‹ Anciennes descriptions de Paris (volume 2)Chapitre 31 sur 77 · Quevedo y Villegas (1580-16^5), satirique espagnol · texte numérisé non relu

Quevedo y Villegas (1580-16^5), satirique espagnol

2. Il y a ici une allusion âu digesteuVy ou marmite inventée par Papin, employée à extraire par la vapeur à une haute pression la partie gélatineuse des os. Il en donna la description dans son ouvrage qui parut à Londres (1681) in-^*^, et qui fut traduit en français sous ce titre : La manière d'amollir les os et de faire cuire toutes sortes de viandes en fort peu de temps et à peu de frais. Paris (1682), in-12. Vers 1828, la marmite de Papin, perfectionnée par M. Lamare, devint la marmite autoclave.

4tf MARANA.

dire à un plaisant que si cette maniéré de faire dé grands pains eût été dans la Judée au tems du Messie, les cinq mille Juifs qui furent rassasie:^ se seroient plutôt étonnez du four que du miracle *.

58 . Cependant quoi qu'on soit dans une ville si abondante, qui n"a rien, n'a rien, c'est-à-dire que l'eau et le i!eu sont interdits à ceux qui n'ont point d^ argent, comme ils l'étoient aux criminels du tems des Romains. Je ne pense pas qu*il y ait au monde un enfer plus terrible que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au milieu de tous les plaisirs sans en pouvoir goûter aucun. Parmi cette grande abondance on trouve une infinité de misérables qui demandent l'aumône d'un ton conune s'ils chantoient; on les voit gelez de froid en hyver ; et au printems ils présentent des fleurs pour exciter la compassion.

59. On ne croit ici ni aux enchantements, ni aux sorciers, et rarement aux possédez. L'adultère y passé pour une galanterie, même dans Tesprit des maris, qui voyent tranquilement faire Tamour à leurs femmes, et ils ont raison. C'est une grande folie de nos jaloux Italiens, de planter l'honneur dans un endroit si fragile.

60. On vend toutes sortes de choses, excepté l'art de taire un secret; les François disent que c^est la J)r6fession d'un confesseur, et que pour eux ils ne taisent que les choses indiférentes qu'on ne leur

I. Les pains alors étaient presque tons ronds, de pâte ferme et fort grands. Le Sicilien s'étonne de ces paiiis énormes, et il eii parle avec une exagération amusante.

LETTRE B'UN SICILIEN. ^f

confie poiaiy et dont ils lie seûcent aucune démangeaison de pzrler.

6i. La civàhé est plus étudiée en France que dans le roy^àume de la Chine, on la pratique avec beaucoup d'agrément parmi les personnes de qualité ; les bourgeois y mêlent de rafiectation et le peuple s'en acquite' grossièrement, chacun en fait un art à sa mode ; on trouve des maîtres qui montrent les cérémonies ; et ces jours passez je rencontrai dans la riie une. femme assez bien fiûte, qui m'offrit de me vendre des complimens, et de me les donner i bon marché. Cette femme va dans les maisons, elle y déployé sa marcfaandise, et gagne de quoi vivre.

62. On aime les Étrangers, ils y viennent de tous les endroits du monde pour voir le Roi, qui est un Prince très bien fait et très accompli *. Ils jouissent en même tems de tous les plaisirs qui peuvent flatter les sens, excepté Todorat ; comme le Roi n^aime pas les senteurs ">, tout le monde se fait une nécessité de les haïr, les Dames affectent de s'évanouir à la vûë

I. Le roi Soleil pourtant était alors bien pràs de son déclin.

%, Louis XIV n'aimait pas les odeurs et ne pouvait supporter que les plus douces, encore en faisait-il assez peu d'usage, au grand étoonemeat du Sicilien. Il suiBsait dé pàpfiers trop parfumés pour lui porter & la tête, comme le marqne le JourHàl dé ia^ Santé. Plus jeune, ii éditait loi-même à k confoction des odeurs dont il vualait faire usage. Cest le gantier Martial, valet de chambre de Monsieur, que l'on connaît par la grotesque coafttsion que la comtesse d'Escarbsgnas fait de lui avec le poëte Martial, qui les composait devant lui : )i Le pins grand des mooarques, dh l'avertissement du Pmrfkmeur ftancoU, s'est plu à voir souvent le sieur Martial composer dans son cabinet les odeurs qu'il portoit sur sa sacrée persoiMe. »

d^une fleur. Ainsi les personnes les plus délicates refusent de se satisfaire dans les odeurs ^, que nous autres Italiens aimons si ^parfaitement, et que les Espagnols et toutes les nations de TAsie estiment si précieuses. Aussi privez de ce plaisir, nous sommes continuellement engloutis de la mauvaise odeur des rues, et de la puanteur des cloaques, qui pourroient porter le navire de Ptolémée *.

