LES PETITES COURS ALLEMANDES
AU XVlie SIÈCLE
LES KŒNIGSMARK
La race suédoise des Kœnig smark est une sorte de dynastie excentrique. Elle surgit de l'obscurité, au xvii^ siècle, fait explosion aux quatre coins de l'Europe, puis s'éteint subitement, dans le sang d'une tragique catastrophe. La chronique de cette famille est comme un roman d'aventures, lancé, à bride abattue, à travers l'histoire. Parcourons-la rapidement. L'étin^ cellement qu'elle y jette illumine bien des recoins obscurs et des secrets ignorés.
L'aïeul delà famille, le maréchal Christophe-Jean, fut un de ces hommes de proie de la guerre de Trente ans, qui se battaient comme des aigles et qui pillaient comme des vautours. C'est lui qui, trouvant, dans l'église de Paderborn, une statue de saint Libore, en or massif, du poids de quatre-vingts livres, l'embrassa tendrement, en s'écriant : « Sois le bienvenu, mon cher saint ! tu m'as donc attendu ! » Son accolade fut si chaude, que le « cher saint » fmit par fondre entre ses mains, en beaux ducats trébuchants. La guerre finie, le vieux soldat revint, en Suède, cuver ses pillages, dans son château d'Agathenburg, omme un ours qui regagne son glacier, après une curée.
Il eut trois iils. L'aîné, Othon-Guillaume, a laissé sur la terre un coips de marbre mutilé qui criera éternellement contre lui. Que les Euménides, vengeresses des impies, poursuivent, à coups de fouet, sa mémoire! Que sa statue, encore debout dans l'arsenal de Venise, soit un jour traînée sur la claie et jetée à la voirie des lagunes ! Il a commis le plus grand crime plastique dont l'histoire du monde fasse mention: il a détruit le chef-d'œuvre de l'art grec à son apogée.
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il a bombardé le Parthénon, à ce moment presque intact encore. Général, au service de Venise, en t687, dans la campagne de Morée, ce fut lui qui fit lancer sur le temple, dont les Turcs avaient fait une poudrière, la bombe qui renversa ses murs, brisa ses colonnes et fracassa son fronton sacré.
L'antique Némésis de la Grèce se réveilla, pour châtier le profanateur. Elle frappa son armée de la peste. Son neveu, Charles-Jean, tomba sur le rivage d'Argos; lui-même mourut d'une fièvre putride, sous les murs de Négrepont assiégé. Ainsi se vengèrent ces anciens dieuK qui semblent parfois reparaître, du fond du passé, pour châtier les sacrilèges de leurs temples ou les détracteurs de leur antique gloire. On se rappelle la fin d'Ottfried MuUer, l'illustre archéologue allemand, qui avait nié, dans un livre, l'origine solaire d'Apollon. Au dernier voyage qu'il fit en Grèce, il visita les ruines du temple de Delphes; le dieu l'attendait là, comme dans V Iliade, l'arc à l'épaule, la flèche sur la corde. Il le frappa mortellement d'un coup de soleil.
(( L'infortuné! — s'écrie M. Welker, dans la lettre où il apprend sa mort au traducteur de la Symbolique de Greuzer, — il avait toujours méconmi la divinité solaire d'Apollon. Fallait-il que le dieu se vengeât, en lui faisant sentir, des ruines mêmes de son temple, combien ses traits sont encore redoutables pour qui ose les braver! »
Ce Charles-Jean, qui précéda son oncle dans la mort, était digne d'expirer sur la plage d'où partirent les armées d'Homère. C'était un héros de guerre et d'amour. A dix-huit ans, il prit, lui tout seul, une galère turque, à la nage, l'épée dans les dents : prouesse fabuleuse, pour laquelle l'ordre de Malte le fit chevalier, quoiqu'il fût protestant. La récompense était unique, comme l'exploit. Depuis, on le rencontre chevauchant sur tous les champs de bataille : en Afrique, en Catalogne, en France, en Espagne. Jl emmenait, avec lui, un petit page aux yeux bleus, aux longs cheveux bruns et frisés. . . Le page était une jeune comtesse de Southampton qui s'était éprise de Charles-Jean, et le suivait, ainsi travestie, dans sa vie errante.
