‹ Anciennes littératures chrétiennesChapitre 13 sur 200 · CARACTERES · texte numérisé non relu

CARACTERES

lémiques et les controverses religieuses agitèrent les esprits des Syriens dans Tempire romain et dans l'empire perse.

Par leur ancienneté, les versions bibliques se recommandent à l'exégète. La Peschitto apporte un contrôle' utile à la critique du texte hébreu, comme FHexaplaire ' syriaque à celle des Septante. Les versions du Nouveau Testament, y compris l'Héracléenne, sont consultées avec fruit, ainsi que les commentaires que les Pères de l'Église syrienne ont faits des saintes Ecritures.

La littérature apocryphe de la Judée eut son écho en Syrie, où l'imagination s'exerça sur les Patriarches bibliques, sur la vie de Notre-Seigneur, sur la Vierge et les Apôtres. 11 s'y forma des légendes qui furent acceptées en Occident même.

L'hagiographie occupe dans la littérature syriaque une place aussi grande que dans les autres littératures chrétiennes. Les Actes des martyrs rédigés par les Syriens occidentaux diffèrent, par leur caractère, de ceux qui ont été écrits par les Syriens orientaux. Ces derniers renferment des données historiques et géographiques qui servent à éclairer des points obscurs de l'histoire des temps anciens.

Nous ne nous appesantirons pas sur ces sujets qui trouveront leurs développements dans le cours de ce livre, mais nous ferons ressortir ici la valeur des traductions des livres grecs, qui forment une des branches importantes de la littérature syriaque.

La Mésopotamie païenne était restée fermée aux lettres grecques. La nécessité de connaître les œuvres des Pères de l'Église grecque et de l'Église hellénisante d'Antioche se fit sentir dans la Mésopotamie chrétienne dès le commencement du V siècle. A cette

époque, l'enseignement du grec faisait partie du programme de la célèbre école d'Edesse, qui publie successivement des traductions des commentaires de Théodore de Mopsueste, des traités de saint Cyrille d'Alexandrie, de la logique d'Aristote et d'autres livres de VOrganon. De là, l'étude du grec se répand dans toute la Mésopotamie et se continue pendant les siècles suivants. Sous les Abbasides, apparaît à Bagdad une renaissance scientifique créée parles illustres médecins que les califes entretiennent à leur cour. Des écoles dirigées par des maîtres en renom revisent et rééditent les anciennes traductions d'Aristote et de Galien, et publient en syriaque les œuvres de Dioscoride et de Paul d'Egine. Ce sont encore les Grecs qui initient les Syriens à la connaissance de la grammaire et de la lexicographie. La langue syriaque porte la marque visible de cette culture. Après avoir été les disciples des Grecs, les Syriens deviendront les maîtres des Arabes et leur transmettront les livres grecs. Il n'est guère de version arabe d'une œuvre grecque qui ne suppose un intermé- 1 t' diaire syriaque. Par un curieux retour des choses, la philosophie grecque reviendra d'Orient en Europe par les livres arabes qui firent autorité chez nous au moyen âge.

Nous devons encore aux Syriens orientaux des versions syriaques de livres pehhvis : le livre de Kalila et Dimna, le Roman d'Alexandre le Grand, et probablement le livre de Sindbân ou des Sept sages.

Ces traductions nous ont conservé un certain nombre d'œuvres dont les originaux sont perdus, soit en' totalité, soit en partie. Certaines versions d'écrits grecs valent par leur âge un bon manuscrit et méritent "d'être consultées pour une édition critique.

§ 2. — La poésie.

Si l'on veut toucher du doigt la note personnelle de l'esprit littéraire des Syriens, c'est dans leur poésie qu'il faut la chercher. On ne s'attendra pas à trouver dans leurs productions poétiques les hautes envolées du lyrisme, ni le charme naïf et captivant de l'épopée héroïque, mais le caractère particulier de cette poésie en fait un événement littéraire qui vaut la peine qu'on s'y arrête et qu'on suive son histoire dans le cours des siècles ^ .

