ALIDOR DELZANT
Philon est une des plus vénérables figures des derniers jours d'Israël ; il y apparaît comme un Platon oriental, l'abeille attique sur les lèvres et le rayon du Sinaï sur le front. Né trente ans avant l'ère chrétienne, d'une famille sacerdotale, Philon personnifie admirablement cette grande école juive d'Alexandrie qui, tout en gardant intacte l'idée du monothéisme hébraïque, essaya de l'élargir aux proportions de la pensée grecque. La doctrine développée dans le vaste ensemble de ses œuvres, reçoit et mélange, à doses inégales, toutes les philosophies helléniques. Si Philon admet, comme Platon, la préexistence des âmes et la forma-
tion du monde par des puissances inférieures travaillant sur des types d'idées invisibles, il croit, comme Pythagore, à la vertu des nombres. S'il se rattache aux stoïciens, par l'austérité de sa morale, il suit Aristote en bien des questions. Mais ce syncrétisme n'a point le caractère d'une apostasie. C'est vers la Bible que Philon fait converger toutes les doctrines étrangères qu'il s'assimile en les transformant. C'est Jéhovah, le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Unique, l'Éternel qu'il intronise sous le portique de la sagesse athénienne. Sa philosophie, libérale et pure, est, en quelque sorte, l'arche d'alliance où le génie Israélite et le génie grec se touchent du front et des ailes, comme les chérubins du tabernacle biblique, en s'inclinant vers le même Dieu.
Il n'y a pas trace du christianisme dans ses livres. Ayant toujours vécu hors de la Judée, Philon paraît même avoir ignoré la vie et la mort de Jésus-Christ. Aucun souffle de l'Évangile ne pénétra jusqu'à lui. II se rattache pourtant à la religion du Christ par sa théorie du Verbe ou Xô-^oq, intermédiaire entre Dieu et l'humanité, ange par excellence, fils premier-né de Dieu, comme ill'appelle quelquefois. Le germe de cette conception était dans Platon; Philon l'a singulièrement agrandie. Plus tard, elle se combina avec les idées chrétiennes et le quatrième Évangile, postérieur de plus d'un demi-siècle aux ouvrages de l'écrivain
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juif, nous la montre planant, à l'état de dogme initial, sur la théologie du culte nouveau. En ce sens, on peut dire que Philon est un précurseur de saiflt Jean. In principio erat verbum... est l'exorde du philosophe, comme il était celui de l'évangéliste.
Philon n'est pas seulement un philosophe, c'est un historien. Sous la forme du pamphlet ou de l'apologie, il défendait sa nation déjà opprimée, avec une infatigable éloquence. Ses plaidoiries étaient de véritables mémoires qui jetteraient de vives lueurs sur les parties peu connues des premières époques de l'empire romain. Il ne nous reste malheureusement de cette série de ses œuvres, avec le Plaidoijer contre Flaccns, que la Légation à Caïus, document inappréciable qui nous met en face de Caligula.
Cette relation, trop peu connue, a l'intérêt unique d'un témoignage oculaire. Caligula, à vrai dire, n'a pas d'historiens. Les livres des Annales, où Tacite racontait son règne, ont été perdus. C'est une lacune irréparable, imparfaitement remplie par la chronique de Suétone. Celle-ci même a failli périr. Un homme ayant été
surpris lisant le Caligida de Suétone, Commode fit jeter le livre au feu, le lecteur aux bêtes : feris objici jussit, dit Lampride. Ce fou furieux, intercalé dans la dynastie impériale, gênait beaucoup les Césars. Ils auraient voulu abolir sa mémoire et rayer son nom. Le récit de Philon est donc une révélation. « Que serait-ce si vous aviez vu et entendu le monstre ? » disait Eschine à ses auditeurs émerveillés, après leur avoir lu le discours de Dêmosthène contre lui. Philon a vu et entendu le monstre que Suétone ne nous décrit que de seconde main; il nous en rend l'horrible impression. C'est en s'échappant de son antre qu'il a écrit ces pages palpitantes d'effroi et de vérité.
Avant d'y pénétrer avec lui, exposons, en quelques lignes, les circonstances qui rapprochèrent Philon de Caligula. Une colonie juive, florissante et riche, prospérait, depuis des siècles^ à Alexandrie. Cette grande ville était alors une sorte de pandémonium religieux, où tous les cultes et toutes les doctrines bouillonnaient, dans un mélange sans fusion. Sur ses cinq quartiers, les Juifs en occupaient deux complètement ; ils tenaient le haut de ses banques et de son négoce ; leurs synagogues étaient nombreuses et leurs écoles renommées. Alexandrie était la Jérusalem laïque d'Israël. Mais la haine qui s'attachait déjà à la race juive ne sévissait, nulle part, plus violemment que dans la ville d'Alexandrie. Rentrés en Egypte, après tant de siècles, les Hé-
breux y retrouvèrent le vieil antagonisme qui les en avait chassés, au temps de Moïse. Leurs immenses richesses, leur génie fiscal, qui avait fait d'eux les hommes d'affaires et les ministres des finances des Ptolémées, la protection spéciale que leur avaient accordée Auguste et Tibère, leur culte, insociable et incompatible avec toute religion étrangère, les faisaient détester des Alexandrins.
Un jour, la haine qui couvait contre eux éclata comme une éruption. La populace fanatique qui, plus tard, devenue chrétienne, devait lapider, à coups de tessons, la noble Hypathie, se rua sur le quartier juif, pilla ses maisons, incendia ses proseuques ou les profana par les statues divinisées de Caïus, chassa et refoula ses habitants, par milliers, dans une sorte de ghetto^ étroit et sordide, où elle les tint assiégés. Ceux que la faim en faisait sortir étaient impitoyablement massacrés. Ce fut, pour ainsi dire, le prologue du martyre en masse que ce peuple devait subir pendant tant de siècles. Le récit de Philon semble prophétiser ceseffroyables émeutes du moyen âge, où une ville, prise d'un accès de rage religieuse, envahissait sa juiveric et la mettait à feu et à sang. On voit même llamber, à Alexandrie, les premiers fagots des auto-da-fé. Beaucoup de Juifs furent brûlés vifs sur les places publiques, faute de gros bois, avec des branchages ; d'autres trainés par les rues avec des courroies, et déchirés par les
plèbe. Le gouverneur romain laissait faire ou se lavait les mains du sang de cette race, dans le bassin de Pilate.
Les Juifs , désespérés , résolurent d'adresser à César un appel suprême. Ils envoyèrent à Rome une ambassade dont Pliilon fut institué l'orateur. Les Alexandrins expédièrent, de leur côté, une députation. Les loups de l'Egypte et le troupeau d'Israël allaient plaider leur cause devant le tigre romain
A. l'époque où les députés juifs arrivèrent à Rome, Caligula était au fort de sa frénésie. Depuis longtemps déjà, il s'était décerné la divinité. Il avait son temple, et, dans ce temple, sa statue d'or, habillée comme lui, charjue matin, à laquelle on immolait des phénicoptères et des paons. Il n'était pas seulement dieu, mais tous les dieux, en une seule personne. Il portait, tour à tour, le nimbe d'Apollon, le trident de Neptune, la robe de Vénus ou le caaucée de Mercure. Une foudre de théâtre, qui jetait des éclairs de soufre et qu'il agitait en cadence, contrefaisait celle du roi de l'Olympe. Le Panthéon, c'était lui. La nuit, il donnait à la Lune des
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rendez-vous d'amour, et l'attendait couché sur son lit, dans la posture d'Endymion. Quelquefois aussi, dans les furieuses insomnies qui le précipitaient hors de sa chamhre, cà travers les galeries du palais, il conversait avec rOcéan. On le voyait souvent se dresser à l'oreille de la statue de Jupiter Capitolin, lui parler, se pencher, comme pour écouter sa réponse, puis, insulter l'idole lorsqu'elle ne répliquait pas assez vite. Un jour, il lui cria : « Je te renverrai au pays des Grecs ! » Une autre fois, il jeta une pierre contre le ciel, en vociférant : « Tue-moi ou je te tue ! » Le lazzarone napolitain qui injurie son Saint, trop lent à faire des miracles, perçait dans le César aliéné.
Un dieu peut tout faire, il est impeccable et irresponsable. Pour affirmer son omnipotence, il lui faut des crimes inouïs, des actions énormes, le droit de mort fatal et aveugle, arbitraire et désordonné, tel que l'exerce, en apparence, la nature. « Tout m'est permis et contre tous » était, en trois mots, le Livre du prince de Galigula. Il força son cousin, le jeune Tibère, au suicide, parce que, invité par lui à un banquet, il avait apporté du contrepoison. « Quoi! — s'écria Caïus, — un antidote contre César? » La peste s'indignait qu'on ne la crût pas incurable et qu'on cherchât contre elle un remède. Ses cruautés, étant divines, étaient fabuleuses. Lorsque la viande était chère, il faisait jeter, par économie, de vieux gladiateurs aux lions
du cirque. Avec des prisonniers qu'il enfermait dans des cages, où ils étaient forcés de ramper sur les pieds et sur les mains, à plat ventre, il se fit une ménagerie de bêtes humaines qu'il livrait ensuite aux bêtes fauves.
En même temps que celte ménagerie d'hommes, il avait une meute patricienne. Son plaisir était de faire courir et d'essouffler, autour de son char, des sénateurs vêtus de la toge. Un bourreau se trompa et exécuta un innocent au lieu d'un coupable ; on rapporta le quiproquo à César, qui sourit et dit : « Le condamné ne l'avait pas plus mérité! » Un chevalier romain, jeté aux lions, criait qu'il était innocent : il ordonna qu'on le fît sortir, qu'on lui coupât la langue, et qu'il fût ensuite ramené dans l'arène. Sa sœur Drusille étant morle, il fit décapiter ceux qui ne la pleuraient pas, car c'était sa soeur: et cru-cifier ceux qui la pleuraient, parce que c'était une déesse. Il invitait les pères au supplice de leurs enfants. L'un d'eux, ayant allégué la goutte qui le retenait au logis, César, généreusement, lui envoya ;a litière. La torture était l'intermède de ses fêtes ; Us cris des patients, l'orchestre de ses repas. Il faisait périr ses condamnés à petits coups. « Frappe, — disait-il au bourreau, — de façon qu'il se sente mourir. » Ita feri ut se mori sentiat. Sa prodigalité était déUrante, comme sa cruauté; il se roulait nu sur des monceaux d'or, faisait servir à ses convives des pains et des mets d'or, et buvait des perles fondues.
Parfois il se donnait le divertissement d'affamer le peuple, en faisant fermer les greniers. Après le jeûne venait la bombance ; il jetait alors à la' plèbe, d'un balcon du Palatin, des vivres, des fruits, des oiseaux, des pluies de sesterces. Seulement des couteaux aigus, mêlés à cette manne, allaient, au hasard, blesser el tuer, dans la foule. Ainsi ses largesses mêmes étaient meurtrières; il était, à la lettre, un bourreau d'argent.
Quand ses coffres étaient à sec, César se faisait brocanteur et vendait ses meubles; lui-même fixait les prix et poussait les mises. Un sénateur s'étant endormi pendant un de ces encans impériaux, paya d'une enchère chacun des mouvements de sa tête que le sommeil faisait vaciller : à son réveil, on lui adjugea treize gladiateurs pour deux millions. Le plus souvent Galigula battait monnaie avec la hache du licteur. Un jour qu'il jouait, n'étant pas en veine, il quitta la table, fit tuer deux chevaliers romains, confisqua leurs biens, et rentra joyeux, disant « qu'il n'avait jamais amené meilleur coup de dés ». Après avoir fait mourir Junius Priscus, qu'il croyait riche et qui ne l'était pas : « 11 m'a trompé, — dit-il, — il méritait de vivre. » Le monstre était facétieux et comme mâtiné de singe et d'hyène. La hache bouffonnait et plaisantait dans sa main. Un sacrificateur venant lui offrir, dans un temple, le couteau sacré, il l'assomma d'un coup de maillet. Le
Yictimaire pris pour victime, c'était là un des traits d'esprit de Gaïus.
Un liomme ayant voué, pendant qu'il était malade, sa vie pour la sienne, il ne le tint pas quitte de son vœu, et le fit jeter scrupuleusement dans un précipice. Ses farces étaient parfois des massacres; il tuait en gros, aussi volontiers qu'en détail. Lorsqu'il inaugura son pont de vaisseaux, de Baïes à Pouzzoles, réalisant ainsi la gageure qu'il avait faite de galoper sur la mer, il invita, par gestes, les spectateurs attroupés sur le rivage, à y monter pour mieux voir. Le pont rempli, il lit jeter cette foule à la mer. On repoussait, à coups de crocs, ceux qui se cramponnaient aux navires. Tous les dix jours, Gaïus marquait sur la liste des prisonniers ceux qui devaient périr, appelant cela « apurer ses comptes ». L'idée de la mort qu'il portait en lui, qu'il pouvait infliger d'un signe, l'exaltait comme une sombre ivresse. Le sang lui en venait à la bouche. Il voulut, un jour, faire mettre à la torture sa maîtresse Gésonie, pour tirer d'elle, par la douleur, le secret de l'amour qu'elle lui inspirait. « Gette belle tête tombera quand je le voudrai! » Tarn bona cervix, simiil ac jussero^ demetetur! disait-il en lui caressant la nuque. Mais la tête qu'il aurait voulu trancher d'un seul coup, c'était celle qu'il souhaitait au peuple romain. Rêve de monstre, idéal atroce de la tyrannie à bout d'invention.
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Voilà l'homme devant lequel les juges et les anciens d'Israël allaient comparaître. Ils ne pouvaient l'aborder sous de plus noirs auspices. En arrivant à Rome, les Juifs avaient appris de leurs frères que « l'abomination de la désolation», prédite par leurs prophètes, allait se consommer dans le Saint des Saints. Gaïus venait d'ordonner qu'on inaugurât sa statue, au milieu du Temple de Jérusalem. La nation entière avait pris le cilice et s'était couverte de cendre, comme au temps des invasions ninivites et babyloniennes. Les villes étaient vides, la culture des terres était délaissée. Résolus à mourir, plutôt que de tolérer ce saciilège inexpiable, les Juifs se préparaient, par la famine, au martyre.
Un jour, Pétronius, le gouverneur romain de la Palestine, vit venir à lui tout un peuple vêtu de deuil et pleurant. L'immense sanglot qui sortait du sein de cette multitude faisait le bruit d'une clameur. Les vieillards marchaient en tête, les mains derrière le dos, comme des condamnés. « Si le Temple est profané, — lui dirent-ils, — nousy amènerons nos femmes pour les
immoler, nous y conduirons, de même, nos frères et nos sœurs, nous y égorgerons, enfin, nos fils et nos filles, nous deviendrons les assassins de nos épouses et de nos enfants : il faut, dans les calamités tragiques, se servir de remèdes tragiques. Puis, debout, au miUeu de cet holocauste, arrosés du sang de nos proches, purification qui convient à ceux qui vont mourir, nous nous immolerons sur leurs cadavres. » Ce n'étaient point Là de vaines menaces ; le siège de Jérusalem réalisa, trait pour trait, quelques années plus tard, l'effroyable plan de ce suicide en masse d'une nation. Pétronius, ému à la vue de ce peuple de suppliants qui n'avait qu'à se redresser pour devenir une armée, éluda et temporisa. 11 décommanda le transport de la statue jusqu'à nouvel ordre, et osa écrire à César.
Gaïus venait de recevoir ses lettres, lorsque les Juifs d'Alexandrie lui demandèrent une audience. Qu'on juge de la colère de ce dieu des dieux, auquel une misérable peuplade asiatique refusait l'entrée de son temple. La résistance, cette chose inconnue, se dressait devant lui pour la première fois. Il s'y cognait, comme un démoniaque contre un mur, furieux, enragé, hurlant la menace et l'imprécation. Son favori, Agrippa, le roi de Judée, s'étant présenté au palais durant cette crise, César fit tomber sur lui sa colère. Agrippa en fut foudroyé : il tomba, mort de peur, entre les bras de ses
esclaves, et resta deux jours dans une syncope léthargique. Cependant le divin Gaïus avait pris le parti de venger lui-même son injure. Il fit fondre f à Rome, sa statue colossale et d'airain doré, et résolut d'aller l'introniser, lui-même, dans le sanctuaire de Jérusalem.
Ce fut presque à la veille de ce voyage projeté qu'il donna audience à l'ambassade juive. La redoutable entrevue eut lieu dans les villas contiguës de Mécène et de Lamia, qu'il était en train de faire restaurer. Pour bien se représenter la scène tragi-comique qui va suivre, qu'on se figure d'abord Gains Galigula, tel que l'ont peint Sénèque et Suétone : un grand jeune homme chauve et dégingandé, au buste énorme, vacillant sur des jambes fluettes, aux yeux louches enfoncés sous un front saillant, velu comme une chèvre : il était interdit de prononcer ce nom devant lui. Un tic perpétuel convulsait sa face livide, comme celle de cette Furie triste que les Romains appelaient Livor. Philon ne nous apprend pas en quel dieu il s'était grimé ce jour-là. Peut-être, pour terrifier les députés juifs, avait-il endossé la peau de lion d'Hercule, ou revêtu la cuirasse dont il avait dépouillé Alexandre, dans son tombeau.
Amenés en sa présence, les Juifs se prosternèrent, la face contre terre; car, vis-à-vis des Gésars, le vautrement oriental avait déjà remplacé le noble salut de l'ancienne Rome. A leur vue, Gaïus entra dans un
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accès de rage, et ce fut en grinçant des dents qu'il leur dit: « Voilà donc ces impies qui, seuls, quand tous les hommes reconnaissent ma divinité, préfèrent à mon culte celui de leur Dieu inconnu! » En même temps, levant les bras vers le ciel, il y lança un blasphème qui dut faire tressaillir d'effroi ces prêtres d'Adonaï, pour qui c'était un crime de proférer seulement son nom. « Ce blasphème, — dit Philon, — il n'est pas permis de l'entendre, à plus forte raison de le répéter. » Cette réception menaçante mit en joie les Alexandrins, qui se prirent aussitôt à flatter la manie du terrible fou, en lui prodiguant tous les noms des dieux. Ce grossier encens l'enivrait et le grisait à vue d'œil, il le humait en se rengorgeant. Un des Égyptiens, nommé Isidore, âpre calomniateur, saisit ce moment pour lancer son accusation.
« Seigneur, — lui dit-il, — tu les détesterais bien davantage, eux et leurs pareils, si tu savais jusqu'où mi leur irrévérence envers toi. Lorsque tout le genre humain offrait des victimes pour ta guérison, eux seuls ont refusé de faire des sacrifices. » — Les Juifs se récrièrent d'une seule voix : a Seigneur Caïus, on nous calomnie. Nous avons immolé des hécatombes et versé leur sang autour de l'autel, non pas une fois, mais à trois reprises: d'abord à ton avènement; ensuite, lorsque lu échappas à cette grave maladie qui répandit le deuil sur la terre entière; enfin, pour obtenir que
UNE AUDIENCt: DE CALIGULA n
tu revinsses triomphant des Germains. » L'explication ne satisfit pas. « Soit, — dit Gains, — vous avez sacrifié, mais à un autre que moi. Que lû'importent vos sacrifices s'ils ne m'étaient pas adressés! » Et, tournant le dos aux suppliants, il se mit à parcourir les villas d'un pas saccadé, visitant les appartements, inspectant les plafonds, critiquant les constructions qu'il ne trouvait pas assez magnifiques, et ordonnant à ses architectes de les refaire avec plus de luxe. Les députés juifs le suivaient, tête basse, raillés et conspués par les Alexandrins, « comme dans une farce de théâtre ».
Tout à coup, Gains se retourne et leur demande gravement : « Pourquoi ne mangez-vous pas de porc? » A ces mots, les Alexandrins éclatèrent, comme s'ils venaient d'entendre la plus exhilarante plaisanterie. Jupiter daignait faire un bon mot ; ils le saluaient par les rires inextinguibles qui retentissent dans l'Olympe. Mais leur hilarité trop bruyante fut mal prise par les officiers du palais : excès de zèle. D'un coup d'œil sévère, ils leur firent comprendre leur irrévérence. A peine s'il était permis aux familiers de Gésar de sourire imperceptiblement devant lui. Gependant les pauvres Juifs répondirent humblement que les usages variaient avec les pays, et qu'à leurs adversaires mêmes certains aliments étaient défendus. L'un d'eux allégua que quelques-uns se faisaient scrupule de manger de la
viande d'agneau. « Ils ont raison! — s'écria Gaïus, — car elle ne vaut rien. » Et il se mit à rire bruyamment de sa facétie. Puis, reprenant l'humeur furieuse qui était son état normal : « Enfin, — leur dit-il, — sur quoi fondez-vous votre droit de cité à Alexandrie? »
Les Juifs commencèrent à plaider leur cause. Mais Gaïus, trouvant, sans doute, leurs raisons trop bonnes, leur tourna encore les épaules. Il entra dans une vaste salle, les (rainant toujours à sa suite, et en fit plusieurs fois le tour, ordonnant qu'on fermât les baies avec des pierres spéculaires. Il revint ensuite vers les Juifs, subitement calmé, et, d'un ton tranquille, il leur demanda : « Que me disiez-vous ? » Pour la seconde fois, les députés juifs lui exposèrent leur affaire ; pour la seconde fois, il les quitta, en s'élançant dans une autre salle où il fit placer des tableaux anciens. C'était le jeu d'un tigre jouant avec sa proie, comme le chat avec la souris.
Gette moquerie insultante parut aux Juifs un présage de mort. « L'angoisse, — dit Philon, — monta de noti-e cœur, comme un appel suprême vers le vrai Dieu, pour le supplier d'apaiser la colère de ce faux dieu. Le Seigneur eut pi(ié de nous et retourna son âme. » Gaïus, en effet, se radoucit encore et leur dit : (( Allez-vous-en. Après tout, ces gens-là sont plus fous que méchants de ne vouloir pas croire que je suis dieu. »
N'est-ce pas là un portrait en action, d'une vérité effrayante? Caligiila surgit sous nos yeux, comme si son sinistre buste en basalte, qu'on voit au Gapitole, prenait souftle et vie; avec son front large et torve, frons lata et torva^ son regard, menaçant et triste, embusqué dans un œil oblique, son rire d'aliéné, ses gestes bizarres, ses intermittences de furie et de bouffonnerie. Tacite lui-même, qui peint les Césars à distance, d un style grave et sombre, n'a laissé d'aucun d'eux une si vive image.
Quelques jours après, Caligula, traversant une crypte du Palatin, pour aller au bain, y rencontra une troupe de jeunes gens asiatiques qu'on exerçait aux jeux du tbéàtre. Il s'arrêta pour les regarder, et les exhorta à bien faire. Ghœréas; tribun d'une cohorte prétorienne, vint lui demander le mot d'ordre : « Jovem, répondit-il. (Jupiter.) — Accipe iratuml (Reçois une marque de sa colère!) » cria Chœréas ; et il le frappa du glaive à la tête. Les autres conjurés s'élancèrent, s'encourageant par ce mot d'ordre : « En-
core! encore! » Caïus tomba percé de trente coups d'épée.
Quelques heures après, les prétoriens envahissaient le palais et le mettaient au pillage. Arrivés dans Vheliocaminus, sorte de galerie haute où, dans les jours froids, on se réchauiïait au soleil, un soldat, appelé Gratus, aperçut des pieds qui passaient, sous la tapisserie qui couvrait la porte; il les tira à lui, et ramena un bonhomme qui se jeta à ses genoux, en demandant grâce. C'était G'aude, l'oncle de Caligula, soufïre-douleur et plastron de la famille impériale.
Auguste recommandait qu'on le montrât le moins possible en public! « Il ne faut pas, — disait-il, — que les gens s'accoutument à riie et à causer de pareilles choses. » On a, de lui, un billet moitié grec et moitié latin, où il écrit : « Claude peut présider au » repas des pontifes, mais il faut mettre auprès de lui » son cousin Silanus, qui l'empêchera de dire ou de » faire des sottises. Il ne faut pas qu'il assiste aux » jeux du cirque, assis dans le pulvinar (la loge des » empereurs) ; il se ferait voir là en première ligne. » Aux banquets du Palatin, Claude était le jouet vivant de sa terrible famille. Après le repas, il était souvent pris d'un pesant sommeil : aloi-s on lui jetait à la tjle des noyanx de dattes ou d'olives, les bouffons du palais le faisaient lever à coups de verges. D'autres fois, on lui mettait aux mains de vieilles pantouQes de
femme, afin que, réveillé subitement, il s'en frottât le visage.
Cependant GraUis releva le pauvre diabie tremblant à ses pieds, se prosterna devant lui et le salua empereur. Les soldats Tacclamèrent et le jetèrent dans une litière qui le conduisit au camp du prétoire. Il y passa la nuit, comme au corps de garde, efTaré, pleurant, ahuri, rêvant de hache et de Gémonies. Le lendemain, Claude, proclamé par le Sénat, montait cahincaha sur ]e trône du monde, et ceignait sa caboche du laurier d'or des Césars. Son avènement fut. une trêve dans les tribulations d'Israël. 11 se montra favorable aux Juifs des provinces, et la colonie d'Alexandrie se releva sous son règne.
Derrière le Jupiter Vengeur évoqué par Ghoereas, Philon vit, sans doute, surgir Jéhovah, frappant le profanateur de son temple. En sortant de l'audience de Caligula, il avait dit cette belle parole à ses compagnons terrifiés : « Nous devons maintenant espérer plus que jamais; l'empereur est si irrité contre nous, que Dieu ne peut manquer de nous secourir I »
Quel type de décadence que celui de Rufin, cet aventurier gaulois, hardi comme un Gascon qu'il était, astucieux et brouillon comme un Phanariote, favori de Théodose, factotum tout-puissant du faible Arcadius, qui faillit revêtir la pourpre, et tomba, littéralement, des marches du trône, au moment où il allait s'y asseoir! Vous diriez la dernière incarnation delaffran chi césarien qui tyrannisa les premiers temps de TEmpire. Narcisse et Tigellin semblaient revenir et revivre en lui. Môme domination insolente, môme orgueil furieux, môme avidité effrénée. Son ministère fut le pillage organisé sur l'échelle immense de l'Orient. 11 s'adjugeait les trésors des riches et les deniers des pauvres, les revenus du fisc et les biens des villes, les
confiscations et les testaments; il iiôritait, à la fois, de la mort violente et de la mort naturelle. Grand dévot, avec cela, orthodoxe ardent, fondateur d'(!lglises et de basiliques, prélevant la dîme de Dieu sur le butin de SCS brigandages. Il eut même une supériorité de crime sur les affranchis des premiers Césars. Ceux-ci trahirent tout, excepté la patrie romaine, encore inaccessible aux Barbares. Rufin, lui, conspira avec eux, pour ratïermir son crédit et perpétuer sa faveur.
Il n'y a pas, dans l'histoire, de comédie plus perverse que celle qu'il joua avec Alaric, traitant secrètement, avec lui, de l'envahissement de l'Empire, lui livrant la Grèce, l'appelant aux portes de Gonstantinople; puis allant le trouver dans son camp, en solennelle ambassade, et rapportant la nouvelle que le roi des Visigoths, désarmé par son éloquence, consentait à battre en retraite. Cette tragi-comédie de traître, percée à jour par Stilicon, son grand rival de l'Occident, lui coula la vie. Un complot militaire frappa Rufin sur l'estrade même où Arcadius allait le proclamer Auguste, et l'associer à l'empire. Son corps fut livré aux ongles de la populace, sa tête promenée, au bout d'une lance, dans les rues de Gonstantinople. Un soldat, s'emparant de sa main, et la forçant, par la contraction des nerfs, k se creuser comme celle d'un mendiant, alla quêter par la ville, en tendant, comme une sébile, ce hideux lambeau : il ramassa une fortune. Cette main coupée
recueillit p]iis de pièces d'or que le casque de Bélisaire ne reçut d'oboles. Seule, la haine assouvie n'est jamais ingrate.
Stilicon, régent de l'empire d'Occident, sous Honorius, comme son rival l'était de l'empire d'Orient, fait un fier contraste à Rufin. C'est une des plus grandes #t des plus originales figures de la fin de R{»me que celle de ce Vandale qui avait loyalement abjuié sa race et embrassé, comme une religion, la Patrie romaine, dont il n'était que fils d'adoption. Sa lutte contre Rufin fut celle d'un lion contre un reptile. Plus tard, il sauva deux fois Rome de l'invasion d'Alaric et des hordes, plus effroyables encore, de Radegaise, un ravageur slave, avant-coureur d'Attila, qui avait voué tout le peuple romain en hécatombe à ses dieux. L'histoire, si elle était juste, devrait une statue à ce héros de la dernière heure : la gloire, pourtant, éclaire à peine son nom d'un rayon douteux. Il est venu trop tard, dans une époque trop obscure. Comme Ajax, il a combattu dans la nuit.
Ce qu'on peut reprocher à Stilicon, c'est l'absurde magnanimité de sa mort. Calomnié auprès du César idiot dont il soutenait seul le trône dérisoire, assailli par une émeute prétorienne, Stilicon reçut, à Ravenne, l'arrêt de mort que lui envoyait Honorius. 11 était encore entouré de soldats fidèles, il n'avait qu'un geste à faire pour retourner le glaive contre ceux qui
l'en menaçaient. Mais, soit qu'il fût dégoûté de vivre, soit que la discipline romaine eût assujetti son grand cœur, il obéit passivement à la funèbre consigne. On le vit arrêter presque violemment ceux qui voulaient le défendre, et courber la tête sous la hache du prétorien, avec le fatalisme d'un pacha de la vieille Turquie baisant le cordon que lui présentait le muet. Le châtiment suivit de près cette monstrueuse ingratitude du vieil Empire tombé en démence. Quelques mois après, Alaric célébrait, dans Rome saccagée et livrée aux flammes, les funérailles de Stihcon.
Entre le pervers Rufm et l'héroïque Stilicon s'intercale une caricature. Après Rufin, l'empire d'Orient tombe, non pas en quenouille, mais en chassemouches. Au visir succéda l'eunuque : Eutrope devint le ministre et le favoii d'Arcadius. La fortune plaisantait sans doute, lorsqu'elle jucha, au faîte des honneurs et de la puissance, ce vieil esclave, blanchi dans les ergastules et les antichambres. Mais sa plaisanterie fut cruelle. Eutrope apporta au pouvoir les atroces rancunes d'un bouffon bafoué et l'âpreté d'un vieillard avare. Son règne, comme celui de Rufin, ne fut qu'une sanglante exploitation de l'empire par les confiscations et par les supplices. « Eutrope — dit un contemporain — s'est fait marchand d'emplois, brocanteur de provinces, courtier de l'Orient. Vendu tant de fois, il veut vendre à son tour, et il vend
tout. Un tarif, affiché dans son vestibule, fixe le prix des nations. A tant la Galatie, à tant le Pont, à tant laLycic. »
Constantinople tremblait devant ce fantoche. Un jour pourtant, lorsque la fantaisie le prit de commander les armées, le comique fut plus fort que la peur, et les légions éclatèrent de rire, en voyant chevaucher,, devant leurs lignes, ce petit vieux, dont on comparait le visage ridé à un raisin sec, courbé en deux sous le poids de l'armure, et contrefaisant, d'une voix grêle, les commandements militaires. C'est lui qui inaugura ce qu'on pourrait appeler l'Ère des Eunuques, l'avènement du sexe neutre : il fut le premier des Kislars- Agas. Aussi sa caste salua-t-elle son élévation avec enthousiasme. Du fond de tous les harems de l'Orient, un concert de soprani chantait les louanges du glorieux Eutrope. Les castrats affluaient à Byzance, sollicitant et remportant les emplois. Ce fut la curée des chapons s abattant, avant les vautours, sur le cadavre de l'Empire. L'eunuchisme devint un titre ta la faveur et à l'avancement. On vit des candidats, moins soucieux des joies que des honneurs de ce monde, se mutiler pour parvenir; quelques-uns en moururent, martyrs grotesques de leiu' ambition.
