‹ Anciens et modernesChapitre 4 sur 10 · ITI · texte numérisé non relu

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Cette Allemagne, presque inédite encore, et qui attend son Suétone, est celle qui, vers la fin du xvii" et jusqu'au milieu du xviif siècle, s'évertuait à contrefaire, en les grossissant, les pompes et les œuvres du règne de Louis XIV. « Tout marquis veut avoir des pages, » ûmii La Fontaîna. A c<?lto

époque, il n'y eut pas, au delà du Rhin, d'électeur, de margrave, de landgrave ou de prince-évêque qui ne voulût avoir son Versailles. 11 faut avoir visité le Zwinger et la Voûte verte de Dresde, le Nymphenbourg et VAncieiiîie Réside?ice ào, Munich, le Woffsbrunn du Palatinat, pour se faire une idée de cette parodie puérile, bouffie, grimaçante, qui exagère, jusqu'à l'hyperbole, le luxe et les élégances du grand Roi. Ce sont des jardins tirés au cordeau, dont les arbres, taillés en perruques, ressemblent aux conseillers auliques du règne végétal ; des pièces d'eau où les tritons crèvent, pour se faire aussi gros que ceux du bassin de Neptune, des kiosques d'une architecture chimérique, des cabinets de laque ou d'argent, des salles du trône où le grand Mogol aurait pu donner ses audiences, des boudoirs, lambrissés d'ambre, où clignent des milliers de petits miroirs libertins, des cb ambres à coucher qu'encombrent des lits pareils aux reposoirs d'une pagode.

Le château de la Favorite ^ bùti par la princesse Sibylle, veuve du margrave Louis-Guillaume, que visitent tous les touristes de Bade, offre un type, à peu près complet, de ces résidences. Rien déplus splendide et de plus baroque. On parcourt, comme dans un rêve, la salle à manger, gardée par des statues erotiques ; la cuisine d'apparat, ornée de vases pantagruéliques et de faïences multiformes ; le cabinet chinois, plein

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de magots qui remuent la tôte, comme des vieillards qui songent au passé ; la salle de jeu, aux cheminées de porcelaine et aux glaces plaquées de silhouettes, la chambre où la margrave et son époux sont représentés sous quatre-vingts costumes différents.

La princesse Sibylle, selon la chronique, était une Marguerite de Bourgogne, en vertugadins. On parle de poison versé à une rivale, d'amants jetés au\ oubliettes, de soixante-douze favoris dont les noms sont gravés sur les vidrecomes de l'office. U Ermitage, situé au milieu du parc, semble confirmer ces rumeurs. C'est là que la margrave venait passer ses carêmes. Vous diriez la grotte de sainte Marie l'Égyptienne, transportée dans le jardin de la Du Barry. On montre son cilice et sa discipline, le lit de paille pour lequel elle quittait son alcôve de plume et de soie, la table ascétique où elle mangeait des racines, entre les figures, en cire coloriée, de la Vierge et de Jésus-Christ. Jusque dans ses macérations, la princesse Sibylle gardait le goût de la rocaille et de la babiole. Sa petite chapelle a l'air d'une folie sacrée : il y a de la chinoiserie dans son mysticisme.

Presque tous les châteaux construits à cette époque, en Allemagne, ont cette magnificence féerique et grote que. Le rococo y règne ou plutôt y ronfie, tourmenté et compliqué par la fantaisie germanique. On croit parcourir, en les visitant, ces palais ensorcelés

de l'Asie, où des êtres, enchantés par un magicien, dorment et végètent, sous les enveloppes inertes de la nature morte. Les figures des tapisseries vous font des signes mystérieux, les sofas vous parlent, comme celui de Crébillon fils, les statuettes respirent, les miroirs vénitiens vous montrent, dans leurs glaces ternies, de pâles visages qui vous regardent fixement. Une \ie fantastique remplit de son frémissement ces châteaux déserts; les souvenirsychucholtent, les échos y causent, des spectres y glissent ; l'Histoire y passe, le doigt sur les lèvres.

Ces édifices bizarres étaient faits à l'image des potentats qui les habitaient, roitelets maniaque?, princes fainéants, évêques dissolus, petits despotes fantasques et thésauriseurs, comme les nains des légendes. Les principautés minuscules de l'Allemagne ont eu, durant deux siècles, des diminutifs de tyrans, qui surpassent souvent, en vices, en cruautés quelquefois, les rois les plus décriés de l'histoire. L'exiguïté des sphères où ils s'agitaient les a seule sauvés de l'horreur. Ces petits monstres ont échappé au regard de l'historien.

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Frédéric-Auguste, élecleur de Saxo et roi de Pologne, le personnage le plus considérable du groupe, est un libertin presque mythologique ; il règne dans son royaume, comme un satyre dans son bois. Il a trois cent cinquante bâtards ; une troupe de maîtresses, qui dévorent plus de cent millions. On voit figurer, dans le nombre, sa propre fille, la comtesse Orselska, qu'il montre, après souper, à ses convives, à travers un voile, argenté, nue, sur un lit de satin noir. Ayant séduit la femme du comte d'Esterlé, et surpris par le mari en flagrant délit, il conclut avec lui, moyennant vingt mille florins de pension, le traité suivant: « Qu'il consentirait que sa femme retournât occuper son appartement; qu'il ne lui parlerait jamais de ce qui s'était passé; qu'il renoncerait à tous les droits de mari, et n'habiterait plus avec elle; qu'elle pourrait faire tels voyages qu'elle jugerait convenables; — que M. d'Esterlé reconnaîtrait pour siens les enfants dont madame sa femme pourrait accoucher, et que, filles ou garçons, ils porteraient le nom et les armes d'Esterlé. »

Quand le fils de Frédéric-Auguste épousa la fille de Joseph I", empereur d'Allemagne, il fit armer un vaisseau magnifique, nommé le Bucentaure, qui descendit l'Elbe, avec son équipage de matelots, en veste de satin jaune et en bas de soie blancs, entouré de cent gondoles illuminées et de quinze petites frégates de six canons. Dix-neuf cents gentilshommes, six régiments d'infanterie, trois de cavalerie, et onze cents gardes royaux accompagnaient l'Electeur, couvert de diamants qui valaient deux millions de thalers. En tête du cortège, le comte de Morvan, maîtie des postes, sonnait d'une trompe de chasse en or, incrustée de pierreries. La fiancée fut reçue à Pirna; cent six carrosses, à six chevaux, escortèrent son entrée à Dresde. Les fêtes durèrent un mois entier ; Frédéric-Auguste y figura, costumé en Jupiter de théâtre ; ses dignitaires figuraient les dieux ; ses pages les amours; sa favorite jouait Vénus; son maître de chapelle, tenant, d'un geste pompeux, sa pochette enguirlandée de lauriers, représentait Apollon ; et l'on voyait de vieux chambellans, le menton garni d'une barbe de crin, la perruque flanquée de cornes postiches, trotter par le palais, sur leurs maigres jambes, du pas capricant des faunes.

Quelques jours plus tard, il donna, dans son camp, près de Muhlberg, un dîner dont les convives étaient quarante-sept rois et princes, et qui dura trente jours. On y servit un gâteau de vingt-huit pieds de long, de

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douze pieds de large, de six pieds de haut, que le grand panetier, armé d'une hache, et déguisé en charpentier, découpa solennellement, après une promenade à travers le camp. Ce carnaval était perpétuel. Une autre fête de cet électeur de Cocagne coûta quinze millions. Il y fut tiré un feu d'artifice qui consuma dixhuit mille troncs de hois de charpente. Il dépensa un million h former une collection de panaches. De son armée, il avait fait une troupe de ballet, de ses soldats dressés à coups de schlague, des histrions, qui figuraient, costumés en tritons et en aegypans, dans ses mascarades. Lui-même, comme pour réaliser son type idéal, s'affubla, un jour, en GrandTurc et célébra pompeusement, en l'honneur de la comtesse Aurore, la cérémonie du Mamamouchi.

« A une des extrémités de l'île, — rapporte le chroniqueur de la Saxe cjalante^ — était une magnifique tente, à la turque. Les dames y entrèrent, et trouvèrent que tous les meubles étaient à la turque aussi. Dans le temps qu'elles en admiraient la beauté, elles virent arriver vingt-quatre nègres, magnifiquement habillés, qui servireni, dans de grands paniers d'argent massif, du sorbet, du café, des confitures et des eaux de senteur. Après cette collation, on vit distribuer le pilau et payer la solde aux janissaires. Quelques moments après, elles virent sortir d'une tente tous les grands officiers du sérail. Le Grand

Seigneur paraissait au milieu d'eux, tout étincelanl de pierreries. C'était l'électeur qui vint joindre les dames, et qui, ayant jeté un mouchoir richement brodé à mademoiselle de Kœnigsmark, s'assit avec elle sur un sofa. On présenta des carreaux à toutes les autres dames, et, dès qu'elles furent assises, l'on fit entrer plusieurs baladines qui, par leurs sauts, leurs postures et leurs danses à la turque, les amusèrent quelque temps. Après le souper, on pa>sa dans le jardin, qu'on trouva éclairé par plusieurs milliers de lampions de cristal ; on y rompit des cannes et on tira au blanc. Chaque fois que le coup portait, une fusée s'élevait qui remplissait le ciel de mille étoiles. »

Ce soleil avait son système. Les petits princes d'alentour singeaient, de leur mieux, selon leur budget, les extravagances du calife saxon. Le margrave de Bade- Dourlack rassemble un harem, auprès duquel le Parcaux-Cerfs de Louis XV n'est qu'un gynécée. Ses soixante concubines, habillées en hussards, le servent à table et le suivent à cheval, à la chasse et à la parade.

Le prince palatin des Deux-Ponts a quinze cents chevaux, quatre mille chiens et chats, et fait, chaque année, pendant quinze jours, une chasse qui détruit la moitié des récoltes de son État. Le droit du Seigneur règne, pendant ce temps, sur tout le pays. On chasse

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aux cerfs dans les forêts, aux jeunes filles dans les villages. Cela fait double curée.

La folie du duc de Mersebourg est plus douce : ce n'est, à vrai dire, qu'une mélomaniê. Il dépense son revenu ducal à remplir une vaste salle de basses de viole de tous les formats. Au centre de cet orchestre innombrable, trône une contre-basse gigantesque. 11 faut monter, pour en jouer, un escalier de trente marches ; son archet ressemble à un mât de navire auquel pendraient des cordages. Un autre prince, de Brunswick, alloue deux tonneaux de vin de Tockay, mêlé de pain, par jour, aux perroquets de sa favorite, plus douze litres du même vin pour son souper, et quatorze litres pour son bain. L'Allemagne pullule, à cette époque, d'Héliogabales exigus, de Sardanapales avortés, de Cléopàtres en raccourci. Des Babylones lilliputiennes fourmillent dans la vertueuse Germanie.

Ces magnificences et ces pompes recouvraient des mœurs foncièrement grossières. Sous le faste emprunté des petites cours de l'Allemagne, percent, à chaque instant, la crasse gothique, la rudesse et la violence féodales. Grattez ces altesses et ces courtisans, habillés à la dernière mode de Maily, vous retrouverez des barbares, les fils des burgraves pillards el des brigands blasonnés du Rhin. Le crin du Vandale passe à travers les boucles de leur perruque ; leurs festins sentent la choucroute et leur iviesse la bière fermentée. Ces

palais, tout chamarrés d or, retentissent de rixes de corps de garde. Un trait entre mille en donnera le ton.

L'électeur palatin, Charles-Louis, avait pris pour maîtresse mademoiselle de Degenfeld, fille d'honneur de sa femme. Un jour, le frère de l'électrice, passant à Heidelberg, et remarquant, à un banquet d'apparat, l'air attristé de sa sœur, lui demanda ce qui causait son chagrin: « J'ai peut-être sujet d'être triste, » répondit-elle. Sur quoi Félecteur se hâta de dire « que sa femme se montait la tète sans savoir pourquoi ».

— «Ce qui me monte la tête. — s'écria-t-elle en éclatant,— c'est de voirla servante préférée à la maîtresse. »

— « A ces mots, — dit la relation, — le prince se leva, rouge de colère, et frappa sa femme au visage. Le soufflet fut si violent, que le nez de la princesse en fut meurtri, et le sang coula. La table fut levée précipitamment. M. le margrave dit à son beau-frère, en italien : « Seigneur électeur, c'est trop. — Mon frère,

— répliqua Charles-Louis, — c'est bien elle qui l'a voulu! »

Une autre fois, pour se garer des scènes conjugales, le sérénissime enferme sa femme dans sa chambre, et la fait garder par quarante soldats de sa garde suisse, qui font à sa porte un épouvantable vacarme ; si bien que la captive est contrainte de lui adresser cette requête : « Je suis tellement inquiétée

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par le bruit que font ces canailles que vous m'avez données pour gardes, que, depuis qu'ils ont change mon cabinet en une prison, je n'ai pu prendre aucun repos. Ordonnez, s'il vous plaît, qu'ils se retirent, ou, si Votre Altesse veut absolument que je sois gardée, trois ou quatre soldats suflisent autant à cela que si vous y employiez toutes vos troupes. »

L'ivrognerie était le vice en honneur dans ces basses cours. On y buvait à outrance, on s'y soû'ait, comme au cabaret ; pas de festin d'apparat qui ne finît par des culbutes de convives roulant sous la table. Le prince-évéque de Munster vidait, d'un trait, à chaque repas, et faisait vider à ses hôtes, une grande cloche d'église, en argent massif, dont il avait fait enlever le battant. Il fallait reriverser la cloche pour prouver que l'exploit était accompli. Les visiteurs étrangers, invités à ces « beuveries )>, en parlent comme des naufragés, échappés à une tempête de rasades.