La poésie syriaque, purement ecclésiastique, est née et s'est développée dans le clergé pour lequel elle fut l'instrument le plus apte à répandre dans le peuple Finstruction religieuse et à donner aux olHces du culte toute la solennité qu'ils comportent. Ici encore nulle trace d'une tradition qui relie la poésie chrétienne aux chants populaires des temps païens. C'est du côté de l'ancienne poésie hébraïque qu'on pourrait chercher quelques analogies : les vers syriaques groupés deux par deux forment une phrase métrique, un édifice ()L^), comme disent les Syriens, répondant assez bien au parallélisme des versets hébreux. Il ne fait pas de doute, d'autre part, que l'usage des strophes acrostiches, qui suivent l'ordre alphabétique, se soit introduit dans la poésie syriaque par imitation de certains Psaumes et des Lamentations de Jérémie qui présentent cet arrangement strophique-.

1. Ce que nous disons plus loin de la poésie syriaque a fait l'objet d'une lecture à l'Assemblée de la Société asiatique du mois de juin 1897, et a été imprimé dans le Journal asiatique, n° de juillet-août 1897.

2. Les liomélies métriques de Narsès (V« s.) présentent de nombreux exemples de réponse, c'est-à-dire de la reprise, au commencement d'une strophe, d'un mot ou d'une pensée de la strophe précédente. Ce

Cependant le principe fondamental de la métrique syriaque, le nombre déterminé des syllabes du vers, n'existe pas en hébreu. Ce serait faire fausse route que ; d'en chercher l'origine dans l'ancienne poésie grecque et latine. Les Syriens ne distinguaient pas dans les vers les voyelles longues des brèves, et rien ne trahit chez eux la connaissance de la poésie occidentale à l'aurore de leur époque littéraire. La langue syriaque, émoussée par l'usure, ne maintient que très rarement la voyelle brève dans une syllabe ouverte ; par suite, les mots se décomposent en syllabes bien tranchées qui ont la môme valeur prosodique. 11 était donc naturel qu'une phrase rythmée comprît un nombre déterminé de syllabes. C'est le phénomène qui s'est produit également pour le vers français, dans lequel il n'est pas tenu compte de la durée d'émission des voyelles.

On serait plutôt tenté d'admettre une certaine parenté entre l'hymnologie syriaque et Thymnologie byzantine, mais les nombreuses controverses que cette question a suscitées n'ont pas abouti à une solution dé-\ finitive et nous croyons devoir les passer sous silence.

C'est au célèbre Bardesane d'Edesse. qui vivait à la î fin du IL" siècle de notre ère, que revient, dit-on, l'honneur de la création de la poésie syriaque. Dans une do ses hymnes contre les hérétiques ', saint Ephrem dit de Bardesane :

Il créa les hymnes et y associa des airs musicaux. 11 composa des cantiques et y introduisit les mètres. En mesures et en poids, il divisa les mots 2.

phénomène poétique a été signalé pour l'hébreu par M. D. H. Millier dans les livres des Prophètes, les Psaumes et diverses poésies bibliques. Il y a encore là une analogie frappante entre la poésie hébraïque et la poésie syriaque.

i. S. Ephreemi syri opéra syriace et latine, éd. Stepu. Évod. Assé- MANl, Home, 1737-1743, II, p. oiii.

2. C'est-à-dire il divisa les vers en mesures rythmées et accentuées.

Il offrit aux gens sains le poison amer dissimulé par la douceur. Les malades n'eurent point le choix d'un remède ^salutaire. 11 voulut imiter David et se parer de sa beauté. Ambitionnant les mêmes éloges, il composa comme lui Cent cinquante cantiques.