La chute d'Eutrope fut aussi piteuse que sa grandeur avait été ridicule. Ce qui restait de cœur au monde se souleva, lorsque Temiuque se fit nommer consul par
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le maitre imbécile qu'il faisait mouvoir. « A quoi bon, — s'écriait-on dans les rues de Rome, — ensemencer les cbamps? Qui p^3rdra son fômps à planter la vigne? Plus de mariages féconds... plus de récoltes! Le ciel ne peut féconder une année que l'impuissance même va ouvrir. »
Au plus fort de cette colère, un officier gotb> nommé Tribigilde, qui commandait, avec le grade romain de tribun, une colonie militaire barbare, établie dans les provinces de Pbrygie, vint à la cour solliciter une augmentation de solde et un avancement. Rebuté par Eutrope, il rentra, la rage au cœur, dans sa colonie, l'insurgea subitement et déclara la guerre à l'Empire. Il ne fallut que ce bruit d'armes pour l'ébranler, de la base au faite. Arcadius implora humblement la paix ; il l'envoya mendier par ambassades au barbare : « Quel grade souhaites-tu? — • Aucun. — Est-ce de l'argent que tu désires? — Non. — Que te faut-il donc? — La tête de l'eunuque ! »
Rome et Byzance étaient déjà habituées à satisfaire, lorsqu'elles en avaient peur, tous les caprices de ces farouches enfants gâtés de la force qu'on appelait les Barbares. Dès ce moment, la tête d'Eutrope trembla sur ses épaules ; à la première victoire de Tribigilde, elle ne tint plus qu'à un fd. Disgracié avec éclat, chassé du palais, le tout-puissant eunuque n'eut que le temps de se réfugier dans l'église métropolitaine. L'évô-
queChrysostome, qu'il avait persécuté violemment, le défendit quelques jours contre le peuple en fureur ; mais il lui fit payer cher son droit de suppliant et de lieu d'asile.
C'est une des plus curieuses scènes de l'histoire que celle del'évéque montant en chaire, un dimanche, devant le peuple assemhlé, et ordonnant, d'un geste, qu'on ouvrît le voile qui recouvrait le sanctuaire. Eutrope apparut, alors, livide, couvert de cendre, ciamponné à l'autel, comme un naufragé à un roc. On entendait le bruit de ses dents qui claquaient d'effroi. Alors l'évéque, prenant la parole, se mit à apostropher le misérable, avec une formidable ironie, il tourna et retourna, en tous sens, ce jouet brisé de la fortune, pour en montrer le vide et en faire sortir la poussière. « Ne te disais-je pas sans cesse que la » faveur est fugitive, tu ne m'écoutais pas... Où sont )) maintenant tes échansons? Où sont ces armées d'ap- » pariteurs qui écartaient la foule, devant toi, pour pro- » clamer ta toute-puissance? Ils ont déserté à l'ennemi » et ils te renient, cherchant leur propre sûreté dans » tes périls... Qui fut jamais plus puissant que cet » homme? Nul, dans le monde entier, ne pouvait pré- » tendre à sa richesse. Aucun honneur ne lui manquait ; » il en avait atteint le comble. On l'enviait, on le » redoutait, et voilà qu'il est devenu plus misérable » que le captif chargé de chaînes, plus dénué que
» l'esclave, plus indigent que le mendiant aiïamé. 11 )) n'a, devant lui, à celte heure, que glaives affilés, » bourreaux, précipices aiïreiix, le supplice sous toutes » les formes, la mort avec toutes ses horreurs. . . Voyez, » comme ses dents claquent, comme son corps tremble, » comme sa voix sanglote. Ce n'est plus un être » vivant, c'est une statue dont l'âme a pris le froid et » la rigidité de la pierre. »
La péroraison du discours invitait, il est vrai, le peuple à vcnii- demander la grâce d'E'itrope à l'empereur; mais ce terrible exorde l'avait rendue impossible ; et, lorsque, quelques jours après, Teunuque, arraché de l'égUse, fut exécuté à Ghalcédoine, le bourreau ne décapitait plus qu'un cadavre. Le glaive de la parole l'avait frappé avant la hache du supplice.
L'éternel grief jeté et rejeté, comme une pierre, depuis trois siècles, à cette mémoire qui m'apparaît, à moi^ son admirateur passionné, revêtue de la majesté touchante d'une grande statue lapidée, c'est son Traité du Pri?ic€, c'est ce livre que le cardinal Polus disait écrit avec le doigt de Satan, et qu'un bénédictin proposait de couvrir d'une reliure en peau de serpent, comme d'un san-benito d'infamie, dans toutes les bibliothèques de la chrétienté.
On a traduit en mille variantes les oracles ambigus du mystérieux sphinx. Il en est qui lui prêtent une formidable ironie, celle de ce prophète de la Bible qui se roulait dans les iniquités et les adultères. D'autres
croient y voir un piège à ligre, tendu à Laurent de Médicis, auquel Machiavel dédia son œuvre ; une amorce de perversité oiïertc au tyi'an de Florence, pour le faire tomber dans le crime et, de là, dans la liaine et dans la mort. D'autres enfin ne veulent y trouver que la froide opération d'un chirurgien politique qui démontre aux princes les organes et les ressorts du pouvoir, quelque chose comme la Leçon (Fanatomie de Rembrandt, un maître noir disséquant un cadavre, sur une table de marbre, devant de mornes élèves. Pour moi, sans prétendre deviner son énigme, et en m'en tenant à sa lettre, je le prends comme le pi'od lit naturel d une époque à part, et je ne reproche pas au fruit du mancenilUer d'être mortel. N'oubUons pas que ce livre fut écrit pendant un tremblement de terre d'anarchie, d'invasions et de guerres civiles ; alors que to ite idée de droit, autre que celle de la défense naturelle, avait disparu du monde; alors que le sang humain avait moins de prix que n'en a aujourd'hui l'eau des fontaines. Dans cette sombre et sublime Italie du xvi"* siècle, une créature inofïensive, sujet ou prince, était bientôt détruite. La vie était une lutte, la maison une forteresse, le vêtement une cuirasse, l'hospitalité un guet-apens, l'étreinte un étoufTement, la coupe offerte un poison, la main tendue un coup de poignard. La patrie est livrée aux factions du dedans et aux barbares du dehors, l'en-
nemi est aux portes, la révolte dans la rue, la conspiration clans l'église, le brigandage dans la campagne : partout la trahison, partout la haine, partout la méfiance, partout la moit.
Machiavel fait son prince à l'image du temps qu'il doit gouverner. Il le trempe, pour le rendre invulnél'able, dans le Styx de sang qui coule à pleins bords ; il lui forge, sur sa froide enclume, une armure de dissimulation, à l'épreuve des plus pénétrants regards ; il l'habitue aux horreurs, comme Mithridate aux poisons. Cela est atroce sans doute, mais, encore une fois, cela est du temps.
Et puis n'oublions pas l'excuse suprême de ce livre condamné, son dernier chapitre : VExhortation au prbicede délivrer l'Italie des barbares, hymne digne de Tyi'tée, qui éclate, comme un chœur héroïque de trompettes, et répand la solennité fatale d'un sacrifice propitiatoire, pour le salut du peuple ^ sur les meurtres moraux et les étouiïements de vertus qui s'accomplissent au-dessous, dans les profondeurs des ténébreuses théories qu'il domine. Ce prince que Machiavel nourrit, à la façon des oiseaux de proie, d'axiomes carnassiers et de sanglantes doctrines, c'est contre les ennemis de sa patrie qu'il veut le lancer, fui'ieux, armé, implacable; c'est conire eux qu'il aiguise ses serres qu'il exerce son vol aux cercles perfides, aux directions obliques, aux attaques imprévues,
et qu'il l'allèche aux curées féroces du vaincu et du peuple à terre.
Mais, une fois la part de blâme faite et parfaite au livre du Prince, quelle grande vie que celle de Machiavel ! Il était de la race de ceux dont le royaume est de ce monde^ et qui sont faits pour manier, à pleines mains, les choses et les hommes. Sa jeunesse sapasse dans les ambassades, à négocier les affaires de Florence auprès des papes, des empereurs et des rois. C'est contre César Borgia qu'il fait ses premières armes de diplomatie militante. César ne se dérange pas pour Machiavel ; il conçoit, médite et exécute ses crimes devant lui, avec l'effrayante sérénité d'un damné et l'ingénieuse perfection d'un artiste. Machiavel ne se contente pas de les transmettre à la seigneurie de Florence ; il les prédit, il les devance, il les prophétise ; il lit dans les entrailles du monstre, comme un augure dans celles d'une victime, et, plus tard, quand son jour est venu, c'est lui qui montre à l'Italie le défaut de cette cuirasse diabolique, qui semblait trempée au feu de l'enfer.
Mais arrive la restauration des Médicis ; la République succombe, et Machiavel, disgracié, est brusquement écarté de cette vie des affaires, sa région et son élément.
Il conspire, on l'arrête, on le met à la question pour lui arracher un aveu. Mais autant aurait valu torturer
une statue de bronze. A la fin, les Médicis lui font grâce, et c'est ici que commence son supplice : le supplice de l'activité enchaînée et du génie qui se ronge luimême.
Le grand homme d'État, exilé dans sa métairie de San-Gasciano, y rugit d'ennui et de colère. 11 implore des Médicis un emploi, une fonction, un rôle, « fût-ce celui de tourner une meule ou de rouler une pierre » . Vous diriez un Uon affamé demandant sa pâture. On a voulu voir un abaissement dans cette attitude ; je n'y vois, pour ma part, que la secousse d'une grande force comprimée, qui tend les bras à l'action lointaine et se débat dans son vide. Que lui importait, à lui, le nom propre du pouvoir, Médicis ou Soderini, Léon X ou Clément VII ! Ce qu'il voulait, c'était agir, discuter, convaincre, persuader, travailler pour sa ville, en bon ouvrier d'éloquence, et courir, entre les nations et elle, comme la navette d'un tisserand entre les fils de la toile dont elle trace le dessin et agrandit la trame.
Les Médicis dédaignent ou redoutent ce tout-puissant auxiliaire ; alors l'homme de pratique se rejette dans la théorie. Il compose ses immortels Discours sur Tite-Live, ?,ovl Histoire de Castrucio Castracmii, son merveilleux conte de Belphégor ; il aigaise et raffine amoureusement le style d'acier ciselé du livre du Prince ; il groupe, autour de lui, dans les jardins de
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Rusoellai, un Décaméron politique dont il est la voix et l'oracle.
Mais ni le travail ni l'abstraction ne peuVent guérir la lièvre lente qui le consume. L'inaction pèse, comme la chape de plomb dantesque, à cette âme fougueuse ; pour y échapper, il se jette dans la mort de l'orgie et de l'ivresse. Le bison, a dit Jean-Paul, dans une comparaison sublime, se roule dans la fange pour guérir ses blessures. Ainsi fait l'homme d'état, meurtri de la chute de son ambition idéale. Il faut l'entendre, dans un transport de joie sardonique, crier son abjection à tous ceux qui passent, en jetant contre le ciel plus que son sang, sa boue.
« Tous les jours, — écrit-il à son ami Veltori, — je vais à l'hôtellerie. Là sont ordinairement l'hôte, un boucher, un meunier et deux chaufourniers. Je m'encanaille — mingoglioffo — avec eux, en jouant à la crica. Mille disputes s'élèvent, mille injures se croisent; le plus souvent, c'est pour un quatrino, et l'on nous entend crier de San-Cajetano. Ainsi vautré dans cette bassesse, j'empêche mon cerveau de moisir, je développe la malignité de ma fortune, satisfait qu^elle me foule aux pieds, pour voir si elle n^en aura pas honte. » Elle n'en eut pas honte, l'aveugle déesse, et, quand elle sembla revenir à lui, quelques années après, ce fut pour le mystifier et le trahir encore.
Les Médicis se réconciUent enfin avec le théoricien
du pouvoir, et leur premier acte de faveur est de l'envoyer en ambassade auprès... d'un chapitre de capucins. 11 s'agissait de je ne sais quelle chicane de couvent à pacifier. Il y alla, le pauvre grand homme ; et, pour ma part, je ne sais pas de plus poignante ironie du sort que ce dix-huitième d'épingle donné à faire à la main puissante qui venait de forger la panoplie des dominations et des majestés. Machiavel juge du camp d'une batrachomyomachie monastique ! le lion arbitre des querelles d'une fourmilière!
L'invasion des Impériaux décide enfin le pape Clément VU à appeler Machiavel au secours de l'Italie. 11 se jette en héros dans Rome menacée, et y prodigue, en quelques jours, des trésors de génie, d'éloquence et d'inventions soudaines. La prise de la ville éternelle le renvoie à Florence, où une lettre d'un brio éperdu, dont les rires sanglotent et dont la gaieté navre, nous le montre, au milieu de la peste, fou d'étourdissement, malade d'ardeur et cherchant la mort dans l'amour, avec une fougue passionnée. Ainsi, les Romains des derniers temps de l'Empire s'ouvraient les veines et fondaient voluptueusement en sang, dans l'eau parfumée des bains asiatiques.
Le reste de sa vie ne fut plus que disgrâce, langueur, abandon, lente agonie. La république restaurée de Florence le traita en partisan des Médicis et refusa ses services. Il regagna son désert de San-Gasciano, la
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foudre dans la poitrine, en répétant, sans doute, la mélancolique apostrophe de Dante à Florence: Popide mi, quid feci tibi?\\ languit longuemeut, 4entement, abreuvé d'ennui. Chassé de ce monde, où il avait placé ses espérances, il se réfugia dans l'autre. Sur la fin de sa vie, il tourna le dos aux affaires, comme dit si énergiquement Pierre Matthieu, et ne songea plus qu'à l'éternité. 11 mourut, désabusé, amer, flétri, blessé au cœur, ne croyant plus qu'au crucifix, qui consola sa dernière heure.
Les archives se sont ouvertes, les papiers d'État ont parlé ; le jour s'est fait, de toute part, sur cette sauvage et bizarre figure de don Carlos, enfant mal venu, que les contemporains voyaient croître avec une sorte d'effroi. Sa première enfance annonça des instincts étranges. Il mordait et mangeait le sein de ses nourrices : trois d'entre elles faillirent mourir de ses morsures d'ogrillon. La maladie envenima cette nature sauvage : toujours fiévreux, comme un enfant des Maremmes, le délire semblait son état normal. Une chute qu'il ht, à dix-sept ans, précipita sa démence. On fut forcé de le trépaner, et l'acier du chirurgien acheva sa raison blessée. Depuis cette guérison incomplète, les rapports des contemporains et les dépêches des ambassadeurs
sont remplis de ses algarades. Gomme le jeune Néron par les voies de Rome, il courait, la nuit, par les rues de Madrid, insultant les femmes et provoquant les passants. Quelques gouttes d'eau étant tombées sur lui, de la fenêtre d'une maison, il voulait qu'on y mît le feu et qu'on tuât tous ses habitants. Une autre fois, il sauta au cou du cardinal Espinosa, qui avait chassé du palais un de ses musiciens, nommé Cisneros. « Vil prêtre ! ■ — lui dit-il en tirant sa dague du fourreau, — osez-vous bien empêcher Cisneros de jouer devant moi? Sur Fume de mon père, je vous tuerai! » Plus hardi que don Juan défiant la statue du Commandeur, il osa, un jour, lever le poignard sur cet homme d'airain qui s'appelait le duc d'Albe : « Vous n'irez pas en Flandre, ou je vous tue ! » lui cria-t-il en le menaçant.
Brantôme raconte la farce sinistre qu'il joua à un cordonnier qui lui avait apporté des bottines mal faites : « Il les fit mettre en petites pièces et fricasser, comme tripes de bœuf, et les lui fit manger toutes, devant lui, en sa chambre, de cette façon. »
Cette folie furieuse était entrecoupée d'intervalles lucides et de jours tranquilles, pendant lesquels apparaissait un prince différent. Les mômes témoins qui dénoncent ses accès de démence, reconnaissent, par endroits, sa bravoure, sa droiture, sa générosité toute royale qui lui faisait donner jusqu'à ses habits. On cite de lui ce beau mot : « Qui donc donnerait, si les prin-
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ces ne donnaient pas? » Le nonce du pape, qui lui était hostile, vante sa franchise, dans une de ses lettres : « Le prince, — écrit-il, — a dans le cœur ce qu'il a sur les lèvres. » E principe che quello ha in cuore, ha in bocca.
Quelques-uns de ses serviteurs l'aimèrent jusqu'au dévouement. Cette âme farouche rendait et inspirait la tendresse. 11 n'y a pas ombre de réalité, pas même de conjecture historique, dans l'amour mutuel que Schiller, après Saint-Réal, imagine entre don Carlos et la reine ÉUsabeth, sa belle-mère. Mais, entre elle et lui, il y eut, d'une part, un respect filial qui ressemblait à de la piété; de l'autre, une sainte et compatissante affection. Lorsqu'il fut arrêté, « jusques à ce que le roi, — dit l'ambassadeur de France Fourquevauh, — lui eût défendu les pleurs, elle n'a cessé de pleurer, deux jours, la disgrâce de son beau-fils ». La reine de Portugal, sa tante la princesse Juana, et l'impératrice d'Autriche ne cessèrent de lui témoigner la sympathie la plus tendre. Dans sa ténébreuse et tragique aiïaire, que l'histoire vient d'éclaircir, les femmes, du moins, sont pour lui.
Qui sait si cet être fougueux, appliqué aux affaires ou lancé sur les armes, ne fût pas devenu un homme? (( Je crois, — dit encore Brantôme, — qu'amprès que ce prince eust eu bien jette sa gorme, comme ces jeunes poullains, et passé tous ses grandz fœux de
première jeunesse, qu'il se fust rendu un très grand prince et homme de guerre et d'estat. »
C'est ici que commencent les torts de Philippe H envers don Carlos. Au lieu d'occuper le démon dangereux qui le possédait, il le laissa s'aigrir dans l'oisiveté et s'agiter dans le vide. Banni des camps, exclu des conseils, cerné par un espionnage incessant, le prince se débattait, sous le fixe et froid regard de son père. L'antagonisme de leurs caractères s'était changé en aversion réciproque. Qu'y avait-il de commun entre cet adolescent forcené et cet homme de bronze ou plutôt de bois, mù par des principes durs comme des ressorts? Ils vivaient en ennemis, dans le même palais. Longtemps avant de le frapper, Philippe l'avait exilé de sa vue. Difficile à tous, il était inaccessible à son fils. Nul autre rapport, entre eux, que le sourd murmure des sbires et des délateurs. Ainsi excommunié de la présence paternelle, marchant sur des pièges, livré aux soupçons, entouré de regards obliques et d'oreilles tendues, quoi d'étonnant que Carlos ait projeté de s'enfuir? L'instinct de la conservation le poussait à cette évasion : il se sentait perdu, jugé, condamné. Sa liberté n'était qu'un sursis que chaque jour abrégeait.
Son projet de fuite fut le prétexte, mais non la cause, de la catastrophe. Les uns prétendent qu'il voulait se jeter dans les Pays-Bas révoltés et se mettre à la tête
de leur rébellion. Aucun témoignage certain ne prouve ce grief. Les poètes seuls ont le droit de transformer don Carlos en prince libéral, ennemi de l'oppression et champion de la tolérance. D'autres, — et leur version est la plus probable, — disent qu'il espérait trouver un refuge à la cour de Vienne. On a parlé aussi d'un complot contre la vie du roi, réfuté par le silence de Philippe, qui n'aurait pas tu une accusation si terrible. Quoi qu'il en soit, l'orage, lentement amassé, éclata la veille même du jour où il devait fuir.
Ce fut la nuit, dans son lit, que le prince fut pris, comme au piège. Depuis longtemps, il redoutait une attaque nocturne. Son épée nue, sa dague, un mousquet chargé veillaient à son chevet, pendant son sommeil. Comme un bandit traqué dans un bois, il dormait sur ses armes, dans le palais de son père. Par surcroit de précaution, il avait fait fabriquer un ressort par lequel il pouvait, de son lit, ouvrir et fermer sa porte. Le roi avait tout prévu : le ressort fut faussé par l'ouvrier qui l'avait forgé.
Dans la nuit du 18 janvier 1568, à onze heures, Philippe II descendit l'escaUer, armé comme pour une rencontre, la cuirasse sous le pourpoint, et le casque en tête. Le duc de Feria, capitaine des gardes, l'accompagnait, escorté de quatre seigneurs et de douze gardes. Les gentilshommes et les soldats se glissèrent sans bruit dans la chambre. Le duc, marchant sur la
pointe du pied, arriva au clievet du lit ; il s'empara de l'épée, de la dague et du mousquet chargé de deux balles. Éveillé par le bruit, don Carbas se redressa en sursaut : il demanda qui était là, et qui lui prenait ses armes. Le duc répondit : « C'est le Conseil d'État! »
Carlos sauta de son lit, en criant et en menaçant. Alors Philippe II se montra, tranquille et sévère; il ordonna à son fils de rentrer au lit et de garder le silence. Le prince s'écria : « Que me veut Votre Majesté? — Vous le saurez bientôt, » répondit le roi. En même temps, il fit condamner les portes, sceller les fenêtres; on enleva tous les meubles, jusqu'aux chenets de la cheminée. Puis le roi, se tournant vers Feria et ses gentilshommes, leur dit qu'ils étaient chargés de veiller sur son fils. Il leur recommanda de servir le prince avec grand respect, mais de n'exécuter aucun de ses ordres; enfin, d'être des gardiens fidèles, sous peine d'être déclarés traîtres. Le prince pleurait et sanglotait, au milieu de ces apprêts de captivité perpétuelle. A un moment, il s'écria : « Votre Majesté eût mieux fait de me tuer que de me retenir prisonnier. Ce sera un grand scandale pour le royaume. Si vous ne me tuez pas, je me tuerai moi-même. — Vous n'en ferez rien, répondit flegmatiquement Philippe II. — La manière dont Votre Majesté me traite, répliqua Carlos, me réduit à cette extrémité. Je ne suis pas fou ;
mais vous me poussez au désespoir. » H dit encore d'autres paroles étouiïées par les spasmes et les sanglots; mais le roi ne répondit plus. 11 fit enlever le coiïret qui renfermait les papiers du prince, et sortit de cette chambre déjà funèbre. Don Carlos ne devait plus le revoir.
Six mois après, il mourait pour la seconde fois; car il avait été moins enfermé qu'enterré vivant, dans sa chambre. La porte qu'avait repoussée son père, en sortant, s'était refermée sur lui, comme le couvercle d'un caveau mortuaire. Dans les lettres qu'il écrivit aux souverains pour leur annoncer l'arrestation de son fils, Philippe II déclare que sa réclusion n'aura pas de fin. Son vague et fatal langage d'augure immolant une victime au salut public, excuse ceux qui voient encore, dans la mort du prince, un infanticide d'État, froidement consommé.
Ce fut l'opinion de la plupart des contemporains. Antonio Ferez, qui connaissait l'homme, écrit que Carlos mourut d'un poison lent, mêlé, pendant quatre mois, à sa nourriture. Pierre Giustiniani, qui résidait à cette époque en Castille, dit à riiisto.ien de Thou que le poison lui fut administré dans un bouillon, et qu'il mourut, presque subitement, après l'avoir avalé. Cabrera recèle l'aveu d'une exécution secrète, dans une phrase obscure, comme le trou creusé en terre où le barbier de la
Fable antique cachait son secret. Strada s'en tire par une la palissade, qui revient à dire que le prince mourut naturellement « s'il ne succomba pas à la violence ».
Brantôme assure qu' « on le trouva un matin, en sa prison, estouffé d'un linge ». Selon Pierre Matthieu, « on lui présenta plusieurs sortes de mort, en peinture, pour qu'il choisît la plus douce », et quatre esclaves maures, entrant un matin dans sa chamhre, Tétranglèrent, à la mode du Sérail, avec un lacet de soie. Le prince d'Orange, dans son acte d'accusation contre Philippe H, le proclame hautement l'assassin de son fils.
Quoi qu'il en soit de ces légendes, qui se contredisent sur la forme en s'accordant au fond, le caractère, exécrablement faussé, de Philippe n'offre contre ce crime aucune objection. Si, ainsi que l'aflirment quelques témoignages, un soupçon d'hérésie plana sur Carlos, nul doute qu'Abraham atroce de l'orthodoxie, ne l'ait tué, comme un mouton d'holocauste. Lui-même, dans une lettre adressée au pape, quelques jours après l'arrestation de son fils, semble lui montrer d'avance le couteau sacré : « En reconnaissance des bienfaits de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang, et sacrifié ma chair et mon unique fils. » Dix ans auparavant, il avait dit au Saint-Office, en lui livrant l'archevêque de Tolède :
46 ANCIEiNS ET MODERNES
« Si j'ai du sang hérétique dans les veines, moi-même je donnerai mon sang. « En 1539, au grand autoda-fé de Valladolid, Carlos de Seso, un des condamnés, l'apostropha au passage : « Est-ce ainsi, — lui cria-t-il, — que vous persécutez vos sujets innocents? » Philippe, sans s'arrêter, lui répondit tranquillement : « J'apporterais le bois pour brûler mon propre fils, s'il était un hérétique tel que vous. »
En admettant la mort naturelle de don Carlos, Philippe n'en reste pas moins le meurtri*er de son fils. C'est comme fou qu'il le fit enfermer, puisque luimême le disculpe, dans ses propres lettres, de tout attentat. Or, c'est une étrange manière de traiter la démence d'un fils que de le précipiter des marches d'un trône, dans une oubliette. La seule liberté que Philippe II lui laissa fut celle du suicide. Si on ne lui appporta ni le poison ni le fer, on permit à cet enfant débile des excès qui auraient tué un athlète. On le laissait, en pleine fièvre, se rouler nu, sur des mares d'eau versées dans sa chambre, bassiner son lit avec de la glace, boire de l'eau froide à doses effrayantes, rester neuf jours sans nourriture; puis, après ce long jeûne, dévorer, en un seul repas, quatre perdrix en pâté. Les rapports quotidiens des geôliers informaient pourtant le père de toutes ses actions. Il n'intervint pas un instant pour arrêter cette extermination volon-
taire. L'échafaud aurait été moins atroce que ce supplice hypocrite, consistant à livrer un fou à sa clémence, un frénétique à sa rage, et à le regardei' se détruire, immobile et les bras croisés.
Si jamais l'enfer déborda sur la terre, comme par l'éruption d'un volcan, ce fut sous la forme de cette atroce armée, mi-partie de sbires italiens et de brigands espagnols qui, en 1567, passant les Alpes, rasant Genève, côtoyant la France, avec l'obliquité d'un serpent, déboucha dans les Pays-Bas, par le Luxembourg. Quatre corps la composaient, formés des vétérans de vieilles bandes, bronzés au feu des grandes luttes, aguerris au meurtre, âpres au pillage, hommes de proie et de discipline, bandits dressés à l'obéissance des soldats. Cette croisade était flanquée d'un harem : quatre cents courtisanes chevauchaient ta l'avant-garde, « belles et braves comme princesses »; huit cents suivaient à pied.
« bien à point aussi ». Brantôme, qui prit la poste pour voir passer, en Lorraine, l'armée du duc d'Albe, les admira fort. Il s'extasie aussi sur ses mousquetaires, équipés d'armes dorées et gravées. « Et eussiez dit que c'estoient des princes, tant ils estoient rognes, et marchoient arrogamment et de belle grâce.»
Cette (( gaillarde et gentille armée », ainsi qu'il l'appelle, était une troupe de bourreaux, envoyés pour exécuter une nation condamnée à mort. L'histoire en a retrouvé l'arrêt, froidement écrit et signé d'avance, de la propre main de Philippe H. « Vous assurerez Sa Sainteté, — écrit-il à l'ambassadeur d'Espagne près la cour de Rome, — que je tâcherai d'arranger les choses de la religion aux Pays-Bas, si c'est possible, sans recourir à la force, parce que ce moyen entraînera la totale destruction du pays ; mais que je suis déterminé à l'employer cependant, si je ne puis, d'une autre manière, régler tout comme je le désire ; et, en ce cas, je veux être moi-même l'exécuteur de mes intentions, sans que ni le péril que je puis courir, ni la ruine de ces provinces, ni celle des autres États qui me restent, puissent m'cmpêcher d'accomplir ce qu'un prince chrétien et craignant Dieu est tenu de faire pour son saint service et le maintien de la foi catholique.»
Jamais programme ne fut mieux tenu ; un demi-siècle d'extermination devait le remplir. Ce n'est pas qu'avant le duc d'Albe la liberté religieuse eût été, un instant,
tolérée dans les Pays-Bas. Les impitoyables édits de Charles-Quint y sévissaient contre l'hérésie, et la régente, Mai'giierite de Parme, les appUquail dans toute leur rigueur. L'inquisition locale rivalisait avec le Saint-Office espagnol. Les Flandres avaient leur Torquemada en Pierre Titelman, sorte de bourreau de kermesse, jovial et féroce, qui allumait les bûchers comme des feux de joie. Les chroniques du temps idéalisent sa cruauté fantastique. Elles le transforment en farfadet grotesque, mais terrible, galopant, à traders champs, nuit et jour, sur un cheval d'Apocalypse, cassant la tête aux paysans avec une massue, étranglant d'une main, torturant de l'autre, venant lui-même tirer de leurs lits les suspects, pour les jeter au bûcher. « Gomment, — lui dit un jour, en le rencontrant sur une route, le prévôt séculier, surnommé par le peuple Verge-Rouge, — comment osez-vous vous aventurer, à courir ainsi seul, arrêtant partout les gens, tandis que moi, je n'ose exercer ma charge cj[u'à la tête d'une troupe bien armée, et encore alors au péril de ma vie? — Ah! Verge-Rouge, — répondit en riant Titelman, — vous n'avez affaire qu'à de mauvais drôles; • moi, je n'ai rien à craindre, parce que je n'arrête que des gens d'innocence et de vertu qui ne font aucune résistance, et se laissent prendre comme des agneaux. » — Fort bien, — dit le prévôt; — mais, si vous arrêtez tous les bons et moi tous les méchants^ je ne sais pas
trop qui, dans le monde, pourra échapper au châtiment! »
Ces violences semblèrent clémentes, cet âge de fer parut d'or, lorsque le duc d'Albe arriva, en tête de ses hordes. Après Philippe II, l'histoire moderne n'a pas de personnage plus sinistre ; il est même difficile de les diviser. A eux deux, ils ont l'air de ne former qu'un seul être, comme ces idoles indiennes à double tête, à membres multiples, qui personnifient les Génies du mal. Le duc d'Albe était le bras tragique, violent, agité, du Tibère bureaucrate qui, cloué sur son fauteuil, griffonnait des papiers funèbres, dans sa cellule de l'Escurial. Il reversait, en torrents de sang, les flots d'encre dont le scribe couronné couvrait ses dépêches. Blanchi sous le harnois, il s'était rompu, par l'exercice constant de la guerre, au mépris de la vie humaine. Sa dureté nçiturelle avait la noirceur particulière au fanatisme. Il semblait né, comme les bêtes de proie, pour les ruses et la destruction. Nos idées et nos sentiments modernes nous rendent, aujourd'hui, presque inintelligibles les caractères des hommes de cette trempe. Nous ne pouvons guère plus pénétrer leur sombre étroitesse que porter les raides armures sous lesquelles ils passaient leur vie.
