ORIGINES DE L'HISTOIRE
La préoccupation de fixer en l’écrivant le souvenir «des choses qui sont accomplies parmi nous » (Luc. 1, 1) s’est manifestée de très bonne heure dans l'Eglise. Le souvenir de Jésus ne faisait-il point partie de la catéchèse ? Les effusions de l'Esprit-Saint, la conversion des païens, n'étaient-elles point des éléments de la plus ancienne apologétique? « Le mystère s'est fait voir dans la chair, a été justifié par l'Esprit, prèché aux nations, cru dans le monde » (7 Tim. 111, 16). Et de là « plusieurs entreprirent d'écrire l’histoire des choses qui se sont accomplies parmi nous sur le rapport qu'en faisaient ceux qui dès le commencement les avaient vues de leurs propres yeux et avaient été les ministres de la parole » (Luc. 1, 1-2) : les sources - des évangiles synoptiques (Marc, Luc, Mathieu), ces L évangélistes eux-mêmes, les Actes des Apôtres, sont le
témoignage de cet effort primitif. À cet effort se mêle une pensée d’apologie et une tendance à démontrer quelque chose : c'est déjà plus sensible encore dans l’évangile de saint Jean : « Jésus a fait beaucoup d’autres prodiges à la vue de ses disciples, ils ne sont pas écrits
dans ce livre, mais ceux-ci sont écrits afin que vous
croyiez que Jésus est le Christ fils de Dieu » (Jo. xx, 30-31). Des récits se produiront bientôt qui prétendront dire ce qui n’était pas encore écrit et démontrer autre chose que ce qui était reçu : faux évangiles, faux actes, que le docétisme, le gnosticisme, l'encratisme, ajoutent ou opposent aux véritables, chose aisée en un temps où le canon ecclésiastique n’est pas encore défini. Il ne faudra pas moins de toute la ferme vigilance des églises, témoin la peine infligée à l’auteur des actes de Paul et de Thekla, témoin Pénes fait par Sérapion du faux évangile de Pierre, pour protéger la foi individuelle toujours prête à se complaire dans l’apocryphe. Mais les églises apportentun sens sévère et comme judiciaire dans la critique des témoignages. Le jour où elles publient à leur tour des récits « des choses qui se sont accomplies » sous leurs yeux, elles y mettent la solennité qui fait des premières passions de martyrs de véritables actes publies de chaque église. Tout ce qui n'est pas public et contrôlé est apocryphe, et déjà apocryphe est synonyme de faux. Quant à chercher dans les deux premiers siècles le souci d'écrire l'histoire à la façon des classiques ou seulement de Josèphe, si nous exceptons l’auteur du troisième évangile et des Actes chez qui il se trahit, partout il fait dur : : le bon Hégésippe dont on a pensé faire le premier historien ecclésiastique n'est rien moins que cela, et le prétendu chronographe chrétien de l'an X d'Antonin le Pieux n'a jamais existé.
$ 1. — L'évangile avant les synoptiques.
IT est indubitable que dès avant que saint Luc entre-
prit de rédiger son évangile, « plusieurs avaient mis
la main à ordonner le récit des choses accomplies » ; (Luc. x, 1). Il ne saurait s'agir là que de documents écrits. Peut-on trouver trace de tels documents ?
M. Bickell a découvert en 1885 dans un papyrus (HT s.) provenant du Faioum et aujourd'hui dans la collection de l’archiduc Rénier à Vienne, un fragment de texte évangélique de sept lignes, en grec, synoptique de Me. xiv, 26-30 et de Mt. xxvi, 30-34, mais rédigé sous une forme plus brève, plus naïve, plus originale que dans le premier et le second évangiles. En voici le texte, tel que Resch le lit :