Selon saint Ephrem, Bardesane avait écrit ces liyni-i nés pour graver dans l'esprit du peuple ses enseigne-' menls religieux. Son invention eut, paraît-il, un grand succès, et son fils Harmonius, rapportent les écrivains ecclésiastiques, excella tellement dans cet art qu'il surpassa même son père. Malheureusement, il ne nous est rien resté de ces poésies, si l'on excepte quelques vers de Bardesane cités par saint Eplirem. Les écrits des gnostiques ont définitivement péri avec les théories qu'ils exposaient.

Mais, si l'œuvre disparut, le moule qui lavait façonnée subsista. Un siècle et demi plus tard, saint Ephrem empruntait à Bardesane son armure poétique pour combattre les doctrines erronées, et c'est sous la forme d'hymnes et d'homélies métriques que l'illustre Père de l'Église syrienne réfuta les hérétiques et popularisa les doctrines orthodoxes.

La fécondité littéraire de saint Ephrem tient du prodige. Ses nombreuses œuvres poétiques ont été religieusement conservées et sont aujourd'hui publiées. Il est vrai que l'auteur, si l'on pouvait évoquer son témoignage, en renierait un certain nombre. On a mis sous l'autorité de son nom des compositions de son école, notamment disaac le Docteur, et même de nestoriens, tels que Narsès.

Ephrem fut dans cet art le grand maître que les écrivains de l'époque classique imitèrent et rarement dépassèrent. On lui a reproché son manque de chaleur et sa prolixité. Le genre didactique et parénétique se

prêle peu au lyrisme. Il ne faut pas non plus perdre de vue le caractère spécial de l'hymne sacrée, qui était chantée par deux chœurs pendant les offices ; or, dans ce genre de poésies, la phrase est subordonnée au chant qui lui donne son relief.

Quant à la prolixité de saint Éphrem, que nous trouvons parfois fastidieuse, on ne peut la condamner sans tenir compte du goiit des Syriens qui aimaient les répétitions et les développements de la même pensée, et voyaient des qualités là où nous trouvons des défauts. Ces défauts, nous les rencontrons les mêmes non seulement chez les poètes les plus estimés, Isaac d'Antioche, Narsès, Jacques de Saroug, mais aussi chez les prosateurs de la meilleure époque, Aphraate et Philoxène de Mabboug.

La poésie syriaque se divise en deux groupes princi- j paux : les homélies métriques et les hymnes. 1

Les homélies ou discours poétiques (iLiiiâiso» ypa]Jo) appartiennent au genre narratif et épique ; elles suivent une marche régulière et se composent de vers du même mètre. Saint Ephrem fit usage, dans ses homélies, du vers de sept syllabes qui, le plus souvent, se divise en deux mesures rythmiques de trois et quatre syllal^es. Après lui, d'autres mètres furent aussi employés pour ce genre poétique. Mar Balai composa des homélies en vers de cinq syllabes, comprenant deux mesures de deux et trois syllabes. Narsès, dit-on, préférait le mètre de six syllabes ; mais cette assertion ne s'est pas vérifiée jusqu'à ce jour; on ne connaît de cet auteur que des poésies en vers de sept syllabes et en vers de douze syllabes. C'est également le vers de douze syllabes, divisé en trois mesures de quatre syllabes chacune, qu'employa Jacques de Saroug dans ses nombreuses homélies.

14 J.A POESIE SYRIAQLE.

Les homélies étaient le plus souvent écrites en vue des fêtes de l'Église et des commémoraisons des saints et des martyrs, pendant les ofTices desquels elles étaient récitées. Parfois aussi elles étaient destinées à l'édification des fidèles et servaient de lectures pieuses. Dans ce cas elles pouvaient avoir l'étendue dun long' poème. Nous possédons d'isaac d'Antioche une homélie sur la pénitence de 1928 vers et une autre de 2136 vers sur un perroquet qui chantait à Anlioche l'hymne du Trisagion. Jacques de Saroug est l'auteur d'une homélie de 1400 vers sur le char qui apparut à Ezéchiel. d'une autre de 730 vers sur les légendes d'Alexandre le Grand. Si le poème était trop long pour être lu d'une seule haleine, on le divisait en plusieurs homélies. Ainsi le poème sur Joseph fils de Jacob, attribué à saint Éphrem, comprend douze homélies ou chants.