Tout le temps que le duc d'Albe resta dans les Pays- Bas, la fureur fut, en quelque sorte, son état normal. Lui-même l'avouait, en lisant, avant son départ, avec
Philippe II, les requêtes qu'adressaient à Madrid les Nobles des Flandres: a Je contiens mes pensées; car telle est ma colère, qu'on pourrait l'appeler frénésie. » Mais, par une aggravation effrayante, cette frénésie était froide et fixe, sans intermittence d'exaltation ou de calme. Aucun dégel d'attendrissement ne pouvait entamer sa glace. Son enthousiasme homicide semblait mû par un mécanisme. La hache n'hésita jamais dans sa main. Imperméable au doute autant qu'au remords, il y avait de l'automate dans ce massacreur. Monté pour la vie aux œuvres du meurtre, poussé par des principes durs comme des rouages, il aurait tué indéfiniment.
Les martyrologes de Dioclétien et de Decius pâlissent auprès du sien, dans les Flandres. Qu'est-ce encore que le tribunal révolutionnaire de Fouquier- Tinville comparé au Conseil de Sang, institué par lui à Bruxelles? Ce n'étaient pas des individus, c'étaient des multitudes que condamnaient ses horribles juges. L'un d'eux, Juan de Vargas, poussait l'amour de la mort jusqu'à l'hystérie. Il ne manquait pas un seul des supplices qu'il avait votés, riant à la face grill e des victimes qui se débattaient, au milieu des flammes. Un jour, une cause ayant été appelée, on découvrit, à l'examen des pièces, que l'accusé avait été exécuté la veille et que, comme d'ordinaire, il n'avait commis aucun crime. « Qu'importe! — s'écria Vargas joyeusement.
— s'il est mort innocent, tant mieux pour lui, lorsqu'il sera jugé dans l'autre monde. »
Ce monstre aurait pu rendre ses arrêts cyiiïé d'un bonnet d ane d'écolier. Ses barbaries se traduisaient par des barbarismes : Heretici fraxerimt ieinpla, boni nihili fecerunt contra ; ergo debent oinnes patibulare. « Les béréliques ont détruit les temples, les bons ne les en ont pas empêchés ; donc, ils doivent tous être pendus. » On a retenu de lui cet axiome, aussi crael à la grammaiie qu'à l'humanité. Rien ne ressemble au latin de cuisine, comme le latin d'échafaud.
Un autre membre du tribunal, le conseiller Hessels, faisait sa sieste pendant les séances, et, lorsqu'on le poussait du coude, pour qu'il donnât son avis, il s'écriait, tout endormi, en se frottant les yeux de sa manche : Ad patibiilum ! ad patibuhim ! « Au gib t ! au gibet ! )> Gela rappelle les cris furieux et enroués que poussent les Giiats-Fourrés, dont parle Rabelais, lesquels « brusient, escartèlent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans dis . crétion de bien ni de mal. »
Ces valets de hautes œuvres n'étaient engagés, d'ailleurs, dans les tragédies judiciaires, qu'en qualité de comparses. Le duc d'Albe s'était attribué le> décisions suprêmes : il pouvait, à son gré, casser ou aggraver leurs arrêts. « Deux raisons, — écrivait-il à Phi-
lippe II, avec un lugubre cynisme — m'ont déterminé à limiter ainsi le pouvoir de ce tribunal : la première, c'est que, n'en connaissant pas /es membre?, je pourrais facilement être trompé par eux ; la seconde que les hommes de loi ne condamnent que pour crimes prouvés; or Votre Majesté sait que les affaires d'État ont besoin de tout autre cbose que de l'observation des lois. »
En quelques mois, la sanglante machine fit la besogne de plusieurs batailles. C'était par milliers qu'elle expédiait les sentences de mort; c'était par troupes qu'elle exécutait ses victimes. L'échafaud théâtral des comtes d'Egnaont et de Horn ne fut que le prologue tragique d'une tuerie confuse. Les villes se dépeuplaient à vue d'œil ; les bûchers flambaient sur toute la surface du pays. Un moment vint où le matériel manqua, pour tant de supphces. Il fallut recourir aux piliers des arcades, aux poteaux des rues, aux montants des portes dans les maisons. On pendait en chambre, on étranglait à domicile ; les arbres des vergers craquaient sous les cadavres. Tout suspect était condamné, et le soupçon frappait, sur un geste ou sur une parole. « Pour être livré au feu, — disait Guillaume d'Orange dans une de ses proclamations, — il ne fallait que regarder une image de travers. » Pierre de Witt, à Amsterdam, fut décapité parce que, dans un des tumultes de celte ville, il avait persuadé
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à un mutin « de ne pas faire feu sur un magistrat ». Les juges en conclurent qu'il était homme d'autorité parmi les rebelles.
La proscription, impliquant la confiscation, devint bientôt une spéculation financière. L'Espagne battait monnaie sur les échafauds; elle détroussait ses victimes, au coin du bois de gibets dont elle avait couvert le pays. Le duc d'Albe se vantait à Philippe II d'avoir trouvé, dans cette terre saignante, une mine du Pérou. Comme au temps de Sylla, on était perdu pour un grand domaine ou une belle maison. Qui possédait cent mille florins courait grand risque d'être attaché à la queue d'un cheval, et, sans autre procès, traîné au billot. Entre mille, une vieille dame d'Utrecht, catholique fervente, eut la tcte tranchée, sous prétexte que, dix-huit mois auparavant, son gendre avait logé, une nuit, un prédicant calviniste. En réalité, elle mourait parce qu'elle était riche. On fut forcé de porter, dans un fauteuil, sur l'échafaud, cette octogénairje. «Je comprends bien, — dit-elle, — pourquoi ma mort est nécessaire : le veau est gras, il faut le tuer. » Puis, s'adressant au bourreau, elle lui dit qu'elle espérait que sa hache élait bien affilée, « car il trouverait probablement que son vieux cou était fort coriace ».
La torture en tous sens variait les supplices. C'était une faveur rare, pour les condamnés, que d'être étran-
glés OU décollés simplement. La plupart étaient écorchés vifs, rompus sur la roue, pendus par les pieds, éventrés ou brûlés à petit feu, avant de mourir. L'Inquisition eut toujours le goût des jeux de la mort. Sa mécanique de doulear était rafllnée, comme sa scolastique. Le glaive de la loi, entre les mains de ses juges, devenait ingénieux et lent, comme le conleau du dieu païen écorchant Marsyas. Elle fouillait la conscience avec des tenailles ; elle arrachait l'aveu avec des ongles de fer. Nul bruit, d'ailleurs ; aucun scandale ne troublait l'ordre et la marche de ses hécatombes. La langue des condamnés était passée dans un anneau de fer, et le bout brûlé avec un fer chaud. Ce bâillon étouffait les cris suprêmes, les attestalions vengeresses. Grâce à lui, l'hérétique, montant au bûcher en silence, semblait converti.
Le rêve atroce de Caligula, que le genre humain n'eût qu'une tête, qu'il pût trancher d'un seul coup, fut réalisé par l'Inquisition, dans les Flandres. Le 16 février 1368, une sentence du Saint-Office, ratifiée par le roi, condamna tous les habitants des Pays- Bas à mort, comme hérétiques. Quelque > personnes seules, spécialement nommées, furent exceptées de cette effroyable parodie du Jugement dernier. Poussés au côté gauche de la vallée de Josaphat, trois millions d'hommes, en trois lignes, étaient jetés dans la géhenne des auto-da-fé. . . Ite adignem.mnledicti l
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Cette tuerie d'un peuple eu masse semble une rodomontade espagnole. Gomment ne pas croire pourtant qu'elle ait été sérieusement projetée, lorsqu'on dehors des égorgements judiciaires, on suit, étape par étape, l'armée castillane à travers les Flandres? Ici, le fer rasait jusqu'à la racine : toutes les villes prises étaient des villes dépeuplées. Massacre complet à Mons ; carnage et pillage à Matines, où pas un clou ne fut laissé aux murailles, où des centaines de femmes furent violées, dans les cimetières. A Zutplicn, les habitants, liés par couples, dos à dos, et noyés dans l'Yssel, quand il n'y eut plus d'arbres, aux environs, pour les pendre. A. Naarden, les citoyens pourchassés par les rues, à coups de lance, comme des taureaux dans un cirque ; puis le cannibalisme succédant au meurti'e : les soldats ouvrant les veines des blessés, et buvant à même.
Cinq bourreaux, avec leurs aides, travaillent, pendant toute une semaine, à Haarlem : ils succombent à la fin et jettent le manche après la hache, comme des bûcherons surmenés. Le point culminant de cet amas d'horreurs, la plate-forme du gigantesque holocauste, fut ce sac d'Anvers, si monstrueux et si furieux entre tous que l'histoire l'appela longtemps, comme pour le mettre hors ligne : « la grande Furie espagnole. » Qu'on se figure une ville incendiée ou plutôt chauffée, violée femme à femme, torturée, memhre à membre, pendant
trois jours et trois nuits, par une armée de brigands. Ils en rapportèrent vingt millions, extorqués à huit mille cadavres.
Ce qui rend plus horrible encore la cruauté de l'Espagne, dans les Pays-Bas, c'est l'hypocrisie dont elle se recouvre. L'Inquisition avait un sourire officiel, infernalement ironique, figé sur ses lèvres blêmes. Le moine, penché sur le patient, broyé par l'estrapade ou arrosé d'huile bouillante, l'interrogeait bénignement. Benigniter interrogatus . . . telle est la formule des procèsverbaux. Lorsqu'on le livrait, couvert delà chemise soufrée, au bourreau attisant les flammes, c'était en le recommandant « à la douceur du pouvoir séculier ».
De même Philippe II se représente, dans ses dépêches, comme répugnant au sang, lent à la colère. Les décrets de ses bourreaux le qualifient de « Prince très miséricordieux ». Vargas lui reprochait même cet excès de miséricorde : 7iimia misericordia. Une proclamation, d'un grotesque atroce, publiée après la prise de Haarlem, grime l'égorgeur en père débonnaire ouvrant ses bras aux enfants prodigues : « Sa Majesté vous • promet, encore une fois, que, dans l'efl'usion de sa royale bonté, elle vous pardonnera et oubliera vos fautes, quelque graves qu'elles aient pu être, pourvu que vous vous repentiez, et que vous retourniez, en temps utile, dans ses bras. Malgré le nombre de vos crimes, ^Sa Majesté cherche toujours à vous rassembler sous son
aile paternelle, de même qiCune poule qui rappelle ses poussins. » Mais, à trois lignes de là, la poule maternelle reprenait les griffes, le cri, la férocité du vautour : « Si vous méprisez ces offres de pardon, nous vous avertissons qu'il n'y a pas de cruautés auxquelles vous ne puissiez vous attendre, et vous pouvez être certains que l'on agira avec une telle rigueur, par le fer, la famine et la dévastation, qu'il ne restera ici aucun vestige de ce qui existe présentement. Sa Majesté rasera et dépeuplera entièrement le pays^ qui, de cette façon, sera à nouveau habité par des étrangers. » Au milieu de ces las de morts, sous la pluie battante de sang, déchaînée par lui, le duc d'Albe reste jusqu'au bout impassible et imperturbable. C'est du pas de pierre du Commandeur qu'il poursuit sa voie scélérate. De crime en crime, il finit par atteindre une méchanceté surhumaine. Après le massacre de Naarden, il écrivait à Philippe, avec un sombre plaisir, que pas un fils de mère n'était resté vivant. « Si je prends Akmaar, — lui disait-il, dans une autre lettre, — je suis résolu à ne pas laisser une seule créature en vie ; chaque gorge servira de gaine à un couteau, m Un de ses derniers exploits fut de faire rôtir, à Amsterdam, un prisonnier, attaché par une chaîne, devant un brasier, et de se chauffer tranquillement au feu de cette cuisine humaine. Avant de quitter les Flandres, il se vanta, dans un banquet, d'avoir expédié, par la main dubour-
reau, plus de dix-huit mille huit cents hommes, sans compter la foule innombrable de ceux qui avaient été tués dans leurs maisons ou sur les champs de bataille.
Au pays dont il avait fait un sépulcre, il légua une statue funèbre, la sienne. Ce colosse de bronze, érigé dans la citadelle d'Anvers, foulait aux pieds une figure à deux têtes, représentant la Belgique et laNéerlande. Pour que l'allégorie fût complète, il y aurait fallu ces mains mouvantes, cette bouche ouverte par un ressort et ce brasier intérieur qui, prêtant aii Moloch p;mique une horrible vie, lui faisaient saisir et dévorer des victimes.
Le duc d'Albe était un de ces hommes pour qui les morts ne reviennent pas. S'il faut en croire Brantôme, les spectres de la Flandre firent pourtant le voyage d'Espagne, et vinrent le hanter, dans ses derniers jours. « J'ay ouy raconter, — dit-il, — à un rehgieux espaignol, très habil homme, que ce grand duc, advant que mourir, il se sentit atteint, en sa conscience, des cruautez qu'il avoit faictes ou faict faire en Flandres, dont il s'en confessa, et en monstra une grande contrition et appréhension que son âmeenpastist. Ce qu'estant rapporté au roy d'Espagne, il luy manda, pour un grand réconfort, que, quant à celles qu'il avait exercées par l'espée de sa justice, qu'il ne s'en mist autrement en peine, car il les prenoit toutes sur soy et sur son âme : quant aux autres qu'il avoit
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faictes par l'espée de guerre que c'estoit à luy dépenser et d'en respondre en son propre nom. . . Car il savoit bien que l'un et l'autre en avoient trop faict et que les diables leurpouroientjonerune trousse en cachette; et, par ainsi se déchargeant l'un sur l'autre, qui auroit moins de charge se sauveroit plus aisément d'eux. » Spectacle tragi-comique : Le ^ieux roi et son vieux bourreau, avant de plier bagage, réglant, par doit et avoir, leui's comptes de cadavres, et liquidant le sang répandu 1
Entrons, comme par la brèche, dans ce glorieux musée de la Guerre, transporté, depuis quelques années, des bâtiments du couvent de Saint-Thomasd'Aquin à THôtel des Invalides, qui est son cadre et son emplacement naturel. Il demanderait, pour être décrit et étudié en détail, une compétence que nous n'avons pas. Nous n'y chercherons que ce que nous pouvons y trouver, les impressions de Tart et les souvenirs de l'histoire.
Les débris de l'âge de pierre occupent, au Musée d'Artillerie, la place que tiennent les tableaux des écoles primitives dans les musées de peinture. C'est à l'archéologie moderne qu'est due la découverte de ces armes préhistoriques, trouvées, pour la plus grande part, sur les côtes de la Scandinavie et dans les lacs de la Suisse. Leur date est inconnue ; elles nous arrivent des profondeurs du temps aussi incommensurables que les distances du monde sidéral ; elles ont appartenu à une race abolie. Leur découverte, en démontrant l'existence d'une époque où l'homme ignorait Tusage des métaux, taillait ses armes et ses outils dans la pierre, a reculé l'âge de l'humanité. Ce sont des haches de silex, en forme d'amandes ou de têtes de lances, emmanchées dans des andouillers de cerfs, des pointes de flèches et de javelots de dimensions inégales. Rien ne parle moins aux yeux que ces pierres à peine dégrossies, et rien ne frappe plus l'imagination. Elles l'enlèvent par delà les siècles, elles la transportent sur la terre « encore molle du déluge », dont parle le poète. Armes vcnérables et immémo-
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riales. Peut-être ont-elles sauvé notre espèce de la destruction; peut-être riiomme, à l'époque où il les taillait dans le roc, cohabitait-il, sans autre défense, avec les créatui-es gigantesques de la nature primitive. Devant lui se dressaient, rangés en bataille, l'ichtliyosaure aux deux cents dents, le mastodonte aux quatre défenses, le ptéiodactyle qui réalisait le dragon rêvé par la fable, le grand ours des cavernes qui dépassait la tail'e du taureau. Contre ces Goliaths du règne animal, l'homme n'avait qu'une pierre, comme David ; mais il avait aussi une main intelligente pour la tailler et pour la brandir. Et les monstres furent terrassés, et l'homme, faible et nu, triompha de Béhémoth et de Léviathan.
Passons, sans nous arrêter, devant la riche collection des armes grecques et romaines ; iJ faudrait un livre pour les d'écrire. Les armes grecques, dont quelques-unes se l'apportent aux plus anciens monuments connus, attirent surtout le regard par la noblesse de leurs formes. On les dirait ramassées sur un champ de bataille de V Iliade. Il semble qu'on ait déjà vu, en lisant Homère, ces casques à nasal et à jugulaires, dont les aigrettes brillaient comme des flammes, ces courtes épées à deux tranchants, ces cuirasses qui moulent la poitrine et dont les lignes rappellent les divisions simples et puissantes des torses du PaiHiénon ; ces cnémides qui adhéraient à la jambe par la seule élasticité
du métal. La beauté grecque resplendit encore dans ces débris rongés par le temps. Ce sont bien là les armes des hommes que Phidias a sculptés. Guvicr, sur un morceau d'ossement, reconstruisait les animaux, antédiluviens; d'après une de ces cnémides, d'un galbe si pur, il semble qu'un archéologue exercé pourrait refaire Achille ou Diomède.
C'est dans les salles consacrées aux armes du moyen âge et de la Renaissance que nous circonscrirons cette étude, ou, pour mieux dire, cette visite. Entrons d'abord dans la salle des Armures que remplit une cavalcade fantastique; Ce sont deux rangées de chevaux sculptés, montés par de farouches mannequins, que la panoplie revêt de pied en. cap. Du cimier du casque au sabot du cheval, l'acier moule et recouvre tout. On se rappelle la grande salle d'armes du château de Corbus, décrite dans VÉvùri(bms de Victor Hugo :
Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance ; L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence ; Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés; Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clefs ;
Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent ;
Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent ;
Les cuirs sont agrafés, les ardillons d'airain
Attachent l'éperon, serrent le gorgerin ;
La grande épée à mains brille au croc de la selle ;
La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle ;
Les genouillères ont leur boutoir meurtrier ;
Les mains pressent la bride, et les pieds l'étrier.
Ils sont prêts, chaque heaume est masqué de son crible
Tous se taisent; pas un ne bouge ; c'est terrible !
Il y a, en eiïet, de la teiTeur dans l'impression que produit cette cavalerie immobile. Elle fait revivre, de leur vie farouche, les rudes guerriers des sombres époques. De quel prestige effrayant ces statues de fer devaient recouvrir ceux qu'elles enfermaient ! Quand, dans la mêlée, le vaincu tombait sous leur lance, et que l'éperon de leur pied trayait sa cuirasse, ce n'était point une face humaine qu'il voyait se pencher sur lui, c'était un masque épais de métal. A quoi bon crier gi^âce, demander merci? Le vainqueur était sans oreilles, sans yeux, sans visage. Ni gestes ni cris ne pouvaient percer sa cécité de bronze, sa surdité d'airain.
On peut suivre, dans les salles du musée, quelquesunes des transformations de l'habit de fer, qui, pendant trois cents ans, a revêtu presque tous les personnages de l'histoire. — Au xf siècle, l'homme d'armes porte une tunique de peau, cousue de plaques de métal ou d'anneaux de fer. Rien d'étrange comme cette armure morcelée, dont il ne reste guère que des efligies.
Les cavaliers qui la portent, dans la célèbre Tapisserie de Bayeux, semblent des captifs qui s'évadent, encore encbevêtrés dans leurs chaînes. Son dé faut était d'offrir trop de prise ; elle se resserre, au xiii° siècle, et devient la cotte de mailles qui, couvrant l'homme de la tête aux pieds, réussit à le rendre presque invulnérable. Rigord, un écrivain du temps, cite « ce fort garçon, appelé Gournote, qui, ayant renversé de son cheval Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, le trouva si bien armé, qu'il ne savait comment le percer pour le tuer ». Guillaume le Breton dit qu'on en était arrivé à être forcé de tuer les chevaux, afin que les maîtres, renversés à terre, pussent être assommés dans leur armure.
. . . Equorum viscera rumpunt, Demissis giadiis, domiaorum corpora quando Non patitur ferro contingi ferrea vestis.
Mais, si impénétrable qu'elle fût au tranchant du fer, la cotte de mailles ne pouvait éviter l'effet de son choc ; car l'attaque, proportionnée à la défense, avait augmenté démesurément le volume et le poids des armes. 11 fallut la garnir de coussins, ta l'intérieur. Ainsi ouaté, matelassé, étoupé, l'homme de guerre suffoquait sous le fardeau de son harnachement.
L'armure complète se substitua, par degré, à cette carapace étouffante. Des plaques apparaissent d'abord-
aux jambes et aux bras ; puis le métal gagne tout le corps, comme l'écorce des métamorphoses mythologiques envahissait l'homme transformé en chêne. Le colletin entoure le cou, la cuirasse emboîte le torse, sous la double enveloppe à\iplastro?i et de ladossière ; la hraconnière^ descendant en lames mobiles de la cuirasse vers les cuisses, revêt le ventre et les hanches ; les tassettes défendent les reins ; les brassa?' ds d'arrière et d'avant-bras, liés par la cubitiêre qm s aàdi^^ie au coude, recouvrent les bras ; les épaidières enveloppent les épaules, les cuissards cerclent les cuisses ; les grèves^ reliées aux cuissards par la genouillère, s'ajustent aux jambes ; les pédieux ou solerets chaussent les pieds ; \qs gantelets gantent les mains. La chair se fait fer, l'homme se fait statue ; il se jette dans la fournaise où l'airain bouillonne, et il en sort presque invulnérable, comme Achille retiré du Styx.
Souvent la sculpture travaillait cette rigide enveloppe et lui imprimait des formes terribles. Il y a des casques qui s'ébauchent en masques tragiques; d'autres font les grimaces des gargouilles ; à la place de la bouche, le fer s'écarte et dessine un affreux rictus. La célèbre armure, dite l'armure aux lions, a dos têtes de lion aux épaulières et aux cubitières, et le casque représente aussi une tète léonine, dont la crinière forme le timbre. Les animaux fabuleux du blason, licornes, dragons, guivres, tarasques, rampent et se
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déploient parfois sur toutes les pièces de l'armure, et riiomme, comme disait Nicolas de Clémengis, apparaît (( tout tissu de bêtes », bestiis intextus.
Le caprice égayait aussi ces habits de guerre. Il en est qui . semblent forgés par des fées, battant l'enclume des cyclopes. L'Italie, au xvi'' siècle, fabrique des armures d'une beauté magique. On les dirait sorties des marteaux de Vulcain, travaillant pour une commande de Vénus. Entre les chefs-d'œuvre de l'armurerie italienne que le musée possède, il faut citer surtout un casque éblouissant. C'est une bourguignotte à oreillères et à couvre-nuque, surmontée d'un dragon ailé, en ronde bosse, et damasquiné d'or. Le monstre, ondoyant et superbe, se cramponne aux épaules d'une sirène, qui se tortille sous ses griffes. Le timbre disparaît sous une complication exquise d'ornements. Ce casque féerique serait digne d'encadrer la tête de Glorinde. La rondelle qui l'accompagne est du même art et du même travail. Elle est jonchée d'arabesques raphaélesques, en fer noirci, qui se détachent, en demi-relief, d'un fond d'or : mêlée charmante d'oiseaux jouant avec des amours, et de satyres, à jambes de feuillage, poursuivant des nymphes terminées en fleurs. C'est de l'Arioste ciselé.
Souvent aussi, à la fin du xvi° siècle, la panoplie imite lourdement les modes du costume civil. La taille courte de la cuirasse contrefait la coupe du
pourpoint; de loui'ds crochets, fermés par devant, simulent les boutons et les boutonnières; des ornements figurent les taillades et les crevés espagnols ; des filets, gravés et dorés, imitent les dessins des étoffes du temps. L'armure du duc de Mayenne, avec son corsage descendant en pointe sur le ventre, est le modèle extrême de cette parodie.
Ce qui déconcerte le curieux visitant la salle des Armures, c'est la taille de ces vêtements redoutables. Gomme le laboureur de Virgile, en face des grands ossements exhumés par le tranchant de son soc, il rêve des géants, devant ces panoplies colossales. L'énormité de leurs dimensions s'explique par des motifs de défense. Un large intervalle rempli par l'épaisseur de la chevelure retroussée, et quelquefois par un chaperon de mailles, séparait la tête du combattant des parois du casque. De même la cuirasse, les brassards, les jambières n'emboîtaient pas hermétiquement le corps de l'homme d'armes. Un système de lanières, de boucles, de lames articulées à recouvrement donnait des muscles à ces membres de fer et facilitait leurs mouvements. Les armuriers s'ingéniaient à les assouplir; ils avaient inventé l'armure à tonne, garnie d'un jupon de fer mobile qui se pliait et se redressait comme l'étoffe d'un vertugadin. L'un d'eux a gravé cette devise : Semper suave, u Toujours douce », sur une armure qui passe pour avoir appartenu à Bayard, et
dont les plaques glissent, à froUements doux, les unes sur les autres.
Mais, quelque perfectionne que fût son travail, la panoplie n'en était pas moins très dure à porter. Elle ne permettait à l'homme d'armes que des mouvements restreints et pénibles. Le bras n'avait que des gestes rares, et la main ne se levait pas au-dessus du casque. L'habitude seule pouvait plier les membres à cette rude enveloppe. Le chevalier revêtait la panoplie dès le déhut de son noviciat militaire ; elle s'agrandissait et s'élargissait avec lui. On peut suivre, sur la curieuse série d'armures enfantines que le musée possède, la croissance graduée de ce corps de fer.
La chevalerie l'imposait, d'ailleurs, à ses initiés. La panophe était le vêlement sacerdotal de son ordre. Comme l'Église, elle avait son baptême, ses jeûnes, sa confirmation, son ordination et sa hiérarchie. Elle avait aussi ses excommunications, formidables cérémonies auxquelles la religion s'associait. Quand un chevalier avait failli à l'honneur ou menti à la foi jurée, on le faisait monter sur un échafaud. L'exécuteur brisait ses armes, pièce par pièce; ses éperons étaient jetés sur un tas de fumier ; on attachait sa cuirasse à la queue d'une rosse de labour qui la traînait dans la poussière ; on coupait la crinière de son destrier. Le héraut d'armes demandait ensuite, par trois fois, h la foule attroupée autour du pilori : « Qui est là? » Trois
fois on lui répondait par le nom du chovalier dégradé, et le héraut reprenait trois fois : « Non, cela n'esl point. 11 n'y a point de chevalier ici, il n'y a qu'un lâche qui a menti à sa foi, » fémenti. Les prêtres psahnodiaient les dernières prières autour de cet agonisant de l'honneur; puis on l'emportait, comme un cadavre, sur une civière, et on le déposait dans l'église où il assistait vivant à sa messe des morts. Il était bien mort en effet ; car ce supplice de son nom équivalait à la décapitation de son corps.
L'armure était donc un symbole que le blason consacrait, comme la croix consacre les chasubles et les dalmatiques. Les armes du chevalier prenaient, sous cette consécration, une dignité si haute et si exclusive, qu'elles ne pouvaient se croiser qu'avec des armes égales. Un chroniqueur flamand raconte, à ce sujet, une histoire, belle comme une légende. Dans les guerres du Hainaut, un ban de chevaliers rencontra une troupe de paysans, faisant partie d'une Jacquerie, qui s'avançait à sa rencontre, armée de faux et de fourches. Les preu\ aimèrent mieux mourir que d'avilir leurs épées en les heurtant à ces ferrailles plébéiennes. Ils arrêtèrent leurs chevaux et se laissèrent tailler en pièces, sans qu'une lance quittât son faucre, sans qu'une lame sortît du fourreau.
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En tête des armes offensives resplendit l'épée, lapins noble, le symbole de la force et du commandement. De tout temps, le glaive a fait partie de l'homme de guerre : on ne l'imagine pas plus sans lui que le lion sans ongle et l'aigle sans serre. Mais, au moyen âge, l'épée était pour le chevalier plus encore, le signe de son investiture et le talisman de ses privilèges. L'accolade de sa lame consacrait son initiation militaire, comme le soufflet de l'cvéque confère au chrétien un des sacrements de l'Église. La langue de l'époque en parle comme d'une chose vivante. On la baptisait souvent, comme une chrétienne qu'elle était. L'épée de Charlemagne s'appelait Joijeiise ; celle de Roland, Diirandal; celle de Renaud, Flamhaud; celle d'Olivier, Eauteclaire. Rayard parla à la sienne, après qu'elle eut sacré chevalier François I". L'auteur de l'inventaire des armes de Louis XII, désigne ainsi une de ses épées : « Une espée emmanchée de fer, garnie en façon de clef, nommée lépée de Lancelot du Lac; et dit-on qu'elle est fée. » Rien n'est touchant comme cette vie surnaturelle communiquée, par la
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"lierre, à ses instruments. L'homme traitait en ésal ranimai ou l'arme qui l'aidait à vaincre.
Roland, à Roncevaux, pour ne pas laisser Durandal aux Maures, essaye de la briser contre les rochers ; mais le glaive infrangible « grince sans se rompre ni s'ébrécher ». Alors le preux la plaint comme une vierge qu'il serait forcé d'abandonner aux barbares : « Ah ! ma Durandal ! votre heur est inégal à votre bonté. Vous m'êtes inutile, à cette heure, indifférente jamais. J'ai, par vous, gagné tant de batailles, tant de piys, tant de terres conquises qu'aujourd'hui possède Charles à la barbe chenue! Jamais homme ne soit votre maître à qui un autre homme fera peur ! Longtemps vous fûtes aux mains d'un vaillant capitaine dont jamais le pareil ne sera vu en France, la terre de la liberté. » 11 ramasse ses dernières forces pour casser l'épée contre le granit ; elle rebondit sans entaille : « Hélas! ma Durandal, que tu es claire et blanche î Gomme au soleil tu luis et flamboies ! Charles était aux vallées de Maurienne, quand, du haut du ciel, Dieu, par son ange, lui commanda de te donner à un fameux capilame. Donc me la ceignit le noble Charlemagne. En ai-je assez conquis avec toi, des pays et des terres où règne Charles à la barbe fleurie! Aussi, pour cette épée, ai-je deuil et grévance. Plutôt mourir qu'aux païens la laisser ! Dieu le père, sauve cette honte à la France. » Une troisième fois, le preux
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essaye de la rompre; la pierre vole en éclats sous ses coups, mais l'épée invulnérable n'est pas effleurée. Alors il la serre contre son cœur: « Hé! Durandal, si belle et sanctissime, dans ta garde dorée il y a assez de reliques : une dent de saint Pierre et du sang de saint Basile, et des cheveux de Monsieur saint Denis, du vêtement à la vierge Marie. Ce n'est le droit que païens te possèdent. Combien de terres que j'aurai par toi conquises que tient Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur est brave et riche. « Sentant la mort venir, il se couche sur l'herbe, à Tombre d'un pin, « le visage tourné vers la gent sarrasine : sous lui sa chère épée qu'il couvre, jusqu'au dernier moment, de son corps sanglant. » Ce n'est pas à la belle Aude, c'est à Durandal, ce n'est pas à sa fiancée, c'est à son épée que Roland adresse, en expirant, ses derniers adieux.