Le baron de Pœlnitz, en sa qualité d'aventurier, parcourut tous les petits États de l'Allemagne. L'itinéraire qu'il en a tracé, dans ses Lettres, ressemble au voyage de Panurge dans le pays de la Dive-Bouteille. Ce ne sont que toasts sans fin, verres sans fond, chocs de flacons, libations ruisselantes. A Wurtzbourg, les gentilshommes du Prince-Évêque le conduisent dans la fameuse cave du château, u Je la trouvai illuminée comme une chapelle ardente qui devait servir à

mes funérailles. Elles se firent avec pompe, les verres servirent de cloches ; au lieu de pleurs, on répandit du vin; enfin, après que le service fut fait, deux lieiduques du prince me portèi'ent dans un carrosse et, de là, dans mon lit ; ce fut mon tombeau. J'en suis ressuscité hier; mais je ne sais si, au moment que je vous écris, je suis encore bien dégrisé. Il est vrai que cela ne me fail point de peine; car, depuis que je suis ici, j'ai pris la louable coutume de m 'enivrer deux fois par jour. «

Le lendemain, l'évéque l'invite à dîner, et lui porte deux ou trois santés. Le baron de Zobel, grand écuyer, et le baron de Pechtelsheim lui font même honneur. Il faut boire aux quatorze personnes qui sont à la tabîe. Avant d'avoir mangé, il est submergé : « On se lève, j'accompagne le prince jusqu'à la porte de sacbambre : il se retire, et je compte en faire autant, lorsque je me trouve barré, dans l'antichambre, par le grand écuyer et le maréchal de la cour, qui, de grands verres à la main, me portent la santé du prince et l'élernelle prospérité du très louable chapitre de Wurtzbourg. Je leur proteste que je suis le très humble serviteur de l'évéque, que j'ai beaucoup de vénération pour le très louable chapitre. Heureux si, avec cela, la tâche était finie! Mais M. Zobel, un des plus intrépides buveurs de notre siècle, me saisit par la main, et, avec un air et un ton de cordialité, me dit : « Vous êtes

» trop dévoué à iiolie prince pour ne pas boire à la » prospérité de l'illuslre maison de Houtlen. » Après ces touchantes paroles, il vide un grand verre, témoin de son zèle pour le sang de son maître. Un heiduque officieux me porte un verre, et, inspiré de l'esprit qui domine dans cette cour, il m'assure que ce vin ne sauroit me faire du mal, parce que c'est du même dont boit le prince. Rassuré par une si juste conséquence, je bois; l'instant d'après, je chancelle et je n'en puis plus, lorsque, pour m'achever, M. do Pechtelsheim, un des plus honnêtes hommes de notre temps, mais aussi le plus fier sableur de vin que je connaisse, m'accoste, d'un air riant, et me dit : « Allons, mon cher baron, encore un petit verre d'amitié. » Je le conjure de me donner quartier. Il m'embrasse, me baise, et me dit : Herr Briider! « Mon cher frère ! » Le moyen de résister à de si tendres paroles! Enfin, je trouve le moyen de m'esquiver, je descends l'escalier comme je puis, je me fourre dans une chaise à porteurs, j'arrive chez moi, mes gens me reçoivent comme un corps mort et m'ensevelissent dans mon lit. »

Henri Heine, dans ses Dieux en exil, raconte qu'un pêcheur du Tyrol retrouva, un jour, Bacchus caché sous le capuchon d'un moine. Le récit de Pœlnitz ferait croire que le dieu païen fit son chemin, depuis, dans l'Église, et devint évêque de Wurtzbourg.

Ce fut bien pis à Heidelberg, il fallut fêter la grande

Tonne, que l'électeur tint à lui montrer lui-même. Les trompettes ouvrirent la marche, la cour suivait à la file, en cérémonie. L'Électeur monta sur la plate-forme de la futaille colossale, comme Gargantua sur son trône, vida, en l'honneur de Pœlnitz,le Wilkom, vase de vermeil large et profond, comme la coupe d'Hercule ; puis il le fit porter, de nouveau rempli, par un page. Pœlnitz n'osa repousser ce calice ; la seule grâce qu'il obtint fut de le boire à petites gorgées. Ce n'était là qu'une escarmouche: les verres se remirent à entrer en ronde. Pœlnitz, se sentant ivre, voulut s'évader; mais la porte de la cave était barrée par les carabines croisées de deux gardes. Il se blottit sous l'encoignure du tonneau, mais l'électeur s'aperçut de sa désertion. « Je l'entendis qu'il disait : « Où est-il? Qu'est-il devenu? Qu'on le cherche! Qu'on me l'amène, mort ou vif! » Bibat et mor'iaturl C'était aussi le cri des magnats polonais, lorsque, dans leurs festins, un convive inondé ne voulait plus boire.

« Les gardes de la porte furent examinés, ils dirent que je m'étais présenté pour sortir, mais qu'ils m'avaient renvoyé. Toutes ces perquisitions que j'entcndois de ma niche, me tirent encore rencogner davantage. Je m'étois couvert de deux planches que je trouvai par hasard, et, à moins que d'élre chat, diable ou page, il était difficile de me trouver. Un petit page qui étoit bon diable et page en même temps,

me découvrit, il se mit à ciier, comme un désespéré : Le voici! le voici!... On vint me tirer de ma cache. Vous pouvez croire que je fus bien sot. On me conduisit devant mon juge, qui était l'électeur. Je plaidai ma cause; on alla aux: opinions et je fus condamné unanimement à boire jusqu a ce que mort s'ensuivit. L'Électeur dit que, comme souverain, il vouloit adoucir ma sentence; que je boirois, ce jour-là, quatre grands verres, contenant chacun un demi-pot, et que, pendant quinze jours de suite, je boirois à sa table, d'abord après avoir mangé la soupe, un pareil verre à sa santé. Tout le monde admira la clémence de l'Électeur; il fallut faire comme les autres et le remercier. Je subis ensuite le principal de ma sentence. Je ne perdis pas la vie, mais seulement, pour quelques heui'es, la parole et la raison. On me porta sur un lit où, quelque temps après, ayant repris connoissance, j'appris que mes juges avoient été aussi bien accommodés que moi et que tous étoient sortis de la cave d'une autre façon qu'ils n'y étoient entrés. » Qu'on se rappelle encore le banquet de réconciliation donné par l'électeur de Saxe, père de Frédéric- Auguste, au maréchal de Grammont. Il le raconte dans ses Mémoires, comme il décrirait une miélée. Ce fut, en effet, une bataille bachique, où les rasades firent le feu roulant des arquebusades, tandis que les clairons excitaient la rage des buveurs.

« Le champ fut pris chez l'évêque Egon de Furslenberg. Les électeurs de Mayence et de Cologne s'y trouvaient également. Le repas dura neuf heures ; on y but deux: à trois mille santés, et, pendant tout ce temps, les timbales el les trompettes ne cessèrent de sonner et de battre. La table fut étayée; tous les électeurs dansèrent dessus; le maréchal, qui était boiteux, y menait le branle. Tous les convives s'enivrèrent. L'électeur de Saxe et le maréchal de Grammont restèrent toujours les meilleurs amis du monde. »

Le plaisant est de voir ces orgies tudesques s'ébattre dans le cadre d'une solennelle étiquette. Le cérémonial de la cour de France mène, en mesure, ces lourdes ripailles. Le prince se guindé sur les talons rouges du grand roi ; il fait baiser la basque de son habit et mettre genou en terre devant son portrait à ses courtisans. Sa maîtresse en titre se pavane à la Montespan; sa maîtresse délaissée prend l'air éploré d'une La Vallière. Eq ^yurtemberg, le diic F'berard-Louis, le Prodigue, permit à sa favorite de présider le conseil des ministres, parce que, disait-il, madame de Maintenon en faisait autant à Paris. Go ne sont que grands levers, carrousels, fêtes galantes, pastorales, cantates, arcs de triomphe, illuminations, médianoches. Tous CCS principicules jouent aux potentats, dans leur Versailles de théâtre cl de paravent. Ou dirait des ma-

rionnettes montées par les machines et accompagnées par rorchestre d'un grand Opéra.

Ces petites cours, chaufTées à la température des liarcais, barbares, au fond, sous leur corruption raCiiiiée, produisaient parfois des crimes orientaux. Celle de Hanovre épouvanta le xvii^ siècle par une exécution plus secrète et plus effrayante que les noyades nocturnes de l'ancien sérail. La victime fut Philippe de Kœnigsmark, en qui devait s'éteindre cette race orageuse et rapide comme un vol d'éclairs.

Le duc-électeur de Hanovre était alors Ernest- Auguste, l'ancien évêque luthérien d'Osnabruk, pacha mitre, Silène tudesque qui, lui aussi, jouait au Louis XIV, se faisait couronner, dans des ballets à riiistar du roi- soleil, par des déesses d'opéra, et portait son laurier épique avec la grâce et la majesté d'un jambon. Ce gros homme était, d'ailleurs, un fin politique, aussi ambitieux que glouton, âpre à l'intrigue autant qu'à la table, et s'arrondissant en tous senjî. Sa femme, qui était une Stuart, donnait à son IIU dc« droits sur la couronne d'Angleterre. En attcii-

dant, il avait marié ce fils, qui fut plus tard George 1", à sa nièce, Sophie-Dorothée, la fdle du duc de Zelle, qui lui apportait, en dot, la principauté de son frère. Puis, à force d'obsessions, de captations, de manèges, il avait fini par décrocher un chapeau d'électeur du Saint-Empire. Pour un évéque luthérien, c'était mieu\ qu'un cardinalat.

Ce vieux sultan avait pour favorite une Roxane digne d'un plus haut héâtre et d'un plus noble harem. La comtesse Elisabeth de Platen, femme du maréchal du palais, était un type déclassé et dépaysé. Belle, hardie, violente, effrontée, ardente à la haine autant qu'à l'amour, taillée pour le crime et pour la passion, elle aurait fait une grandiose figure de courtisane historique, dans une cour italienne de la Renaissance. L'obscurité de son cadre a déteint sur elle; celte torche a brûlé sous un éteignoir.

Elisabeth de Platen s'éprit, subitement, du comte de Kœnigsmark, lorsque, poussé par la fatalité, il vinl prendre, à Hanovre, le commandement de la garde ducale. Elle se déclara à lui, à la façon d'une Phèdre ou d'une Puliphar. 11 était beau, brave, léger, moqueur, éclatant; il avait la fougue téméraire et la fierté de sa race. C'était un de ces hommes nés, comme dit quelque part Saint-Simon, « pour produire les plus grands désordres d'amour ». Philippe de Kœnigsmark se laissa aimer. La dame n'était plus jeune,

mais elle ôtait belle. La maîtresse d'un maître est, d'ailleurs, toujours une piquante conquête. La comtesse l'affichait avec une ostentation orgueilleuse :

« Souvent, — raconte la comtesse Aurore, dans une relation manuscrite, — à la promenade, en voiture, elle s'asseyait sur lui. Un jour qu'il était avec elle, sur un canapé, plusieurs dames entrèrent. Kœnigsmark, se voyant ainsi surpris, se lève et demande de l'eau de la reine de Hongrie pour madame qui s'évanouit. Mais ces personnes, ayant vu de quoi il s'agissait, et de quelle nature était la pâmoison, se retirèrent en ricanant, et racontèrent l'histoire à l'électrice de Brandebourg, qui en fit des gorges chaudes. »

Mais Kœnigsmark aimait, d'enfance, la princesse Sophie-Dorothée, avec laquelle il avait été élevé. La Platen devina bientôt une rivale. Sophie-Dorothée futelle celte rivale? Cela faisait doute encore, il y a quelque temps. L'ombre de la princesse avait ses chevaliers d'honneur qui défiaient, la plume au poing, les écrivains discourtois. Sophie avait nié qu'elle fût coupable, l'hostie sur les lèvres; elle avait persisté dans sa négation, pendant trente-deux ans de captivité. Le dernier cri de Philippe avait été la proclamation de son innocence. N'était-ce pas là une preuve à la Pascal? Comment ne pas croire un témoin qui s'était fait égorger? On avait beau presser cette sinistre affaire.

elle ne rendait que du silence et du sang; comme cette bouche transpercée de poignards que les bandits de la campagne romaine se tatouaient sur le bras, avec cette devise : // sangiie solo esce.