Les hymnes forment le second groupe de la poésie syriaque. Je retiens le mot hymne (\\x\ est consacré par l'usage. Mais les Syriens ne connaissaient pas ce terme ; ils appelaient ces poésies des instructions (U>V>b). C'était, en effet, nous l'avons rappelé, par des hymnes que Bardesane répandait dans le peuple ses doctrines, et saint Éphrem suivit son exemple consacré par le succès. Si Bardesane composa cent cinquante hymnes, les œuvres de saint Éphrem comprennent plus du double de ces poésies. Les unes sont dirigées contre les hérétiques et les sceptiques ; d'autres sont parénétiques ; d'autres encore étaient destinées aux fêtes de l'Eglise et des saints et étaient chantées à la suite des homélies.

« Lorsque saint Éphrem, rapporte son biographe, vit le goût des habitants d'Édesse pour les chants, il institua la contre-partie des jeux et des danses des jeunes gens. 11 établit des chœurs de religieuses auxquelles il

fit apprendre des hymnes divisées en strophes avec des refrains. Il mit dans ces hymnes des pensées délicates et des instructions spirituelles sur la Nativité, sur le baptême, le jeûne et les actes du Christ, sur la Passion, la Résurrection et l'Ascension, ainsi que sur les confesseurs, la pénitence et les défunts. Les vierges se réunissaient le dimanche, aux grandes fêtes et aux commémoraisons des martyrs : et lui, comme un père, se tenait au milieu d'elles, les accompagnant de la harpe. Il les divisa en chœurs pour les chants alternants et leur enseigna les différents airs musicaux ; de sorte que toute la ville se réunit autour de lui et que les adversaires furent couverts de honte et disparurent. »

Une légende, recueillie par l'historien Socrate (VI, 8) | et suivie par Salomon de Bassora {Le livre de l'abeille, i 130, trad. 115) et par Barhebrseus [Chron. eccL, I, 41), attribue l'institution de Tantiphone, en Syrie, à saint Ignace d'Antioche, qui en aurait reçu l'inspiration . dans une vision. Les anges lui étaient apparus celé- ■. brant les louanges de la Trinité dans des hymnes : qu'ils chantaient alternativement ^

A la différence des homélies, les hymnes repré sentent le genre lyrique ; elles renfermaient toutes les variétés dont ce genre est susceptible, depuis le vers de quatre syllabes jusqu'à celui de dix syllabes, et comprenaient un nombre variable de strophes de différente longueur. Les strophes les plus longues étaient chantées par le premier chœur; les strophes les plus courtes formaient le refrain et la partie du second chœur.

Le refrain se composait d'une doxologie ou d'une prière ; il revenait sans changement après chaque stro-

-1. L'institution des ciia'urs en BaJjylonie et dans la Mésopotamie orientale est due à Siméon bar Sabbâé, mort en 311, suivant Barhebk^ls, Chron. eccL, 11, 33.

plie principale, ou il variait dans ses expressions. Il était chanté sur le môme air que les autres strophes de l'hymne.

" Les airs musicaux étaient indiqués par des rubriques. .' Ces rubriques donnaient les premiers mots de l'hymne \ dont le chant connu servait de modèle; par exemple, la rubrique Sur l'air de « Ce jour » indiquait le chant de l'hymne sur la Nativité de Notre-Seigneur, qui commençait par Ce jour. C'est dune manière analogue que les airs sont notés dans nos recueils de cantiques ou de chansons populaires.

Les airs variaient suivant les diverses espèces d'hymnes, dont les strophes étaient formées de mètres pareils, ou de mètres d'inégale longueur. M. Lamy, qui a consacré une étude aux poésies de saint Ephrem, a reconnu soixante-quinze variétés d'hymnes chez cet auteur ' .