Le Cid, dans le Romancero, parle à ses épées comme à des personnes : « Vous, épée Tisona, je vous gagnai pendant le siège de Valence au roi maure qui vous portait à sa défense. Et vous, Collada, au comte de Barcelone, lorsque je pris aux Maures le château de Bi'iarda. De vous jamais je ne fis des lâches ; au contraire, pour la foi chrétienne, je vous portai toujours bien nourries de sang sarrasin. »
Elles semblaient vivantes, en effet, ces invincibles épées. L'une, Tisona, récitait la Salutation angélique
gravée sur sa lame :Ave Maria ^ fjratia plena. L'autre, Collada, criait d'un côté : SU si! et de l'autre : No! no! devise à deux tranchants, comme elle. De même, à son lit de mort, le Cid fait venir son cheval Babiéça: « Voilà que je pars, cher ami ; voilà que votre maître va vous faire faute. » Et aux adieux: qu'il lui adresse, vous diriez le buste d'un centaure se séparant de sa croupe.
Quelques-unes des épées du Musée d'artillerie parlent, comme celles du Cid, par les devises gravées sur leurs lames. Ces voix du glaive sont presque toujours des prières. In te, Domine, speravi! s'écrie une épée espagnole, du xvi'' siècle. Une autre dit : Ne movear in terra ad dextram Jehovah! Une lame castillane adresse ce fier conseil à son maître : « Ne me tire pas sans raison ; ne me remets pas sans honneur ! »
On peut suivre toutes les métamorphoses du glaive, dans les collections du musée, depuis la large, courte et lourde lame du xii° siècle, faite pour entamer les doubles mailles de la cotte, jusqu'à 1 epée aulique du xviii'' siècle, mince badine d'acier qui soulevait la basque de l'habit de cour. L'art s'emparait surtout de la poignée qu'il arrondissait en berceau, compliquait en spirales, creusait en coquilles. Cest coquilles ciselées, repercées et criblées à jour, sont souvent des merveilles d'ornementation. La Renaissance y ajouta ses fioi-iluresct ses arabesques. Le musée
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possède des chefs-d'œuvre de celle bijouterie de la guerre. OnaltribueàBenvenuto Gellini l'épôe ilalienne rapporlée de Naples par le général Éblé ; sa poignée disparaît sous un enchevêtrement d'exquises figurines. Les rapières espagnoles, des fabriques de Tolède et de Séville, se distinguent par la pureté de leur lame et la finesse de leur trempe. Le croissaiit d'Antoia et la tète de chèvre de Julian del Rey, marqués sur iiiie lame, sont, pour un amateur d'armes, ce qu'est, pour mi bibliophile, lancre des Aides ou la sphère desEIzoviers gravées sur mi livre. Parmi les modèles curieux de cette série, il faut citer deux épées jumelles, qui pouvaient être placées dans le môme fourreau : leurs lames reposaient ainsi côte à côte, comme dans un lit fraternel. C'est ainsi qu'on se figure Diirandal et Hauteclaire dormant ensemble le soir des batailles, après s'être enivrées de sang sarrasin.
De tout le trophée du moyen -d^f^., Tépée est à peu près la seule arme que le soldat moderne ait gardée. Les autres armes, proportionnées aux luttes corps à corps, qui composaient alors les batailles, effrayent les
yeux, comme des instrmnents de torture. Là sont ces gigantesques espadons à deux mains, dont la lame flamboyante rappelle le glaive de feu tordu qui chassa Adam de l'Éden ; ces lances démesurées, si difficiles à manier qu'au rapport de Commines, à la bataille de Montlhéry, « de douze cents hommes qui formoient l'armée du duc de Bourgogne, il n'y en avoit pas plus de cinquante qui eussent sçu coucher une lance en arrêt » ; ces épieux qui passaient, de la vénerie, à la chasse humaine ; ces masses d'armes qui abattaient les hommes comme des bœufs; ces corsesques munis d'ongles, qui, s'attachant aux joints de l'armure, désarçonnaient le cavalier ; ces hallebardes, autrefois guerrières , maintenant serviles, qui ont pris leurs iiivalides dans les antichambres et dans les églises ; ces piques de douze pieds dont le fer, coupé et planté au bout du fusil, est devenu la baïonnette. Ce n'est pas tout : au moyen âge, les instruments de l'agriculture allaient au combat. La faux d&s moissons taillait dans la mêlée, comme dans l'épaisseur des épis; le fléau s'abattait sur les combattants, avec ses boulets hérissés de pointes, comme sur les gerbes entassées dans l'aire ; la serpe des vendanges, appelée fauchart, coupait les mains des hommes et les jarrets des chevaux ; le fouet de la charrue, devenu le « fouet d'armes », tuait, au lieu d'aiguillonner. Tous les outils pacifiques des travaux champêtres s'étaient transformés en engins de meurtre.
La guerre torturait et exterminait, avec les instruments de la fécondité et de la culture.
A la suite de l'héroïque armée des épées et des armes d'hast, vient la bande traîtresse des dagues et des poignards. La dague, qui est un glaive raccourci ou un poignard allongé, se nommait, au xiv° siècle, miséricorde, parce que, présentée à la gorge du combattant terrassé, elle lui faisait crier son nom. Au xvi° siècle, la dague ne fait plus la guerre; elle devient une arme de duel, terrible et perfide; tantôt parant le coup de la rapière, tantôt se faufilant entre les défauts de l'escrime, pour porter à l'adversaire un coup de Jarnac. Quelquefois la dague, nue en apparence, recelait en elle un trident : deux petites lames latérales, faisant corps avec celle du milieu, bifurquaient, sous la pression d'un ressort caché dans le talon. C'était la vipère lançant son triple dard. Le musée montre un curieux spécimen de ce stylet à surprise.
Les poignards italiens effrayent et ravissent par leur perfection meurlrière. On songe au Prince do Machiavel, devant ces armes assassines, si artistementemman-
chées : on les voit rekire dans la main élégante et chargée de bagues d'un César Borgiaet d'un Sforza. Il faut signaler encore, parmi les curiosités de cette série, le petit poignard français de femme, du xvi^ siècle, garni de son couteau, qui porte cette inscription : A bien conduire son espoir il faut attendre la fin. Vénus et Gupidon, sculptés dans l'ivoire, couronnent sa poignée ; le fourreau représente Minerve armée ; au-dessous d'elle, un amour joue de la guitare; la tête du petit couteau est un masque de fou. On pourrait bâtir des romans sur la pointe de ce fin stylet : peut-être a-t-il armé la ceinture ou la jarretière d'une dame galante de Brantôme.
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C'est moins à un arsenal qu'à un écrin, moins k un trophée qu'à une énorme parure que ressemble l'éblouissante armoire des armes blanches orientales. Là sont ces sabres turcs qui couperaient au vol des oreillers de plume, comme le cimeterre de Saladin. Leurs lames de Damas noires, historiées de caractères arabes, poussent le cri de guerre de la fatalité musulmane : Mâcha- Allah : « Ce que Dieu a voulu ! »
LE MUSKK h'AHTII.LERIE 8i
Les kaiidjars aux manches de pierreries, dont l'acier bleuâtre jette des éclairs livides, font songer aux vengeances nocturnes des harems. Les épées de la Perse se reconnaissent aux ondes, pressées et brillantes, qui lissent le plat de leurs lames. L'Inde fait de purs bijoux de ses armes. On n'imagine pas que le sang puisse souiller ces sabres, aux poignées de jade, incrustées de pierres fines, serties d'un fil d'or, et qui roulent de petites perles dans la rainure de leurs lames; ces cottes de mailles, pareilles cà des toiles d'acier moirées d'or; ces épées, dont la garde délicate paraît faite pour des mains d'enfant ou de femme ; ces poignards, à pommeau de cristal de roche, brodé de lleurs d'or. Une bataille, livrée avec de pareilles armes, ressemblerait au bal de la mort.
L'Asie fait ses armes splendides ; l'Afrique et rOcéanie les font effroyables. Les yatagans malais, à lames ondulées, semblent des serpents de métal ; les figures de reptiles qui rampent sur leurs lames complètent l'illusion. Un sabre de Bornéo porte, à son pommeau de bois, le hideux attribut du cannibalisme, une chevelure humaine arrachée du crâne. Ce n'est pas sans horreur qu'on regarde un sabre provenant du roi de Dahomey, cet ogre noir qui, trois fois par an, se baigne dans une citerne pleine de sang humain. Ce sabre est, d'ailleurs, d'une laideur affreuse; on dirait un glaive de boucher.
Quelles horribles blessures doivent faire les kriss de la Malaisie, dont la lame flamboyante, grossièrement rugueuse, fait un angle avec la poignée! Tel casse-tête des îles Marquises semble une arme plutôt simiesque qu'humaine. On ne se figure pas autrement les massues naturelles qu'agitent ces formidables gorilles du Gabon, forts comme des lions, féroces comme des tigres, qui attaquent l'homme debout, lace à face, d'égal à égal, et qui tordent, comme des brins de paille, entre leurs grosses mains noueuses, les carabines des chasseurs qu'ils ont terrassés. Quelquefois l'arme sauvage est purement bestiale. C'est avec une paire de cornes d'antilope, plaquée sur le front, que les nègres du sud de 1 Alrique éventrent leur ennemi.
Les armes et les panoplies de l'ancienne Chine tranchent sur ce trophée barbare, par leur tournure bouffonne et puérile. Ses épées à lame craquelée comme la porcelaine, ses boucliers de bois peint, représentant des têtes de poussahs; ses casques dont la visière est un masque qui fait une grimace à l'ennemi pour le mettre en fuite, donnent l'idée d'un peuple enfantin, se battant avec des jouets. La Chine a le don de la parodie : ses dieux sont des magots, sa peinture est une caricature, sa musique un charivari, sa cuisine un vomitif; ses remparts sont des paravents et ses armes des épouvantails.
LE MUSEE D'ARTILLURIE
On a longtemps attribué l'invention de la poudre au moine allemand Berthold Schwartz. Nous regrettons que la critique n'ait pas ratifié cette légende. Ce feu terrible de la guerre, dérobé à la nature par un cénobite, avait la poésie du contraste. Quoi qu'il en soit, le mystérieux inventeur qui, le premier, mélangea le soufre et le salpêtre au charbon, du fond de son laboratoire, tua tout un monde, en créa un autre, et transforma l'histoire aussi puissamment que l'imprimerie devait, plus tard, renouveler la pensée.
Rien de plus gauche, à son origine, que cette force terrible, extraite des entrailles du monde plutonique. Ses débuts rappellent ceux du lion de Milton se dépêtrant lourdement des fanges du chaos. Elle naît , aveugle et difforme, se meut à tâtons et frappe au hasard. Connue dès le commencement du xiv" siècle, la poudre, appliquée aux machines de guerre de l'époque, ne sert d'abord qu'à lancer des pierres et des carreaux d'arbalète. Elle se fait la servante de la catapulte. On dirait Prométhée esclave de Polyphème.
Vers 1338, les premiers canons apparaissent. Le
musée nous montre un des rares débris de cette artillerie primitive. C'étaient des tubes grossiers, formés de douves de fer que des anneaux renforçaient. Ils se chargeaient par la culasse, au moyen d'un boîte séparée du corps de la bouche à feu. On les haussait et on les baissait avec des poulies et des cordes. A ces premiers canons ou qiiewions, appelés aussi acqiiéreaiix, sarres et spirales, succède la bombarde ou gros canon inventé par Berthold Schwartz, celui-là même qui passa, plus tard, pour avoir inventé la. poudre.
« Le 17 de mars 1334, — dit un manuscrit de la Bibliothèque, — ledit sieur Roy Jehan, estant acertainé de l'invention d'artillerie trouvée en Allcmaigne , par un moine nommé Berthold Schwartz^ ordonne aux généraux des monnoies faire diligence d'entendre quelles quantités de cuivre estoient en royaulme de France, pour aviser des moyens d'iceul.v faire artillerie. »
La véritable invention du moine allemand fat de substituer la fonte à la forge, ce qui permit la fabrication des grosses pièces. La bombarde atteignit bientôt des proportions colossales. L'artillerie procéda comme lanature dans ses créations, elle commença par façonner des monstres lourds et traînants, plus effroyables que redoutables ; elle eut ses mammouths et ses mastodontes. Aux premières années du xv'' siècle. lo,v
bombardes ne lançaient encore que des boulets de pierre qui, se brisant vite, ne pouvaient agir que par l'énormité de leur masse. On s'ingéniait donc à les fabriquer capables de projeter des rochers. Ces catapultes à feu faisaient le tapage des volcans. Froissart parle d'une bombarde de cinquante pieds de long, « qui mettoit si grande noise au décliquer, qu'on oyoil le bruict des pierres qu'elle jectoit de cinq lieues durant le jour, et de dix durant la nuict; ce qui causoit si grand paour, qu'il sembloit que tous dyables feussent par chemins. »
Le canon de Mahomet II, fondu par un renégat hongrois, pour le siège de Constantinople, est resté célèbre. Ce colosse de bronze chassait des boulets de quinze quintaux et de douze palmes de circonférence. il était traîné sur rouleaux par mille jougs de bœufs ; deux cents hommes l'escortaient pour le tenir en équilibre, deux cents pionniers et cinquante charrons le précédaient, pour mettre en état les ponts et les chemins par lesquels il devait passer. Son premier essai répandit l'effroi d'une éruption volcanique. On le traîna devant la porte du sérail d'Andrinople, et le Sultan, rapportent les historiens grecs, « craignant que l'horrible fracas de la détonation ne rendît sourds ceux qui en seraient proches, fit prévenir les habitants de l'heure où il serait tiré ».
L'effrayante puissance de l'Islam semblait s'être
concentrée dans cette machine formidable ; elle frappa de terreur l'imagination populaire. Cinquante ans après, Albert Durer en rêvait encore, et la gravait, en même temps que les Visions de l'Apocalypse^ dans sa célèbre estampe intitulée le Canon. 11 s'étale sur le premier plan, pareil à une tour ronde renversée. Auprès de lui, se tient debout, comme le cornac près de l'éléphant, un Turc farouche. L'homme regarde, la tête en avant, l'immense horizon qui se déploie sous ses yeux : villes couronnées de tours et dentelées de clochers, cirques immenses, riches métairies, campagnes rayées de cultures, moissons ondoyantes : la civilisation européenne concentrée dans une perspective. Le dragon oriental menace tout cela. Son féroce gardien semble prêt à le lâcher sur ce monde splendide et paisible. Tout à l'heure, il vomira sur lui des quartiers de roc et des torrents de bitume.
Heureusement le monstre avorta : il lui fallut deux mois pour franchir les trente-six lieues qui séparent Andrinople de Gonstantinople. Arrivé devant la capitale de l'Empire grec, il ne joua, pendant le siège, que le rôle d'un épouvantait. On mettait deux heures à le charger, sept cents hommes étaient occupés à le servir, et il ne pouvait tirer que huit coups par jour. Il creva bientôt d'une charge trop forte, et, comme le taureau de Phalaris, qui dévora son statuaire, il tua, d'un éclat» le renégat hongrois qui lavait fondu.
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C'était là, du reste, l'eliel ordinaire de ces engins de mauvaise fonte, montés sui- d'informes échafaudages, presque incapables de mouvement et de direction : ils étaient moins dangereux à l'ennemi qu a leurs canonniers. La déception produite par leur impuissance fut grande. On crut bientôt que les canons n'étaient bons qu'à effrayer les chevaux par leur flamme et leur explosion. Machiavel proposait au^ généraux de son temps, d'interrompre, par une tjouée, la ligne de bataille, en face des batteries ennemies : cette tactique élémentaire lui semblait suftire pour annuler l'artillerie. 11 n'estimait pas que, dans une bataille, chaque canon- pût tirer deux fois.
A la fin du xv*" siècle, cent cinquante ans après l'invention des bouches à feu, l'artillerie fait un progrès immense; elle se fortifie et se mobilise. Le bronze est substitué au fer dans la fonte des pièces; le fer à la pierre dans leurs projectiles. Le boulet fondu fait ses premiers ravages dans les batailles, et sa première trouée dans les sièges. Le donjon n'est plus invulnérable, le canon déchire et dépèce sa lourde armure de granit. Presque en même temps, le tourillon est trouvé : la pièce, bée à l'affût.qui monte sur des roues, peut changer d'inclinaison et se mouvoir rapidement. La bête ignivome qui rampait pesamment à terre, prend des pieds et presque des ailes. L'affût à roues réalise l'antique métaphore du char de la foudre. C'est
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)a France qui accomplit ce progrès soudain : les douze pièces que Louis XI fit couler, en fonte vei'le, et qu'il nomma les « douze pairs de France », restèrent longtemps les canons modèles de l'époque. L'artillerie française, passant les Alpes avec Charles VIII, éblouit et foudroya Tllalie. A ses grandes bombardes, à ses longues coulevrines , à ses fauconneaux agiles tirés par de rapides attelages, qui, pour le combat, laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en batterie, les armées italiennes n'avaient à opposer que des canons fainéants, traînés par des bœufs, plus pour la montre que pour l'usage. L'effet fut décisif et terrible; l'art de la guerre fut dès lors changé.
L'arme à feu devint bientôt portative; dès les premières années du xv° siècle, apparaît la coulevrine à main, dont le musée montre un des rares débris. C'est un simple canon de fer forgé, percé d'une lumière; sur le côté droit du tonnerre est un petit épaulement, destiné à recevoir et à préserver la poudre d'amorce. Le feu était rais à la main, au moyen d'une mèche allumée: des cordes fixaient ce canon à un fiil de
bois. Deux hommes étaient attachés au service de la coulevrine ; l'un la portait, l'autre y mettait le feu. A cet état d'ébauche, la coulevrine n'était qu'un canon à peine redressé.
L'arquebuse à croc vint ensuite; presque aussi pesante qu'une petite bombarde, elle lançait des balles de plomb de douze à treize livres. Le crochet dont elle était munie la fixait sur un chevalet, au moment du tir. L'invention du serpentin facilita prodigieusement son usage. Ce procédé semble grossier à nos yeux modernes : c'est une pince courbe dans laquelle une pièce enflammée était fixée par une vis, et qu'une détente abaissait sur le bassinet. Mais, comparé à Tancien système, le serpentin était l'éclair remplaçant la torche. Jusqu'alors, le coulevrinier, portait sa mèche liée à la ceinture, dans les marches, et entourant le bras droit, quand il combattait. Le coup portait au hasard, et, trois fois sur dix, blessait le tireur. Un chroniqueur du xvi° siècle dépeint naïvement la peur que l'arquebusier avait [de son arme : « Quand aux arquebousiers, ils n'osoient pas coucher en joue, leurs bastons étant gros pétards, courts, pesants et malaizés à manier, comme épais et trop renforcés qu'ils estoient, au priz de leurs balles. Ils mettoient le feu. avecque la main, tournant en eiïroi et en sursault le visaige d'un autre costé en arrière, avec (par adventure) plus de peur que ceulx n'en debvoient
avoir à qui le coup s'adressoit ; si que c'eust esté un bien grand malheur s'il y eust dam, puisque la mire ne s'y adressoit pas. »
Le serpentin avait surtout le mérite d'améliorer le pointage. Ce fut l'Espagne qui l'inventa, et l'armée française paya les frais de la découverte. Les arquebusiers de Pescaire décidèrent, à Pavie, du sort de la journée. La leçon, du moins, ne fut pas perdue : les armes à feu furent substituées aux arbalètes, dans notre infanterie. Brantôme dit que la reine mère, déclarée régente « envoya par toute la France, et principalement es bonnes villes, tant de frontières que autres, des commissaires maistres de requestes, pour leur recommander, entre aultres choses, surtout qu'ils eussent à se pourvoir et garnir de bons harquebus, armes seures et propres, dont les ennemis s'en estoient si bien pourveus et aydés à défan^e le roy, en ceste bataille. A quoi obéirent les villes et le pays, non pour en user d'abord, -mais pour faire leur provision seulement : car ils demeurèrent longtemps sans s'en pouvoir accommoder, tant ils aymoient leurs arbalestes. Du depuis, il y a environ soixante ans, ils s'en sont si bien accommodés, qu'ils en font leçon aux aultres. »
La platine à rouet, originaire d'Allemagne, suivit de près le serpentin. Elle remplaçait la mèche par une pierre à feu, insérée sur une rondelle d'acier can-
nelée, à laquelle un mécanisme imprimait des rotations énergiques. Les étincelles jaillissaient du frottement, et le coup partait. Le rouet s'adaptait surtout aux mousquets de la cavalerie. Cette arquebuse rapelissée devint \e>pétrinal qui, raccourci encore, s'appela hpistoie ou le pistolet. Arme équestre par excellence, le pistolet à rouet fit toutes les guerres de la lin duxvi^ et des premières années du xvii° siècle. Manié par les reîtres allemands, il devint le ressort d une tactique nouvelle. De leurs profonds escadrons, un premier rang se détachait au galop, et faisait feu sur l'ennemi ; puis, au galop encore, il allait se reformer et recharger ses armes derrière l'escadron. Chaque rang défilait ainsi tour à tour, égrenant son feu.
On suit, sur les râteliers des armes à rouet du musée, les progrès lents mais constants de ce nouvel appareil. C'est d'abord un mécanisme énorme ; extérieur au corps de platine, il y est rattaché, mais non point soudé. Les pièces diminuent ensuite de volume; puis elles entrent dans la platine, s'y tassent, s'y enfoncent et finissent par s'y noyer complètement.
L'art de la Renaissance, qui touchait à tout, s'occupa de l'artillerie à peine inventée. L'arme à feu rivalisa bientôt d'élégance et de luxe avec l'arme blanche. Les canons prirent la forme des animaux héraldiques. Leurs volées représentaient souvent des têtes de monstres héants ; la bouche de la pièce simulait une gueule qui, les jours de bataille, vomissait du feu. Les anses étaient tournées en écailles de guivre ou en nageoires de dauphin, les boutons de culasse en masque de Méduse ou en faces de lion. Les canons de Louis XII portent, sur leur renfort, le porc-épic couronné, lançant ses piquants, emblème de ce roi. La salamandre rampe et déploie les spirales de sa figure chimérique sur ceux de François 1". Les canons de Henri II, taillés à huit pans, portent les initiales de Diane de Poitiers, avec son croissant entouré d'arcs et de lacets d'amour. On dirait Vénus appliquant son chiffre sur les machines forgées par Vulcain. Les canons parlaient aussi, comme les haches et comme les épées. Une bombarde allemande dit, en grondant, par l'inscription gravée sur sa bouche : « Je me
nomme Catherine, m6(ie-toi de mon contenu. Georges Endarfer me fondit. » Urie serpentine en fer forgé, du xv*' siècle, crie gare à cûux qui l'approchent : « Suis ici mis por reposser les ennemis; tirez-vous arrière! »
Les arquebuses de la Renaissance offrent des chefsd'œuvre d'ornementation : ce ne sont que crosses incrustées d'ivoire, sculptées en ronde bosse, découpées en volutes, brodées d'acier ou taillées en prisme ; fûts plaqués de médaillons ou enroulés de feuillage, comme le fer des thyrses ; canons damasquinés d'or, richement ciselés d'arabesques et de figurines, garnie tures dentelées et ouvrées à jour. Ces armes magnifiques étaient faites pour la parade plus que pour l'usage ; la rugosité de leurs ornements aurait contrarié la mair du tireur.
Le célèbre mousquet à mèche du cardinal de Richelieu, conservé au musée, est le type et presque la charge de cette joaillerie de la guerre. Trois médaillons ovales de guerriers armés à l'antique ci sellent en relief son canon doré ; deux têtes de béliers s'accouplent sur sa visière. Le haut du canon, taillé en colonne cannelée, porte un chapiteau dont les montants sont des cariatides sculptées en ronde bosse ; le corps de platine présente une tête de Méduse fouillée, sur fond d'or ; un dauphin s'enroule sur le fût ; à la crosse, au-dessous du tonnerre, un beau masque d'homme coiffé d'une
coquille ; à la plaque de couche, les armes à trois chevrons de Richelieu, et le chapeau de cardinal. Cette arme splendide et inofïensive n'aurait guère pului servir plus que sa crosse d'évêque, un jour de hataille. L'inscription décorait aussi les fusils et les arquebuses ; elle prêtait sa voix au sifflement de leurs balles. Une arquebuse française de la fin du xvi° siècle récite ce fier el naïf quatrain :
Pour maintenir la foy, Suis belle et fidelle ; Aux ennemis du roy, Suis rebelle et cruelle.
La panoplie lutta tant qu'elle put contre les ai*mes à feu, augmentant de poids et de volume, à mesure que l'artillerie devenait plus savante et plus redoutable. A la fin du xvi* siècle, elle était d'une intolérable lourdeur. L'homme d'armes bardé, ferré, blindé, des pieds à la tête, ployait sous le poids de sa carapace. La Noue, dans son Quinzième Discours militaire, proteste énergiquement contre cet équipement excessif : « La violence des piques et des arquebuses, — dit-il.
— a fait adopter une armure plus forte et plus à répreuve qu'elle n'estoit. Maintenant elles sont tellement pesantes, que l'on est chargé d'enclumes plustôt que d'estre couvert d'une armure. Nos gens d'armes et nostre cavalerie légère, du temps de Henri llï, estoient bien plus beaux à veoir, avecques leurs salades, leurs brassards et le casque, portant la lance avecques une banderolle ; et leurs armes n'estoient pas d'un poids plus fort que ne peut porter un homme pendant vingt-quatre heures. Mais celles d'aujourd'hui sont tellement pesantes, qu'un jeune chevalier de trente ans en a les espaules entièrement estropiées. »
Bientôt l'armure renonce à une défense inutile, elle tombe pièce à pièce, sous les boulets et les balles. Au commencement du xvn^ siècle on ne porte plus les jambières, qui sont remplacées par de fortes bottes. Gustave-Adolphe dépouille ses soldats des cuissards et des brassards, et ne leur laisse qu'une cuirasse légère. Les rondaches paraissent, pour la dernière fois, sous Louis XIII, au siège de Saint-Jean-d'Angely. L'armure complète, au temps de Louis XIV, rentre sous terre, à la lettre ; elle ne reparaît que dans les tranchées.
Cette révolution dans les armes et dans les costumes delà guerre ne s'opérapas sans de violentes résistances. L'artillerie ne renversait pas seulement l'antique stratégie ; elle frappait au cœur des idées et des sentiments.
Visée par elle, la chevalerie devint impossible. A quoi bon les joutes aventureuses, les passes d'armes, les luttes en champ clos, les exploits de la lance, les prouesses de l'épée, avec égale part d'ombre et de soleil, quand, par derrière, du fond d'une broussaille, le plus vil goujat de l'armée pouvait, en remuant le doigt, faire mordre la poussière à un Gid et à un Roland? Aussi l'invention nouvelle fut exécrée par ce qu'on pourrait appeler l'ancien régime de laguerre. Le maréchal Vitelli faisait crever les yeux et couper les poings aux arquebusiers que ses soldats prenaient vifs, comme à des lâches et à des féloi>s qui usaient d'armes défendues. Un trait curieux est celui de ce soldat espagnol qui, le soir de la bataille de Pavie, vint offrir à François I" la balle d'or qu'il avait fondue pour le tuer. Il avait senti le besoin d'ennoblir une arme indigne par ellemême de frapper un roi. « Sire, — lui dit-il, — elle » servira pour votre rançon. » Du côté des Français, La Châtaigneraie avait fait couler aussi six balles d'or destinées à l'empereur, à Pescaire et au connétable.
L'Arioste est Tinterprète de la chevalerie fusillée par l'artillerie victorieuse, lorsqu'il nous montre, dans son poème, Roland, indigné, jetant à la mer l'arquebuse de Cimosque, le roi des Frisons. « Il prit cette orme dans ses mains et dit : « Afin qu'à l'avenir aucun che- » valier ne mcste sa confiance en loi, et que le lâche ne » se vante plus de valoir le plus vaillant, reste ici à
» tout jamais. 0 maudite et abominable machine, qui » fus forgée dans le fond du Tartare, de la main de » Belzôbuth, pour être la ruine du monde, je te rends » à Tenfer d'où tu es sortie. »
L'Arioste suppose qu'un magicien, guidé par Satan, repêcha plus tard l'arme fatale, et il lui lance, au chant suivant de son poème, cette éloquente invective ; on dirait un anathème militaire prononcé par le grand prêtre de la chevalerie : « L'Italie, la France et tous les habitants des autres royaumes de l'Europe, ont appris, depuis, ce funeste secret. Les uns liquéfient l'airain dans des fournaises ardentes , et le coulent dans des cylindres creux ; les autres percent le fer et fabriquent des instruments plus grands ou plus petits, plus légers ou plus lourds : on les appelle fauconneaux, fusils, canons, canons simples ou doubles, selon qu'il plaît à leur inventeur. Cela brise le fer, pulvérise, bombarde et fait trouée partout où cela se passe. Malheureux ! renvoie à la fournaise toutes tes armes, jusqu'à ton épée, et charge ton épaule d'un fusil ou d'une arquebuse; sinon renonce à ta solde, et prends ton congé. 0 sacrilège et abominable invention! Gomment as-tu pu trouver accès dans le cœur de l'homme? Par toi, la gloire militaire est détruite ; par toi, le métier des armes est déshonoré; par toi, la valeur et le courage deviennent inutiles ; le plus lâche est souvent l'égal du plus intré-
pide. Par toi, la bravoure et l'audace ne peuvent plus se mesurer en champ clos. Par toi sont déjà tombés et descendront encore sous la terre, bien des princes et des chevaliers, avant ([ue finisse cette guerre qui a fait verser au monde, et à l'Italie surtout, tant de larmes ; et, si je vous l'ai dit, je n'ai dit que la vérité : l'inventeur de ces exécrables engins a surpassé en malignité tout ce que le monde a jamais produit de plus cruel et de plus méchant. Et je suis certain que Dieu, pour éterniser le châtiment d'un si grand crime, a précipité cette âme maudite dans le plus profond et le plus noir de l'enfer, à côté du maudit Judas. »
Le vieux Montluc, balafré au siège de Rabastens (1570), d'un coup d'arquebuse qui lui perça les os du nez, et le força à porter, le reste de ses jours, un masque au visage, décharge sa rancune, dans ses Commentaires^ en feux roulants d'imprécations contre l'artillerie : « 11 faut notter, — dit-il, — que la tronpe que j'avois n'estoit qu'arbalestriers, car encore en ce temps-là, il n'y avoit point d'arquebuziers parmy notre nation. Que plust à Dieu que ce malheureux instrument n'eust jamais esté inventé! Je n'en porterois les marques, lesquelles encore aujourd'hui me rendent languissant, et tant de braves et vaillants hommes ne feiissent morts de la main, le plus souvent, des plus polirons et des plus lasches qui
n'oseroient regarder au visaige celuy que, de loing, ils renversent de leurs malheureuses balles, par terre. Mais ce sont des artifices du dyable, pour nous faire entretuer. »
Ailleurs, parlant de la mort du frère de Strozzi, le prieur de Capoue. tué en Toscane, dans une reconnaissance, d'un coup d'arquebuse tiré par un paysan, derrière une baie : « Voyez, — s^écrie-t-il, — quel malheur qu'un grand capitaine meure de la main d'un vilain, avec son baston à feu! »
Plus tard, Cervantes reprend l'imprécation de l'Arioste. Don Quichotte, le dernier des chevaliers, maudit, une dernière fois, l'arme impersonnelle qui destitue les héros : « Oh! bienheureux les siècles qui ne connaissaient point la furie épouvantable de ces maudits instruments de l'artillerie, dont je tiens l'inventeur pour damné au fond des enfers, où il reçoit le prix de sa diabolique invention! Grâce à lui, un bras infâme et lâche peut trancher les jours du plus valeureux chevalier. Grâce à lui, sans savoir ni d'où ni comment, au milieu de l'ardeur qui enflamme un cœur magnanime, arrive une balle égarée, tirée peutêtre par tel qui s'est enfui efïrayé du feu de sa maudite machine, et voilà qu'elle arrête la pensée et suspend la vie d'un héros inconnu qui méritait de vivre des siècles. Aussi, en y songeant, serais-je tenté de dire que je regrette, au fond de l'àme, d'avoir em-
brassé cette profession de chevalier errant, dans des temps aussi malheureux que les nôtres; car, tout en ne redoutant aucun péril, je ne suis pas moins ennuyé de penser qu'un peu de poudre et de plomb pourrait m'ôter l'occasion de me rendre fameux sur toute la face de la terre, par la force de mon bras et le tranchant de mon épée. »
Qu'auraient donc dit l'Arioste, Montluc et Cervantes de l'artillerie d'aujourd'hui, qui frappe d'une dislance que le regard n'atteint pas, et dont les boulets sont lancés par une force aussi invisible que celle qui projette les aérolithes sur la terre? Ses instruments de chimie et de balistique font, d'une armée, une usine de destruction, desservie par des mécaniciens de la mort. Mieux outillée que l'armée rivale, elle la battia à coup sûr. La victoire n'est plus seulement aux gros bataillons, elle est aux engins les plus nombreux et les plus rapides. Une légion de héros peut être pulvérisée, à travers l'espace, par une mitraille machinale, tombant, comme la grêle, d'un réservoir inconnu. Dans la dernière guerre, nous avons été écrasés par la
masse et par le poids de ces automates meurtriers ; leur mécanique a broyé l'héroïsme de nos armées. Mais la France s'en est emparée à son tour ; elle les animera de son âme, elle décuplera leur force brutale par son élan et par sa souplesse : l'artillerie redeviendra l'instrument par excellence de la valeur nationale.