« 11 doit être assez dans le caractère de quelques dames anglaises de suivre leurs amants, — dit la Palatine, dans une de ses lettres, — J'ai connu un comte de liœnigsmark qu'une dame anglaise avait suivi, en habit de page. Elle était avec lui à Chambord ; et comme, faute de place, il ne pouvait pas loger au château, il avait fait dresser, dans la foret, une tente où il logeait. Il me raconta son aventure à la chasse; j'eus la curiosité de voir le soi-disant page. J'allai donc y cette tente, et il me présenta ce page. Je n'ai jamais rien vu de plus beau que cette figure : les plus beaux yeux du monde, une bouche charmante, une prodigieuse quantité de cheveux du plus beau
brun, qui tombaient, en grosses boucles, sur ses épaules. Elle sourit en me voyant, se doutant bien que je savais son secret. »
Cette tente dans la forêt, abritant les amours d'un chevalier errant et d'une jeune femme déguisée, cette princesse qui les visite et sourit du travestissement, n'est-ce pas là une scène romanesque, digne du Comme il vous plaira de Shakspeare?
Dans un voyage en Italie, comme Charles-Jean rentrait à l'auberge où il s'était arrêté, l'hôtesse lui dit : « Monsieur le comte, votre page est fort malade d'une colique. » Et un moment après : « Monsieur le comte, vot! e page accouche ! » Le pauvre page, bientôt délaissé, se réfugia, avec son enfant, dans un couvent de Paris.
« Tant que le comte a vécu, il en a eu grand soin, — écrit la Palatine à la princesse de Galles; — mais il mourut en Morée, et le page fidèle ne lui survécut pas longtemps. Elle est morte comme une sainte. Un ami du comte, neveu de madame de Montespan, nommé Thianges, a pris soin de la petite fille. Après la mort de celui-ci, le roi a donné une pension à cette pauvre créature: je crois qu'elle est encore dans ce couvent. »
Charles-Jean passa, ensuite, en Angleterre, à la cour de Charles II, qu'il remplit d'équipées galantes ; mais sa dernière algarade frisa la potence. 11 soupirait pour la cassette d'Elisabeth Percy, jeune veuve qui
était la plus riche héritière des trois royaumes. Ses poiii;suiles échouèrent, la dame se remaria au célèbre Thomas ïhynn, surnommé « Thomas aux milHons ». Sur quoi Charles-Jean fit attaquer Thomas Thynn par trois coupe-jarrets, en pleine rue de Londres. Thomas en réchappa ; on pendit les trois assassins. Charles- Jean, protégé par le roi, eut le temps de fuir hors de la portée du gibet. 11 alla rejoindre son oncle en Morée et se faire tuer à Argos.
Sa sœur, Aurore, était digne de ce nom où il y a de l'azur et de la lumière. Maîtresse d'Auguste II, roi de Pologne^ père du maréchal de Saxe, elle méritait un plus noble amant. Sa gloire n'est pas d'avoir captivé quelque temps ce monarque obscène, — pareille à ces nymphes qui enguirlandent, dans les peintures grecques, le dieu monstrueux des jardins, — mais d'avoir effarouché Charles XII et troublé, peut-être, son cœur impassible. Envoyée par son amant en Lithuanie, pour attendrir le conquérant irrité, elle ne put jamais en obtenir une audience. Il eut peur de l'aimer, et recula, devant le feu de ses beaux yeux suppliants. Un jour, le rencontrant dans un sentier étroit, elle descendit de carrosse et s'avança vers lui; le roi la salua brusquement, tourna bride et disparut.
Mais le plus célèbre et le plus tragique de? Rœnigsmark est Philippe-Christophe, le frère d'Aurore et de Charles-Jean, Pendant longtemps» il n'e?! apparu, dans
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l'histoire, qu'à l'état spectral, pareil à ces fantômes, effroi des sentinelles, terreur des chambellans attardés, qui reviennent la nuit, dans les vieux palais, révéler un crime immémorial, un meurtre ignoré. Comme le dernier des Ravenswood, disparu sans laisser d'autre trace que la plume noire de sa toque flottant sur les sables, il n'avait laissé, derrière lui, que le vestige d'un engloutissement. Son nom ressemblait à Thiéroglyplio d'une tragique énigme. Après deux siècles d'oubli, des manascrits ont rompu leurs sceaux, des lettres ont parlé; le fantôme a reparu, sanglant, au grand jour. Il a fait signe de le suivre, et, sur la trace de son sang qui coule, il nous introduit dans une Alleiuagne excei trique, pleine d'étrangetés et d'énormités.