Saint Éphrem nous a laissé un certain nombre d'hymnes acrostiches dans lesquelles les strophes sont disposées suivant l'ordre alphabétique, à l'instar de plusieurs poésies hébraïques de la Bible. Avant lui, Aphraate avait déjà fait usage de ce procédé de numérotage; ( hacune de ses homélies en prose commence par une lettre de l'alphabet, qui en détermine la place. Des acrostiches de mots sont plus rares. Saint Ephrem a signé quelques-unes de ses compositions au moyen de l'acrostiche formé des lettres de son nom. I ' Une variété de l'hymne était le cantique, sougUhd (iki^^cuc), qui contient une prière ou les louanges de la Divinité ou d'un saint. On possède des cantiques de Narsès écrits en strophes acrostiches et rattachés à des homélies, à la suite desquelles ils étaient chantés

i. s. Ephraem syri Hymni et Sermoncs, t. IV, p. V8G-49i, Malines, im-2.

parles chœurs pendant les fêtes religieuses'. Le caractère distinctif de ces cantiques est la forme dialoguée. Après une courte introduction dont retendue varie de cinq à dix strophes de quatre vers de sept syllabes, commence un dialogue entre deux personnages ou groupes de personnes ; ainsi, dans le cantique de la Nativité, le dialogue a lieu entre la sainte Vierge et les rois Mages ; dans le cantique de l'Annonciation, entre l'archange Gabriel et la Vierge Marie. A chaque personnage est attribuée, à tour de rôle, une strophe; les strophes sont rangées par ordre alphabétique , chaque lettre de l'alphabet a deux strophes, ce qui donne pour la partie dialoguée quarante-quatre strophes, les lettres de l'alphabet syriaque étant au nombre de vingt-deux.

Ces cantiques sont des petits drames d'une vive | allure et empreints d'une certaine grâce; ils rappellent les drames religieux du moyen âge dans lesquels les principaux actes de Notre-Seigneur et de la Vierge étaient mis en scène. Les Syriens semblent avoir fort goûté ce genre. Les cantiques sur la Nativité, sur l'Annonciation et sur l'Epiphanie, bien qu'écrits par un nestorien, ont été admis dans le bréviaire maronite pour l'office de ces fêtes, mais débaptisés et placés sous l'autorité de saint Ephrem^.

Telle est, esquissée à grands traits, la poésie syriaque de l'époque où florissait la littérature, du IV"^ au VIIL siècle de notre ère.

1. Sacuau, Ueber die Poésie in der Vollcsprachc der Nés for ianer, dans les Rapports de l'Académie de Berlin, 1896, p. 195-208,- Feldmann, Syi'ische Wechsellieder von Narses, Leipzig, 1890 ,• Mingaxa, Narsai Homiliae et carmina. .Mossoul, 1905.

2. M. Mingana, l. c, l. I, p. 21, croit que ces cantiques ne sont pas de ISarsès quoiqu'ils se trouvent dans le bréviaire nestorien à la suite des liomélies de Narsès.

La décadence commence un siècle après la conquête arabe, lorsque le syriaque, cessant d'être parlé, n'est plus que la langue littéraire, il ne semble pas, autant que nous pouvons en juger dans l'état actuel de nos connaissances, que la poésie arabe ait exercé de l'influence sur la poésie syriaque avant le IX'- siècle ^

C'est vers cette époque que nous constatons l'usage de la rime introduite dans la poésie syriaque par imitation de la poésie arabe-, et cet usage ne tarda pas à se généraliser 3. Les anciens Syriens ne connaissaient pas l'art de séparer les vers par la rime. On a relevé, il est vrai, quelques traces de rimes dans les poésies de saint Éphrem et d'autres poètes de la bonne époque, mais ce sont simplement des assonances qui plaisent aux Orientaux ; ces assonances n'ont pas le caractère de la rime qui marque par une cadence la coupe des vers ''.