Au temps même de Cervailôs, l'artillerie réalisait des progrès immenses. Le mortier avec ses bombes, l'obusier avec ses obus, multipliaient, en l'éparpillant, le ravage et la projection des boulets. La platine espagnole, dite « platine à la miquelet », remplaçant la mèche et le rouet par deux pièces nouvelles, le chien et la batterie, inaugurait le fusil moderne. A la fm du XVII® siècle, le fusil armait tous les fantassins de l'Europe. La pique, supprimée, se fit baïonnette et lui ajouta une force terrible. Maniée surtout par des mains françaises, la baïonnette passa longtemps pour décider du sort des batailles. Le maréchal de Saxe pi'éférait ouvertement ses charges directes au tir hasardé de l'artillerie qui, à cette époque, pour tuer un homme, dépensait presque son poids de plomb. Souwarow disait ce mot pittoresque : « La balle est une folle et la baïonnette est un héros. »
Mais, aujourd'hui, la baïonnette estdécidémentsubalternisée. Le fusil passant de la batterie à la percussion, puis au chargement par la calasse et à la rayure, le canon se rayant aussi, multipliant ses charges et gros-
sissant ses calibres, les armes de l'artillerie ont presque paralysé l'arme blanche. De progrès en progrès, elles sont devenues les instruments de précision d'une science toute nouvelle, science si terrible, qu'elle s'usera peut-être un jour par ses excès mêmes et qu'elle détruira la guerre, à force d'en exagérer les horreurs >
Elisabeth fait une très fière figure dans l'histoire. Jamais reine plus mâle ne régna sur des hommes. L'Angleterre lui doit, en partie, son avènement parmi les nations. Mais sa grandeur est toute politique, et, s'il faut admirer la reine, il est permis de haïr la femme. Son "visage, son caractère, ses mœurs, ses amours, tout, en elle, est antipathique. On conserve, à la Tour de Londres, son effigie de cire, montée sur une mule. Cette figure, aigre et hargneuse, au nez crochu, aux lèvres rentrantes, avec ses petits yeux durs et pâles, que surmonte une montagne de gros cheveux roux, produit
une impression répulsive. Sa taille plate plonge dans un Yeiiugadin chargé de rosettes et de passe-quilles. Le mauvais goût de la vieille fille perce, à travers la magnificence de la reine. Rien de plus laid et de plus baroque. Les Indiens se figuraient la Compagnie des Indes comme une vieille dame très riche et très avare, qui les gouvernait, de Londres, par ses soldats et ses employés. Devant ce mannequin grimaçant, mêlé de clinquant oriental et de raideur britannique, on se souvient de la vieille dame des Indiens^ et on croit la voir parée du costume d'une des pagodes du pays. Tous ses portraits du temps ont le même aspect de caricature fabuleuse. La tête prise dans une collerette gigantesque, emboîtée dans un corsage raide de perles et de pierreries, avec son air dur et sa moue méchante, elle ressemble à ces monstrueuses idoles indiennes, qui ne sont que grifïes et colfiers. Ces peintures, qu'on pourrait croire satiriques, sont d'une fidélité officielle. On sait qu'en 1563, Elisabeth défendit aux artistes médiocres de faire son portrait, une pareille occupation ne devant appartenir qu'aux peintres les plus distingués. Dans une autre proclamation, elle annonçait à son peuple « qu'aucun des portraits qu'on avait faits de sa personne ne rendant justice à l'original, elle avait résolu, à la demande de son Conseil, de se procurer son exacte ressemblance du pinceau d'un artiste habile ; qu'il serait bientôt
exposé en public, pour la satisfaction de ses amés sujets, et que, pour cette raison, elle défendait expressément à quelque individu que ce fût, dépeindre ou de graver aucun nouveau portrait de sa personne, sans sa permission, ou de montrer et d'exposer en public aucun des anciens portraits, jusqu'à ce qu'ils eussent été refaits, d'après la copie que l'autorité allait faire paraître ».
Si l'art n'a jamais pu ennoblir les traits d'Elisabeth, la poésie et le théâtre ne sauraient non plus idéaliser sa personne. Elle paraît d'une grandeur tragique sur la vaste scène de l'histoire, entre le naufrage de X Armada et l'échafaud de Marie Stuart. Rentrée dans les coulisses de Windsor et de Westminster, ce n'est plus qu'une virago acariâtre, la bouche pleine de jurons, la main pleine de soufflets, qui tyrannise brutalement sa cour et donne des coups de poing à ses filles d'honneur, « de telle façon, — dit un chroniqueur, — qu'on entendoit souvent ces belles filles crier et se lamenter d'une piteuse manière ». Les hommes d'État n'étaient même pas à l'abri de ses algarades. Le grand chancelier Burleigh pleurait souvent, tant il était malmené et rudoyé par la reine. Un jour, elle cracha sur l'habit de sir Mathew. Une autre fois, elle prit Hatton au collet. Le comte d'Essex, qu'elle morigénait selon sa coutume, lui ayant tourné le dos, elle « l'envoya au diable » et lui donna un violent soufflet.
Ces trivialités de mégère s'alliaient, en elle, à un orgueil de sultane. Une étiquette à plat ventre régissait sa cour; les plus grands seigneurs étaient forcés de se plier, devant elle, à des génuflexions orientales. Tous ceux auxquels elle adressait la parole, ou sur qui elle laissait tomber un regard, devaient, à l'instant même, se précipiter à genoux. Les gentilshommes qui la servaient pendant ses repas n'approchaient ou ne s'éloignaient de la table qu'après s'être agenouillés par trois fois.
Sa coquetterie frisait la folie : après sa mort, on trouva trois mille habillements dans sa garde-robe. Une basse jalousie de femme envenima sa haine contre Marie Stuart. Nelvil. l'envoyé de la reine d'Ecosse à Londres, rapporte, à ce sujet, dans ses Mémoires, une curieuse entrevue qu'il eut avec elle. « Elle me demanda quelle était la couleur qu'on jugeait la plus belle dans les cheveux, et laquelle, de ma reine ou d'elle, avait les plus beaux cheveux... Je lui répondis que ses cheveux et ceux de ma souveraine étaient également beaux. Cette réponse ne l'ayant pas satisfaite, je lui dis qu'elle était la plus belle en Angleterre, et que ma souveraine était la plus belle en Ecosse ; et, comme elle insistait encore pour une réponse catégorique, j'ajoutai qu'elle avait la peau plus blanche, mais que ma souveraine était très belle. »
L'âge ne lit qu'aggraver cette vanité ridicule : à
soixante-neuf ans, elle dansait encore la courante et s'habillait en bergère. Jusqu'à la fin, les courtisans qui voulaient lui plaire devaient paraître éblouis par le rayonnement de son vieux visage. L'encens qu'on lui faisait respirer aurait asphyxié une reine asiatique.
Ce qu'il y a de plus laid dans sa vie privée, ce sont encore ses amours. L'hypocrisie dont elle les drapait leur donne quelque chose de honteux et de clandestin. Aucun éclat, des indices; de la fumée, pas de feu. En approchant de son alcôve, on sent je ne sais quelle odeur de balai rôti. Ce n'était point la fière ostentati( n d'une czarine affichant ses favoris comme des dignitaires ; c'était le libertinage obscur d'une fausse prude qui pèche à huis clos, et va de sa ruelle à son oratoire. Toute sa vie elle singea la vierge et porta, a\(c une emphase risible, le lis fané de son célibat. Cette « vestale de l'Occident », comme l'appelaient s( s poètes, aurait, dans la Rome antique, mérité vingt fois d'être enterrée vive. De Dudiey au géant irlandais qui réchauffa sa décrépitude, on ne compte plus sis caprices.
Dès 1565, Marie Stuart, dans une lettre spirituellement perfide, au bas de laquelle Elisabeth dut écrire le brouillon de son arrêt de mort, dénonçait, sous prétexte de lui rapporter les calomnies qui couraieait sur elle, ses rendez-vous nocturnes, ses baisers donnés et reçus auprès des portes, « ses privautés dés-
honnêtes « . Elle la prévenait que son éloignement pour le mariage passait pour « provenir de ce que vous ne voulez perdre liberté de vous fayre fayre l'amour, et avoir votre plaisir toujours avec nouveaux amoureux». Elle l'accuse, en faisant parler la rumeur publique, « de ne pas se contenter de deux ou trois, de se donner à des étrangers, de leur livrer les secrets d'État, de courir à force Hatton, et de l'aller trouver la nuit ».
La tragédie a vainement essayé de passionner ses amours caducs avec le comte d'Essex; leur dénouement sanglant ne peut même les faire accepter. Une reine septuagénaire, éprise et jalouse d'un homme de trente ans, se précipite, du haut de son trône, dans le ridicule. La couronne tombe, les rides restent; ce n'est plus qu'une duègne en ardeur, bonne à fourrer dans une comédie.
Sans Marie Stuart, Elisabeth n'est pas un personnage dramatique; il lui faut cette reine h haïr, à martyriser, à tuer. Ce n'est qu'à son contact qu'elle reçoit et qu'elle dégage la passion. Opposées l'une à l'autre, leur lutte est pathétique, parce qu'elle est
naturelle, et parce qu'elle met aux prises les instincts les plus hostiles du cœur de la femme. D'un côté, une prude, hypocrite et envieuse, incarnant, dans sa sèche personne, toutes les qualités négatives du protestantisme, une virago d'État sachant prévoir et sachant attendre, armée de toutes les forces de la volonté et du caractère; de l'autre, une enfant de la Renaissance cathoUque, une jeune reine, romanesque et aventureuse, esclave de ses passions, jouet de ses caprices, légère et violente, impétueuse et faible, mettant à se perdre un étourdissement qui tient du vertige.
Je sais bien que sa mémoire, qui, pendant deux siècles, n'avait eu que des amants, a trouvé récemment des juges. Chaque époque, avant de mourir, enfouit ou brûle une partie de ses secrets. Mais un jour arrive où les crimes cachés se déterrent, où les responsabilités se démasquent, où le sang essuyé reparaît aux mains qui l'ont répandu, où les papiers d'État, ces muets du sérail de la politique, brisent les sceaux qui les bâillonnaient, parlent, dénoncent, prouvent et accusent. Tôt ou tard, l'ombre coupable, évoquée par la science, vient, comme lady Macbeth, laver ses mains sanglantes devant la postérité, en murmurant les vers du poète : « Qui aurait cru que cet homme avait en lui tant de sang? Ne pourrai-jc donc jamais nettoyer ces mains? Toujours l'odeur du sang! Quelque petite que soit cette main, tous les parfums de l'Arabie ne sauraient
la désinfecter! » Toutes blanches qu'étaient les mains de Marie Stuart, et « ces beaux doigts si bien façonnez qui, — dit Brantôme, — ne dévoient rien à ceulx de l'Aurore », ils ne pourront jamais se laver du sang de Darnley, cet enfant sensuel et débile qu'elle épousa [lar caprice, et qu'elle tua par satiété, dès qu'elle fut dégoûtée de son fade amour.
Son mariage avec Bothwell, l'assassin de Darnley, égale, en horreur tragique, celai de la mère d'Hamlet avec Claudius. 11 y a encore une tête coupée qui la regarde, dans l'histoire, avec des yeux de martyr : celle de ce jeune Chastelard, qui expia de sa vie le crime de l'avoir aimée. Par deux fois, on le trouva caché sous le lit de la reine. La première fois, Marie lui lit grâce; mais, à la seconde, elle hvra ce Cherubmo damore aux Brid'oisons puritains d'Edimbourg, ravis de pouvoir trancher, avec leur lourde hache bibUque, cette tête élégante. « Adieu! — dit-il, en se tournant vers Holyrood, du haut de son échafaud, — adieu! la plus belle princesse du monde, qui me tue, et que je ne puis cesser d'aimer! »
Quelle figure admirablement faite pour charmer et pour attendrir que Marie Stuart, la plus séduisante des grandes dames du martyre et de l'échafaud! C'est la tête de Méduse de la sympathie que cette tête coupée, si belle et si poétique, dans sa fraise de point de Brabant; elle trouble la raison, elle fascine la conscience,
elle arrache des larmes de pitié, d'exaltation, de tendresse. L'histoire a beau l'accuser, rincriminer, la convaincre, l'imagination se bouche les oreilles et la laisse crier. Elle ne se souvient que de la beauté de Marie, de ses malheurs et de son supplice; elle tombe, et se laisse tomber, dans le sépulcre tragique que l'enchanteresse lui tend, comme un piège, du fond du passé.
Quelle vie ne rachèterait pas une telle mort ! Phryné, accusée de sacrilège devant l'aréopage d'Athènes, n'eut, pour se faire absoudre, qu'à déchirer sa robe et à découvrir aux juges son sein nu, ce sein parfait sur lequel les sculpteurs grecs venaient prendre l'empreinte des coupes de l'autel; de même Marie Stuart n'a, pour gagner sa cause, qu'à nous montrer, du haut de l'échafaud de Forthingeray, ses cheveux blanchis avant l'âge, « ces beaux cheveux, — dit Brantôme, — qu'elle ne craignoit pas de faire voir, ny se les tordre et friser, comme quand elle les avoit si blonds et cendrés ».
« Je viens de voir le crâne de Raphaël, à l'académie de la Sapienza, — écrivait le président des Brosses, — et je ne sais pourquoi j'ai trouvé cette tête de mort plus johe que les autres. » La postérité, elle aussi, a ses têtes de mort de prédilection, et elle les serre contre son cœur, avec le geste passionné de la Madeleine du Gorrège. N'essayez pas de lui arracher ces pathétiques amulettes, recueiUies au pied des gibets et des échafauds ; elle les défendra, contre vous, avec
la colère de l'amour. Oh! que le sang va bien à la femme, à la jeunesse, aux êtres déchus, entraînés, fragiles ! Quel parfum lustral ! quelle pur écarlate ! Rappelez-vous Dante, rencontrant, dans son Purgatoire, l'ombre balafrée du jeune Manfred :
BloncVera e bello, e di gentile aspeito; Ma l'un di cigli un colpo havea diviso.
« Il était blond et beau et de gracieux aspect; mais un coup avait fendu en deux l'un de ses sourcils. » Et, à la vue de cette tête blonde et meurtrie, le poète oublie ce qu'il appelle ailleurs « ses horribles crimes », et il jette, sur elle, les lauriers, les bénédictions, les larmes !
Le roman, la légende, l'histoire elle-même ont fail comme Dante: ils ont oublié le sacrifice de Chastelard, le meurtre de Darnley, les noces sanglantes de Bothwell, toutes les chutes et tous les forfaits de Mario, pour ne se rappeler que son héroïsme, ses captivités, ses épreuves, ses dix-huit ans de langueur et de fièvre, traînés à travers les stations du supplice jusqu'à l'échafaud sublime de Forthingeray. Et puis, cette chère criminelle, pour parler la langue de Corneille, a eu la rare fortune d'avoir pour adversaires des hommes, une reine, un pays frappés de disgrâce el d'antipathie. Qui ne plaindrait la fille des Guise, l'enfant
de la Renaissance, la jeune reine de France, transport(^e, presque subitement, de la cour idolâtre de Fontainebleau dans la sombre et froide Ecosse calviniste. C'est la galère de Cléopâtre jetée sur les côtes de la ïaiiride.
Là régnait ce Dieu abstrait et iconoclaste de Calvin, qui ne veut être adoré que sous la forme du triangle. Là sévissait, dans toute sa rigueur, ce culte né dans la ville des horlogers, et qui n'était, lui-même, alors, qu'une horloge théologique aux rouages secs et criards, qui avait le diable pour jaquemart, et la damnation pour mécanisme. Là nasillait des anathèmes apocalyptiques ce pédant Knox, qui se donnait des airs d'Isaïe. en se drapant dans son manteau rogné de presbytérien. Figurez-vous Marie régentée par la férule de ce sinistre cafard. Pauvre Rosine couronnée, tombée sous la tutelle d'un Bartholo puritain! Il la tance, il la rudoie, il l'invective, il lui jette à tout propos, à la tête, sa grosse Bible ensanglantée sur tranche ; il lui reproche ses danses, ses parures, ses médianoches, ses joueurs de luth, ses ballades à la française, ses sonnets à l'italienne, toutes les voluptés et les élégances au milieu desquelles avait fleuri sa jeunesse ; il arrache, de ses vilaines mains tachées d'encre, les dentelles et les joyaux de ses femmes. « Ah! belles dames! belles dames! — leur criait-il de sa voix enrouée par la chaire, — voilà une vie charmante; si seulement elle
pouvait durer, et si nous allions au ciel avec du velours et des perles! Mais cette grande coquine, la Mort, est là qui vous saisira, bon gré mal gré; et cette petite âme faible et tremblante, comment pourrait-elle emporter avec elle perles et or, garnitures et dentelles, broderies et fermoirs? » Ainsi hurlait cet énergumène, oubliant que Luther lui-même avait écrit sur les marges de la Bible ce joyeux distique : « Celui qui n'aime ni )) les femmes, ni le vin, ni le chant, est un sot et le » sera sa vie durant. »
Wer nichi liebt Wein,\Veiber, imd Gesang, Der bleiht ein Narr sein Lebenlaug.
Et l'Ecosse entière avait Tàme, la bile, la jaunisse amère du vieux Knox ; elle haïssait, autant que lui, les bals, les concerts, les violes d'amour, les tableaux, les canzones et les mascarades. Marie, en essayant d'acclimater les arts et les plaisirs dans cette Judée du nord, ne réussit qu'à effaroucher son peuple d'ascètes cuirassés. Autant aurait valu oflVir aux peupïades souterraines qui vivent près du pôle les oranges et les sorbets des pays chauds. Sa beauté voluptueuse scandalisait les chefs de clan sauvages de la Réforme. « Ce n'est pas une chrétienne, grommelaient-ils sous leurs casques, c'est Diane, c'est quelque divinité païenne I » Ils exécraient, en elle, l'Armide cathohque, la magi-
cieiine du papisme; ils accablaient de ces durs versets dont l'Ancien Testament lapide les femmes idolâtres, cette tête charmante, inclinée sur les pieds des crucifi>c d'or ou devant les madones du Primatice. Les chiens qui léchèrent le sang de Jésabel aboyaient contre elle, du même aboi, dans la bouche des prédicants ameutés.
Ainsi repoussée par cette terre hostile, étrangère à son Dieu, excommuniée de ses temples, antipathique à ses mœurs et à ses croyances, comment s'étonner que cette jeune femme se soit entêtée dans sa foi et dans sa nature, qu'au fanatisme de la bigoterie et de la tristesse elle ait opposé le brillant fanatisme du plaisir, et que, d'ennui du spleen mystique qui désolait son royaume, elle se soit jetée, pour s'étourdir, dans de tragiques imbroglios d'amour. Tous ceux qui sentent, tous ceux qui révent, tous ceux que l'élégance charme, que la grâce captive, que la poésie enivre, et qui reconnaissent aux êtres fragiles le droit de tomber et de se briser, se rangeront, d'âge en âge, sous l'écharpe de tournoi qui lui servit de drapeau. Sa cause est celle de l'enthousiasme, de la passion, de l'instinct ; le parti qui l'a combattue, livrée et tuée, est celui de l'hypocondrie, du calcul, du pharisaïsme. Qui aime la suive ! — 11 la suit, il la suivra. Armée idéale qui combat pour elle, en versant des larmes, et lui gagne ainsi de posthumes victoires.
Eh ! qui pourrait hésiter entre Marie et Elisabeth?
Qui ne préférerait la fleur froissée, dont la flétrissure ravive le parfum, à la virginité guindée et desséchée sur sa tige ; la tendre pécheresse à la prude raide et dure, juchée sur son vertugadin de pudeur?
Et puis, pour qui sait percer et démêler le fond des choses, la lutte des deux reines se réduit à la rivalité de deux femmes, et la victoire d'Elisabeth n'est plus que la vengeance d'un laideron, torturant et tuant une belle jeune femme tombée entre ses mains sèches.
Cette momie anglicane, allant au prêche sur sa mule stérile, vous en dit plus sur le martyre de Marie Stuart que toutes les révélations de l'histoire. Vous comprenez jusqu'où peut aller la haine de la laideur contre la beauté, de la disgrâce contre la grâce, d'une vie maussade contre une destinée romanesque ; vous lisez, sur cette face bilieuse, l'aigre ressentiment d'un envieux et rancunier célibat. Ah ! tu es jeune I ah ! tu es belle ! ah ! les poètes papistes te compaj*ent aux divinités de l'Olympe ! ahj tu as des amants qui sont fiers de mourir pour toi, et qui, surl'échafaud même où tu les envoies, embrassent ton portrait et te proclament la plus aimable princesse du monde ! Eh bien, Je vais blanchir ces cheveux blonds qui se moquent de mes cheveux roux ; je vais coupei' cette tête charmante dont le sourire ensorcelle !
Et la vestale assise sur le trône de l'Occident, comme l'appelle Shakspeare, fit signe aux traîtres,
ÉL[SABKTH K T MARIK STUAKT in
aux: geôliers, au bourreau. Ainsi la vestale [jaïenue, séparée du monde florissant qu'enchantait Vénus, par l'horrible fosse où l'on enterrait vivante la vierge infidèle à ses vœux de fer, devait baisser le pouce, avec une joie féroce, quand une jeune captive était condamnée au cirque. Elle avait aimé peut-être, elle avait connu les joies et les délices de la vie ; et peutêtre regrettait-elle « son lit d'ivoire », comme la Gymodocée des Martijrs.
Vue de près, et en pleine histoire, la Belle Gabrielle ressemble peu à une héroïne épurée et romanesque. C'est une femme positive, sensuelle, nullement passionnée, bonasse plutôt que bonne, et s'arrondissant de toutes les façons. Voyez son portrait, dans la collection des crayons de la BibUothèque : une face épanouie, des joues jonchées de roses, un embonpoint à peine contenu par la raideur du corsage, des yeux secs et indifférents que n'éclaire pas une lueur de tendresse. On croit voir la déesse prosaïque de la Fécondité ou de la Santé. Elle représente le type, pour ainsi dire officiel, de la maîtresse royale du vieux temps, gorgée, comblée, repue, se pavanant magnifiquement dans l'ostentation du concubinage.
Ses domaines auraient formé un petit royaume . En 1594, elle achète la seigneurie de Vendeuil; les années suivantes, celles de Crécy, de Monceaux, de Joigny; puis le comté de Beaufort, en Champagne, les liefs de Jaucourt et de Loizicourt, les terres de Montretout et Saint- Jean-les-Deux -Jumeaux, sans compter le duché d'Étampes, dont Henri IV dépouilla sa femme légitime pour en affubler sa maîtresse. L'inventaire de ses biens-meubles, conservé aux Archives, donne des éblouissements. On dirait le mobilier de la Belle aux cheveux d'or. Le vieux L'Estoile, tout bon royaliste qu'il est, se scandalise, dans son Journal, du luxe effréné de la favorite : « Le samedi 12 novembre (1594), — écrit-il, — on me fist voir un mouchoir qu'unbrodeur de Paris venait d'achever pour madame de Liancourt, laquelle le devoit porter, le lendemain, à un ballet, et en avoit arresté le prix avec lui à dix-neuf cents écus, qu'elle lui devoit paier comptant. »
Ailleurs, il la montre faisant, auprès du roi, son entrée solennelle à Paris, avec un train de reine présomptive : « Il estoit huit heures du soir, quand Sa Majesté passa sur le pont Nostre-Dame, accompagnée d'un grand nombre de cavallerie et entourée d'une magnifique noblesse. Lui, avec un visage fort riant, et content de voir tout ce peuple crier si allègrement : Vive le Roi! avoit presque toujours son chapeau au poing, principalement pour saluer les
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dames et damoiselles qui estoient aux fenestres... Madame de Liancourt marchoit un peu devant lui, dans une litière magnifique, toute découverte, chargée de tant de perles et de pierreries si reluisantes, qu'elles offusquoient la lueur des flambeaux, et avoit une robe de satin noir toute houppée de blanc. »
Être reine fut le but unique de Gabrielle. Henri IV, le plus grand prometteur d'épousailles qui soit dans l'histoire, lui avait juré le mariage. Ses trois fds semblaient lui assurer la couronne. Gomme dans le tableau de Rubens, des entants la conduisaient au trône, en semant des fleurs. La Mort vint la saisir, au moment où elle en montait le premier degré.
C'est cette mort, ou plutôt ce meurtre, quiréhabiUte surtout Gabrielle; il eut, on peut le dire, la publicité dune exécution. L'histoire des monarchies absolues de l'ancien temps est pleine de ces crimes, commis dans les maisons royales, s'attaquant souvent à leurs membres, et défiant le souverain de sévir. La raison d'État frappe souvent un favori, un prince, une princesse, jusque dans le palais, avec Taudaceet l'impunité de l'inquisition vénitienne. La victime désignée tombe subitement; une odeur de poison s'exhale, l'assassinat est évident et presque flagrant, mais une terreur mystérieuse paralyse le châtiment et défend l'cnquélc. Les yeux se ferment, les bouches se taisent, on passe sans
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se retourner, on ne sait rien, on ne veut rien savoii'. Quel silence autour des lits de mort de madame Henriette, de la reine d'Espagne, femme de Charles II, du duc et de la duchesse de Bourgogne! Il semble qu'on ait peur de découvrir une tête inviolable, en soulevant le voile qui la couvre!
La mort de Gabrielle est un frappant exemple de cette Sainte-Vœhme occulte de l'ancienne histoire. Son mariage paraissait certain ; les négociations de l'alliance projetée avec Marie de Médicis traînaient et tombaient. Par cette mésalliance hardie, le roi échappait aux influences italiennes et aux intrigues espagnoles ; il redevenait le roi, tolérant et impartial, de l'Édit de Nantes. Gabrielle fut jugée et fut condamnée. L'arrêt, prononcé à Madrid ou à Florence, trouva, en France, une complicité mystérieuse. Les oracles ne manquèrent pas à la catastrophe. Elle fut annoncée par des astrologues. Sully, devenu l'ennemi de la favorite, écrivait, quelques jours auparavant, à sa femme « que la corde était bien tendue et que le jeu serait beau, si elle ne rompait » . Non qu'il fût dans le secret de la tragédie préparée, mais peut-être voyait-il à travers le rideau qui la recouvrait. Gabrielle surtout eut le pressentiment de sa mort prochaine. Gomme la victime ceinte de fleurs et amenée dans le temple, qui recule, elVarée, en voyant luire l'acier du couteau, sous les festons de l'autel, elle entrevit la Mort sur le seuil du trône.
Quand elle dut, par convenance d'étiquette, quitter Fontainebleau pour venir passer la semaine sainte à Paris, on eût dit une condamnée partant pour le supplice. Elle dicta son testament et fit au roi des adieux de mourante. Le roi, ému et gagné lui-même par les présages qui flottaient dans l'air, l'accompagna jusqu'à Melun, avec toute sa cour, marchant, à cheval, près de sa litière. Il la remit à son confident La Varenne et à Montbazon, son capitaine des gardes. C'était la confier à son ombre. Que pouvait-elle craindre, sous la garde de cette épée qui couvrait sa tête?
A Paris, Gabrielle descendit dans la maison de Zamet, un financier lucquois, « seigneur de dix-huit cent mille écus », comme il se quaUfiait lui-même, devant un notaire qui lui demandait ses qualités et ses titres. Ce Zamet, agent du grand-duc, était de l'espèce tragicomique des entremetteurs italiens , importés en France par les Médicis. Chaque princesse florentine a un de ces singes dans son équipage. Catherine apporte Ruggieri, Marie amène Concini. Mazarin représente, plus tard, le type agrandi de ces ruffians politiques. Zamet avait réussi par l'argent et par la souplesse; il s'était bâti, dans le faubourg Saint- Antoine, une charmante villa italienne, dont le roi avait fait son pied-à-terre parisien. On y jouait gros jeu, on y faisait une chère délicieuse; les femmes galantes y affluaient, comme à un Casino de plaisance. C'était un
<îoin de Venise enchâssé dans le fauhourg Saint-Antoine.
Arrivée le mercredi, Gabrielle fait ses dévotions le jeudi ; puis elle dîne chez Zamet, qui, en gastronome renommé, lui sert un repas exquis. Après le dîner, Gabrielle retourne à l'église, accompagnée de mademoiselle de Guise; des éblouissements la surprennent, pendant l'office des Ténèbres. Revenue dans la maison de Zamet, elle tombe foudroyée ; des convulsions atroces la bouleversent et la défigurent.