I . Beaucoup de ces messieurs sont sujets aux vapeurs ; Ils ne peuTent souffrir l'odeur même des fleur», Et dans les jours pour eux destinés aux ruelles, Les dames prennent soin qu'il n'en soit pas chez elles. Satyres nouvelles sur les Promenades. 1699.

9. Le nombre des fontaines avait été augmenté dans la ville, mais Tefttt ne circulait pat dans les rues, qu'on ne balayait pas réguliôrement ; les eaux ménagères et les eaux de pluie formaient de la boue et des cloaques, le pavé n'était ni régulier ni bien entretenu, l'administration faisait des ordonnances, mais elles n'étaient pas toujours observées. Après un orage on aurait pu par courir certaines rues en bateau, le ruisseau étant au milieu

Pour traverser U rue, an milieu de l'orage.

Un ais sur deux pavés forme «n étroit parcage ;

Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant ;

Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant;

Et les nombreux torrents qui tombant des gduttières

Grossissant les ruisseaux en ont fait des rivières.

BOILBAU, Sot, FI.

Dans les endroits de la ville les plus passagers et les plus larges on tenait en réserve des tréteaux et des planches qui formaient un pont volant destiné à faire communiquer les deux côtés dé la rue. Le besoin avait donné naissance à une industrie tout à fait éphémère ; il y avait des gens du peuple qui traversaient sur leur dos les bourgeois qui ne voulaient pas risquer de se mouiller. On connaît le tableau de Gamier : Le passage du ruisseau un Jour d'orage^ représentant un artisan faisant l'office de saint Christophe et ayant sur son dos une élégante, tandis que son bichon s'arrête sur le bord de l'eau pour en sonder la profondeur.

63. On. a plusieurs maîtres qui enseignent les Langues étrangères. L'Italienne et l'Espagnole sont plus à la mode que les autres, et elles ont des sectateurs. Les Dames sur-tout, curieuses d'entendre ces deux Langues et de les parler, n^épargnent pas leurs peines, et elles réiississent. Les histoires du temps et Jes grands événements du monde sont ici écrits avec beaucoup de délicateese ; on représente aussi sur les Almanachs * toutes les bataille^ et les prises de Villes, et toutes les acnons considérables qui se passent sur la Mer et sur la Terre, et Ton a soin d'embellir la représentation de plusieurs devises et de figures agréables ^.

64. On tient tous les ans en Carême une Foire fameuse, appelée la Foire Saint'Germain ' \ c'est dans un grand lieu tout rempli de boutiques, où une infinité de marchands étalent toutes les marchandises les plus belles et les plus riches qu'on fasse dans cette grande Ville. On y trouve aussi de toutes sortes de liqueurs, de vins et de confitures, et l'on y vend de toutes sortes de meubles précieux. Toute la Ville y va, mais bien plutôt pour se divertir que pour acheter. Les amans les plus rusez, les filles les plus jolies et les filoux les plus adroits y font une foule continuelle ;

I. Les almanachs historiés de ceUe époque étiûent des monuments, des galeries de portraits, longtemps négligés et devenus très rares ; ils sont précieux par les renseignements iconographiques et historiques qu'ils renferment.

a. Scarron a donné la Foire Saint-Germain en vers burlesques ; de nos jours, M. Heulhard en a donné l'histoire vraie.

il n'y a larcin de cœur, ni larcin de bourse qu'oui n*y hsse; et comme Taffluence esc toujours grande ec continuelle, il y arrive des avantures assez singulières pour le vol et pour la galanterie «. Les bourses ont le même son que les âmes de Pithagore ; eUes passent de l'un à l'autre par une transmigration invi* sible. Autrefois le Rot y venoit, mais présentement il n'y vient plus; le principal divenissemenc s'y fait ht nuit, où une infinité de lumières rangées dans toutes les boutiques rendent la Foire plus briHantè et plus m^nifique, cachent plus facilement les défauts du visage des Dames et donnent à d'autres plaisir3 un goût plus agréable et plus délicieux.