Mais, si le sang crie, l'encre parle plus haut encore. La correspondance des deux amants, récemment exhumée de son oubliette, leur donne un éclatant démenti. Sophie y confesse son amour, à chaque ligne, avec une étourderie passionnée : « Vous m'avez ensorcelée, — lui écrit-elle, — je suis la plus amoureuse des femmes; je vous appelle à moi, jour et nuit... Soyez persuadé que les malheurs du monde les plus terribles ne m'ébranleront jamais. Je tiens à vous par des liens trop forts et trop charmants pour pouvoir les rompre, et tous les moments de ma vie seront employés de vous aimer et de vous en donner mille marques, malgré tout ce qui voudra s y opposer. »

Ailleurs, elle jette bas, comme une robe, sa pudeur de femme, et la lui met sous les pieds : « Si vous croyez que la crainte de m'exposer et de perdre ma réputation m'empêche de vous voir, vous me faites une injustice bien cruelle. 11 y a longtemps que je vous l'ai sacrifiée, et mon amour me donne tant de courage que j'ai toutes les peines du monde à l'envie où je suis de vous embrasser... Je me moque de ioatô la terre, pourvu que nous nous aimions tous

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deux... Quand on est accoutumée à des caresses aussi charmantes que les vôtres, on méprise le moiule. »

A ces héroïdes effrénées, Philippe répond, en mauvais français, tantôt d'un ton de petit-maître troussant un billet doux, à la dernière mode, tantôt avec un accent farouche, qui trahit sa rude nature Scandinave. La grilîe des Kœnigsmai'k perce, çà et là, sous le style rose de ses madrigaux. Le lendemain de son mariage, il lui écrit ce billet qui semble commencé parl'Othello de Shakspeare et terminé par le Némorin de Fiorian : « Princesse électorale! l'on peut, à présent, vous nommer comme cela, car apparemment le prince électoral vous aura investie de ce titre d'honneur, cette nuit passée... Je ne puis dormir de rage qu'un prince électoral me prive du plaisir de voir ma charmante maîtresse... C'est à deux heures que j'ai rei}u la fatale nouvelle que le prince George se trouve entre vos bras. Dans quel désespoir m'a mis cette arrivée!... Hélas! que votre berger est à plaindre I mais ma bergère est aussi malheureuse. »

Le berger a parfois des galanteries un peu fauves : {( 11 faut que je vous avoue que j'ai fait un choix ici : ce n'est d'une belle fille, mais d'un ours que j'ai dans ma chambre, et qui est nourri par moi, dans la vue que, si vous me manquez de foi, je lui avancerai mon sein, pour en tirer le cœur. Je lui apprends

ce métier avec des moutons et des veaux ; il ne s'y prend pas mal. »

Aiasi parlerait d'amour à une Walkyrie, un de ces gaerriers du Walhalla d'Odin, qui boivent l'hydromel dans des crânes.

La faute de la princesse est, d'ailleurs, singiilièrement atténuée par l'intolérable situation que lui avait faite son mariage. Jeune, jolie, spirituelle, gracieuse, comme une Française qu'elle était, du sang de sa mère, elle s'ennuyait aiïreusement dans cette petite cour crapuleuse. Son mari était déjà cet homme vide et hargneux qui fit, plus tard, sur le trône d'Angleterre, la rogue figure d'un hobereau campagnard percevant le fermage d'une riche métairie.

a Je suis persuadée — écrit quelque part Sophie à Philippe, — que mon mari a une maligne joie de cela ; car je lui connais une envie et une haine générale pour tout ce qui est charmant et qui a du mérite et de la distinction comme vous. »

George affichait, d'ailleurs, publiquement, sa maîtresse, mademoiselle de Schulenburg, une fille d'honneur que la Platen lui avait livrée. La favorite avait déclaré la guerre à la princesse, depuis qu'elle soupçonnait sa liaison avec son amant. Une première fois, file fit exiler Philippe de la cour de Hanovre par /'Électeur. 11 alla rejoindi'e, en Hongrie, Auguste de Saxe, qui commandait alors l'armée impériale, et fit,

avec lui, la campagne. Mais l'amour le reprit bientôt, comme une nostalgie. Malgré les avertissements menaçants, il voulut rentrer en Hanovre. Les augures même ne lui manquèrent pas. Son bon génie se déguisa en sorcier, pour le détourner de cette voie funeste. Un jour, il rencontra un homme, nommé Mey, charlatan à moitié fou, qui se mêlait de dire la bonne aventure. Le comte lui tendit sa main, et lui demanda quand il reverrait sa maîtresse. Mey la regarda, et lui dit : « Tu la verras, mais ensuite : Amen! Tu auras le temps de penser à ce que Mey te dit aujourd'hui. Pauvre comt(3 ! Je compatis à tes malheurs, mais ce sera ton sort. Nul ne peut échapper à sa destinée. » 11 revint donc; car la tombe, comme le gouffre, a son vertige et son attraction. Ses amours se renouèrent; un instant, la Platen crut le ressaisir. Mais, lorsqu'elle apprit, par un écho d'alcôve, que Philippe raillait ses transports de bacchante entre les bras de « son ange », comme il appelait sa princesse; quand il retint, fermée sur elle, la porte de sa chambre, qu'elle venait, la nuit, assaillir, son dépit tourna en furie, son amour renversé se changea en haine. Elle résolut la perte de Sophie, la mort de Philippe, et l'exécuta, avec la soudaineté implacable que Shakspeare prête aux crimes de lady Macbeth.

Ici, la femme du Nord, dans sa férocité primitive, perce sous la favorite grimée et costumée à la Mon-

%n ANCIENS ET MODERNES

tespan. Transportez la Plateii dans une cour germanique des époques barbares, ce sera la Ghrimhild exterminatrice des Niebelungen; ce sera Frédégonde faisant lier Brunebaut à la queue d'un cbeval sauvage.

Jamais cinquième acte de tragédie ne fut plus rapide. Kœnigsmark reçoit, un soir, d'un homme déguisé, ce billet que la Platen avait dicté à mademoiselle de Kœsebeck, la confidente de la princesse, et qu'elle l'avait contrainte d'écrire, sous menace de mort : «Monsieur le comte, ma princesse désire de vous voir; elle ne peut vous écrire, s'étant brûlé la main, et m'a ordonné de vous faire savoir que vous pouvez vous rendre cbez elle, ce soir, par le petit escalier, comme autrefois. Elle me paraît inquiète de votre silence. Adieu; tirez bientôt de doute la plus aimable princesse du monde. »

Kœnigsmark accourt au palais, dès la nuit tombante. A peine est-il entré que les portes et les grilles se referment sur lui, comme les toiles d'un piège. H pénètre cbez la princesse, surprise et effrayée de le voir. Il lui montre le billet ; elle s'écrie que l'écriture est contrefaite, qu'il y a guet-apens et qu'elle est perdue.

Cependant la Platen court au cbevet de l'Électeur endormi, le réveille, lui dénonce sa bru, en flagrant délit d'adultère avec Kœnigsmark, fait signer au vieillard un ordre d'arrestation ^ dont le texte perfide sous-

LES KOENIGSMARK 22fi

entend la mort; puis elle ordonne à quatre trabans de la suivre, les fait cacher dans la salle des gardes, derrière quatre slatues de faunes gigantesques, et leur sert un punch qu'elle prépare elle-même.

Quel lableau! cette vaste salle lugubrement éclairée par la tlamme bleuâtre du punch; ces hommes d'acier adossés à l'âtre, comme des cariatides; et, debout devant la table, la Platen, livide et hagarde, l'œil fixe, la lèvre tremblante, le sourcil froncé, qui remue la flamme du breuvage, pareille à Locuste composant un philtre... On entend des pas qui vont et qui viennent dans les corridors. C'est Kœnigsmark qui se heurte partout aux portes fermées et cherche une issue. La lueur du punch l'attire de loin, comme ces feux follets qui mènent à une tombe. 11 entre à tâtons dans la salle ; les quatre trabans, armés de leurs sabres, lui sautent à la gorge.

Ici, ce n'est plus un récit, c'est la scène même que l'histoire nous donne, sténographiée par le témoignage des assassins que la princesse elle-même recueillit de leur bouche. La voici avec ses cris, ses malédictions et ses râles :

Kœnigsmark. — Trahison ! trahison !

La comtesse Platen. — Ne lui laissez pas tirer son épée ! Coupez-lui la retraite I Bon ! Frappez ! Trois coups à la poitrine,, un à la tête. Terrassez-le, liez-lui les mains !

Kœnigsmark. — Tuez-moi, mais épargnez la princesse ; elle est innocenle !

La comtesse. — N'écoutez pas cet homme, c'est un criminel. Mais terrassez-le donc, brutes ! Qu attendezvous donc? Exécutez les ordres de l'Électeur!

Kœnigsmark. — Tuez-moi ! Grâce pour elle !

La comtesse. — Serrez la corde davantage ; bien ! nous le tenons.

Kœnigsmark. — La princesse est innocente I

La comtesse. — Étendez-le sur le parquet ; mais il étouffe! Arrachez-lui ce bâillon; ne voyez-vous pas qu'il étouffe? Maintenant, traître, confesse ton crime et celui de la princesse.

Kœnigsmark. — Ah ! vipère, c'est toi !

La comtesse. — Tu achèves de te perdre, traître. Il faut que tu avoues.

Kœnigsmark. — La princesse est innocente,

La comtesse. — Du vinaigre! serrez ce mouchoir autour de sa tête.

Kœnigsmark. — Furie exécrable !

La comtesse. — Qu'y a-t-il? Mort? Vous avez outrepassé mes ordres... Pourquoi frappiez-vous ? Je vous disais de le garrotter. Je vais chez l'Électeur. Veillez sur lui, vous autres, en attendant le médecin.

Premier trahan. — Il est mort.

Deuxième trahan. — Plus rien.

Troisième trahan, — Nous voilà embarqués dans

une belle affaire ! Après tout, nous n'avons fait qu'obéir. »

A ce dialogue tragique, il faut ajouter une pantomime plus tragique encore. Au moment où le comte s'écriait, pour la troisième fois, que la princesse était innocente, la Platen mit le pied sur sa bouche saignante et qui rendait l'àme. Elle étouffa, sous son talon, le dernier cri qu'il allait pousser. Ainsi rien ne manqua à son martyre, pas même ce coup de pied de la béte impure qui sanctifie l'agonie des lions mourants.

Ce qu'il y eut d'étrange dans cette moit, ce fut le silence qui se lit sur elle. Un sac jeté dans le Bosphore, d'une lucarne du sérail, par une nuit sans lune, n^aurait pas fait plus de bruit que la disparition de ce gentilhomme connu de toutes les cours de l'Europe. 11 ne meurt pas, il disparaît. On murmure, on secoue la tète, on se parle à l'oreille, mais on n'a rien vu ni rien entendu. La comtesse Aurore, sœur de Philippe, a beau chercher, solliciter, s'agiter, presser de questions et de lettres les amis qu'elle a en Hanovre, elle n'en obtient que des réponses embarrassées ou d'inquiélantes réticences. Le bon duc de Mecklembourg- Schwérin, auquel elle s'adresse, lui répond en style de bailli d'idylle consolant une fillette qui a perdu son moineau : « Je reçois votre aimable lettre, et déplore l'infortune de votre frère. Combien j'aime à con-

server bon espoir qu'il se retrouvera. Bien que la cause de cette catastrophe ne soit pas très connue, on ne la devine que trop. Encore un malin tour de dame Vénus I La perfide ne se contente pas de nous tourmenter, elle en veut à nos jours. Passe encore quand la chose en vaut la peine. Adieu, mon cher ange. »

Singulière oraison funèbre! On sent que le vieux, berger s'entend avec le boucher, son compère, et qu'il détache les rubans de sa houlette pour enguirlander son couteau.

La cour.de Saxe, remuée par Aurore, s'émut pourtant de la disparition de Philippe. Elle réclama des explications, et menaça d'une rupture. Les ministres étrangers durent intervenir. « Les amourettes portent malheur, dans ce pays, » écrivait M. Stepney, chargé d'affaires d'Angleterre à Dresde, à M. Cresset, son collègue, à Hanovre. « Nous avons eu ici nos catastrophes, et vous venez, à votre tour, d'avoir chez vous la tragédie. C'est une aventure tout italienne que celle-là, et je crains bien que le poignard et le poison des Borgia et des Castracani ne finissent par s'acclimater sous votre ciel. Vos princes ont voyagé par là, et l'éducation qu'ils y ont faite leur a, sans doute, appris comment on se débarrasse des gens qui nous gèuent, en les envoyant, sans bruit, hors de ce monde. Ln ou deux braves serviteurs du comte Kœnigsmark ne se lassent pas, cependant, de poursuivre leurs re-

cherches. On les voit aller et venir d'ici à Hanovre, s'infonnant au sujet de leur maître. Hélas ! point de nouvelles. Quant h moi, mon opinion est que son cadavre gît au fond d'un cloaque. Sa sœur est ici qui continue à jeter feu et flammes, comme Cassandre. L'aimable personne voudrait avoir des nouvelles de son frère ; mais Hanovre lui répond à l'exemple de Gain : « Nous ne sommes pas les gardiens de ton frère. » On retrouvera peut-être le cadavre; mais les circonstances du meurtre resteront toujours un impénétrable mystère. »

A la fin pourtant, le sang du meurtre, s'il ne cria pas, se mit à balbutier sourdement. Le bruit courut que Kœnigsmark avait été jeté dans un four. D'autres parlaient d'une décapitation clandestine. Horace Walpole, dans ses Réminiscences, raconte qu'après la mort de George P"", le squelette de Kœnigsmark fut trouvé sous le parquet d'un cabinet de toilette du palais électoral de Hanovre.