Dès qu'elle reprit connaissance, elle cria qu'on la tirât hors de cette maison de malheur. On la porta au logis de sa tante absente, madame de S ourdis. La tragédie étant jouée, la scène se vida, comme à un signal. Zamet avait disparu, le capitaine des gardes avait déserté ; mademoiselle de Guise s'était échappée ; la moribonde resta seule entre les bras de La Varenne, qui surveillait froidement l'agonie. A la fin, il se décida à appeler un médecin qui, intimidé peut-être par son regard, se rejeta sur la grossesse pour ne rien prescrire. Ce visage charmant était devenu un masque effroyable, la bouche, hideusement retournée, allait rejoindre la nuque. Dans les intervalles de ses crises, Gabrielle écrivit trois lettres au roi. Mais tout était réglé dans la mise en scène du sinistre drame; ses comparses, comme ses acteurs, remplirent bien leurs rôles : les messagers marchèrent, au lieu de courir. Le roi reçoit
enfin la première missive; il accourt au galop, éperdu, hors d'haleine... A Yillejuif, un billet de La Varenne lui apprend que tout est fini.
Sa douleur fut terrible. Il entra dans un couvent voisin et s'y jeta, en sanglotant, sur un lit; mais, revenu à Fontainebleau, il y trouva un air de joie et de délivrance. Au lieu de déplorer une catastrophe, on semblait y célébrer un miracle. M. de Fervacque attacha le grelot du carillon remplaçant le glas. H s'écria : « Vous voilà bien débarrassé! » M. de Gondy dit « que Dieu avait fait au roi une grande grâce ». Sully, qui. en apprenant la nouvelle, avait écrit à sa femme : « La corde a rompu; maintenant que la voilà morte. Dieu lui donne bonne et longue vie! » Sully prit sa voix de prédicant pour exalter « les œuvres émerveillables de Dieu, qui, dit le psaume, fait bien mieux en sa sagesse que nous ne voulons ».
Ainsi cerné par ce complot d'approbations tacites et mal contenues, le roi comprit et se résigna. Il eut peur des visages qu'il découvrirait en démasquant les coupables; il laissa le crime disparaître, comme un serpent qui regagne son trou, après sa piqûre. Aucune recherche; nulle enquête. La Varenne resta en faveur. Zamet continua à héberger le roi, dans sa villa meurtrière. Les chroniqueurs contemporains baissent la voix, lorsqu'ils arrivent là. Tout au plus se permettent-ils des conjectures et des réticences. On croit en-
tendre le barbier de la fable, creusant un trou dans la terre, et y chuchotant son secret.
« La mort de la duchesse, — dit l'Estoile, — a donné occasion à plusieurs écrits en vers et en prose, aussi bien qu'à plusieurs propos, dans les conversations de la cour et de la ville, attribuant cette mort, les uns, à la crainte de n^être jamais la femme légitime du roy, les autres, à des potions suspectes. »
« C'est une merveille, — dit d'Aubigné, — comment cette femme, de laquelle la beauté ne sentoit rien de lascif, a pu vivre plutôt en reyne qu'en concubine tant d'années et ave£ si peu d'ennemis. Les nécessites de C État furent ses ennemies; c'est de quoi je laisse, comme en chose douteuse, à chacun son explication. »
Pierre Matthieu, l'historiographe ofliciel, dit plus, en semblant moins dire. Il envisage la mort de Gabrielle à travers un télescope d'astrologue : il accuse Nostradamus d'avoir fait le coup : « Un devineur me dit et me montra ce qu'il aA^ait supputé de sa nativité, adjoustant qu'elle estoit infaillible, que Dieu toutes fois estoit par dessus. Je le croyois mieux que luy; mais, voyant que les éphémérides parloient de la mort d'une grande dame et qu'elles avoient rencontré la vérité en plusieurs autres prédictions, je remetlois ces doutes dans le sein de sa providence ôlerncllc. »
Plus loin, une ironie cruelle se mêle aux fleurs de rhétorique qu'il répand cérémonieusement sur sa tombe. L'oraison funèbre sourit malignement, sous ses draperies pompeuses et sous ses pleurs d'apparat : « La mort la prit au temps que celles qui veulent estre réputées belles, après leur mort, doivent désirer de mourir, avant le flétrissement de leur beauté. Car, quand elles meurent vieilles, et qu'il n'y a plus en bouteille que la lie, on ne se souvient plus de ce qu'elles ont esté, et ne s'en parle que comme d'un flambeau qui tombe en cendres, ou comme des fleurs qui, d'autant qu'elles étoient agréables, vives et droites sur la plante, desplaisent et puent, quand elles sont cueillies et décolorées. »
Qoncini et Léonora Galigaï, sa morne compagne, ont subi, depuis deux siècles, toutes les avanies de l'histoire. La pitié yous prend devant leurs mémoires cruellement diffamées, comme elle vous aurait pris devant leurs membres rompus et saignants. Certes, je ne veux pas faire un martyr de Goncini ni une sainte de la Galigaï. Je sais leurs noires intrigues et leurs pillages effrontés. Je comprends la colère de la noblesse française, réduite à plier devant le sigisbé de l'indigne veuve d'Henri IV. Il faut dire cependant que ses ennemis le valaient et qu'il ne fut ni pire ni meilleur que l'époque où il parada.
Il n'y a pas, dans l'histoire de France, un règne plus honteux que la régence de Marie de Médicis. La
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Fronde est une Iliade auprès de la Batrachomyomachie féodale qui s'agite autour de cette lourde pécore. C'est pour de l'argent que les princes se battent ; c'est pour des charges de cour que les grands conspirent. La révolte et la soumission affichent cyniquement leur tarif; le drapeau de la guerre civile n'est plus qu'un sac à remplir. Goncini joua le rôle d'un valet fripon, dans cet anarchique imbroglio, gorgeant celui-ci, alléchant celui-là, bâclant les trêves ou les coups d'État, selon le besoin du jour; faisant, de sa faveur, métier et marchandise. Il volait avec les voleurs, il intriguait avec les intrigants, et, en cela, il faut dire que ce rufliau politique faisait son métier.
Mais c'est le charger d'un trop grand crime que lui imputer la mort d'Henri IV; c'est exagérer la fiction que le montrer stylant Ravaillac au meurtre, et le lançant sur le roi. Je sais bien que cette accusation effroyable s'est insinuée, sans l'ombre d'une preuve, dans quelques Mémoires; mais. la grande histoire a toujours dédaigné de l'y accueillir. Aucun même des pamphlets féroces qui se ruèrent sur Goncini abattu ne l'a répétée. D'ailleurs, s'il faut croire les témoins qui se laissent égorger, il faut bien croire aussi l'homme qui se laissa tenailler, écarleler, asperger d'huile bouillante et de plomb fondu, en jurant, jusqu'à son dernier hurlement, qu'il n'avait pas de compUces. S'il y a quelque chose de prouvé, en histoire, c'est cette déné-
galion de Ravaillac, que n'ébranlèrent pas des tortures qui auraient fait crier une statue de bronze. A lui seul, ce témoignage absout Goncini.
Il est difficile, d'ailleurs, de trouver un scélérat dans ce drôle. Goncini avait les qualités de ses vices; il était serviable, facile, magnifique, aimant fort, comme Arlequin, à faire des présents avec l'argent qu'il avait volé. Son plus grand tort fut d'être insolent envers la Fortime, et de vouloir, comme il le dit un jour, « la pousser à bout » . Le succès enfla monstrueusement sa vanité naturelle. Son attitude, à la cour, pendant sa dernière année, était celle d'un Séjan de théâtre, arpentant la scène, à grandes enjambées. Il lève une armée de sept mille hommes, à sa solde et à sa livrée; il s'adjuge des villes de guerre dont lui seul ouvre et ferme les portes ; il entasse, sur sa mince personne de parvenu étranger, les marquisats, les maréchalats, les gouvernements, les surintendances; il a des gardes du corps et des gentilshommes ordinaires, qu'il appelle ses coglioni di mila franchi. « Il méprisait fort les princes, — dit Tallement, — et, en cela, il n'avait pas grand tort. » Mais il eut tort de mépriser, comme un enfant imbécile, ce jeune roi de seize ans, taciturne et mélancolique, qu'il avait relégué dans un coin du Louvre, parmi des fauconniers et des oiseleurs.
Ge furent ces oiseleurs qui le prirent dans un filet
lentement ourdi. Il faut lire, non dans l'histoire offi-
cielle, qui abrège et qui décolore, mais dans un petit livre du temps : Relation exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Aticre, cet étrange complot d'un roi contre son sujet. On y voit Louis XIII machinant la nuit, dans son lit, avec Luynes, son favori, et des familiers d'antichambre, le piège où se prendra sa bête noire. Rien de puéril, en apparence, comme ce complot qui doit frapper un coup si terrible. Le roi se blottit dans sa ruelle, pour délibérer avec ses affidés, il chuchote, il s'interrompt pour, regarder si l'on ne vient pas... Ses griefs sont ceux d'un enfant que l'on empêche de jouer à sa guise. Vous diriez un écolier conspirant, au dortoir, contre son régent.
Mais un souffle même trouvait des échos, dans ce palais envahi par l'espionnage italien. Goncini fut averti du sourd murmure de disgrâce qui partait de l'alcôve royale. Il dédaigna d'y prêter l'oreille. L'infatuation l'aveuglait ; ses yeuK ne voyaient pas plus que ceu^ qui brillent sur la roue des paons. Aux avis de mauvais augure, il objectait des rodomontades. Un jour, il avait ditàLuynes : « Monsieur de Luynes, je m'aperçois bien que le roy ne me fait pas bonne mine, mais vous m'en répondrez. » Un autre jour, il répon-
dait à une dénonciation amicale : « Luynes a pensée de toutes choses; mais il y a si loin de luy à moy, que nous n'avons pas sujet de nous craindre. »
COiNCINI 131
C'était le // 71 oserait ! du duc de Guise, parodié par un matamore.
Le liasard déjoue, trois fois, le complot royal ; par trois fois, Goncini recule instinctivement devant le fer qui doit le frapper. Il sort de la chambre du roi, à l'instant où ses meurtriers allaient y entrer; il quitte, malgré la prière de Louis XIII, une partie de billard, au milieu de laquelle les conjurés devaient le surprendre ; la veille de sa mort, encore, Vitry le manque, aux portes du Louvi^.
Enfin le jour de i exécution se lève; celte fois, le piège est sûrement tendu, la cour du palais se remplit de cavaliers, drapés dans leurs manteaux jusqu'aux yeux. Vilry marche de long en large, regardant, à chaque instant, du côté de la porte et du pont-levis. Le roi attend dans sa chambre; il racle, en attendant, un morceau de parchemin, d'une main convulsive. Son canif semble, de loin, guider les épées. De bonne heure il a fait dire à la petite reine « que, si elle oyait du bruit, elle ne s'étonnast de rien ». On signale l'approche du maréchal d'Ancre; il apparaît sur le quai, escorté de trente gentilshommes. Le voici qui avance: il esta l'entrée du pont; on lui remet une lettre, il ralentit le pas pour la lire... C'est alors que Vitry s'approche et l'arrête. Le maréchal recule brusquement; il s'écrie: A mi! (à moi!) Au même instant, trois des conjurés lui tirent,. à bout portant, leurs pis-
tolets au visage, les autres le percent de leurs épées ; il tombe sur les genoux. Vilry, d'un coup de pied, le renverse à terre et fait jeter son cadavre dans le corps de garde, sous un portrait de Louis XIII. L'histoire se contrefait elle-même, quelquefois. Il était dit que, d'un bout à l'autre, la mort de ce Scapin ressemblerait à celle de César.
« Il paraît plus grand mort que vivant», disait Henri III mesurant de l'œil le grand Guise à terre. C'est l'effet que produisit Concini, d'après le fracas que lit sa chute et les chants de victoire qui la proclamèrent. A peine est-il tombé, que les trompettes sonnent, que les tambours battent, que des cavalcades galopent par la ville en criant: « Vive le roi! le roi est roi! » Louis XIIÏ apparaît armé au balcon, criant aux meurtriers : (( Grand mercy! grand mercy à vous! A cette heure, je suis roy! » Les courtisans, à genoux hier devant le favori, accourent, par troupeaux, pour fêter sa mort. Ils acclament le roi, ils.se prosternent, ils l'adorent. La grande galerie, encombrée, ne suffit plus à la foule. Le petit roi monte sur un billard pour la recevoir.
Tout le matin, il y resta à triompher, comme sur un pavois ; à déclamer, comme sur un tréteau, le récit de cette première tragédie de son règne. Sa joie enfantine et cruelle ne tarissait pas. Jamais il ne parla tant qu'en ce jour sinistre. Aux premiers venus, il racontait ses
cuîscïNi \n
griefs. Le maréchal s'était couvert, on jouant à la paunio avec lui ; il s'était assis dans sa propre chaise, au conseil ; il se présentait, à son audience, escorté de deux cents gentilshommes, lesquels sortaient en même temps que lui et le laissaient se morfondre seul. Puis c'étaient des airs de maître qui se réveille, et qui va se metire à régner.' Le cardinal de La Rochefoucauld, voyant qu'on lui parlait d'affaires, lui dit « qu'il serait hien autrement empesché doresnavant qu'il n'avoit esté jusques à cette heure ». — « Non, — dit-il, — j'estois bien plus empesché de faire l'enfant, que je ne suis à toutes ces affaires-cy. » Il dit à un autre : « L'on m'a fait fouetter les mulets, six ans durant, aux Tuileries : il est bien temps que je fasse ma charge. » Un moment après, comme il s'amusait à jouer de l'épinette, sur une table, quelqu'un lui dit : « Que faites-vous là, Sire? » Il répondit avec une fière ironie : « Je fais l'enfant. »
Or, tandis qu'il faisait si bruyamment le monarque, celui qui devait régner en son nom et le remettre à la place d'où, ce jour-là, il croyait sortir, entra modestement dans la salle. « Eh bien, Luçon, — lui cria le roi, — me voilà hors de votre tyrannie ! » Et, comme Richelieu s'inclinait et voulait répondre : « Allez ! allez! ôtez-vous d'ici I » reprit-il d'une voix menaçante. C'est une des meilleures plaisanteries de l'his-
toire, que Riclielieu surgissant devant Louis XIII, au moment où il triomphe du signor Concini.
Cependant la multitude achevait à sa manière la vengeance royale. Les meurtriers avaient dépouillé le cadavre de Concini : Larroque lui avait pris son épée, Le Buisson sa hague, Boyer son écharpe, un autre son manteau de velours noir, garni de passements de Milan; puis ils l'avaient enveloppé d'un drap, attaché par les deux houts avec des ficelles, et ils l'avaient jeté dans une fosse de Saint- Germain-l'Auxerrois. Un prêtre avait voulu réciter le De Profundis ; on lui avait mis la main sur la houche et fait rentrer son oraison dans la gorge. « Deux petits pages se voulurent amuser à pleurer autour du corps, » des laquais les battirent et leur volèrent leurs manteaux.
Le matin venu, la populace, qui a flairé le cadavre, gratte la tombe avec ses ongles; elle le déterre, elle le traîne, en le bâtonnant, sous une polence du pont Neuf. Là, un laquais de Concini le pend par les pieds, et, comme la corde manque, les gardes du roi qui passaient lui jettent les mèches de leurs arquebuses. Puis cette canaille, enragée, décapite le misérable cadavre ; elle lui crève les yeux ; elle lui tranche le nez ; un furieux plonge sa main dans sa poitrine entr ouverte, l'en retire toute sanglante, la met dans sa bouche; un autre arrache le cœur, le fait cuire sur des charbons et le mange... Un tronçon informe
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pendait encore au gibet; la foule l'en arrache et court le répondre à la potence de la Grève ; elle le dépèce ensuite et fait rôtir ses lambeaux à des feux de joie.
Ce n'est pas tout, Goncini avait un fils, un enfant de quinze ans. Il faut laisser parler la Relation, ^owv entendre le cri du temps dans toute sa fureur : « Les archers, qui le gardaient, ouvrirent les fenêtres qui donnent sur le pont et lui firent voir ce funeste spectacle de son père pendu, afin quil apprist à mieux vivre. » Quels crimes n'absoudraient de si horribles douleurs ! Devant ce malheureux, tué, par trahison, au tournant du Louvre, comme au coin d'un bois ; devant ce corps broyé par la furie populaire et réduit, vingt-quatre heures après sa mort, à une poignée de cendre sanglante, que des cannibales vendent, par les rues, un quart d'écu l'once, on oublie tout, ses vices, ses concussions, ses rapines, pour ne se souvenir que du supplice gigantesque qui les expie au centuple. L'excès du châtiment réhabilite le coupable ; le gibet, lorsqu'il est trop haut, grandit la victime.
Rien ne manque à ce martyrologe. En bas, la fureur des bêtes du cirque déchirant une proie ; en haut, et comme sur les gradins supérieurs de l'amphithéâtre, la vengeance royale savourant délicatement son plaisir. Ce jeune fils de Goncini, qu'on tramait devant le cadavre pendu de son père, refusait toute nourriture et voulait mourir. La petite reine Anne d'Autriche
envoya des confitures à l'enfant et le fit venir dans sa chambre. On lui avait dit qu'il dansait bien ; elle lui ordonna de danser; l'enfant obéit. 11 dansa, aveuglé Àa larmes et ravalant ses sanglots. Jamais il ne se remit de cette danse funèbre, il ne fit depuis que languir, et s'en alla, quelques mois après, mourir à Florence.
Que dire encore du supplice de la Galigaï? On ne sait pas le mot de cette énigmatique créature, naine de taille, maigre comme une larve, armée d'yeux enflammés qui semblaient lancer les sorts et les maléfices. Elle passa sa vie dans les ténèbres et les arcanes des camarillas. Son histoire est un pot au noir. Gela est resté obscur et fiirtif, comme le serait l'influence d'une négresse au sérail. Elle dit même à ses juges, avec l'orgueil d'une femme qui va mourir, et qui n'a plus rien à ménager sur la terre, ce qu'était le charme magique qu'on l'accusait d'avoir jeté sur la reine : « L'influence d'une âme forte sur une âme faible, d'une femme d'esprit sur une balourde. » Quoi qu'il en soit, malgré ses larcins de pie voleuse et sa morgue de fée Garabosse^ comment ne pas s'apitoyer sur « cette désolée », ainsi que Richelieu l'appelle dans ses Mémoires ?
Elle mourut, à petit feu, de l'éclair qui foudroya son mari ; elle se meurtrit et se déchira à toutes les aspérités du goufl're, au fond duquel il était tombé su-
bitement. Tout lui manqua à la fois. A pciue le maréchal est-il mort, que la reine, qui l'avait tant aimée, Tabandonne, la renie et la livre, pieds et poings liés, à son fils. « Laplace vint, tost après, vers la reine, pour luy dire qu'on ne sçavoil comment annoncer la nouvelle à la maréchale, et voir si Sa Majesté voudroit prendre la peine de la luy dire. La reine luy dit qu'elle avoit bien d'autres choses à penser, que, si on ne luy vouloit dire la nouvelle, qu'on la luy chantât ! «
On sait l'iniquité criante du tribunal qui la condamna au bûcher pour avoir tué des coqs blancs, un jour de pleine lune, et serré des figures de cire dans un coffre taillé en cercueil. Elle fut superbe devant ses juges ; elle fut douce envers la moit. « Que de personnes assemblées pour voir passer une pauvre affligée ! » dit-elle en voyant la multitude qui suivait sa marche au supplice. Ce fut la seule plainte qui lui échappa.
On pardonne tout, vis-à-vis d'une pareille douleur; et, si l'histoire veut récriminer, on lui répète ce que la GaUgaï dit, elle-même, à un jeune gentilhomme qui lui reprochait, après son arrestation, je ne sais plus quelle offense : Fiasque, Fiasque, non bisogna parlar del passato ! « Fiesque, Fiesque, il ne faut plus parler du passé ! »
L'histoire a beau palper la tête vide et bouffie de cette Sérénissime nullité, sous la vaste perruque qui la recouvre, elle ne trouve que les bosses physiques de l'appétit et de l'apathie. Il tient de la place dans le siècle de son père, voilà tout. Saint-Simon est superbe, lorsqu'il jette la sonde dans ce grand vide. Vous diriez un chirurgien, disséquant railleusement un mannequin, et déblayant, sous la pointe du scalpel, les copeaux, les chiffons, les inanités qui le gonflent. Ce sont, chaque fois qu'il y revient, de ces portraits, comme il en sait faire, qui peignent un homme d'un trait, de pied en cap et à jamais : « Prince sans vice ni vertu, sans connaissances quelconques, radicalement incapable d'en acquérir; né pour l'ennui, qu'il communiquait
aux autres, et pour être une boule roulante, au hasard, par l'impulsion d'autrui; absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres. »
Ailleurs il le montre, « chasseur sans plaisir; presque voluptueux, mais sans goût; gros joueur autrefois, pour gagner ; mais, depuis qu'il bâtissait, sifflant dans un coin du salon de Marly et frappant des doigts sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux, sur les uns et sur les autres, sans presque regarder, sans conversation, sans amusement, je dirai presque sans sentiment et sans pensée ».
Plus loin, il l'appellera « un prince dont tout le mérite était dans sa naissance, et tout le poids dans son corps ». Ainsi va-t-il, traçant de ce gros homme, partout où il le rencontre, à Versailles, à Marly, à Meudon, les caricatures les plus pittoresques... Je crois voir Tacite crayonner au charbon ardent, sur les murs du Palatin, le masque stupide de Claude ou la panse de Yitellius !
Vanité de l'éducation : ce fut pourtant Bossuet, luimême, qui façonna cette ébauche de roi. L'aigle du Sinaï couva cette intelhgence avortée ; le bon de Juda nourrit de sa moelle cet esprit débile. La Politique sacrée et le Discours sur r Histoire universelle furent composés, tout exprès, pour un prince « qui, depuis qu'il avait été affranchi des maîtres, n'avait lu de sa vie
que l'article de Paris, dans la Gazettp de Fronce, pour y voir les morts et les mariages » .
Peut-être, et c'est l'avis des contemporains, le génie du maître effaroucha-t-il le disciple. Bossuet était, paraît-il, un rude pédagogue : sa verge d'Aaron catholique servait à deux fins. On a découvert récemment le journal d'un valet de chambre de Monseigneur, rédigé pendant son enfance, qui narre, d'un ton tragi-comique, le martyrologe du bambin royal. L'humble scribe, en adoration devant son petit maître, y relate piteusement les austérités de M-. de Gondom. Ce ne sont que pensums, pains secs, rapports au roi, cris lamentables du dauphin, qui se sauve devant les étrivières du grand évêque, en troussant ses chausses. On nous a toujours montré Bossuet, auprès de son élève, dans l'attitude paternelle et pontificale d'un grand prêtre hébreu initiant un fils de David ; mais tout tableau a son revers, et Joad fouettait souvent Éliacin, en rentrant dans la sacristie. Bref, l'enfant sortit inculte et stupéfié de ces étreintes du génie.
H y a, dans la galerie de Dresde, un Ganymède enlevé par ï aigle, de Rembrandt, qui aurait enchanté Scarron : c'est un gros garçon, ventru et boursouflé, qui piaille, pleure, se démène et fait une horrible grimace, entre terre et ciel. Ainsi du petit dauphin, enlevé, par l'aigle de Meaux, dans ses hauteurs transcendantes ; il n'était pas né pour cette atmosphère, il
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aspirait à redescendre ; il en tomba lourdement, et, depuis, resta toujours terre à terre.
Louis XIV acheva ce que Bossuet avait commencé : le fils n'aborda jamais qu'en tremblant la majesté d'un père qui redoublait, vis-à-vis de lui, de rayonnements, de morgue mythologique, de froncements de sourcils jupitéréens. Il le tenait à distance, il l'écartait des affaires, il lui défendait d'anticiper d'un seul pas sur le pouvoir qu'il devait occuper un jour. Le dauphin avait beau grandir, grossir, engendrer des princes qui devenaient rois avant lui, et compléter sa cinquantaine, il doubla toute sa vie sa minorité. De là, sa gaucherie pesante, son existence toute physique, de chasse et table, et cette incapacité foncière qui suivit les progrès de son embonpoint, et devint monstrueuse avec l'âge.
On n'a jamais assez marqué, peut-être, en décrivant le règne de Louis XIV, l'immense zone d'ennui et d'oisiveté dans laquelle il confina la majorité de ses courtisans. En dehors de ses ministres, de ses dignitaires, de ses généraux, de ceux dont il occupe la plume ou î'épée, vous trouvez tout un monde de grands seigneurs et de gentilshommes qui sèchent sur pied, dans les galeries de Versailles, attendent l'heure de la faveui' royale, et n'ont rien à faire, en l'attendant, qu'à tourner, d'un pas de procession, dans le cercle d'un cérémonial aussi invariable que le zodiaque. Et notez qu'il ne leur est pas permis de quitter leur poste d'attente et d'adu-
lation. Versailles est la caserne de la monarchie : pas un de ses habitants ne doit manquer à l'appel du grand lever quotidien. Qui l'abandonne, déserte, et encourt la disgrâce, cette mort de la cour.
L'ennui romain produisit Gaprée, l'ennui de la cour de Louis XIV créa une espèce de pays de Cocagne où les désœuvrés du règne vinrent se ruer, pour se distraire, en cuisine, en chasse, en jeu, en ripailles et en frairies de tout genre. Le xvii^ siècle fut, on peut le dire, tout ensemble le plus intellectuel et le plus matériel des siècles ; il eut autant de ventre que de cerveau : combinaison étonnante ! Il mangeait comme il savait tout faire, grandie sèment. Le roi donnait l'exemple. Saint-Simon nous a transmis le menu de ses grands couverts ; Rabelais n'aurait pas plus largement inventé.
Louis XIV, à table, était un Gargantua classique, majestueux, officiel, accomplissant une cérémonie culinaire. L'appétit royal réglait celui des sujets. N'êtesvous pas frappé, en lisant les journaux, les lettres, les mémoires, les récits du temps, des énormes bouffées de bombance qui s'en exhalent à chaque ligne ? Ce ne sont que noces, festins, galas, collations, goûters, médianoches. On tient table ouverte, on mange quatre fois par jour, on se réveille, la nuit, pour manger encore; on avale, par là-dessus, toutes les semaines, d'épouvantables remèdes, composés par ces médecins enragés, ivres d'émétique et d'huile de ricin, qui, dans
les comédies de Molière, poursuivent leurs malades, en braquant sur eux leurs peringues, comme des escopettes de bandits ! Quelles santés ! quels tempéraments ! quelles capacités digestives! Les femmes, elles-mêmes^ et les plus nobles et les plus charmantes, se laissent tenter par ce gros vilain dieu de la Gourmandise, le plus prosaïque des péchés mortels.
Madame, mère du Régent, rapporte, comme un miracle, que, dans les trois dernières années de sa vie, la duchesse de Bourgogne « ne buvait plus avec excès, et ne souffrait plus que les jeunes dames se familiarisassent avec elle, en trempant les doigts dans le plat ». Lorsque la jeune princesse arrive en France, Louis XIV, qui est allé à sa rencontre jusqu'à Montargis, s'empresse d'écrire à madame de Maintenon qu'il est ravi de la façon dont elle mange. La cour va-t-elle à Marly ou à Fontainebleau, on bourre les carrosses de pâtisseries et de viandes, comme si l'on s'embarquait pour un voyage de long cours, et à peine a-t-on fait un quart de lieue, que le roi invite les dames à y faire honneur. « Il s'amusait à voir manger, et manger à crever ; il fallait avoir faim, être gaies et manger avec appétit et de bonne grâce ; autrement il ne le trouvait pas bon et le montrait même aigrement. » Cela le ragoûtait d'assister à ces pique-niques de duchesses. Tel un vieux sultan blasé qui s'amuserait à voir faire curée aux gazelles de sa ménagerie.
Ce robuste appétit était l'universel besoin de ce siècle ; il n'empêcha pas ses grands hommes de croître et d'agir. Mais, outre ses grands mangeurs, Versailles avait ses goinfres, Trimalcions en perruques, Falstaiïs auliques, courtisans à l'engrais, qui, dans cette cour immense, où le caprice du maître les enchaîne sans les occuper, se livrent au plaisir animal de manger, de bailler, de béer à vide. H y a là des hommes, et des plus illustres par leur naissance, qui passent leur vie, enfoncés dans la chasse, absorbés par le jeu, plongés à table jusqu'au menton. Les Mémoires de Saint-Simon sont remplis des tragédies gastronomiques qui terminent ces existences pléthoriques, apoplexies sanguines, indigestions foudroyantes, et Fagon, armé de sa lancette, saigne la victime opime qui se meurt et qui râle à terre ! L'historien passe d'un air dédaigneux, renverse, sur eux, la marmite, en guise de pierre sépulcrale, et tout est dit.
Pour ne prendre que les plus fameux et ceux que leur position indique tout d'abord, Monsieur, frère du roi, meurt à la suite d'un dîner où « il mangea extrêmement, comme il faisait à tous ses deux repas, sans parler du chocolat abondant du matin et de tout ce qu il avalait de fruits, de pâtisseries, de confitures et de toute sorte de friandises, toute la journée, dont les tables de ses cabinets et ses poches étaient toujours remplies ».
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Le marquis de La Farc commence en Cupidon de nielles et finit en Silène de cabaret : « La Fare était démesuré en grosseur. Tout le monde Taimait, excepté M. de touvois, dont les manières lui avaient fait quitter le service... Aussi souhaitait-il plaisamment qu'il fût obligé de digérer pour lui. 11 était grand gourmand, et, au sortir d'une grande maladie, il se creva de morue et en mourut d'indigestion. Il dormait partout, les dernières années de sa vie. »
Enfin, Monseigneur lui-môme faillit être emporta par celte épizootie de gloutonnerie qui sévissait dans certaines régions de la cour : « Le samedi, 19 mars, au soir, le roi étant à son prie-Dieu pour se déshabiller tout de suite, à son ordinaire, entendit crier dans sa chambre pleine de courtisans, et appeler Fagon et Félix avec un grand trouble. C'était Monseigneur qui se trouvait extrêmement mal. Il avait passé la journée à Meudon, où il n'avait fait que collation, et, au souper du roi, il s'était crevé de poisson. Il était grand mangeur, comme le roi et comme les reines ses mère et grand'mère. »
On le voit, cette cour de Louis XIV, si majestueuse à distance, a, lorsqu'on s'en approche, ses vices grossiers et massifs, mascarons qui grimacent aux angles d'une imposante façade que dominent, d'ailleurs, tant de hautes statues. Monseigneur, placé entre « le patriarche des rois » qui fut son père, et le jeune saint qui fut
son lîls, résume, en un type expressif, à force de lourdeur et d'insignifiance, ce qu'il y eut d'épais et d'engoncé dans un temps où les vices, comme les mœurs, tendaient à l'enflure et manquaient de grâce.
Pour en venir à ses amours, ils furent presque tous d'occasion et de pacotille. On ne lui donne guère que des femmes de chambre des princesses, des figurantes de l'Opéra, et des comédiennes de l'hôtel de Bourgogne, parmi lesquelles la Raisin, dont il eut une fdle, assez pauvrement mariée par la suite. Puis, de même que les brillants et bruyants amours du père aboutissent au solennel incognito de madame de Maintenon, les vulgaires fantaisies du fils vinrent se fixer dans celle obscure et indéchiffrable favorite qui s'appelle mademoiselle Ghoin.