65. L^invention d'éclairer Paris pendant la nuit, par une infinité de lumières, mérite que les peuples les plus éloignez y viennent voir ce que les Grecs et les Romains n'ont jamais pensé pour la police de leurs Républiques : les lumières enfermées dans les fanaux de verre, suspendus en Tair et à une égalé distance, sont dans un ordre admirable *. On les met

I. Magnum latrocinlum, magnum lenocinium, dkait le satirique latin.

a. Un arrêt du Conseil du a8 janvier 166H avait ordonné le dénombrement des lanternes posées l'année précédente et mit la dépense à la charge des quartiers, comme pour le nettoiement des rues. Un éditde 1697 constate que de tontes les améliorations, aucune n'avait été plus utile et mieux appréciée. Les six mille cinq cents lanternes qui éclairaient Paris vers la fin du xvii* siècle étaient garnies de chandelles ; la ville comptait alors cinq cent mille habitants. Le nombre des becs de gaz était^ à la fin de 1865, de vingt-quatre mille huit cents pour une population de un million sept cent mille habitants.

LETTRE D'UN SICILIEN. $i"

toutes dans le même tems, et elles éclairent toute la

nuit. Ce spectacle est si beau et si bien entendu,

qù'Archimède même, s'il vivoit encore, n'y pourroit

rien ajouter de plus agréable et de plus udle^. Ces

feux nocturnes font un bien extrême à tout le Peuple;

ils contribuent à la sûreté publique, aussi bien que

plusieurs troupes de gens, les uns à pieds, et les

autres à cheval, qui vont toute la nuit par la Ville

pour empêcher les meurtres, les vols et les assassins,

que Ton faisoit autrefois impunément à l'abri des

ténèbres*. Ce qui rend Paris, si vous eA ôtez le

bruit épouvantable, la plus sûre et la plus délicieuse

ville de TUnivers *.

1. Loai8 XIV fit frâpperyà Toccasion de cette innovation, une. médaille avec cette légende :

SBCURITA8 BT NITOE.

2. « En 16^7, le roi, dit Brossettej poarvat à la 8Ûreté publique par Pétablissement des lanternes, par le redoublement du guet et de la garde, par un règlement sur le port d'armes et contre les gens sans aveu, et par plusieurs autres sages ordonnances, dont l'exécntion fut confiée à M. de la Reynie, lieutenant général de police. En peu de temps, la sûreté publique fut rétablie dans Paris. »

). « P'où venait, se demande M. Louis Blanc (Paris-Guide), l'extrême tendresse de Montaigne pour Paris? Montaigne, qui disait : Je l'aime tendrement jusque dans ses verrues et ses taches? — Serait-ce qu'il peut y avoir pour les villes une beauté autre que celle qui consiste dans la splendeur des palais, la somptuosité des. édifices, le luxe des établissements publics, la multiplicité des promenades, le nombre et la largeur des rues? La vérité est qu'à toutes les périodes de son existence Paris a eu un charme indépendant de sa beauté extérieure. Pas d'époque où Paris n'ait étéi l'objet d'une admiration . profonde, et, qu'on Je remarque bien^j toute morale. Ce n'est point par la beauté extérieure de Paris que Gibbon et Hume expliquent l'attachement que Paris leur inspira.

66. Je reviens au Jardin fameux des Tuilleries, dont la beauté charme jusqu'aux aveugles qui s*y vont promener tous les jours de l'Eté*; comme il est fait pour le plaisir d'un grand peuple, l'art y a fait tous ses efforts pour le rendre digne d'une infinité de personnes considérables qui le fréquentent, d'un grand nombre de belles Dames qui l'embellissent ', et d'une quantité extrême d'honnêtes gens qui s'y promènent toujours. L'entrée en est interdite aux laquais ' et à la canaille ; il est très-spacieux, et quasi capable de contenir une grande partie du

Tous deux Us donnent ponr raison de cet attachement Tinexprimable douceur de la vie intellectuelle dont on y jouit. »