Comme dansla kasida arabe, la rime est quelquefois la même pour tous les vers d'une poésie^. Mais, dans

i. Le LUjir thesauri de arle }}oelica du P. Cakdaiii, Rome, 18"";, renferme des poésies rimées attribuées à des auteurs antérieurs à cette époque, mais ces attributions sont erronées. La poésie de la page 124, dont l'acrosticlie est formé par la rime, commune à tous les vers de la strophe, n'est certainement pas de Jésuyab d'Adiabcne. Les dates indiquées dans ce recueil, à la fin de chaque morceau, pour la mort des auteurs, sont fausses en grande partie. Il n'est pas possible d'accepter la date de 500 ])our Jean bar Khaldoun, ]>. 18; de (iOO |)0ur Bâoutli, p. 70; de 793 pour Israël d'Alkosch, p. iiO: de "IW pour Adam d'Akra. p. lO-i. Bar Khaldoun vivait au X« siècle, cf. Vie du moine Uabban Yousvef Dousnaya dans la Revue de l'Orient clirélien, 1897 et 1898.

•i. Antoine le Rhéteur composa, vers 8-20, des poésies rimces, voir un spécimen dans la Chreslom. stjr. de Rokdiger, 2» éd., Halle, !8GS, p. 110, 111; voir aussi da'ûs le Lihcr thesauri les poésies : de Saliba al-Mansouri, dont le P. Cardahi place à tort la mort en 900, p. 57; d'Elias d'Aubar, vers 92-2, p. 72; d'Ébedjésu bar Schahharé, vers 903, p. 130.

3. Les poésies non rimées sont rares à partir de cette époque; on en trouve une de Timothée de Karkar (f 1169), qui ne diffère pas des anciennes homélies. Liber Thesauri, p. 115.

i. Les objections de M. H. Grimme, Zeit. f. Assyriologie, XVI, p. 270, ne nous paraissent pas probantes.

:,. Déjà au dixième siècle, chez Elias d'Anbar, Liber thesauri, p. 72, et au siècle suivaut, chez Elias bar schinaya, ibid., p. 83; comp. encore dans ce livre pour les siècles postérieurs : Al-Madjidi, p. 160; Ibrahim

la majorité des cas, les vers de la strophe seulement riment entre eux. Les Syriens, d'ailleurs, ne se sont pas astreints aux règles étroites de la prosodie arabe ; ils ont créé un nouvel art qui comporte plusieurs variétés. Le mètre de douze syllabes, par exemple, qui, comme nous l'avons dit, se divise en trois mesures de quatre syllabes, peut recevoir la rime à la fin de chaque mesure ; parfois les deux premières mesures auront une rime propre ou rimeront chacune avec la mesure correspondante dans les autres vers de la strophe. On trouve une variété dans laquelle chaque strophe a sa rime propre, excepté le dernier vers qui reprend, comme un refrain, la rime de la première strophe^. Quand les strophes sont acrostiches, et le cas est fréquent, il arrive que la rime de la strophe est formée par la lettre correspondante de l'alphabet-. L'art suprême consiste dans un double acrostiche, la lettre alphabétique commençant et terminant le vers^.

On voit que les Syriens de la décadence accumulèrent les difficultés de versification et firent de la poésie un jeu de l'esprit où le talent eut une part bien minime. C'est des Syriens de cette période qu'on peut surtout dire qu'ils furent des versificateurs et non des poètes.

Les mètres ordinaires des anciennes homélies, le mètre de sept syllabes et celui de douze syllabes demeurèrent en faveur, et peu de nouvelles lignes métri-

de Séleucie de Syrie, p. lOi; Ébcdjésu, le palriarche clialdéen, p. 80; Gabriel le Clialdéen, p. 120; Abko al-Schabdani, p. 168. Voir aussi le Paradis de l'Èden d'Ébedjésu, publié par le P. Caudaiii, Beyrouth, 1889, et Thelife of Rabban Hormizd, par Wallis Bldge, Berlin, 1894.

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