C'est une figure presque fantastique que celle de la Choin, comme on l'appelait. Elle est plus que secrète, elle est clandestine. Il y a du mystère dans la situation de madame de Maintenon ; il y a du catimini dans la sienne. Par quelle sorcellerie vulgaire ou savante cette « grosse fille écrasée, camarde, brune et laide, qui n'avait l'air que d'une maritorne », captiva-t-elle un prince sensuel, qui devait rechercher le positif en amour? Fut-ce une dépravation de goût, l'esclavage de l'habitude, ou simplement la prise énergique d'une sèche volonté de vieille fille sur une nature apathique ?
Quoi qu'il en soit, elle règne à Meudon, comme ma-
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dame do Maintcnon à Versailles. Même réclusion de fée invisible, même intrigue trotte-menu et furtive, même possession occulte et presque magique de l'âme qu'elle gouverne. Elle loge dans un grenier, elle n'apparaît qu'empaquetée dans ses coiffes ; elle se fauCie, dans le château, par un couloir dérobé ; elle y préside, à buisclos, des conciUabules intimes que l'on appelle les pavvulo de Meudon ; et le roi compte avec elle, et des princesses viennent lui faire leur cour, et elle ne se lève pas pour les recevoir, et elle leur parle d'un ton de féemarraine gourmandant ses filleules, et la duchesse de Bourgogne sort souvent, tout en larmes, des audiences de cette marâtre équivoque 1
C'est le pot au noir que cette histoire de la Ghoin ; cela est resté obscur et furtif, comme le serait l'influence d'une négresse au sérail. Elle est, à la fois, subalterne et puissante ; il y a de la domesticité dans sa position, mais une domesticité de génie famiUer. Les courtisans qui la voient déjà, après la mort du roi, doublant madame de Maintenon, dans son emploi de reine in petto, l'adulent, la flagornent, et font queue à sa porte presque claustrale, qui ne s'entr'ouvre que pour de rares initiés. Le maréchal d'Huxelles envoie, tous les matins, à sa chienne favorite, des têtes de lapin rôties.
De temps à autre, elle prélude à son pouvoir futur par quelque sortie vigoureuse. Ainsi, c'est elle qui, du fond
de sa cellule, culbute, comme d'un coup de baguette, Ghamillard, ce ministre enraciné que n'avaient pu abattre toutes les tempêtes de la cour. Monseigneur meurt, les prévisions échouent, les espérances se dissipent, les courtisans se retirent, le maréchal d'Huxelles supprime ses têtes de lapin rôties. La Ghoin se replie dans son néant, sans un regret, sans une plainte. Elle rentre en fiacre à Paris, se loge dans une maison du faubourg, se voile, se dévernit, s'efface, s'enfume de silence et de solitude, ne parle jamais du passé, et meurt, dix ans après, comme elle avait vécu, en sourdine. Étrange fille, aussi inexplicable par le dessous des cartes de sa fortune que par l'indifférence qu'elle mit à la perdre- On peut ranger, parmi les curiosités du règne, cette idole de petite chapelle, laide, baroque, cachottière, celée dans une niche, à laquelle on sacrifiait des têtes de lapin 1 11 y a du sphinx dans sa figure camarde, à demi recouverte déjà par son élément, l'obscurité.
Depuis Richelieu, la France n'eut pas de ministre plus actif et plus absolu que Louvois. L'imagination se le représente en turban plutôt qu'en perruque; il avait la hauteur, les ombrages, l'humeur despotique et noire d'un vizir de l'ancienne Turquie. Tout pliait et tout tremblait devant ce redoutable personnage , que la fièvre d'un travail sans trêve entretenait dans une colère perpétuelle. Sa violence renversait, comme un orage de grêle ; il avait courbé les plus grands seigneurs jusqu'à ses genoux. Ce fut lui qui abattit la noblesse devant l'autorité du ministre, dressa les généraux d'armée à sécher sur pied dans ses antichambres, et fit trembler l'épée devant la plume des commis et des intendants. Madame de Sévigné, dans une lettre à sa
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fille, nous a transmis l'accent tyrannique de ce dictateur de bureaux et de cabinets : « Vous ne serez pas fâchée d'apprendre ce que c'est que d'avoir une belle compagnie ou d'en avoir une mauvaise. M. de Louvois dit, l'autre jour, tout haut, à M. de Nogaret : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. » — Monsieur, » — dit-il, — « je ne le savais pas. — » Il faut le savoir, » — dit M. de Louvois ; — « l'avez- » vous vue? — Non, monsieur, » dit Nogaret. — 11 » faudrait l'avoir vue, monsieur. — Monsieur, j'ydon- » nerai ordre. — Il faudrait l'avoir donné. Il faut » prendre parti, monsieur; ou se déclarer courtisan, » ou s'acquitter de son devoir, quand on est ofli- » cier, »
Cet assujettissement de la noblesse militaire au joug de la discipline ne s'opéra point sans révolte. Il est curieux d'entendre les protestations passionnées que souleva, à son origine, cette puissance nouvelle de la centralisation, créée par Louvois. « Les nouveaux grands , — s'écrie l'auteur des Soupirs de la France esclave, — les nouveaux grands qui sortent de la poussière, et qui montent jusque près du trône, no servent qu'à abattre les maisons anciennes et à les anéantir. Ce sont les tyrans de l'État et les sangsues... On n'admet au gouvernement que des gens propres à faire des esclaves, des hommes d'une naissance audessous de la médiocre ; tel est un M. de Louvois,
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petit-fils d'im bourgeois de Paris, en son temps occupant une charge de judicature au Ghâtelet; tel étoit un M. Golbert, fils d'un marchand de Reims. On élève ces viles têtes au-dessus de toutes celles du royaume. Ils régnent, pendant que les princes du sang plantent des choux, dans leurs maisons de campagne. On comble ces indignes ministres de bienfaits ; on les rend riches et puissants, au delà de tout ce qui se peut imaginer. Aussi prennent-ils un air d'autorité qui foule aux pieds tout ce qui passe devant eux. Un M. de Louvois, un Seignelay traitent tous ceux sur qui leur autorité s'étend avec une brutalité sans pareille et une hauteur qu'on auroit peine à souffrir dans le souverain luimême. »
Cent ans après, le vieux marquis de Mirabeau, s'indignant de la puissance croissante des bureaux, pousse des cris d'aigle de blason plumé par un scribe : « La noblesse, — dit-il, — s'avilit en servitude de cour et se mélange à la canaille plumière qui change en encre le sang des sujets du roi. Et, qui pis est, elle est obligée de fléchir le genou devant des champignons montés en une nuit, devant des potirons qui se dressent sur le fumier natal. Voir succéder des drôles armés de plumes à des hommes armés de fer, cela est dur! »
Cela était dur, peut-être, mais cela était juste, et cela était nécessaire. Un des mérites de Louvois est d'avoir, en quelque sorte, aligné l'armée, en faisant
rentrer la noblesse dans les cadres de la discipline. La guerre moderne n'est plus la guerre féodale ; elle vit de calcul et non de prouesses ; elle forge ses armes dans le cabinet. Louvois en avait le génie, mais un génie tranchant et cruel qui ne faisait pas de quartier, qui taillait dans le vif du pays conquis qui brouillait, do parti pris, la iiolitique de son maître pour avoir la gloire de la démêler. Il mettait le feu à l'Europe pour en tirer la France saine et sauve. Il savait que sa faveur avait besoin, pour se retremper, du feu des batailles, et que le dernier coup de canon sonnerait la dernière heure de son règne. Le roi ne l'aimait pas, mais il s'en servait comme d'une lame, qu'on se réserve de mettre au fourreau après la campagne. Aussi toute la diplomatie de Louvois tendait-elle à éterniser cette campagne, à la prolonger en tous sens : la Hollande d'abord, puis l'Allemagne, puis la Savoie, puis l'Angleterre.
On sait cette étonnante anecdote de la fenêtre de Trianon d'où sortit, dit-on, la grande guerre de 1688. Le roi va visiter Trianon avec son ministre. Il remarque le défaut de proportion d'une croisée. Louvois, en favori gâté qui ne peut souffrir un reproche, prôtend qu'elle est exacte, et soutient son dire avec entêtement. Le roi fait venir Le Nôtre, et lui ordonne de mesurer la fenêtre. L'architecte, médusé par le regard menaçant du ministre, balbutie et n'ose prononcer. Le roi s'irrite et lui ordonne de parler net. « Alors, — dit Saint-Simon,
— Le Nôtre avoua que le roi avait raison, et dit ce qu'il avait trouvé de défaut. Il n'eut pas plus tôt achevé, que le roi, se tournant à Louvois, lui dit qu'on ne pouvait tenir à ses opiniâtretés, que, sans la sienne, à lui , on aurait bâti de travers, et qu'il aurait fallu tout abattre, aussitôt que le bâtiment aurait été achevé. En un mot, il lui lava la tête. Louvois, outré de la sortie, arriva chez lui furieux. Il y trouva Saint-Ponange, Villecerf, et quelques autres féaux intimes qui furent bien alarmés de le voir en cet état. « C'en est fait, — leur dit-il, — je suis perdu avec le roi. A la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre, je n'ai de ressource qu'une guerre qui le détourne de ses bâtiments, et qui me rende nécessaire, et, par..., il ^l'aura ' » En effet, peu de mois après, il tint parole, et, malgré le roi et les autres puissances, il la rendit générale.
Tant que régna madame de Montespan, Louvois fut inébranlable. Il s'entendait avec elle, comme l'Acomat, de Racine, s'entend avec Roxane. Le pacha et la sultane s'étaient ligués pour gouverner le sérail. L'avènement de madame de Maintenon fut le prélude lointain de sa disgrâce. Il y avait antipathie entre ces deux natures : l'une superbe, entière, effrénée; l'autre discrète, oblique, contenue. Louvois, d'ailleurs, passionné pour la gloire de son maître, dont il tirait la sienne propre, s'était opposé, de toute sa hauteur, au mariage
qui glissa la veuve de Scarron dans le lit royal. Il en fut cependant le témoin et le confident ; mais il arracha du roi sa parole de le tenir cà jamais secret. Plus tard, lorsque Louis XIV voulut déclarer sa mésalliance, Loavois l'arrêta au passage, et lui joua, sincèrement cette fois, une de ces tragédies de cour auxquelles il excellait. Il tira son épée, supplia son maître de l'en percer, s'il persistait à publier ce qu'il avait juré de taire, lui rappela, avec des larmes, des cris, des éclats qui furent entendus, son serment royal, et ne lâcha prise que lorsqu'il en eut extorqué la confirmation.
On comprend, intérêt à part, l'horripilation d'un ministre du xvii^ siècle, devant cette étonnante nouveauté : le roi, presque un dieu, couronnant la femme d'un bouffon! la veuve de Momus épousant Jupiter, devant l'Olympe scandalisé! Madame de Maintenon se résigna ; mais elle perdit Louvois, comme elle savait perdre, avec cette parole juste, régulière et froide, qui finit par faire trou dans la volonté la plus forte, comme la goutte d'eau dans le rocher. Le ministre lui fournissait, il est vrai, contre lui-même, de frappants griefs : des guerres allumées, comme des feux d'artifice, pour sa plus grande gloire ; le Palatinat incendié, rasé, ravagé, comme si les barbares y avaient passé ; des firmans d'extermination expédiés aux généraux en campagne, et toutes les haines, tous les ressentiments
de l'Europe provoqués par le serviteur, retombant sur le souverain.
Au moment où la colère royale, indécise encore, planait sur sa tête, Louvois, frappé de vertige, la fil éclater. Il avait proposé au conseil de brûler Trêves, avec la même torcbe dont il venait d'incendier Worms et Spire. Le roi se récria et refusa net de signer l'ordre. « Le lendemain, — raconte Saint-Simon, — à la fm du travail, Louvois lui dit qu'il avait bien senti que le scrupule était la seule raison qui l'eût retenu de consentir à une chose aussi nécessaire à son service que l'était le brûlement de Trêves, qu'il croyait lui en rendre un essentiel de l'en délivrer pour s'en charger lui-même, et que, pour cela, sans lui en avoir voulu reparler, il avait dépêché un courrier avec Tordre de brûler Trêves à son arrivée. Le roi fut à l'instant, et contre son naturel, si transporté de colère, qu'il se jeta sur les pincettes de la cheminée, et en allait charger Louvois sans madame de Mauitenon, qui se jeta aussitôt entre eux en s'écriant : « Ah! sire! qu'allez-vous » faire? » et lui ôta les pincettes des mains. Louvois, cependant, gagnait la porte. Le roi cria après lui poui' le rappeler, et lui dit, les yeux étincelants : « Dépêchez » un courrier tout à cette heure, avec contre-ordre, el » qu'il arrive à temps, et sachez que votre tête en » répond si on brûle une seule maison. » Louvois, plus mort que vif, s'en alla sur-le-champ. »
Il était perdu. Avoir poussé Louis XIV à lever des piiiceltes sur un de ses sujets, c'était pis que d'avoir tiré l'épée contre lui. Le roi ne pouvait lui pardonner ce crime de lèse-majesté commis, par lui-même, contre sa personne. Il ne manquait plus à sa chute que celte goutte qui comble la mesure, et que les pots de fer attendent, pour briser les pots de terre assez insensés pour lutter contre eux.
Louvois, infatué par ce dieu dont parle Horace, qui aveugle ceux qu'il veut perdre, provoqua bientôt l'occasion par une insolence. Au siège de Mons, qui fut, d'ailleurs, le chef-d'œuvre stratégique de son ministère, le roi, se promenant autour du camp, trouva un poste de cavalerie mal placé qu'il disposa autrement. Le hasard le fit repasser, dans l 'après-dîner, devant ce même poste qu'il trouva replacé comme il était avant son passage. Surpris, et déjà choqué, il demande au capitaine qui donc avait révoqué son ordre. Le capitaine répond que c'est Louvois qui venait de passer par là. « Mais, — reprend le roi, — ne lui avez-vous pas dit que c'était moi qui vous » avais placé? » — Oui, sire, » répond le capitaine. » Le roi, piqué, se retourne vers sa suite et dit : « N'est-ce pas là le métier de Louvois? il se croit un grand homme de guerre et savoir tout. » — Et il replaça le capitaine, avec sa garde , à l'endroit où il l'avait mis le matin.
De retour à Versailles, le roi s'assombrit visiblement pour son ministre. L'extrême faveur, dans les anciennes cours, par cela même qu'elle était un engouement^ avait son revers et sa réaction. « 11 faut vous dire tout, monsieur Fabert, » — disait Louis Xlll en parlant do Cinq-Mars, dont il méditait déjà l'échafaud ; — « il y a six mois que je le vomis. « Repassez l'histoire de? favoris, vous les verrez, presque toujours, soulever. à un moment donné, chez leur maître, cette crise de dégoût amer et maladif. Le favoritisme a ses satiétés, comme l'amour. Louis XIV en était là contre Louvois. Il l'avait jugé et condamné in petto.
Rien de plus sinistre que les derniers jours de Louvois. On eût dit la veille d'un condamné à mort. Les bruits de sa disgrâce commençaient à circuler par la cour; il la lisait dans le froid éclair du regard royal, dans les physionomies ironiques des courtisans, dans le relâchement de terreur et de respect qui s'opérait autour de lui. Quelques jours avant sa mort, il mena promener, à Meudon, la maréchale de Rochefort et madame de Blansac, sa fille, dans une petite calèche qu'il conduisait lui-même. Tout en allant, il se parlait comme en rêve ; on l'entendait s'écrier: « Le ferait-il? le lui fera-t-on faire? Mais cependant...» Puis il se rassurait, avec le mot du duc de Guise, marchant au giiet-apens du château de Blois. « Non, — disait-il^
Le vertige était dans sa tête en feu, dans son cœur troublé, dans ses mains fébriles ; il le communiqua aux chevaux ardents de l'attelage qui commencèrent à s'emporter. Lui, cependant, s'enivrait de vitesse, d'étourdissement, de grand air, et laissait aller ce galop forcené qui s'accordait avec l'égarement de son âme. Il allait, il allait toujours. La mère et la fdle se serraient lune contre l'autre, et se poussaient du coude. Tout à coup, la maréchale vit les chevaux cabrés sur le rebord d'une pièce d'eau, et Louvois, immobile, laissant flotter les rênes. Elle crut qu'il les menait noyer et se jeta sur ses mains, pour l'arrêter. Au cri d'effroi quelle poussa, Louvois sembla se réveiller d'un profond sommeil; il se redressa en sursaut, d'un air hagard, ramena brusquement les chevaux en arrière, et dit « qu'en effet il rêvait et ne pensait pas à la voiture ». C'est un tableau digne des récits de la tragédie antique que celui de ce char furieux, avant-coureur de la chute, qui entraîne, à travers champs, cet homme perdu, qui rêve et qui délire, fasciné par l'abîme où il va être précipité.
Il était réservé à Louvois de tomber de toute sa grandeur. Ce fut la mort qui le destitua, et non pas le roi. Il mourut, comme tous les grands hommes devraient mourir, la montre à la main. Il était temps : un jour de plus et il était arrêté. On a fait l'autopsie de cette mort si subite et si opportune; on a cm y trouver un
poison d'État : on a parlé d'un verre d'eau empoisonnée par son médecin Séron, qui aurait confessé son crime en mourant, quelques mois après son maître, au milieu des convulsions du remords. Le crime, si crime il y a, ne put être saisi sur le fait; il se perdit dans l'obscurité.
Louis XI V^ fit à Louvois un convoi de première classe. Il faut citer le récit de Saint-Simon, qui fut témoin oculaire de cette étrange scène. « Quoique je n'eusse guère que quinze ans, je voulus voir la contenance du roi à un événement de cette qualité, et le suivis toute sa promenade. Il me parut avec sa majesté accoutumée, mais avec je ne sais quoi de leste et de délivre qui me surprit assez pour en parler après, d'autant plus que j'ignorais alors, et longtemps depuis, les choses que je viens d'écrire. Je remarquai encore qu'au lieu d'aller voir ses fontaines et diversifier sa promenade, comme il faisait toujours dans ses jardins, il ne fit qu'aller et venir le long de la balustrade de l'Orangerie, d'où il voyait, en revenant vers le château, le logement de la surintendance, où Louvois venait de mourir, qui terminait l'ancienne aile du château sur le flanc de l'Orangerie, et vers lequel il regarda sans cesse, toutes les fois qu'il revenait vers le château. Jamais le nom de Louvois ne fut prononcé, ni pas un mot de cette mort si surprenante et si soudaine, qu'à l'arrivée d'un officier que le roi d'Angleterre envoya
àd Saint-Germain, qui vint trouver le roi sur celte terrasse, et lui fit, de sa part, un compliment sur la perte qu'il venait de faire. « Monsieur, » — lui répondit le roi d'un air et d'un ton dégagés, — « faites » mes compliments au roi et à la reine d'Angleterre, et » dites-leur, de ma part, que mes affaires et les leurs » n'en iront pas moins bien. » L'officier fit une révérence et se retira, l'étonnement peint sur son visage et dans tout son maintien. J'observai curieusement tout cela, et que les principaux de ceux qui étaient à sa promenade s'interrogeaient des yeux, sans proférer une parole.»
Cette promenade mystérieuse, qui semblait conduire d'invisibles funérailles ; ce roi délivré d'un lourd souci, qui respire, qui se dégage et regarde longuement la maison mortuaire, comme pour bien s'assurer que l'âme en est partie ; les courtisans, modelant leurs visages sur celui du maître ; le silence, l'espace, le paysage solennel qui encadre ce drame concentré, tout cela compose une scène digne du Prince de Machiavel et des Annales de Tacite.
S'il est une époque qui semble tenir la fable et le mystère à distance, c'est le siècle de Louis XIV. Il semble à nu, il parait à jour; tous ses personnages vivent , marchent , agissent , devant nous , dans un rayonnement de lumière. Louis XIV, ce roi né pour régner, selon le mot d'un contemporain, au même titre que la reine des abeilles, habite un palais de verre, une ruche de cristal. On peut suivre, dans ses plus imperceptibles évolutions, la cour bruyante et brillante qui tourbillonne autour de son trône. Que de mémoires, de chroniques, de relations, de papiers d'État, que de documents de toute sorte! On s'y perd, on y nage; l'existence d'an homme suffirait à peine à les feuilleter. La boîte aux lettres du xvii^ sièck nous est parve-
nue intacte et scellée. Nous sommes renseignés sur tous ses secrets, mieux que ne le furent jamais MM. Pajot et Rouffier, les chefs de son cabinet noir. Saint-Simon, cet espion sublime; madame de Sévigné, cette commère exquise; Dangeau, ce chambellan bavard; Bussy- Rabutin, ce curieux cynique, caché dans les ruelles; le marquis de La Fare, le marquis de Sourches, le marquis de Torcy, Delaporte, M. de Cognac, M. de For- ])in, madame de la Fayette, madame de Caylus et tant d'autres, de toutes les qualités et de tous les rangs, depuis le valet de chambre jusqu'au prince, depuis l'homme d'État jusqu'au libelliste, nous rapportent, jour par jour, la chronique pubUque et privée de Versailles. Ce siècle eut la rage de noter, de consigner, de raconter, d'écrire, de confier au papier ce qui ne se disait même pas à l'oreille. Précieuse manie qui nous a valu un tel concert de révélations !
Ces manuscrits clandestins, enfouis dans les châteaux et dans les bibliothèques de famille, ont brisé, tour à tour, les cachets de cire rouge qui les bâillonnaient ; ils ont parlé, dénoncé, accusé, prouvé, rapporté, contredit, plaidé, réfuté. Nous sommes aujourd'hui presque assourdis de leurs confidences.
Dans une légende allemande, des chasseurs poursuivent les daims et les cerfs, en sonnant du cor, par une glaciale journée de décembre. Mais le froid fige leurs fanfares, dans les spirales sourdes de cuivre ; pas un
son ne peut en sortir. Cependant, les veneurs rentrent le soir au château, et se pressent devant le foyer en flammes. Alors leurs trompes dégelées sonnent, d'ellesmêmes, les airs qu'elles avaient absorbés pendant tout ie jour, sans en omettre une seule note. 11 en est ainsi des témoignages secrets de ce temps : ils sont restés, pendant tout le siècle, figes sur le papier muet, comprimés qu'ils étaient par la raison d'État, par le respect, par la crainte. Mais, d'un siècle à l'autre, le changement d'atmosphère les a délivrés. Tous ces instruments de haine, de justice, de révélation, de vengeance, ont donné leur note, rendu leur bruit, soupiré leur plainte, poussé leur clameur. L'orchestre du siècle est au grand complet.
Nous avons, tous, nos grandes et nos petites entrées à Versailles ; nous sommes des voyages de Marly et de Fontainebleau ; nous suivons le roi, pas à pas, durant soixante ans, comme le capitaine de ses gardes a pu le suivre, toujours et partout, jusque dan? l'alcôve. Nous vivons dans le parmdo des princes et des princesses ; nous abordons familièrement les ministres. Il n'est pas un grand seigneur, pas un courtisan, pas un gentilhomme dont nous ne connaissions la maison, la naissance, la parenté, les alliances, les mœurs, le caractère, et le visage même, tant les portraits à la plume que nous avons d'eux sont vivants et sont ressemblants.
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H a pourtant ses mystères, ce siècle, en apparence si ouvert et si lumineux, ses angles ténébreux où le jour n'a pas pénétré. Parmi les sculptures triomphales qui racontent la gloire du roi de Versailles, quelques sphinx se tiennent encore accroupis dans l'ombre, gardant leur secret.
Tout d'abord, le Masque de fer, dont nous allons parler tout à l'heure, a eu sa jumelle. Les mémoires du temps racontent l'étonnement de la cour de voir la duchesse de Bourgogne conduite, dès son arrivée en France, par madame de Maintenon, dans un petit couvent, près de Fontainebleau. Là vivait, depuis longtemps, une religieuse mauresque, inconnue au monde, et qui n'apparaissait jamais à personne, même à travers les grilles du parloir. Bontemps, le valet de chambre du roi et le confident des secrets du règne, l'avait placée, dans ce couvent, tout enfant, et, chaque année, il payait pour elle une pension princière. La reine, lorsqu'elle était à Fontainebleau, ne manquait pas de visiter la recluse. Après sa mort, madame de Maintenon continua ces visites, sans trop se cacher. Cadeaux et bénéfices, dotations et privilèges pleuvaient sourdement sur ce cloître obscur. Monseigneur y allait quelquefois, et, un jour, il y mena les Enfants de France. La nonne mystérieuse était traitée, dans le couvent, sur le pied d'une abbesse à crosse et à mitre. On la cachait et on l'honorait comme ces madones noires
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attribuées à saint Luc, qui font des miracles, attirent des pèlerinages, et que les moines italiens enferment, sous triple clef, dans un tabernacle. Elle-même se montrait fièredes mystères dont on l'entourait, et prenait avec ses compagnes les airs d'une petite reine de Saba.
Un jour que l'on entendait, du couvent, sonner les cors et aboyer la meute de la vénerie du daupbin, il hii écbappa de dire : « C'est mon frère qui cbasse ! » Le bruit courait, en effet, à la cour, qu'elle était filb' du roi et de la reine. L'étrangeté d'une moricaudo éclose parmi les lis de France avait semblé un scandale. On s'était bâté de la vouer à l'oubli. Cette conjecture admise, d'où venait le teint sombre qui fut le masque de la nonne royale? Peut-être du. regard d'un de ces négrillons que l'on voit, dans les tableaux du temps, porter, sur les escaliers de Versailles, la queue et le perroquet des princesses. Quoi qu'il en soit, l'existence de celte bizarre figure est certaine, et son double voile n'a jamais été soulevé.
A propos de masques, Saint-Simon raconte, en témoin oculaire, une étrange histoire, qui paraît plus bizarre encore lorsqu'on songe qu'elle s'est passée dans ce palais de Versailles, si classique et si régulier. En 1703, MM. de Bouligneux et de Wartigny, l'un lieutenant général, l'autre maréchal de camp, furent tués devant Verrue, au service du roi. Or il avait été de mode, pendant le dernier carnaval, de porter des
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masques de cire, modelés d'après les figures de quelques personnes de la cour. Ces masques se mettaient sous un autre masque ou sous le loup du domino, de façon que le danseur, en se démasquant, put intriguer ceux qui voulaient percer son incognito, en leur montrant, au lieu de son visage, une effigie de cire assez ressemblante pour les mystifier. L'hiver suivant, on voulut recommencer cette mascarade aux portraits, mais la surprise fut grande, lorsqu'en fouillant dans le vestiaire des bals de Versailles, on trouva tous ces masques de cire aussi frais et aussi vermillonnés que le premier soir, excepté ceux de MM. de Bouligneux et de Wartigny, qui, « en conservant leur parfaite ressemblance, avaient la pâleur et le tiré de personnes qui viennent de mourir ». Ils parurent cependant au bal, mais leur apparition fit horreur : on crut voir deux têtes de mort. On essaya de farder leur pâleur et de détendre leurs traits allongés ; rien n'y fit. Le rouge ne put mordre sur cette cire funèbre, et la raideurcadavériquey resta empreinte, comme dans le marbre d'un buste tumul aire. « Gela m'a paru si extraordinaire — ajoute Saint- Simon — que je l'ai cru digne dètre rapporté ; mais je m'en serais bien gardé aussi, si toute la cour n'avait pas été, comme moi, témoin et surprise extrêmement, et plusieurs fois, de cette étrange singularité. A la fin, on jeta les masques. »
N'est-ce pas une légende encore que celle de ce
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maréchal-lerrant, venu de Salon, le pays de Nostradamus, pour parler au roi, de la part de la reine défunlc, qui lui était apparue, sous un arbre de sa bastide ? La triple muraille chinoise de Tétiquettc tombe devant lui ; il monte d'emblée à l'oreille du plus inaccessible des rois ; il obtient, à première vue, deux de ces audiences après lesquelles soupiraient, en séchant sur pied, les plus grands seigneurs du royaume. « D'audience à en espérer, — dit Saint-Simon, — rien n'était plus rare, môme pour les affaires dont on avait été chargé par lui ; jamais, par exemple, à ceux qu'on envoyait ou qui revenaient d'emplois étrangers, jamais à un officier général, si on excepte certains cas très singuliers ; de courtes aux généraux d'armée qui partaient, et en présence du secrétaire d'État de la guerre; de plus courtes au retour ; quelquefois ni en partant ni en revenant. »
Ce paysan provençal tient, deux heures durant, à écouter ses contes de bonne femme, ce roi dont les minutes étaient aussi réglées que celles du soleil. Et, comme le duc de Duras, après ces étonnantes audiences, se prit à dire, descendant, derrière lui, le grand escalier, « que cet homme était un fou ou que le roi n'était pas noble », le roi s'arrête, se retourne, ce qu'il ne faisait presque jamais en marchant: « Si cela est, — lui dit-il, — je ne suis pas noble, car je l'ai entretenu très longtemps ; il m'a parlé de fort bon sens, et je
VOUS assure qu'it est fort loin d'être fou. » Puis il raconta que cet homme lui avait parlé d'une chose, arrivée depuis vingt ans, et que lui seul pouvait savoir, parce qu'il ne l'avait dite à personne. C'était la rencontre qu'il avait faite d'un spectre, dans la forêt de Saint-Germain, peut-être celui de cet homme noir, appelé « le Grand- Veneur », qui hantait les forêts royales, avec grand hruit de chiens et de trompes, et que vit aussi Henri IV. Quant aux secrets de l'autre monde que transmit au roi le visionnaire de Salon, ils restèrent entre le roi et ses ministres: « Ce qu'il y a de plus marqué, c'est qu'aucun des ministres d'alors n'a jamais voulu parler là-dessus. Leurs amis les plus intimes les ont poussés et tournés, à plusieurs reprises, sans en avoir pu arracher un mot, et tous, d'un même langage, leur ont donné le change, se sont mis à rire et à plaisanter, sans jamais sortir de ce cercle, ni enfoncer cette surface d'une ligne. »
Et l'empoisonnement! quelles traces il a laissées dans celte cour où l'on ne mourait, en apparence, que selon les l'ègles et avec la permission de Fagon I Le cadavre du règne des Borgia n'en est pas plus noir. Comptez que d'illustres victimes, sur lesquelles on a cru retrouver la tache du poison : Madame Henriette, la reine d'Espagne, la première Dauphine, le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry, Louvois... Tandis que Racine écartait Locuste, par décence, de
sa tragédie de Britannicus, son hideux spectre, déguisé en grande dame, reparaissait, çà et là, dans les chambres mêmes des palais royaux. Il se glissait jusqu'au chevet des alcôves ; sa main subtile saupoudrait les fioles et remuait les coupes. On le saisit, on l'arrête ; alors Tempoisonneuse ôte son masque de verre... et le roi, lui-même, recule effrayé devant ces yeux funestes qui le défient de sévir...
On le voit, les problèmes et les mystères, les cryptes et les oubliettes ne manquent pas à ce règne, qui ne présente, au dehors, qu'une surface unie. Si le siècle de Louis XIV a eu son Voltaire, il pourrait aussi avoir son Hoffmann.
Mais le Masque de fer était resté sa plus sombre énigme. Depuis plus d'un siècle, il intriguait l'histoire qui ne parvenait pas à le reconnaître.