Gependant le 5 papiers de Kœnigsmark avaient été saisis, aussitôt après son assassinat. On y trouva les lettres delà princesse; elles équivalaient au flagrant délit. Accusée d'adultère, on mit une sorte de raffinement cruel à la faire interroger par le comte de Platcn, l'époux de la meurtrière de Philippe. Elle nia froidement, obstinément, constamment, contre révidence, en femme qui ment parce qu'elle veut

mentir et qu'elle en a pris son parti. Platen lui disant, dans rinterrogatoire, que l'on craignait de la voir mère d'un fils de Kœnigsmark : « Vous me prenez pour votre femme, » lui répondit-elle, avec un sourire méprisant.

Elle fit plus et proposa à son accusatrice un duel au sacrilège, un duel à l'hostie. Elles devaient communier ensemble, l'une pour affirmer son innocence, l'autre pour justifier son accusation. Elisabeth se récusa sur sa santé, n'o >ant pas afironter ce jugement de Dieu; mais Sophie ne craignit pas, comme dis;Mit les mystiques, de « manger sa condamnation ». Par devant le consistoire assemblé pour la juger, elle marcha réioliimenl à l'autel et leçut le pain consacré. Le vieil électeur parut touché de celte épreuve; il offrit à sa belle-fille d'oublier le passé et de la réconcilier avec son mari. Sur quoi Sophie-Dorothée réclama hautement le divorce, refusant formellement de jamais consentir à vivre avec un prince « qui ne lui inspirait que de Ihorreur ». A cette aversion si méritée par le personnage, se joignait, sans doute, un vœu de sombre fidélité fait au mort.

Un tribunal se rassembla, le divorce fut prononcé, le 28 décembre JG94. Sous prétexte de « désertion préméditée du toit conjugal », la princesse fut condamnée à une détention perpétuelle, séparée de ses deux enfants et dégradée de son litre. Elle prit le nom de

LES KŒNIGSMARK 229

duchesse d'Ahlden : c'était celai de la forteresse où elle fut enfermée. Elle y languit trente-deux ans, dans une captivité déguisée sous la forme d'une minutieuse étiquette. Il lui était permis de se promener hors de sa prison; mais, à chaque sortie, une escorte de pandours galopait, le sabre nu, aux portières de son carrosse. Quand son mari devint roi d'Angleterre, il envoya près d'elle des émissaires chargés de lui offrir le pardon et le partage de son trône. Elle l'epoussa le pardon, refusa le trône, et se retrancha dans ce fier dilemme que, si elle était coupable, elle était indigne d'être reine ; que si, au contraire, elle était innocente, c'était le roi qui était indigne d'être son époux. Elle mourut à soixante ans, le 13 novembre 1726.

La comtesse ^de Platen était morte vingt ans avant elle, octogénaire et aveugle, presque attolée de remords, en tête-à-tête, dans les ténèbres de sa cécité, avec le spectre de l'homme qu'elle avait fait égorger. Avant d'expirer, elle confessa son crime au ministre qui l'assistait. Cette confession, dictée par elle, est déposée aujourd'hui dans les archives de Vienne, sous ce titre naïvement ironique : « Oraison funèbre de la comtesse Elisabeth de Platen. »

Un homme manqué, une reine avortée : on pourrait définir par ce double terme l'anomalie de la destinée et de la personne de Christine.. Il y a de raventurière, de la virago et de la pédante dans la fille de Gustave- Adolphe. L'histoire n'estimera jamais ce bas-bleu botté qui, entre son alcôve et sa bibhothèque, ne sut pas faire tenir un trône.

La nature, en la créant femme, fit un quiproquo. Sa peau foncée, ses vagissements mâles firent croire, à sa naissance, que la reine venait d'accoucher d'un lils. On courut l'annoncer à Gustave-Adolphe. Lorsque

l'erreur /fut reconnue, le héros n'en parut pas affligé. Il prit entre ses bras l'enfant nouveau-né : « J'espère, — dit-il en souriant, — que cette fille me vaudra un jour un garçon; elle aura de l'esprit, car elle nous a tous trompés. » Christine eut trop d'esprit, et c'est pourquoi la reine, en elle, vécut et valut si peu.

Si son glorieux père ne lui avait pas été enlevé dès Tcnfance, il aurait, peut-être, décidé cet être ambigu; peut-être aurait-il achevé, en elle, l'héroïne que la nature avait ébauchée. La première éducation qu'il lui donna fut toute martiale et vaillante. Il remmenait aux manœuvres, la promenait devant ses troupes, aguerrissait ses oreilles au vacarme de l'artillerie et au roulement des tambours. Un jour, à Calmar, le commandant de la place n'osant faire tirer le canon, de peur d'effrayer l'enfant : « Faites tirer, — dit le roi, — elle est la fille d'un soldat, elle doit s'accoutumer à ce bruit. » Et il remarqua, avec joie, que la petite, au lieu d'avoir peur, riait du fracas des salves et battait des mains.

Christine avait quatre ans lorsque Gustave-Adolphe partit pour la guerre de Trente ans, pour cette campagne sublime, où il devait sauver l'Europe et mourir. La veille de son départ, elle vint lui réciter un discours d'adieu qu'on lui avait fait soigneusement apprendre. Le roi, tout à ses préparatifs de guerre,

donnait des ordres et n'y faisait pas attention. Sur quoi l'enfant, de ses petites mains, se mit à le tirer naïvement vers elle, par son grand baudrier de buffle. Alors le héros, attendii, la prit entre ses bras, du geste d'Hector élevant vers le ciel le jeune Astyana\. Ses yeux se remplirent de larmes, et il l'embrassa en la bénissant. Avant de quitter Stockholm, i! l'apporta aux états de Suède, la leur confia tendrement, puis il leur fit ses adieux, et chanta le psaume : « Rassasie-nous le matin de ta grâce, nous serons joyeux tout le jour.... »

Christine avait six ans, lorsque Gustave-Adolphe fut tué, en pleine victoire, à Lutzen. Des bras du grand homme, elle tomba entre les mains d'un pédant. Son précepteur, Jean Matthiœ, la bourra de latin, la farcit de grec, l'embrouilla de mathématiques. Il lit, de cette jeune reine, un enfant prodige de collège. Christine, du reste, avait la vocation et comme l'appétit du savoir. Grammaire et astronomie, physiqne et philosophie, littérature et jurisprudence, elle avalait et digérait tout. A seize ans, elle savait onze langues, y compris l'arabe et l'hébreu. A di\.-huit ans, lorsqu'elle fut déclarée majeure, elle pouvait prendre place parmi les femmes à barbe de l'érudition.

Il n'en faut point tant pour savoir régner : un trône n'est pas une chaire; un peuple n'est pas une classe que l'on mène, avec des citations de Tacite ou de

Thucydide. Tl n'y avait pas l'étofTe d'une reine dans cette impératrice de rhétorique. Son règne, en fin de compte, fut subalterne et médiocre. Les événements heureux qui le signalèrent : la paix avec le Danemark, rinfliience de la Suède sur le traité de Westphalie, doivent être rapportés à l'homme qui gouvernait sous son nom. C'était Axel Oxenstiern, le conseiller de Gustave-Adolphe, un de ces ministres de l'ancienne école, faits de prudence et de routine, de patience et de volonté, âpres au travail, blanchis sous le fardeau des affaires, qui traînaient, comme des bœufs, d'un pas lent mais sûr, le char de l'État. C'est lui qui écrivait à son fils ce mot digne de ÏEcrJésiaste, par le désabusement profond et consommé qu'il exprime : An îiescis, raifili, quantilla pnideiitia regitur o?'bis? « Ignores-tu donc, mon fils, qu'il faut bien peu de (( sagesse pour régir le monde ? »

Tandis qu'Oxenstiern gouvernait, Christine paradait en Diane et en Pallas, chasseresse et femme savante (our à tour, tantôt enfoncée dans les livres, tantôt lancée, à cheval, dans de violents exercices. Sa toilette inculte, sa chevelure effrénée, ses manches tachées d'encre, lui donnaient l'air d'une amazone lettrée ou d'une muse équestre. Les savants, qu'elle appelait déjà à sa cour, et qu'elle comblait de largesses, chantaient ses louanges, en style lapidaire. On couvrirait un obélisque égyptien des litanies d'épithètes qu'ils

lui décernaient : musarum decinm, — septentrionis sihylla, — regina regiim, — princeps inimitahilis, — semidéiim filia, — cœlestis heroina, — Christina, alter sol, — Pallas aut Minerva siiecica. — Nous en passons et des plus pompeuses.

Le jour de son sacre, on vit traîner, dans les rues de Stockholm, une montagne roulante, de la hauteur d'une maison, sur laquelle des jeunes filles, costumées en muses, couronnaient son buste, en chantant des hymnes. Une pyramide lui fut dressée, avec cette inscription : « Monument érigé à Christine, par Antiopc, Penthésilée et Thalestris, les trois reines des Amazones. »

Les muses restaient pucelles, les amazones se coupaient le sein droit, pour marquer, par cette mutilation, leur abjuration maternelle. En sa qualité d'amazuneet de muse, Christine voulut rester fille. L'iionour du mariage tourna, chez elle, de bonne heure, en monomanie opiniâtre. Elle disait. souvent qu'elle aimerait mieux la mort qu'un mari, et « qu'aussi bien qu'un Auguste, un Néron pouvait naître d'elle ». Les suppliques des Élats de Suède qui, plusieurs fois, la pressèrent d'épouser son cousin, Charles-Gustave, fils de l'électeur du Palatinat et d'une sœur de Gustave- Adolphe, ne purent la fléchir. Elle prit de très haut leurs admonitions, et, pour couper court à de nouvelles remontrances, fU déclarer Charles-Gustave héri-

tier du (rônc. Cette répugnance provenait d'un [)izari'c orgueil. L'idée de la sujétion conjugale paraissait à Christine la plus odieuse servitude. Son ambition était d'être, dans son siècle, une personne unique et incomparable, une merveille à nulle autre seconde, comme disaient les rimeurs du temps; et de planer, seule de son espèce, sur le peuple des beaux esprits, dans un empyrée fabuleux. Une médaille qu'elle Ht frapper, plus tard, donne le mot de son célibat. D'un côté, elle représente une tête de femme en profil, coiffée du casque de Minerve et couronnée de lauriers ; do l'autre, un phénix sur le bûcher, regardant fixement le soleil, avec cette inscription : MaxsXoç. Les hellénistes s'évertuèrent à traduire ce mot inconnu. H se trouva que le mot grec était un mot suédois, à double sens, signifiant à la fois sans pareil et non marié.

Celte virginité olympienne drapait des mœurs de sultane. De son aurore boréale, la Diane du Nord descendait, en chair et en os, sur les Endymions de sa cour. Son premier amant attitré fut le comte Magnus de la Gardie, un jeune seigneur de race française, d'une beauté héroïque et d'un esprit éclatant. Elle l'afficha par les largesses et les honneurs dont elle le couvrit : elle le fit nommer, d'abord, grand maître de sa maison, puis grand trésorier, et, pour le rapprocher du trône, lui fit épouser la sœur de Charles-Gustave.

Dans l'intervalle, elle l'avait envoyé en ambassade à Paris, où il représenta la pauvre Suède, avec un faste insolent. On eut dit un ambassadeur de Sparte menant, à Athènes, le train d'un satrape. Madame deMolteville, qui l'entrevit à la cour de France, a fait de lui ce portrait : « Il était fds du connétable de Suède ; son aïeul était Frai)»:ais, à ce qui se disait, d'assez médiocre naissance ; il était bien fait, il avait la mine haute et l'essemblait à un favori. Il parlait de sa reine avec des termes si passionnés et si respectueux, qu'il était facile de le soupçonner de queb]ue tendresse plus grande que celle qu'il lui devait par sa qualité de sujet... Cet homme parut assez digne de la fortune, mais plus propre à plaire qu'à gouverner. »

Le comte de la Gardic l'égna quelques années, puis sa laveur passa, et, de cet amour encore digne d'une reinC;; Christine descendit, par degrés, dans d'obscurs caprices. En religion, elle était devenue sceptique ; le libertinage de son esprit passa bientôt dans ses mœurs. L'érudition l'initia aux mystères orgiaques de l'antiquité. Elle étudiait, avec une curiosité impudique, le musée secret des lettres grecques et latines. On raconte qu'elle savait par cœur le Satyricon de Pélrone, et qu'elle se plaisait à réciter les passages obscènes de Catulle. D'après les pamphlets du temps, elle aurait même pénétré dans les arcanes de Lesbos et traduit, en pastiches étranges, les vers de Sapho. « Elle était

très vindicative, — dit la princesse Palatine, parlant de Christine, dans une de ses lettres, — et livrée à tous les genres de débauches, même avec les femmes. »

Une anecdote aullienlique accuse, chez elle, une dépravation raffinée. Elle avait fait venir à Sto kholm et logé dans son palais, Saumaise, le grand érudit de Leyde. Il y tomba malade, et la reine venait souvent lui rendre visite. Un jour, elle le trouva couché, tenant un livre qu'il ferma brusquement, aussitôt qu'il la vit entrer. Elle le lui prit des mains : c'était le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville. Saumaise, friand de gravelures, comme tous les savants d'autrefois, grignotait, dans son lit, ce fruit défendu. Christine avait amené avec elle une de ses filles d'honneur, la belle Ebba de Sparre, que les pamphlets l'accusent d'avoir trop aimée. On a de ses lettres à cette favorite qui pourraient être traduites en mèties saphiques. Elle dit à Saumaise de lui chercher une des meilleures pages, la lut, en souriant ; puis, tendant le volume à mademoiselle de Sparre : « Venez voir, — lui dit-elle, — un beau livre de dévotion. )) Li jeune fille n'eut pas lu trois lignes qu'elle rougit et s'arréti court; mais Christine la força de poursuivre et de lire tout haut, riant aux éclats de ses larmes et de sa rougeur. Le trait est de ceux qui percent un caractère et le déshonorent. On dirait, comme dans les contes, une

fée méchante, condamnant les lèvres des vierges à laisser tomber des ordures.

