existe-t-ilaujourd'hui encore des crachoirs dans certains choeurs de moines ou de chanoines. Le Caeremoniale monasticum ad usum Congregationis Gallieae O.S.B., compile par Dom Gueranger, prevoit encore 1'usage des arcalae, qu'il reglemente de la maniere que voici : In arculas autem ad conspuendum positas ita conspuant ut subsellia et pavimentum nullatenus inquinent : at in choro et multo minus ad altare nunquam spuant in pavimentum aut in tapetas (2).
Le paragraphe d'ou nous extrayons ces ligues interdit aussi de cracher ou de se moucher bruyamment au cbxsur etdemande
(i) GASSIEN, De institatis coenobiorum, II, 10, ed. M. PETSCHENIG, p. a5-a6. Trad. fr. de Dom E. PICHERT (Saint-Maximin, Var [1925]), p. 160-161. (a) Solesmis, 1887, p. i3.
ANCIENNBS RAGLES RELATIVES A LA BONNE TENUB AU CHCEUR 43
aux moines de s'abstenir desdites actions, nisi urgente necessitate, pendant le Gloria Patri, et aussi lorsque 1'un des religieux chante ou recite seul un texte liturgique, le reste du choeur ecoutant.
Ces memes prescriptions se retrouvent presque mot pour mot dans le Ce'r^monial monastique de la Congregation de Saint- Vanne et de Saint-Hydulpbe (i).
Au XVII e siecle, le crachoir 6tait un objet fort r^pandu, et le nettoyage des crachoirs etait un acte d'humilite rechercb.6 des plus saints religieux. Devenu sourd, Dom Philippe des Vigues, bSnedictin de la Congregation de Saint-Maur, se retira a Saint- Benoit-sur-Loire, ou, nous dit Marlene, il exercait les emplois les plus vils de la maison et prenait soin de 1'horloge, des crachoirs et des lampes (2) . La Relation de la Trappe parle d'un religieux de cette abbaye qui demanda qu'on lui donnat le soin... de nettoyer les crachoirs de 1'eglise et d'en changer la chauxde temps en temps (3) . Les Reglements de la Trappe, de 1690, prescrivent en effet ceci : On prendra garde de ne jamais cracher contre les murailles ny du dortoir, ny en quelqu'autre lieu que ce soit ; et encore : On ne -crachera au choeur que dans les crachoirs qu'on tiendra les plus nets qu'on pourra. Le sacriste y mettra de la chaux de temps en temps (4).
Les Regies communes et particulieres de la Congregation de Saint-Maur renferment, sur le nettoyage des crachoirs, des prescriptions qui meritent d'etre cities ici. Ceuxa qui on donnera le soin des crachoirs qui sont dans le choeur, y lit-on, les doivent tenir dans une distance convenable les uns des autres et les entretenir propres et pleins de chaux, laquelle ils remueront
(i) Caeremoniale monasticum iussa et auctoritate cap. gener. congreg. SS. Viton et Hydalphi O.S.B. edition (Tulli Leucorum, 1696), p. 6. (a) MARTENE, La vie desjustes, ed. Dom B. HEURTEBIZE, t. II, Paris, 192 5, p. 9.
(3) Relation de la vie et de la mart de quelqaes religieux de I'abbaye de la Trappe, Paris, 1755, t. II, p. 458.
(4) Les reglements de I'abbaye de Nostre-Dame de la Trappe en forme de constitutions, Paris, 1690, p. 5, aa.
souvent. Quand elle sera humide, ou qu'elle sentira mauvais, ils la vuideront dans un lieu sec et a couvert, exposeront les erachoirs au soleil, les nettoieront et rempliront d'autre chaux seche, ou meme toute vive, en sorte pourtant que venant a se dissoudre, elle soit toujours plus basse d'un ou de deux pouces que le bord des crachoirs (i). Oh! 1'admirable precision!
Evidemmment, ces gens du XVII 6 et du XVIIP siecle s'estimaient infiniment plus polices que les demi-sauvages des ages barbares qui ne connurent point ce produit d'une civilisation avancee, le crachoir. Le moyen age, en effet, ne semble pas avoir connu cet ustensile. Comment done s'y prenait-on alors pour expectorer sans violer les regies du decorum liturgique et les bienseances alors en vigueur? G'est ce que les documents du temps vont nous apprendre.
L'Ordo qualiter, quelquefois appele Memoriale Benedicti Ananiensis, anterieur a 816, s'exprime dans les termes suivants qu'il importe de citer in extenso, car ils ont ete frequemment reproduits dans la suite par d'autres legislateurs monastiques :
Et si forte alicui frequens tussis aut phlegma evenerit ex pectore aut naribus, post dorsum projiciat, aut iuxta latus. Caveat autem curiose ut infirmis fratribus non vertatur in nauseam; sed semper quod spuitur pedibus conculcetur, ut dum ad orationem curritur, vestimenta eorum non sordidentur. Quod omnibus locis eis observandum, sive in ecclesia, sive in refectorio, sive in porticu, et in omni loco et conventu, ut quod spuitur pedibus conculcetur (2).
Pedibus conculcetur! II faut voir ici encore un acte de civilite, toujours d'apres les concepts de courtoisie alors en
(1) Regies du soin de nettoyer les chaises du chceur, 1'aigle, les crachoirs, etc. dans Regies communes et particulieres de la congregation de Saint-Maur (Paris, 1687), ch. xxxiv, p. 260.
(2) Ordo qualiter, ed. MIGNE, P.L., LXVI, 987; ed. D. BRUNO ALBERS, Consuetudines monasticae, i. Ill, p. 28. Sur ce texte, voir Dom URSMER BERUERE, L'ascese benedictine des origines & la Jin du XII' siecle, Paris et Maredsous, 1927, p. 26.