En 1661, un prisonnier inconnu, portant un masque, dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, était envoyé, dans le plus grand secret, au château de l'île Sainte-Marguerite. Ses gardes avaient ordre de le tuer, s'il se démasquait. Le marquis de Louvois était allé le voir, et lui avait parlé debout, dans l'attitude d'un profond respect. Un jour, le prisonnier écrivait, avec un couteau, sur une assiette d'argent, et la jetait par la fenêtre. Un pêcheur, qui se trouvait là, dans sa barque, ramassa l'assiette et la rapporta au gou-
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verneur : « Avez-vous lii^ — lui demanda M. de Sainl- » Mars, — ce qui est écrit sur cette assiette, et quel- » qu'un l'a-t-il vue entre vos mains? » — « Je ne sais )) pas lire, — répondit le pêcheur; — je viens de » la trouver; personne ne l'a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, — lui dit-il, — vous êtes bien » heureux de ne savoir pas lire. » En 1690, Saint-Mars transporta à la Bastille son prisonnier, toujours masqué, dans une litière étroitement fermée. Il fut logé et îraité comme l'hôte d'un château royal : on ne lu refusait rien de ce qu'il demandait, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Il mourut en 1703, et fut enterré dans le cimetière de la paroisse de Saint- Paul. C'est ainsi que sa légende est racontée par Voltaire, crédule sur ce point, comme ces hagiographes du moyen âge qu'il a tant raillés. Les détails merveilleux dont il l'a brodée, le masque aux ressorts d'acier, l'assiette d'argent, la visite de Louvois, n'ont pas résisté au premier examen que la critique leur a fait subir. Mais il restait toujours le fait avéré d'un prisonnier inconnu, masqué, mystérieux, recelé, pendant vingt-trois ans, dans les ténèbres d'une prison d'État. On avait beau raturer les fables qui surchargeaient son histoire, le point d'interrogation se dressait toujours devant les chercheurs.
Un concours d'OEdipes se fit autour du sphinx enchaîné. Comme la pantoufle de Gendrillon à tous les pieds, on essaya le masque énigmatique à tous les visages. Dans le royaume du rêve, « le prisonnier de Provence », ainsi que l'appelaient ses geôliers, passa successivement par tous les rangs et toutes les fortunes, Voltaire en fait un frère jumeau oit adultérin de Louis XIV, supprimé par raison d'État. Le père Griffet ressuscite, en sa personne, le comte de Vermandois, fils du roi et de mademoiselle de la Vallière, mort au camp de Courtrai, d'une fièvre maligne. Sainte- Foix applique le masque de fer à la tête coupée du duc de Mommouth, auquel il fait substituer, sur l'échafaud, par Jacques II, un patient de bonne volonté. Lagrange-Ghancel et Lenglet-Dufresnoy mettent ce masque au duc de Beaufort, l'ancien roi des Halles, en punition d'un crime imaginaire dont ils ne peuvent même montrer un indice. Le chevalier de Taules en affuble le patriarche arménien Avedick, enlevé de Gonstantinople, par le marquis de Ferréol, ambassadeur de France, sur l'ordre de Louis XIV qui, dans ce rapt barbaresque, agit comme un corsaire couronné. Paul Lacroix, avec une science ingénieuse, a cru reconnaître Fouquet dans le captif masqué de PigneroL
Et ce n'est là que l'élite des conjectures et des hypothèses. Il fut un temps où deviner le Masque de fer était le jeu de société à la mode, la charade en
vogue. C'est ainsi que le chevalier de Rohan, un fils de Cromwell, un fils de Christine et de Monaldeschi, quatre fils naturels attribués à Madame Henriette, à Marie-Thérèse, à Marie-Louise d'Orléans et à Marie- Anne de Neubourg, seconde femme de Charles II, roi d'Espagne, furent successivement lancés, dans la circulation de l'histoire. Jamais dieu de l'Inde no subit tant de métempsycoses et tant d'avatars. Le nuage d'Hamlet, dans lequel Polonius voit, tour à tour, un chameau, une belette et une baleine, n'était pas plus mobile et plus chimérique que ce noir problème flottant sur l'horizon du grand siècle. La question du piisonnier de Provence était devenue une sorte de mascarade illusoire dont les personnages se croisaient, dans l'ombre, autour d'un fantôme dont ils arrachaient le masque, enpassant, pour se le mettre au visage. Mais l'enveloppe apocryphe en tombait bientôt, et le spectre restait immobile et impénétrable, aussitôt refait que défait, comme le voile fabuleux d'Isis.
Aujourd'hui, l'énigme paraît résolue. D'après les constatations évidentes de la critique moderne, l'Homme au masque de fer n'est autre que le comte Hercule Matthioly, secrétaire d'État de Charles IV de Gonzague, prince de Mantoue, marquis du Montferrat.
Son histoire est une tragi-comédie, celle d'un Seapin politique, trahissant ses maîtres, et pris dans son piège. Par la place forte de Pignerol, la France tenait
le passage des Alpes; en s'emparant de Casai, situé à l'autre bout, dans le Montferrat, elle aurait occupé la route de Milan. Armée de ces deux clefs, elle pouvait ouvrir et fermer, à double tour, l'Italie. Louis XIV méditait depuis longtemps cette conquête. Casai, enclavé dans le territoire du Piémont, appartenait au duc de >lantoue, prince endetté et prodigue, prêt à vendre sa forteresse, non pour un cheval, comme le Richard 111 de Shakespeare, mais pour le mulet chargé d'or avec lequel Philippe de Macédoine prenait les villes et les citadelles.
La négociation fut confiée à l'abbé d'Estrades, ambassadeur du roi à Venise. Il s'adressa au comte Mat- Ihioly. Le ministre accepta d'emblée la proposition et se chargea de la transmettre à son maître. Un rendez-vous clandestin fut pris à Venise. L'affaire s'y traita entre le prince et l'abbé, en masques, à minuit, sur la place Saint-Marc, au milieu de l'orgie nocturne du carnaval vénitien. Le prix de Casai y fut fixé à cent mille écus. Quelques mois après, Matthioly, arrivant mystérieusement à Versailles, rédigeait, avec Louvois, le traité de cession, et recevait de Louis XIV un pot-devin de huit cents louis doubles. Casai devait ouvrir ses portes aux troupes françaises, le 15 février 1679. Catinat, envoyé secrètement à Pignerol par Louvois, et caché, sous un faux nom, dans la forteresse, se tenait prêt à s'en emparer au premier appel. Le succès de
ce coup de main tenait au mystère le plus absolu. L'Espagne, le Piémont, la république de Venise se seraient levés, en armes, pour défendre Casai menacé. Or, deux mois après le voyage de Matthioly, les cours do Turin, de Vienne, de Madrid et les inquisiteurs d'Étal vénitiens connaissaient le tiaité, dans ses moindres clauses. Le baron d'Asfeld, chargé d'échanger les ratifications, était arrêté, à Milan, par les Espagnols. La mine, si savamment creusée, volait en éclats. Matthioly était à vendre, mais il était aussi à revendre. C'était lui qui avait divulgué le secret de la France, pour en tirer un regain d'argent. On le prit la main dans ce double sac.
La colère de Louis XIV fut terrible. Imaginez Agamemnon, roi des rois, joué, dupé, mystifié par un valet de comédie italienne. Sa vengeance fut prompte, écrasante, et proportionnée au fourbe qu'elle voulait punir. Unguet-apens royal répondit à son traquenard. Attiré par un bruit d'argent qu'on lui fit sonner au^; oreilles, Matthioly se laissa sottement enlever, de Turin, dans son carrosse, par l'abbé d'Estrade, et conduire, sur la frontière, à une hôtellerie où l'attendait Catinat. Ils entrèrent tous trois, dans une chambre ; on feignit de reprendre la négociation! Un instant après, l'abbé sortit sans atîectation, et donna le signal. La porte se rouvrit brusquement ; des dragons apostés entrèrent, saisirent Matthiolv et le bâillonnèrent ; une
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demi-heure après, il était enfermé dans le donjon de Pignerol.
Ce n'était pas une captivité, c'était un ensevelissement éternel . L'homme qui avait trompé Louis XH ne devait pas seulement être puni, mais anéanti. Quelques jours après, le roi, dans une lettre à l'abbé d'Estrade, scellait son tombeau par cette épitaphe : Il faudra que personne ne sçache ce que cet homme sera devenu. Personne ne le sut en effet. Le duc de Mantoue ne réclama pas son ministre et se contenta d'un mot dit à l'oreille, dans une dépêchr évasive. Un frémissement de terreur, bientôt dissipe par l'incertitude, parcourut l'Europe. Puis l'oubli se fit, avec l'ombre, autour du captif. Sa tête fut, en quelque sorte, retranchée de son corps par le masque dont on l'enveloppa; son nom, des registres de ses pi'isons, où il fut remplacé par un pseudonyme; son histoire, de la mémoire des hommes. Le traître disparut comme par une trappe de théâtre, sous un éclair silencieux.
On le suit, comme à la lueur d'une torche, à travers l'obscurité des dépêches, dans son itinéraire ténébreux. On le voit passer de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille, comme par trois étapes souterraines. Il meurt en 1703, aussi profondément oublié que s'il avait, enterré vivant, rendu, dans le cercueil, son dernier soupir. Alors le Masque
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de fer s'entr'ouvre un instant; on confie au livre mortuaire ce secret d'État. Le nom du captif, à peine défiguré par le changement des deux lettres, est restitué à sa sépulture. Les registres de l'église Saint-Paul inscrivent sous le nom de Marchioly, le mort ignoré que àeux geôliers de la Bastille lui apportent, à la nuit tombante.
La Fronde était à bas ; ce colin-mailIard sanglant et puéril avait fini par une culbute générale, aux pieds de Mazarin triomphant. Sa volonté patiente, sa modération opiniâtre, son doux mépris des choses et des hommes avaient fini par user tous les obstacles et par décourager toutes les résistances. La victoire était légitime, car c'était celle de l'État contre l'anarchie, de la France contre l'étranger. Les héros de la Fronde éblouissent, à distance, par le tourbillonnement do leurs aventures ; ses femmes séduisent lorsqu'elles caracolent, dans leur casaque d'amazone, avec des airs de Clorinde, devant leurs régiments d'amoureux. Approchez-vous ; le héros devient un condottiere qui fait métier et marchandise de la guerre civile; l'hé-
roïne n'est plus qu'une intrigante qui s'est faite cantinière d'une révolte, pour obtenir quelque pot-devin. Ce drapeau romanesque qui, de loin, flotte à plis si brillants, se transforme en sac à remplir.
La Fronde vous apparaît ce qu'elle fut en réalité, une industrie lucrative: tant pour rendre cette place... tant pour faire mettre bas les armes à l'amant ou au patito de la dame... Mazarin n'est pas grand, mais il le paraît, au milieu de ces conspirations de précieuses bottées et de mousquetaires. Il les domine de sa tête ironique et calme, effleurée par un fm sourire. Chantez, armez, complotez, ameutez, prenez des villes, débauchez des troupes ; vous payerez, vous désarmerez, vous capitulerez, vous rendrez vos places, vous reviendrez baiser cette belle main itahenne, parfumée par les gants de senteur, en demandant une grâce que vous obtiendrez. La douceur est un des traits caractéristiques du Cardinal ; le peuple le chasse, le Parlement met sa tête à prix et son palais au pillage, les pamphlétaires vident, sur sa pourpre, des seaux d'injures puisées à Tégout, les. princes complotent contre sa vie et brûlent le royaume pour le faire sauter... Il l'emporte, il triomphe; le voilà redevenu maître et plus puissant que jamais... Il revient calme, aimable, sérénissime, comme devant, sans que le fiel qu'il a bu ait contracté son masquevelo ité, lequel glissent et les outrages. Pas une goutte de sang, pas une parole
d'amertume, mais force baisemains, accolades et révérences quelque peu moqueuses. Une de ses maximes était qu'on ne peut jamais saluer trop bas quand on est le maître. 11 entrait bien du mépris dans ce pardon des injures : c'était TindifTérence de la statue lapidée qui se sent ferme sur sa base, et jette un sourire d(î marbre à ses insulteurs. L'histoire ne doit pas moins lui tenir grand compte de tant de clémence. On peut l'appeler un Scaramouche écarlate ; mais que d'histrions, plus bouffons que lui, ont pris un échafaud pour tréteau! Lui, du moins, ce Scaramouche d'État, ce Trivelino principe^ comme l'appellent les pamphlets du temps, eut la sagesse de comprendre qu'il n'était pas un personnage tragique. Il déposa la hache que Richelieu lui avait léguée et se contenta d'une ch^i de prison.
Maître du cœur de la reine, dont il était l'amant, et peut-être l'époux secret, tuteur absolu du jeune roi qui s'efïaçait dans les replis de sa pourpre, puissant comme un vizir, riche comme un calife, Mazarin n'avait plus qu'à dédier un temple à la Fortune et qu'à jeter sa bague à la mer. Ce fut alors qu'il fit tour à tour venir d'Italie ses sept nièces, comme pour s'en faire une cour d'amour et une gracieuse dynastie. Trois d'entre elles arrivèrent, presque au début de la Fronde, accueillies par les huées des Mazavinades :
Elles ont les yeux d'un hibou, L'écorco. blanche comme un chou, Les sourcils d'une âme damnée, Et le teint d'une cheminée.
Les quatre autres, venues plus tard, firent en France l'entrée d'une famille royale venant rejoindre son chef. Elles débarquaient comme par le coche, timides, dépaysées, étrangères, un peu hâlées par le soleil de Rome, avec l'étourdissement de Cendrillons transportées, d'un coup de baguette, du galetas d'un palais romain dans la splendeur d'une grande cour. Mais bientôt elles se transfigurent, dans ce milieu rayonnant : le respect les grandit, Tacliilation les enivre ; elles marchent à l'é gai des princesse? du sang; elles jouent avec le roi, comme des nymphes avec un jeane dieu. Leur oncle met leurs mains aux enchères de la grandeur humaine ; il les dissémine sur des marches de trône; il entre, par elles, au cœur des plus grandes familles de l'Europe. Les filles de Hieronimo Martinozzi et de Lorenzo Mancini épousent des ducs régnants, des cousins de roi. L'une d'elles devient la mère d'une reine d'Angleterre!
11 n'y a pas de roman plus merveilletix, d'imbroglio plus émouvant et plus comphqué que l'histoire de ces sept filleules de la Fortune déguisée en fée. Tous les contrastes du caractère et de la destinée s'y rassemblent. Un groupe qui mêlerait une furie aux grâces,
et des bacchantes à des saintes donnerait l'idée du spectacle qu'offre l'entrelacement des Mazannettes, Leur Décaméron s'ouvre par des pages q li ne dépareraient point une Légende dorée. L'aînée des sept nièces, Laura Mancini, passa, comme un ange, pure, rapide et presque invisible. Ce fut celle que le duc de jMercœur, pelit-fils de Henri IV et de Gabiielle, alla, en pleine Fronde, époiiser h Brubl, où le Cardinal proscrit s'était réfugié. Le duc était aussi pieuN. que sa femme ; leur ménage resta silencieux, comme un oratoire. Elle mourut jeune, à la suite d'une couche. Sa douce figure, voilée par le recueillement de sa vie, n'apparait guère distinctement qu'à so.i agonie, et c'est avec un sourire d'enjouement funèbre qui la montre, non pas seulement douce, mais gaie et gracieuse envers la mort. « Madame de Venelle, sa dame d'honneur, — raconte Daniel de Cosnac, dans ses Métnoires, — étant en sa chambre, elle recommença à parler de sa mort, en riant. Enire autres choses, elle dit que, quand elle mourrait, elle ne pourrait pas s'empêcher de rire de la grimace que ferait madame de Venelle. Le lendemain, je vins, cà midi, à l'hôtel de Vendôme. En montant les degrés, on me dit que madame se trouvait fort mal... Lui ayant demandé de ses nouvelles, elle me répondit avec difficulté, et, de son bras droit, elle alla prendre le gauche, et, me le montrant, me dit qu'elle ne sentait
plus ni son bras ni sa main. On ordonna les ventouses, qu'on appliqua de si cruelle façon que cette pauvre princesse criait de manière à percer le cœur. Elle me regardait, comme pour me prier d'empêcher qu'on la torturât de la sorte... Elle aperçut, au pied de son lit, madame de Venelle qui pleurait. La princesse prit garde à sa grimace; elle me chercha des yeux, et, quand elle eut rencontré les miens, elle les conduisit sur le visage de madame de Venelle, se mettant à sourire, en se ressouvenant, sans doute, de ce qu elle m'avait dit le jour auparavant. » Contraste étrange ! cette sainte enfanta des satyres. Elle eut pour fils les deux plus insignes cyniques du xvii'' siècle, le duc de Vendôme et le grand Prieur.
Anne-Marie Martinozzi, sa cousine, épousa le prince de Conti, qui rachetait, par cette mésalliance, ses méfaits de la guerre civile. Le flambeau d'un pareil hymen valait, en effet, la torche de cire jaune de la plus humble amende honorable. Ce diable à trois de la Fronde, bossu comme Asmodée, se fit janséniste, en vieillissant, et il cloîtra sa femme, avec lui, dans la plus austère dévotion. La pauvre princesse, mariée sous le régime de la pénitence, partagea le cilice et la discipline de son mari repentant. Elle mourut jeune, comme sa cousine. Madame de Sévigné, qui l'appelait une « mère de l'Égiise », l'a canonisée dans une lettre émue et charmante : « Il y a de belles réflexions à
faire— dit-elle, — sur cette mort cruelle pour tout autre, mais heureuse pour elle qui ne l'a point sentie, et qui était toujours préparée. »
Le plus gros lot de cette tombola conjugale échut à T^aure Martinozzi. Elle monta sur un bout de trône, en épousant le duc de Modène. Bientôt veuve et régente. Laure fit très fière figure dans ce petit duché qu'elle régenta virilement. Mais les historiettes des petits États disparaissent dans la grande histoire. La postérité n'a pas de microscope pour étudier les principicules. La grande Catherine, régnant à Mantoue ou à Gotha, serait imperceptible à l'œil nu. Gromwell, agitant la république de San-Marino, n'aurait pas fait plus de bruit qu'un infusoire tournant dans sa goutte.
Ici finit la légende et commence le roman des nièces de Mazarin. A la suite de ce chaste chœur, défile l'essaim profane des aventurières et des dames galantes. En tête marche Olympe Mancini, comtesse de Soissons, une femme taillée pour le crime, dont la vraie place aurait été au palais des Césars ou au Vatican des Borgia. A peine mariée, elle prend pour amant le marquis de Vardes, un fat pervers, le roué du temps. A eux deux, ils menèrent longtemps le train et les intrigues de la cour, enchevêtrant les trames, soufflant les cabales, conspirant contre La Vallière, pour donner au roi une maîtresse qui leur appartînt. Mais l'obscurité de leurs perfidies échappe à la vue; on s'y perd,
comme dans les dédales des mines et des sapes. Autant vaudrait suivre sous terre le travail des taupes. Plus tard, Olympe, surprise dans l'antre esipesté où la Voisin tenait boutique de drogues et de sortilèges, en sortit toute noircie des dépositions de l'empoisonneuse. Réduite à la fuite pour échapper à la Chambre ardente, elle erra longtemps à travers l'Europe, haïe et redoutée comme la peste, dont sa renommée exhalait 1 odeur. Les hôtelleries la jetaient dans la rue, les villes se fermaient devant elle, comme à l'approche d'une épidémie. Plus tard encore, on l'entrevoit sous un éclair de soupçon, debout, comme Locuste, au chevet de la reine d'Espagne, femme de Charles II, et lui administrant un poison d'État. Depuis, on la perd de vue, jusqu'au moment où elle meurt, obscure et isolée, à Bruxelles, comme un reptile dans son trou.
En passant par-dessus Marie Mancini, sur qui nous reviendrons tout à l'heure, on arrive à sa sœur Hortense, la plus belle des Mazarines et la favorite de son oncle. Ce fut à elle qu'il légua la monstrueuse fortu::e qui l'effrayait lui-même et dont il supplia, en mourant, qu'on ne fit pas l'inventaire. Le duc de Savoie, le prince de Portugal et le roi d'Angleterre recherchèrent la main de cette splendide héritière; mais le Cardinal la destinait au duc de la Meilleraie qui prit, en l'épousant, le nom et les armes de Mazarin.
Au prix d'un tel mari, Hortense payait cher sa suc-
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cession fabuleuse. Le nouveau duc de Mazarin était un énergumène chez qui la dévotion avait tourné en folie : se levant la nuit pour mutiler, à coups de marteau, avec la rage d'un iconoclaste byzantin, les statues antiques que le Cardinal lui avait léguées, barbouillant les nudités de ses Titien et de ses Corrège, assommant le roi de ses visions béatifiques et soporifiques, étendant jusque sur les mamelles des vaches le mouchoir que Tartufe se contente de jeter sur le sein de Dorine. « Il défendit, — dit Saint-Simon, — dans toutes ses terres, aux femmes et aux filles de traire les vaches, pour éloigner d'elles les mauvaises pensées que cela pouvait leur donner. Il voulut faire arracher des dents de devant à ses filles, parce qu'elles étaient belles, de peur qu'elles y prissent trop de complaisance. » Ajoutez une jalousie féroce à cette bigoterie délirante.
Pour s'assurer de sa femme, il avait imaginé de la traîner par les routes, de ville en ville et de château en château, enfermée, à double tour, dans une chaise de poste. Hortense s'enfuit, fut reprise, enfermée dans des couvents qu'elle rempHt d'esclandres, et s'évada encore, poursuivie par son mari, qui jouait avec elle aux quatre coins de l'Europe. Cette chasse conjugale la poussa jusqu'en Angleterre, où Charles II, son prétendant d'autrefois, lui fit un royal accueil. Retirée dans son pavillon de Saint-James, elle y tint, en reine, un Décaméron de poètes et de philosophes, dont
Saint-Évremond était le Boccace. Sa beauté déclina, avec la lenteur d'un magnifique crépuscule- Acinquanle ans, on l'aimait encore, et son neveu Philippe de Savoie se battait pour elle avec le baron de Barnier. a Je ne croyais pas, — écrit à ce propos madame de Sévigné, — que les yeux d'une grand'mère pussent faire de tels ravages. »
La branche des Mancini se termine, comme par une (leur, en la personne de Marie-Anne, duchesse de Bouillon. C'était une beauté originale et un esprit scintillant. Elle raffolait des lettres, elle enfilait des rimes, elles soufflait à La Fontaine ses plus jolies fables. Elle fut la muse, ou plutôt la dryade tutélaire de celui dont elle définissait si vivement le génie, en l'appelant le fahlier. Le fablier l'a récompensée, en faisant pleuvoir sur elle ses vers, frais et suaves comme des fleurs :
Vous excellez en mille choses, Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs; AUez en des climats inconnus aux zéphyrs,
T.es champs se vêtiront de roses.
C'est dans ces Champs-Elysées de roses que sa jeune ombre, immortalisée par le poète, nous apparaît encore aujourd'hui.
Monis agitée que ses sœurs, la duchesse de Bouillon cul pourlant son lot d'aventures. Compromise par le
comte de Louvigny, elle alla faire, quelques jours, au couvent, pônitence de son algarade. Accusée, comme la comtesse de Soissons, d'accointances avec la Voisin, clic sortit, le front haut et l'honneur sauf, de ce procès de sahbat. La jeune duchesse fit une fièrc contenance à la Chambre ardente, protestant d'abord qu'elle no venait là que par respect pour l'ordre du roi, et nullement pour la Chambre qu'elle ne reconnaissait point; puis, répondant h tout d'un air riant et dédaigneux: « Connaissez-vous la Vigoureux? — Non. — Connaissez-vous la Voisin? ■ — Oui. — • Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari? — Moi, m'en défaire? Vous n'avez qu'cà lui demander s'il en est persuadé; il m'a donné la main jusqu'à cette porte. — Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez celte Voisin? — C'est que je voulais voir les Sibylles qu'elle m'avait promises. Celte compagnie méritait bien qu'on fit tous les pas. » A l'un des juges qiii lui demandait si elle avait vu le Diable, elle repartit « qu'elle le voyait dans ce moment, qu'il élait fort laid et fort vilain, et, pour l'heure, déguisé en conseiller d'État ». Puis, quand rinterrogatoire fut fini : « Eli bien, messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me dire? — Oui, madame. » Elle se lève, et, en sortant, elle dit tout haut : « Vraiment, je n'eusse jamais cru que des )) hommes sages pussent demander tant de sottises. » « Elle fut reçue, — dit madame de Sévigné, — de
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tous ses parents, amis et amies, avec adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon air et d'un esprit tranquille. »
La fortune des Mancini. s'acharnant à les élever au pinacle, tenta un coup de théâtre fantastique, lorsque Louis XIV faillit épouser Marie, la moins belle des sept nièces et, en apparence, la moins séduisante. Celle-là était une Italienne de pure race, âpre et violente, presque laide d'abord, d'une laideur bizarre et chétive. ^< Ses yeux noirs, — dit madame de Motteville, — n'ayant point encore de feu, paraissaient rades; sa bouche étiit grande et plate, et, hormis les dents qu'elle avait belle?, on pouvait la dire toute laide alors. » Madame de la Fayette n'est pas plus flatteuse : « Mademoiselle de Manciiii n'avait aucune beauté. Il n'y avait nul charme dans sa personne et très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment : elle l'avait hardi, résolu, emporté, libertin et éloigné de toute sorte de civilité et de politesse. »
Quoi qu'il en soit, cette ragazza aux yeux noirs jeta un sort sur le cœur du roi. Peut-être lui plut-elle par son âpreté même, par sa verdeur mordante, par l'énergie agressive d'une passion qui attaquait sa timidité. Lorsqu'il tumba malade à Calais, pendant la campagne de I608, et qu'on crut un instant le perdre, Marie Mancini fit éclater, au milieu des douleurs étudiées de la cour, un désespoir de voceratrice,
se lamentant sur son amant mort. Ses bruyants sanglots frappèrent l'oreille du malade : il aima, se sentant aimé. Dès lors, Marie ne le quitta plus. Son intimité avec elle prit l'aspect d'un téte-à-téte de fiançailles. Elle chevauchait à côté de lui, lorsqu'il alla à Lyon, au-devant de la princesse de Savoie. Toute la cour put croire que ce voyage, entrepris pour conclure une alliance royale, aboutirait à l'autel d'un romanesque hyménée. La pauvre princesse de Savoie ne fit que paraître et déplaire.
Jalouse déjà, comme une fiancée, Marie Mancini décriait sa rivale, avec un emportement deTranstévcrine. « N'êles-vous pas honteux, — dit-elle au roi, — cjue Ton veuille vous donner une pareille femme?» Mais, pendant ce voyage même, l'Espagne avait offert au roi la paix et l'Infante. Mazarin n'hésita pas; il intervint, entre sa nièce et son maître, avec une autorité souveraine, et relégua Marie dans la citadelle de Brouage, tandis qu'il allait à Saint-Jean-de-Luz conclure le mariage. (^ Ah! sire, vous êtes roi, vous m'aimez, et je pars! » Cet adieu de Marie partant pour l'exil est resté comme l'oraison funèbre de cet amouiroyal, né, mort et enseveli furtivement. Mais, si la nièce est touchante, l'oncle est grand, dans ce sacrifice. On a contesté le désintéressement d'une si haute action ; on l'a attribuée à la crainte d'être supplanté dans son pouvoir par sa nièce, devenue sa reine. Comme si, de
la force des choses et des nécessités de l'époque, il ne ressortait pas, avec évidence, que la puissance de Mazarin était viagère et inamovible; que le roi, presque forcément, ne se déciderait à régner qu'après lui, et qu'une telle alliance, loin de l'ébranler, aurait fait de lui plus qu'un premier ministre absolu, un maire du palais! Ses lettres sont là, d'ailleurs, pour attester sa sincérité : lettres admirables où il parle au roi le langage de la raison d'État, avec une vigueur cornélienne : (( ... A l'âge où je suis, accablé de tant et si importantes occupations que j'ay pour votre service, et dans lesquelles il me semble d'estre assez heureux pour vous bien servir, avec réputation et advantage pour votre Estât, il est insupportable de me voir inquiété par une personne que, par toute sorte de raisons, je devrois mettre en pièces pour me soulager. » Dans une autre lettre, il lui trace un portrait de sa nièce, pareil au miroir présenté à Renaud pour l'arracher des jardins d'Armide : « Je ne suis pas surpris de la manière dont vous me parlez d'elle, puisque c'est la passion que vous avez pour elle qui vous empesche de connoître ce qui en est, et je vous réponds que, sans cette passion, vous tomberiez d'accord avec moy que cette personne n'a nulle amitié, qu'elle a une ambition démesurée, un esprit de travers et emporté, un mépris pour tout le monde, nulle retenue dans sa conduite et un penchant à faire toute sorte d'extrava-
gances... Est-il possible que vous soyez persuadé que je sois si pénétrant et si habile dans les grandes affaires et que je ne voye goutte dans celles de ma famille. » Il l'attaque à l'endroit sensible, en effrayant son orgueil par l'idée de la mésalliance : « Si j'étois auprès de vous, je ne pourrois m'empescher de vous citer ce que vous avez dist vous-même, en plusieurs rencontres, à l'occasion du mariage du marquis de Richelieu, qu'il n'y a rien de plus honteux et qui mérite plus de mépris que de se mésallier. »
A tel endroit, presque pathétique de ses lettres, on croit le voir tomber aux pieds du jeune roi, avec un mouvement de généreux désespoir : u Voilà tout ce que la passion, la fidélité et le zèle que j'ai pour votre service me contraignent de vous représenter, avec la liberté que je dois en vieux serviteur qui ne respire que votre gloire, et qui a plus d'intérest et d'obligation qu'aucun autre, non seulement à vous dire la vérité, mais encore à sacrifier sa vie pour un si bon maître que vous. Au reste, je vous proteste que rien n'est capable de m'empescher de mourir de desplaisir, si je vois qu'une personne qui me touche de si près vous cause plus de malheur et de dommage que je ne vous ay rendu des services, depuis le premier jour que j'ay commencé à vous servir. »
Certes, ce langage est sincère, de tels accents ne se contrefont pas : ainsi parlerait un prêtre indigné de
voir son Dieu descendre jusqu'à lui. Il y a une vertu qu'on ne peut enlèvera ce grand ruffian politique, c'est le zèle et la passion de la France. Il l'exploitait largement, mais il la servait (idclcmcnt, et, en comparant ses services à ses rapines, on peut dire, en somme, que la France en a en pour Targent qu'il lui a volé. Marie Mancini, réveillée de ce grand rêve, alla épouser, à Rome, le connétable Colonna, un de ces maris jaloux des vieilles chroniques italiennes, qui font manger à leur femme le cœur de leurs amants, ou qui les enferment, pour les punir, dans quelque donjon fiévreux des Maiemmes. Bientôt, lasse de sa noire humeur, Marie prit, avec sa sœur Hortense, cette clef des champs que les Mancines semblaient se passer, comme le talisman de leur destinée. Madame de Grignan la vit débarquer en Provence, dans l'équipage d'une princesse errante. « Force pierreries et point de linge blanc : » c'est le signalement qu'elle en donne. Le Colonna la poursuivit, à pas de matamore, de France en Flandre et de Hollande en Espagne. 11 l'enfermait dans un couvent; elle en brisait les grilles, pour retomber, l'instant d'après, sous une clôture plus sévère. Il y a un moment où l'on perd sa trace. Sait-on ce que deviennent les étoiles filantes?