Toute corruption vient d'un corrupteur : un homme avait pris sur Christine une funeste influence. Le médecin français Bourdelot, qu'elle avait appelé à Stockholm, pour la guérir de la fièvre, était entré dans son intimité par les secrets de Talcôve ; il y resta par des moyens aussi pervers que des maléfices. Bourdelot faisait partie de ce groupe très caractérisé d'esprits forts qui, en plein règne de Louis XIV, niaient, au milieu de la croyance générale. En apparence, ces libertins^ comme on les nommait, gardent l'orthodoxie bienséante, imposée par la loi du temps. Ils semblent, dan? cette grande église, prier et vénérer comme les autres. Approchez-les de près; vous reconnaîtrez, en eux, des incrédules absolus, auprès desquels les philosophes du siècle suivant, avec leur déisme sincère et leur foi ardente dans le progrès de l'espèce humaine, paraîtraient des esprits presque religieux. C'est le cardinal de Retz, un prince de l'Église païenne d'Alexandre VI et de Léon X; Saint-Évremond, l'ami de Ninon; le poète des Barreaux, qui, entendant tonner pendant qu'il faisait gras un jour de vendredi saint, jetait son assiette par la fenêtre, en s "écriant : (( Voilcà bien du bruit pour une omelette au lard! » C'est le vieux Rose, secrétaire du cabinet, dontDangeau écrit qu'il « était plaisant, gai, salé et croyant à peu de

cliose »; C'est madame Deslioulières, qui ne faisait point baptiser sa fille ; c'est encore Saint-Pavin, Lainez, Hesnault, Méré, Bordeville.

On ferait tout un index de ces mécréants : « H faut que vous sachiez, — écrivait Nicole, — que la grande hérésie du monde n'est plus le calvinisme ou le luthéranisme, que c'est l'athôisme, et qu'il y a toute sorte d'athées, de bonne foi, de mauvaise foi, de déterminés, de vacillants et de tentés. » Bourdelot était un des plus hardis de la bande. Ce fut lui qui complota, en petit comité, pour brûler un morceau de la vraie Croix. Il ne put, dit-on, en venir à bout, malgré tous ses efforts ; et on ajoute que ce prodige décida la conversion de la princesse Palatine. Mais le miracle n'agit pas sur le médecin sacrilège.

Son rôle auprès de Christine fut celui d'un précepteur d'immoralité. Un violent pamphlet du temps va plus loin ; il l'accuse d^avoir sauvé plusieurs fois, par des avortements, Thonneur de la reine. « Le médecin Bourdelot, — dit-il, — homme, à ce qu'on assure, assez ignorant dans son métier, mais athée et fourbe de profession, n'a fait sa fortune auprès d'elle que pour luy avoir donné des moyens de supprimer les effels de ses lascivités, et un autre chirurgien, nommé Soreau, qui demeuie présentement à Worms, a été assez bien récompensé pour luy avoir rendu le mesme service. Car, selon la vie qu'elle a menée, et qu'elle mène

encore à présent, elle a souvent besoin de telles gens. » Ce libelle, évidemment sincère, reproche encore à Bourdelot d'avoir détruit, sciemment, dans l'âme de Christine, toutes les idées religieuses. « Avant la venue de Bourdelot, — dit-il, — la reine a esté véritablement fort pieuse et fort religieuse, comme j'ay desjà dit. Mais, après, on l'a veu douter s'il y avoit un dieu et une providence, no point croire ny paradis, ny enfer, ny saints, ny diables, ny jugement, ny résurreclion, et, par conséquent, ny ^immortalité de rame. Pour l'incarnation Verbi divùii, elle passe pour une faille dans son esprit. » L'empire que ce Méphistophélès en rabat exerçait sur Christine était si étrange, que, d'après ce même pamphlet, le peuple l'attribuait à une sorte d'ensorcellement diabolique, (( C'est une chose véritablement estonnante de quoy une princesse si bien éclairée se laissoit si fort aveugler par cet infâme ; ce que le menu peuple de Suède ayant même observé, s'est persuadé qu'il avoit un Esprit familier et qu'il usoit de charmes pour fasciner son esprit. Je l'ai ouy dire à plusieurs, estant en Suède, et, lorsque j'ay fait effort de leur oster cette pensée de la teste, comme une raillerie ou comme une sottise, je les ay trouvez si bien persuadez que c'a esté sans effet. » Cependant la Suède était mécontente de sa reine. L(^,s prodigalités de Christine épuisaient ses maigres finances. L'aristocratie, écartée de la cour, s'irritait

de la voir remplie par des aventuriers de plume ou d'intrigue. Les soldats de Gustave-Adolphe s'indignaient de céder le pas aux mandarins lettrés de TAIlemagnc et de la Hollande. D'une autre part, l'incrédulité affichée de Christine scandalisait, jusqu'au fond de l'àme, le rude clergé Scandinave, aussi farouche dans sa foi luthérienne que l'était, à ses antipode s dans l'orthodoxie catholique, le Saint-Office espagnol. Un vague murmure de blâme parcourut bientôt le royaume. Au premier bruit, Christine cria à l'ingratitude et déclara qu'elle voulait immédiatement abdiquer. Cette menace porta coup. Son successeur désigné, Charles-Gustave, en sa qualité de prince allemand, déplaisait fort aux seigneurs. Son avènement devait être celui d'une dynastie étrangère. Tout espoir, d'ailleurs, n'était pas encore perdu, de convertir la jeune reine à un mariage de raison. Les remontrances projetées firent place à d'humbles excases. La noblesse, en corps, ayant à sa tête le chancelier Oxenstiern, vint se jeter aux pieds de Christine, chanter ses louanges, glorifier son règne, la supplier de ne pas déserter son trône. Vultima ratio de cette supplique fut un pot-de-vin. Pour la décider à garder la couronne, on la redora. Les États promirent de payer ses dettes et de subvenir magnifiquement aux frais de sa cour. Sur quoi, Christine se laissa fléchir et retira son abdication.

Cette seconde partie de son règne ne fit qu'empirer et exagérer la première. Ce fut la comédie de la « reine savante », jouée par une Bélise couronnée, presque aussi ridicule que la pécore de Molière. L'amour des arts, la protection des lettres, sont des vertus royales, entre toutes; elles conviennent surtout à une femme. La majesté d'une reine prend une grâce exquise quand elle s'incline aux choses de l'esprit. 11 n'y a rien de plus charmant, dans l'histoire, que Marguerite d'Ecosse baisant, sur les lèvres, un poète endormi ; que la duchesse Elisabeth d'Urbin protégeant Raphaël enfant. Mais Christine n'apportait ni tact ni mesure dans ses accointances littéraires. Elle y mettait un empressement indécent de femme du métier, quêtant et provoquant les éloges, troquant, comme uneidole, les dons et les faveurs contre des coups d'encensoir.

Une chaîne d'or de mille écus à Ferrario de Padoue, lequel, en retour, prononce son panégyrique dans l'Université de cette ville. Une chaîne d'or à Balzac, qui la lui rend en périodes pesantes et sonores : « Sachant, Madame, que vous n'êtes pas moins docte que vous êtes libérale, je ne puis que tirer encore plus de gloire de votre jugement que de votre don. Puisque j'ai été loué de la bouche de Christine, je n'envie ni à Claudien sa statue, ni à Pétrarque son couronnement. » Une chaîne d'or à Scudéry, qui lui dédie son poème ostrogoth d'Aia?^e, avec des flagorneries gasconnes guindées sur d'empha-

tiques majuscules : « Vciitablement, ceux qui nous ont voulu faire passer pour les merveilles de l'univers, des pyramides, des tombeaux et des colosses, nous ont bien dil, par là, tacitement, qu'ils n'avaient pas de Cliristines en leur siècle; car ils ne se seraient pas amusés à nous décrire ces prodiges de l'art, s'ils eussent eu à nous parler d'un aussi grand miracle de la nature. Je suis obligé d'avouer que le Nord a maintenant sa Minerve, dans Stockbolm, comme il eut autrefois sa Diane, dans Tauris. » Une chaîne d'or à Ménage, à qui, sachant qu'il tenait, chez lui, le mercredi, des réunions littéraires, et rassemblant ellemême les savants dans son palais, le jeudi, elle écrivait en style pédantesque : « Ma Joviale est la très humble servante de votre Mercuriale. » Une chaîne d'or à Scarron, qui lui écrit que « si elle avait vécu au siècle d'Auguste, elle aurait ôlé toutes ses pratiques au patron des beaux esprits, défunt Mécénas, et l'aurait fait enrager, comme Gustave-Adolphe aurait fait enrager son maître, s'ils avaient eu à disputer ensemble l'empire de l'univers ». Toutes ces chaînes d'or étaient des emblèmes ; elles attelaient les rimeurs et les rhéteurs, comme autant de bruyants Pégases, au char de triomphe où Christine paradait de loin, dans la brume, sur un Parnasse de frimas.

Ce qu'il faut dire pourtant, c'est que Pascal lui ayant dédié sa Roulette, Christine lui épargna son banal col-

lier et se contenta de l'appeler, dans sa réponse « le précepteur du genre humain elle flambeau du monde ».

En même temps, et de plus en plus, Christine s'entourait d'un sanhédrin de docteurs. Après avoir convoqué le ban, elle appelait, à Stockholm, l'arrièreban de tous les collèges de l'Europe : Vossius et Heinsius, Freinshcmius et Schefferus, Bœelerus et Meibomius, Forsius et Paulinus ; tous docteurs en tis, grammairiens hirsutes, hellénistes du Danube, érudits refrognés, mathématiciens mal léchés, scoliasles de tout poil et de toute fourrure. C'était comme une ménagerie d'ours savants, logée et installée dans sa cour, qu'elle gardait et faisait paître, le sceptre à la main.

Un jour même, elle fit danser deux 'd'entre eux. Meibomius ayant compilé un docte traité sur la musique des anciens et Naudé ayant écrit une dissertation sur leur danse, Christine, soufflée par Bourdelot, les invita à danser la coi'dace et à chanter, en mode dorien, devant elle. Cela fit une saltation de satyres et le charivari de Marsyas souftlant dans la double flûte d'Apollon. Les huées et les risées éclatèrent; sur quoi, Meibomius, se prenant à Bourdelot de son avanie, tomba sur lui, à coups.de poing. L'ours voulait assommer le singe qui lui avait joué un si méchant tour.

Les rixes et les gourmades étaient fréquentes du reste, dans cette pétaudière scientifique. On s'y jetait à la tête les in-folio du Lutrin; Trissotiii et Vadius s'y

arrachaient leurs perruques. Olaiis Vérélius ayant avancé, dans un de ses livres, « que la loi devrait sévir contre ceux qui osent douter que les Goths qui s'emparèrent de Rome sont sortis de Suède, ou que, du moins, on devrait leur lancer des pierres runiques à la tête », Schefïerus nia carrément cet article de foi gothique. Vérélius répliqua avec force injures ; des flots d'encre coulèrent, les pierres runiques allaient se jeter dans la controverse. Christine fut obligée d'intervenir, pour empêcher les deux confrères de s'en lapider.

On peut citer pourtant, parmi les savants qu'attira Christine, quelques hommes de haut mérite et très dignes des faveurs d'une reine : Naudé et Saumaise, déjà mentionnés, Huet, Bochard et le peintre Sébastien Bourdon. Le plus grand des hôtes de Christine paya son hospitalité de sa vie. Descartes, qu'elle avait fait venir, mourut de froid à Stockholm, comme un philosophe grec qu'une reine de Scythie aurait attiré dans ses glaces. C'était à cinq heures du matin, en hiver, qu'il devait venir, chaque jour, dans sa bibliothèque, lui professer son système. Pour y arriver, il fallait gravir une côte escarpée, battue, d'un côté par la mer, . et de l'autre par le lac Maëlar. Les sauvages vents du nord s'y livraient une bataille perpétuelle : furieux symbole des tourbillons qu'il allait expliquer à son écolière. Un frisson mortel le saisit, dans une de ces ascensions périlleuses, et l'emporta en trois jours.