I. L'hospice des Qninze-Vingts était près du jardin des Tuileries; les aveugles y venaient s'y promener, non admirer, comme semble vouloir le laisser supposer le malin Sicilien.

a. Dans les Amusements sérieux et comiques de Dufresny, le Siamois auquel il fait visiter Paris s'écrie, à la vue des charmantes promenades des Tuileries : « De ma vie. je n'ai vu une si belle volière, oh ! la charmante espèce d'oiseau ! — Ce sont, lui répond son guide sur le même ton, des oiseaux amusants qui changent de plumage deux ou trois fois par jour. Volages dMnclinatîon, faibles de nature, forts en ramage, ils ne voient le jour qu'au soleil couchant, marcnant toujours élevés à un pied de terre, touchant les nues de leurs superbes huppes. En un mot, la plupart des femmes sont des paons^ dans les promenades, des pies-grièches dans la vie domestique, des colombes dans le tête-à-téte. Mais il y a diverses nations parmi ces promenades : la nation policée des ÏFemmes du monde, sauvage des provinciales, libre des coquettes, indomptable des fidèles, docile des infidèles, errantes des bohémiennes. » Il poursuit ainsi : « Nous avons à Paris deux sortes de promenades ; dans les unes on va pour voir et être vu; dans les autres pour ne voir ni être vu de personne. Les dames qui ont l'inclination solitaire cherchent volontiers les routes écartées du bois de Boulogne, où elles se servent mutuellement de guide pour s'égarer. »

j. Voir, à ce sujet, la note i, p. 15.

LETTRE t>'dN SICILIEN. $|

peuple , s^il y venoic en même tems ; situé . sur le bord de la Seine, et la vûë de cette rivière, des collines et des campagnes voisines, augmente sa beauté et ses Siemens. Les grandes allées couvertes d^une infinité d'arbres, qui ne produisent que de Tombre, convient les personnes de s'y promener, et quand on est fatigué, on trouve plusieurs sièges dans tous les endroits pour s'assoir, et des théâtres, des labirintes et des tapis d'herbes fraîches pour se retirer comme dans une agréable solitude. On voit là, étalé dans les habits, tout ce que le luxe peut inventer de plus tendre et de plus touchant. Les Dames, avec des modes toujours nouvelles, avec leurs ajustemens, leurs rubans, leurs pierreries et les agréables manières de s'habiller, étalent dans les étofes d'or et d'argent les âplications continuelles de leur magnificence. Les hommes, de leur côté, aussi vains que les femmes *, avec leurs plumes et leurs perruques

f. ht )«rdin des Tuikries était le rendez- vous de rélégance parisienne, et Dorante pouvait dire àCliton (Le Menteur^'actc I*^, scène I") :

Mais puisque nous voici dedans les Tuileries, Le puys du beau monde et des galanteries, Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier?... Mais laissons, cher amy, laissons ces momeries. Voici tout à propos l'heure des Tbuileries.

Entrons. D'autres objets vont s'offrir à nos yeux : Tout Paris à la fois se rassemblé en ces lieux.

Tout Paris était déjà inventé an zvii* siècle.

Avançons Dorimant,. jusqu'à la grande allée ; Nous allons y trouver marchandise mêlée.

blondes^, y vont chercher à |^îre et à, prendre les

cœurs; maïs touvent ils y sont pris eux-mêmes*, car il n^ manque pas de Dianes qui charment des Endimlons.

67. Dans ce lieu si agréaHç, on raille, on pairie d'amour, de nouvelles, d'affaires et de guerre. On décide, on critique, on dispute, on se trompe Içs uns les autres, et avec cela tout le monde se divertit. On y voit au Printems plusieurs sortes de fleurs, et lés rossignols en Été semblent y avoir choisi leur démeure ; avec leur voix sonore, ils y chantent leurs amours et leurs plaintes. Oc ne voit là âuciui visage triste, on y est tranquile, éloigné du truit, et on v^y entend aucun discours lamentable : et je crois que ce fut dans ce jardin charmant que ^e trouva Armide pour désarmer' son Renaud et pour le lâettré dans ses chaînes*.

Sont ce feoilUge épais on voit tout à U fois, Et duchesse et grisette, et marquis et bourgeois.

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