Les affaires du royaume périclitaient, sous ce gouvernement scolastique. Les caisses étaient vides : Christine y prenait tant d'argent pour ses pensions littéraires, ses collections et ses livres, qu'il n'en restait plus pour les besoins de l'État. Aux tracas de la pédanterie elle mêlait toujours les intrigues de la galanteF'ie. Le jeune comte de Tott succédait à La Gardie dissTacié. Un troisième favori sursit : l'ambassadeur d'Espagne, Antonio Pimentel, devint, en 1652, l'amant presque déclaré de la reine. Ce fin cavalier, flatteur exquis, lettré délicat, mêlé d'emphase castillane et d'insinuation italienne, était un dangereux personnage. Autant qu'on peut l'entrevoir, ^a mission secrète, à laquelle se rattachaient une intrigue religieuse et une machination politique, était d'amener Christine à l'abdication par la conversion.

Comme celle de Bourdelot, son influence sur la reine eut l'effet d'un ensorcellement. Il la dégoûta de son pays, de sa religion, de son peuple. Il lui montra, comme une apothéose, dans une perspective chimérique, la radieuse existence qu'elle mènerait, à Rome, glorieuse et libre , sous un ciel splendide , entourée d'une cour de cardinaux et de poètes, papesse des arts et des lettres, muse catholique du jardin refleuri de la Renaissance. Qu'était-ce que son royaume, pauvre et glacé, assombri par un culte austère, entravé d'ennuyeux devoirs, auprès de cet empire idéal? Sa sou^

veraineté ne serait pas moindre. La baguette enchantée d'Armide valait bien le sceptre de plomb d'une région polaiio. Gomme le magicien du Tasse, rimontel Tiniliail, en même temps, aii\ voluptés du Midi. Ce fut sous sa direction qu'elle fonda Tordre de VAinarrmte ou de \ Immortelle, sorte d'abbaye doThélème, composée de quinze dames et de quinze seigneurs, qui devaient faire, en y entrant, vœu de célibat. Christine présidait ce Décaméron licencieux. Les séances se tenaient la nuit, dans un château caché entre les montagnes, sur la rive du lac Maëlar. L'insigne de l'ordre était une guirlande enrubannée, sur laquelle était inscrite cette devise : Dolce nella memoria. On racontait d'étranges choses de ces nocturnales et du genre de « doux souvenirs » qu'en rapportaient les jeunes initiés.

Le philtre opéra, les charmes de Pimentel réussirent. Une seconde fois Christine déclara au Sénat sa résolution d'abdiquer.

Cette fois, elle fut prise au mot, avec une joie mal dissimulée. Les nouvelles représentations que lui adressa la noblesse se réduisirent à des formalités officielles. Il y avait évidemment incompatibilité d'esprit et d'humeur entre cette reine fantasque et ce peuple grave, adonné aux vertus sévèies. Le divorce fut solennellement prononcé, le 16 juin 1654, dans la grande salle du château d'Upsal. Christine y parut, pour la dernière fois, en costume de reine, la couronne sur la

tête. Après la lecture de l'acte d'abdication, les grands officiers s'approchèrent et lui enlevèrent, tour à tour, les habits royaux, comme les prêtres dépouillent la novice qui a prononcé les vœux irrévocables, des parures de sa vie mondaine. La cérémonie fut touchante. Le vieux sénéchal, comte de Brahé, qui, en vertu de sa charge, aurait dû ôter le diadème du front de Christine, ne put s'y résoudre. Par deux fois, il éleva, en tremblant, la main et la retira, comme s'il eût eu peur de commettre un sacrilège, en découronnant la fille de Gustave- Adolphe. Des sanglots éclatèrent, lorsque Christine, dépouillée des ornements de la royauté, vêtue d'une simple robe de taffetas blanc, fit ses adieux à la Suède, dans un noble et touchant discours. L'abdication est funèbre ; on dirait qu'elle anéantit. De tous les actes humains, c'est celui qui se rapproche le plus de la mort.

Ce qui gâta cette scène pathétique, ce fut l'âpreté cupide que mit Christine à se faire payer sa couronne. En quittant la Suède, elle la spolia de tous ses tiésors. Les meubles, les tableaux, les bibliothèques des palais chargèrent dix navires qui firent voile, en toute hâte, vers l'Allemagne. On eût dit une escadrille de pirates déménageant un royaume. Un instant même, la Suède eut peur que Christine ne vendit au roi d'Espagne la flotte qu'on avait armée pour l'escarter sur les côtes de Poméranie. Non contente de dépouiller

son pays, elle voulut en emporter un large morceau. Sa prétention était de garder, en toute propriété, des îles et des villes, dont le revenu dépassait trois millions de livres. Le Sénat ne consentit à les lui laisser qu'à titre de simple apanage. Il fallut encore se charger de ses dettes, qui montaient à dix millions d'écus d'or. Aussi le nouveau roi ne trouva-t-il pas un ducat pour fêter son sacre. Cette sortie de harpie déshonora l'abdication de Christine : elle pillait le royaume qu'elle abandonnait.

On a beaucoup disserté sur cette abdication incompréhensible. Un savant suédois a même publié, à Upsal , une dissertation en régie, sous forme de thèse : De caiisis abdicationis Christinœ. Ces causes, si cherchées, s'entrevoient distinctement à travers le caractère de la femme. Les splendeurs italiennes, dont Pimeiitel l'avait éblouie, la perspective d'une royauté interlope, libre de tous soucis et de tous devoirs, entrèrent, sans doute, dans sa résolution, pour une large part. On se souvient des deux grandes dames de Brantôme, s'écriant, au récit qu'on leur faisait des licences et des orgies de Venise : « Hélas ! si nous eussions fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là, par lettres de banque, et que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne saurait approcher, quand bien nous serions empérières de tout le monde ! » Christine,

elle aussi, avec son tempéraiiient échaulî'é et son imagination dissolue, dut ressentir la nostalgie de l'Italie lettrée et galante, vouée au culte et aux arts des sens, que Pimentel lui avait dépeinte. Mais la cause première de son renoncement fut la vaine gloriole d'étonner le monde et d'émerveiller la postérité. Elle crut que lEurope entière allait acclamer sa descente du trône, connue une action magnanime, et que, vivante encore, elle entrerait, immortelle et transfigurée, dans le groupe des héroïnes de l'histoire. C'était étrangement surfaire l'importance de sa retraite et de sa personne.

L'abdication de Sylla, soiti tout sanglant de la dictature et rentrant, sans armes, dans le peuple qu'il a décimé, est étonnante et terrible. Celle de Charles- Quint, déposant tout un fardeau de sceptres, au seuil d'un couvent, et regardant décliner, derrière les coteaux de Saint-Just, le soleil qui ne se couchait jamais sur son vaste empire, a la grandeur extrao.dinaire du sacrilice quelle consomme. Mais une reine de Suède, personnage fort secondaire, à ce moment, en Europe, jetant sa couronne, sans rime ni raison, comme un bonnet d'honnête femme, par-dessus les moulins à vent de la renommée, ne pouvait que faire jaser les ruelles et controverser les écoles.

L'abdication de Chrislhie n'excita donc que la curiosité d'un spectacle. Les littérateurs à sa solde en (iront un thème d'amplifications ; les hommes sensés la bla-

mèrent, comme un absurde caprice. Le bon Loret, dans son journal rimé de la Muse historique, rapporte l'impression défavorable qu'elle fit à Paris :

Plusieurs gens de haut et bas monde N'ont, pour cette d-émission, Que murmure et qu'aversion.

Plus tard, Saint-Évremond, raconlant l'arrivée de Christine en France, fait tenir ce langage au commandeur de Jars : « Messieurs, si la reine de Suède n'avait connu que les coutumes de la Suède, elle y serait encore. Pour avoir appris notre langue et nos manières, pour s'être mise en état de réussir huit jours à Paris, elle a perdu son royaume. » — Mais le jugement le plus sévère fut celui du grand Condé ; après avoir entrevu Christine, à Bruxelles, il laissa tomber sur elle ce mot méprisant : « C'est donc là cette dame qui a abandonné si facilement la couronne pour laquelle, nous autres, nous combattons, et après laquelle nous courons toute notre vie sans l'atteindre! » — Le héros toisant ainsi, de haut en bas, la fausse héroïne, la rapetissait à son vrai niveau.

En quittant la Suède, Christine avait l'ait frapper une médaille dont le revers représentait Pégase pialîant sur le sommet de l'Olympe, avec cet exergue : Sedes

hœc potior solio! Ce Pégase était une Chimère, et Christine allait l'enfourcher pour gravir l'Olympe de théâtre qu'elle avait préféré au trône glorieux do vlustave-Adolphe.

Aussitôt après son abdication, Christine se hâta de quitter la Suède. Son premier acte fut un retour à sa vraie nature. Comme Achille sur les armes, elle se jeta sur un habit d'homme. La reine défroquée se déguisa en cavalier et prit le titre de comte de Dohna, pour fuir son royaume. En même temps, elle inaugurait sa suzeraineté littéraire, en adressant à l'Académie française sonportrait illustré d'une lettre aux Quarante. « Je ne doute pas, — leur écrivait-elle, — que vous m'aimiez, dans la solitude, comme vous m'avez aimée sur le trône. Les belles-lettres que je prétends cultiver en repos et avec le loisir que je me réserve, me font même croire que vous m'y ferez part quelquefois de vos ouvrages, puisqu'ils sont dignes de la réputation où vous êtes, et qu'ils sont presque tous écrits dans la langue qui sera la principale dî mon désert. » A peine descendue du trône, ChrisUne se jetait, la

plume sur l'oreille, dans un fauteuil d'académicienne : Sedes hœc potior solio!

Après avoir traversé rapidement l'Allemagne et la Hollande, elle alla rejoindre le comte de Pimentel, à Bruxelles. Le lendemain de son arrivée, dans le palais de l'archiduc, la fille de Gustave-Adolphe ahjurait le protestantisme, entre les mains du dominicain Guémès, au bruit du canon. Des salves éclatèrent, sur les remparts de la ville, au moment où elle reçut l'absolution de son confesseur.

Cette conversion fut-elle sincère? 11 est permis d'en douter : son abdication la détermina. La royauté littéraire qu'elle rêvait, en Italie, ne pouvait se conquérir qu'au prix d'un changement de culte. Comme Paris pour Henri IV, Rome, pour Christine, valait bien une messe. Le seul chemin qui pût l'y conduire était celui de Damas : elle y tomba au moment voulu, comme à l'étape d'un programme. Depuis longtemps, elle affichait l'incrédulité : quel miracle difficile à croire que celui d'un coup de la Grâce frappant subitement l'élève du médecin Bourdelot! Elle-même, d'ailleurs, par des apartés ironiques, semblait prévenir le parterre de ne pas être la dupe de la comédie. Un jésuite naïf lui disant, à Louvain, que, lorsqu'elle serait catholique, on la placerait parmi les saintes, à côté de sainte Brigitte de Suède, elle redressa un front tout païen, et répondit, avec l'orgueil d'une femme de Piutarque ;

« J'aime mieux qu'on me melle entre les sages. » Il lui arriva, un jour, à Anvers, au sortir de vêpres, d'oublier son livre dans la tribune de réglise ; un prêtre l'entr'ouvrit en le lui rapportant : c'était un Virgile. Elle le reçut avec un étrange sourire, comme bien aise qu'il eût pu voir dans quel bréviaire elle lisait l'office. Plus tard, à Rome, il parut un livre intitulé : Histoire de la conversion de la reine de Suède. Gbristine, après avoir lu, souligna le titre et écrivit sur la marge : Chi l'a scritta no lo sa, et cJii la sa no l'ha mai scritta. <( Celui qui a écrit cela n'en sait rien, et celle qui le sait n'en a jamais rien écrit. »

Sa conduite démentait, du reste, toute rénovation intérieure. Elle remplissait BraxcUes d'esclandres et de propos effrontés, « Il n'y a point de charretier, dans tout le Brabant, — dit l'auteur d'une Lettre escritte de Bruxelles à la Haye, touchant la Reine de Suède, — qui jure si furieusement qu'elle fait, et l'entremetteuse la plus infâme qui soit au monde rougirait, en lui entendant dire les mots qu'elle a continuellement dans la bouche. »

Ce n'étaient que bals, spectacles, chasses, tournois, médianoches. Pimenlel, amant reconnu, menait les rondes de la bacchanale. Les graves dignitaires de la petite cour espagnole des Flandres, habitués à l'existence presque hiératique de leur reine, contemplaient, :avec stupeur et scandale, les incartades de cette

échappée du trône. « J'oubliais de vous dire — écrivait Christine à Ebba de Sparre — que je me porte parfaitement bien, que je reçois ici mille honneurs, et que je suis bien avec tout le monde, excepté avec le prince de Condé, que je ne vois qu'cà la comédie et au cours. Mes occupations sont de bien manger et de bien dormir, étudier un peu, causer, rire et voir les comédies françaises, italiennes et espagnoles, et de passer le temps agréablement. Enfin je n'écoute plus de sermons; je méprise tous les orateurs. D'après ce que dit Salomon, tout le reste n'est que sottise; car chacun doit vivre content en mangeant, buvant et chantant. »

Le catholicisme n'était évidemment, pour Christine, qu'un paganisme méridional, une religion de pompe et de joie, où la pratique des rites et la soumission à l'orthodoxie couvraient et absolvaient toutes les fautes. Elle s'était faite catholique, comme une stoïcienne du temps des Césars, fatiguée de l'austère morale d'Épictète, aurait embrassé le culte sensuel d'Adonis.

Après quelques mois de kermesse flamande, Christine prit, à travers l'Allemagne, le chemin de Rome. Eu passant à Inspriick, où l'attendait le nonce du pape, Holstenius, elle renouvela publiquement, entre ses mains, sa profession de foi catholique. La cérémonie eut lieu, en grande pompe, dans la cathédrale. Un jésuite allemand y prêcha et prit pour texte de son

sermon ce verset biblique : « Écoute, ô fille! et considère; incline ton oreille, et oublie ton peuple et la maison de ton père. » Chrisline écouta, l'œil sec, celte cruelle parole, qui dut faire tressailhr le béros suédois, dans sa tombe. La fête se termina, le soir, par un grand spectacle. Gbevreau prétend que la reine, sortant du théâtre, lâcba, tout haut, ce lazzi cynique : « 11 est juste qu'ils me donnent la comédie après que je leur ai donné la farce. »

Ce fut d'Insprûck qu'elle notifia son changement de religion à Charles-Gustave et au pape. Sa lettre à Alexandre VII ne manque pas de noblesse. La fai'ce, si farce il y eut, est, cette fois, dignement jouée : « Arrivée enfin, — lui écrivait-elle, — au but q ic j'ai tant désiré, de me voir reçue au sein de notre sainte Église catholique romaine, je n'ai pas voulu manquer d'en faire part à Votre Sainteté, et de la remercier de m'avoir honorée de ses favorables commandements. J ai fait voir au monde entier que, pour obéir à Votre Sainteté, j'avais abandonné, avec la plus grande joie, ce royaume où la vénération pour vous est comptée parmi les péchés irrémissibles, et j'ai mis à part tout respect humain pour faire voir que je préfère, de beaucoup, la gloire de me soumettre à vous, à celle du plus beau trône. Je supplie Votre Sainteté de me recevoir comme je suis, dépouillée de toule grandeur, avec la même affection paternelle qu'elle a daigné m'accorder jus-

qu'ici. » En avançant vers Rome, son voyage prit l'allure d'un pèlerinage. Lorsqu'elle arriva en vue de Lorettc, elle mit pied à terre et salua d'une génuflexion la Santa Casa. Elle entendit la messe, aux pieds de la Vierge miraculeuse, et, comme une reine à une reine, lui fit présent d'un sceptre et d'une couronne incrustés de diamants et de perles fines.

Christine fit, à Rome, l'entrée d'une triomphatrice, montée sur un cheval blanc, entre deux cardinaux légats a latere, au milieu d'un splendide cortège. Des arcs de triomphe se dressaient dans le Corso, retentissant de fanfares et pavoisé de guirlandes. Les dames romaines, rangées sur son passage en amphithéâtre, lui jetaient des fleurs. Le Sacré Collège l'attendait, au seuil de la basilique de Saint-Pierre, et la conduisit au grand autel où le pape lui donna la confirmation. Au collège de la Propagande, on imprima devant elle ces mots, en vingt-deux langues : « Que Christine vive éternellement! » Les compliments polyglottes que lui adressèrent les élèves, imprimés par ordre du pape, furent publiés sous ce titre : Concorde des langues à la louange de Christine. Lorsqu'elle monta au Capitole, une inscription commémorative fut gravée sur une tablette de marbre. C'était une affaire énorme pour la cour de Rome, si facile, de tout temps, aux illusions, en matière religieuse, que la conversion de la reine du pays le plus luthérien de l'Europe, de la fille du cham-

pion du protestantisme. Le pape n'était pas éloigné d'y voir un miracle, présage du retour prochain de la Suède au catholicisme. De \k cette réception magnifique. Rome, dans Christine convertie, fêtiii la Reforme rentrant au bercail.

Il fallut bientôt déchanter de ce Te Deum. A peine entrée dans l'église, la néophyte s'y permettait d'étranges incartades. On la voyait causer, tout haut, pendant la messe, avec les cardinaux, rire aux éclats, lorgner les peintures. Le pape, scandalisé, lui envoya un chapelet et lui fit recommander, par le camérier chargé du message, de s'en servir dans ses prières. Elle reçut ce présent avec dédain, le tourna et le retourna, entre ses doigts, comme une amulette, et dit, en le jetant à une des femmes dé sa suite, « qu'elle ne voulait pas être une catholique à rosaire ». Pour son début aussi, elle lit la conquête d'un prince de l'Église. Le cardinal Colonna s'avisa de s'éprendre d'elle, et de crier tout haut sa passion. Christine ne décourageait pas ce bruyant amour : les deux pourpres allaient prendre feu, en se rapprochant. Gela fut bientôt le bruit de la ville : le pape, pour couper court à l'intrigue, fut forcé d'exiler de Rome le cardinal amoureux.

Cependant Christine inaugurait, tant bien que mal, son règne spirituel. Gomme pour en prendre solennellement possession^ elle faisait frapper une médaille où

sa tôte, couverte de lauriers, était accostée à l'image de Rome, avec cette inscription :

Possis urbe Roma nihil videre majus ?

Elle montrait, en visitant les ruines et les galeries, le goût d'un amateur et l'éiudition d'un archéologue. Installée au palais Farnèse, elle y fondait une académie des sciences et des lettres, dont les séances étaient entrecoupées de concerts. Mais ce n'était là qu'un prologue : avant de se fixer à Rome, Christine voulut visiter la France. C'était, pour elle, un voyage du sacre. Le grand siècle venait de poindre, Paris rayonnait déjà sur l'Europe. Quelle gloire d'en revenir couronnée par les muses de « la Chambre bleue » et les immortels de l'Académie! Au mois d'août I606, Christine débarquait à Marseille; le 4 septembre, elle entrait dans ce palais de Fontainebleau qu'elle devait, l'année suivante, tacher du sang d'un grand crime.

L'étonnement fut grand lorsqu'on la vit débarquer à la cour de France. La Scandinavie était alors une région hyperboréenne. Stockholm était plus loin de Paris que ne l'est aujourd'hui Constantinople ou Tiflis. Cependant on parlait, depuis longtemps, de cette reine bizarre qui s'habillait en mousquetaire, savait du grec autant qu'homme de France et faisait venir, dan? ses États, des philosophes qui mouraient de froid en

lui expliquant Aristote. Les beaux esprits et les précieuses de Paris la regardaient de loin, comme les astronomes de la fable regardent, au télescope, un animal dans la lune. Les cuistres se pâmaient d'avance à l'idée d'une reine en us, qui portait culotte. Guy Patin en pleurait d'attendrissement dans son écritoire : « Elle entend bien le latin, — écrivait-il à un sien ami, — et en sçaitplus que beaucoup de gens qui en font profession. Je sçais, de bonne part, qu'à vingt-trois ans, elle sçavait tout le Martial par cœur. On dit qu'elle fait grand cas de Catulle, de Sénèque le tragique, mais encore plus de Lucain; je serois fort de sonadvis. Feu^L Grotius étoit extrêmement passionné pour cet auteur. 11 enavoit toujours un dans sa poche, qu'il baisoit plusieurs fois par jour. » JiC dernier trait est admirable et sent d'une lieue son Vadius :

Pour l'amour du latin souffrez qu'on vous embrasse!

Christine arriva en France, dans un assez piètre équipage, entre trois dames d'honneur, accoutrées comme des maritornes, et quatre ou cinq routiers italiens, gentilshommes mâtinés de sbires, qu'elle décorait du titre d'écuyers et de capitaines de ses gardes. Malgré ce train picaresque, elle fut fêtée royalement. Le jeune roi Louis XIV la reçut, en grande pompe, à Compiégne. Elle étonna fort, au premier aspect. On

vit une petite femme à toiimiire hommassc, hochant des épaules, marquée de petite vérole, coiffée d'une grosse perruque défrisée, vêtue d'un hahit moitié pourpoint moitié corsage, mal attaché à une jupe courte qui laissait passer sa chemise, avec un collet de buffle et une épée qui lui battait les talons. On sait comme, au xvn° siècle, les gens de cour savaient viser les ridicules et attraper les figures. Les portraits de la reine de Suède abondent, dans les lettres et les mémoires de l'époque, crayonnés de verve et rehaussés, par endroits, d'un fort trait de caricature.

Le duc de Guise, envoyé à Marseille pour la recevoir, se hâte d'envoyer d'elle, à Paris, une première esquisse. Il lui trouve « la taille fournie et la croupe large, le bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus d'homme que de femme, le nez aquilin, la bouche assez grande, les dents passables, les yeux fort beaux et pleins de feu. » 11 signale sa protubérance d'épaule, « dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit et de sa démarche que l'on en pourrait faire des gageures ». — « Elle est toujours fort poudrée, — écrit-il encore, — avec force pommade, et ne met quasi jamais de gants. Elle est chaussée comme un homme, dont elle a le ton de voix, et quasi toutes les actions. »

Mais ce qui l'ébahit le plus en elle, c'est sa coiffure hétéroclite, qu'il décrit comme un voyageur

262 AXCIEXS ET MODEU.XES

du temps ferait du turban d une sultane ou du bonnet d'une czarine.' « C'est une perruque d'homme, fort grosse et fort relevée sur le front, fort épaisse sur les côtés, qui, en bas, a des pointes fort claires; le dessus de la tête est d'un tissu de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme. » Madame de Motteville, dans ses Mémoires, décrit aussi longuement la perruque défrisée et la toilette ébouiiffée de Christine. Cette discrète personne se scandahse fort de son débraillement : « Elle me parut, — dit-elle, — comme une égyptienne dévergondée qui, par hasard, ne serait pas trop brune. » Elle parle aussi, avec un fi! de prude que l'on croit entendre de ses allures masculines, de l'habitude qu'elle avait de se faire servir, « dans les heures les plus particulières », par les deux ou trois hommes mal bâtis de son entourage, et de ses deux femmes qui, « toutes hideuses et misérables qu'elles étoient, se couchoient sur son lit familièrement, etfaisoient avec elle à moitié de tout ».

Ailleurs, madame de Motteville compare Christine à une Marphise ou une Bradamante, courant le monde en pèlerine, et arrivant, par hasard, dans le palais d'un grand roi. a Elle étoit seule et n'avoit ni dames, ni ofliciers, ni équipages, ni argent ; elle composoit elle seule toute sa cour. » La Grande Mademoiselle, qui la vit au lit, en trace un croquis peu ragoûtant : « Je la trouvai couchée, une chandelle sur la table ;

elle avoit une serviette autour de la tête et pas un cheveu (elle s'étoit fait raser il n'y avoit pas longtemps ); une chemise fermée, sans collet, avec un gros nœud couleur de feu. Ses draps ne venoient qu'à la moitié de son lit, avec une vilaine couverture verte. Elle ne me parut pas jolie en cet état. »

Les manières de Christine répondaient à cet attirail. Elle jurait le nom de Dieu dans les huit langues qu'elle avait apprises, riait bruyamment aux comédies, poussait de gros soupirs aux tragédies qu'on représentait devant elle, et prenait, sur les fauteuils, jambe de ci, jambe de là, devant le roi et la reine mère, toute sorte de postures incongrues. « Je n'en ai jamais vu faire de pareilles, — dit Mademoiselle, — qu'à ïrivelin et qu'à Jodelet. » Cette pantomime saccadée, qui donnait de si rudes accrocs à la dignité de son rang, était, chez elle, à l'état de tic ; car un voyageur hollandais, qui se trouvait alors à Paris, en parle dans ses Mémoires manuscrits, conservés à la bibliothèque de la Haye : « Quand elle entretient quelqu'un, — dit-il, — elle le regarde fixement, d'un œil si ouvert, qu'il faut être bien hardi pour soutenir sa veûe. Elle ne fait pas de longs discours et parut ce jour-là tout à fait inquiète. Elle ne faisoit que courir , de costé et d aultre, dans sa chambre, et, dans un moment, on la voyoit au delà du balustre de son lict, auprès de sa cheminée, au coin du paravent, et aux vitres d'une fenestre, dire

un mot à l'un, tirer l'aultre à part, et faire paroistre une humeur déréglée. Elle parle fort bon françois, en possède tout à fait l'accent, et dit parfois de belles choses, mais d'un ton de voix qui approche plus de celui d'un homme que d'une femme. Quaiid quelqu'un Iiiy vient faire la révérence, elle hiy en rend une de sa façon, qui est de moilié homme moilié femme; ei, quand elle marche, elle fait de certains pis, en tournant, qu'on peut nommer des passades en demi-voite ou des coupés de maistre à danser. »

Ses propos lestes et ses saillies d'esprit fort déplurent aussi à la cour, où la dévotion était déjà d'étiquette. « Elle proposa à madame de Thianges, — dit Mademoiselle, — de s'en aller à Rome avec elle, et que c'étoit une sottise de s'amuser à son mari; que le meilleur ne valoit rien, et qu'il étoit fort à propos de le quitter. Elle pesta fort contre le mariage et me conseilla de ne me jamais marier. Elle trouvoit abominable d'avoir des enfants. Elle se mit à parler des dé\ étions de Rome d'une manière assez libertine. »

On eut bien vite assez de cette « reine gothique», comme l'appellent dédaigneusement les Mémoires, et on se hâta, pour s'en délivrer, de lui servir les festins, de lui rendre les honneurs et de lui donner les spectacles qui lui revenaient, en pays étranger, par droit de naissance. Elle fit, à Paris, une entrée triomphale, au bruit des canons et au son des cloches, entre deux

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haies de gardes bourgeoises. Les poètes, les érudits, les grammairiens, les savants la reçurent comme la reine du Pays latin. Les harangues ronflèrent, il plut des sonnets. Ménage fit défiler, devant elle, avec des épithètes laudatives, tous les illustres du temps. Elle assista à une comédie de Gilbert qu'elle jugea « fort bonne », en dépit de Chapelain, qui trouvait les vers « un peu libres ». Sur quoi, elle repartit lestement : « Ce Chapelain est un pauvre homme, il veut que tout so\t pucelie!» En revanche, elle s'ennuya fort à la tragédie que les Jésuites lui firent représenter par leurs écoliers, et leur dit à brûle-pourpoint, en sortant, « qu'elle serait fâchée do les avoir pour ennemis, mais qu'elle ne les choisirait jamais ni pour la confession, ni pour la tragédie ».

La parade finie, les cérémonies terminées, Mazarin fit entendre à Christine, avec force baisemains et révérences italiennes, que la cour de France n'était pas une de ces hôtelleries, comme il y en a dans l'Arioste, où viennent camper les princesses errantes. Comme elle n'avait point d'argent pour partir, le roi pourvut aux frais de son voyage et la fit embarquer, avec sa pétaudière, dans deux carrosses de louage.

Après une courte excursion à Rome et à Florence, Christine revint l'année suivante. Celte fois, la patience était à bout : un ordre de la cour relégua à Fonlainebleau la reine parasite. Ce fut là que se passa

cette ignoble tragédie du meurtre de Monaldeschi, qui ajoute une tache de sang aux taches d'encre qui la défigurent.

Quelques aventuriers italiens figuraient dans la suite que Christine traînait après elle : simulacres de dignitaires, doi es, pour la montre, de titres factices. Le comte François Sentinelli était le grand maître de sa maison; Louis Sentinelli, le frère de François, son capitaine des gardes, et le marquis Monaldeschi son premier écuyer. Ces officiers de parade n'étaient, au fond, que des sigisbés déguisés. Christine passait de l'un à l'autre, les quittait ou les reprenait, selon son caprice. L'amant révoqué restait à son service, espérant toujours rentrer en faveur. On se figure les haines moi'telles, les jalousies acharnées que devaient produire ces rivalités, dans une camarilla étroite comme un intérieur de harem. Les ambitions, relevées, dans les grandes cours, par les hautes visées qu'elles poursuivent, se rapetissaient ici à des concurrences de boudoir. La reine était, en même temps, une maîtresse. C'était à qui entrerait dans son alcôve et parviendrait

à s'y maintenir. A ces ferments d'intrigue s'ajoutait le poison subtil particulier aux zizanies italiennes. Christine s'en était vite imprégnée. Assiiefacta artibus italicis; c'est ainsi que la jugeait la régence de Suède, lorsqu'elle voulut plus tard reprendre son trône. Ses courtisans, moitié ruffians et moitié hravi, lui faisaient l'entourage d une Borgia ou d'une Médicis. Le crime de Fontainebleau résulta naturellement d'un pareil milieu.

Monaldeschi avait été, quelque temps, l'amant de Christine. L'emploi était changeant et précaire ; il en fut bientôt destitué. François Sentinelli prit sa place ; Monaldeschi voulut se venger. C'était un fourbe à triple masque, vindicatif en dessous, rimeur de satires et de délations. Il avait souvent, à Rome, barbouillé, de ses distiques anonymes, les statues de Pasquin et de Marforio. Sa vengeance fut basse et rampante. Il écrivit ta une dame romaine, son ancienne maîtresse, des lettres où les galanteries de la reine étaient divulguées. Le drôle retroussait le lit d'où il venait de sortir. Ce n'est pas tout : s'on rival voyageant, alors, en Sicile, pour les alTaires de Christine, il intercepta leur correspondance et brouilla si bien les fils de sa vile intrigue que Sentinelli put paraître coupable de cette forfaiture domestique. Certes, la trahison était noire, mais le châtiment fut plus odieux que le crime. Le bois vert de la bastonnade aurait suffi à châtier ce drôle.

Christine y employa le fer de l'assassinat ; et ce fat moins par colère que par vanité misérable, pour jouer à la souveraine et prouver qu'elle régnait encore.

L'exécution fut sommaire, comme un supplice de théâtre. Le 6 novembre 1657, Christine fait venir au palais le père Lebel, prieur des Mathurins du couvent de la Trinité. Elle lui demande s'il sait garder un secret; à quoi le moine répond par ce verset de l'Écriture : Sacramentiim régis abscondere honum est. Alors elle lui remet un paquet cacheté qu'à sa première requête il devra lui rendre. Elle le requiert, en même temps, de se tenir prêt à revenir, au premier appel. Le confesseur était appelé, avant même l'arrestation du patient.

Le samedi, 10 novembre, à une heure de l'aprèsmidi, Christine fait appeler, d'un côté, le père Lebel et, de l'autre, Monaldeschi, dans la galerie des Cerfs. Elle les reçoit debout, appuyée sur une longue canne d'ébène, comme sur un sceptre funèbre. Louis Sentinelli était auprès d'elle ; à quelques pas, deux soldats de la garde italienne, armés jusqu'aux dents. Lepère Lebel se tenait en arrière, dans une embrasure. Christine va droit au moine et lui dit : « Mon père, rendez-moi le paquet que je vous ai donné. » Elle l'ouvre violemment, le feuillette, et montrant à Monaldeschi les copies des lettres diffamatoires qu'il avait écrites, elle lui demande s'il les reconnaît. Il pâlit et nie, en balbutiant, qu'elles

soient de sa main. Christine s'écrie : « Le traître ! » et, tirant de sa poche les originaux, elle les lui met sous les yeux. En même temps, Louis Sentinelli et les deux gardes tirent leurs épées. Ce mouvement équivalait à la hache levée de l'exécuteur. Les trois lames ne devaient rentrer au fourreau qu'après le massacre.

Alors commença une scène lamentable entre la lâcheté de l'homme et la cruauté de la femme. L'Italien, atterré, s'était jeté aux pieds de Christine. 11 la suivait sur ses genoux, d'un bout à l'autre de la galerie, la suppliant de l'entendre, criant grâce, bégayant des explications confuses, à travers ses sanglots et ses gémissements, la retenant, d'un geste puéril, par sa robe, lorsqu'elle s'éloignait. De temps en temps, Christine s'arrêtait et ('écoutait, sans l'interrompre, dans un inexorable silence. Au plus fort de ses instances, elle se retourna vers le confesseur : « Mon père, — lui dit-elle, — voyez et soyez témoin que je donne à ce traître tout le temps qu'il veut, et plus qu'il n'en pourrait attendre d'une personne offensée, pour se justifier, s'il le peut. »

Monaldeschi suppliait toujours, entremêlant les supplications aux excuses, dans la volubilité du délire. A une question que lui fit la reine, il tira de son justaucorps et lui remit un rouleau de papiers et un trousseau de petites clefs. Gela dura plus d'une

heure. A la fin, Christine leva cette cruelle audience, et, du ton d'un juge qui articule une sentence : « Mon père, — dit-elle au moine, — je me retire et vous laisse cet homme. Disposez-le à la mort et ayez soin de son âme. » A ces paroles, le père Lehel, effrayé, s'agenouilla, devant elle, à côté de Monaldeschi, et implora son pardon. Mais Christine répondit « qu'elle ne le pouvait pas ; que ce traître éiait plus criminel que ceux qui sont condamnés à la rouo ; qu'il savait hien qu'elle lui avait communiqué, comme à un fidèle sujet, ses affaires les plus importantes et ses plus secrètes pensées, et que sa conscience seule devait lui servir de bourreau. » Ceci dit, elle se retira.

Mais le condamné se cramponnait à la vie. Des genoux de Christine, il se traîna à ceux du prêtre et l'adjura daller demander sa grâce, tandis que les deux gardes, lui piquant les reins de la pointe de l'épée, le pressaient de se confesser, afin d'en finir Comme il priait toujours, Louis Sentinelli feignit d'aller tenter, auprès de la reine, une dernière démarche. Il sortit et rentra un instant après. « Marquis, — ditil, — songe à Dieu et à ton âme, il faut mourir I »

Madame de Motteville ajoute un détail à cet incident. Elle rapporte que, lorsque Senlinelli vint, au nom de Monaldeschi, lui deman 1er grâce, Christine se moqua de lui, rappela poltron, et qu'elle dit à son capitaine

des gardes : « Allez, il faut qu'il meure, et, afin de l'obliger à se confesser, blessez-le. »

Rien de plus tenace que l'espoir dos désespérés. Comme un homme qui se noie se rattache d'une épave à Taulre, Monaldeschi se rejeta sur le prieur et le supplia d'aller tenter un dernier effort. Le pauvre morne y consentit et se rendit chez la reine qu'il trouva, cette fois, seule dans sa chambre, avec un visage serein et sans aucune émotion. Il pria, il conjura, « les larmes aux yeux et les sanglots au cœur, par les douleurs et par les plaies de Jésus-Christ ». Christine resta inexorable, et répéta « que l'on en avait envoyé plusieurs sur la roue, qui ne l'avaient pas tant mérité que ce traître ». Les prières étant inutiles, le père Lebel recourut à un argument qu'il crut décisif. 11 représenta à Christine qu'en fin de compte, elle n'était pas chez elle, mais dans fa maison d'un hôte, que cet hôte était le roi de France, lequel serait peut-être gravement offensé d'une exécution faite dans son palais et sans son aveu.

En touchant cet endroit sensible, le prêtre avait blessé l'orgueil de Christine. Elle se redressa, comme sous l'aiguillon, s'écriant que le roi de France ne la logeait pas, dans sa maison, comme une prisonnière ni comme une sujette ; qu'elle était maîtresse de ses volontés, libre de faire, en tout temps et en tout lieu, justice à ses domestiques, et qu'elle ne devait

compte de ses actions qu'à Dieu seul. Le père Lebel objecta qu'elle pouvait l'aire remettre le coupable entre les mains des juges qui instruiraient son procès en forme et lui en feraient bonne justice. « Quoi ! mon père, — répliqua Christine, — moi en qui doit résider la justice absolue et souveraine sur mes sujets, me voir réduite à solliciter contre un traître domestique, quand les preuves de son crime sont entre mes mains? — 11 est vrai, madame, — reprit humblement le prieur, — mais Votre Majesté est partie intéressée. » — Christine l'interrompit brusquement : « Non, non, — dit-elle, — mon père, je le ferai savoir au roi; je ne puis, en conscience, accorder ce que vous demandez. Retournez vers cet homme et ayez soin de son âme. »

Le père Lebel, plus mort que vif, rentra dans la galerie. Il embrassa Monaldeschi, qui « se baignait en ses larmes », et lui dit qu'il ne devait plus songer qu'à mourir. Le malheureux poussa de grands cris, puis il commença sa confession aux genoux du moine, qui s'assit sur un des bancs adossés au mur. La peur afïoîait sa voix et le serrait à la gorge. 11 bredouillait, pèle-môle, du latin, du français et de l'italien. Ses péchés passaient par trois langues, avant d'arriver à l'oreille du prêtre incliné sur lui. Au moment de Tabsolution, la porte se rouvrit, et le pénitent vit entrer l'aumônier de la reine, le père Passerini, un

mauvais prêtre, fait exprès pour jeter son eau bénite sur le sang versé. L'espérance qui l'avait lâché le reprit ; il courut à lui, le saisit à deuK mains et l'entraîna dans un coin de la salle ; ils se parlèrent longtemps à voix basse. Puis l'aumônier sortit, emmenant avec lui Louis Sentinelli.

Mais cette dernière illusion fut courte; le capitaine des gardes rentra bientôt, pâle du reflet d'un ordre terrible, le visage empreint d'une résolution implacable. « Marquis, — lui dit-il, — demande pardon à Dieu, car, sans plus tarder, il faut mourir. Es-tu confessé?» Et, le poussant contre le mur, il lui porta un coup d'épée dans la poitrine, comme pour l'y clouer. Mais la lame se faussa contre une cotte de mailles que Monaldeschi portait, depuis quelques jours. Instinctivement il para le coup, et le fer lui coupa trois doigts. Sentinelli le frappa alors au visage. Il tomba, un genou à terre, en criant: « Mon père! mon père! » Le moine s'approcha et lui donna une seconde fois l'absolution. On le vit alors se jeter la face contre le parquet, comme sur la planche d'un billot. D'une main, il faisait signe qu'on lui tranchât la tête. Mais ses bourreaux voyaient trouble et tailladaient au hasard. Les coups d'épée lui fendaient le crâne, par éclats d'os, sans le faire mourir. Sa cotte de mailles était remontée avec le cal du pourpoint et couvrait sa nuque. La tuerie tournait à la boucherie.

Son agonie, déjà si longue, s'allongea encore. La porte de la galerie, cette porte par laquelle sortait l'espérance et rentrait la mort, se rouvrit une dernière fois. C'était le père Passerini, ce chapelain de coupe-gorge, qui revenait voir où les assassins en étaient. Le moi'ibond se raccrocha à cette branche pourrie; il se traîna, tout sanglant, jusqu'à l'aumônier, plaquant au mur sa main mutilée, et balbutiant quelques mots brisés par le râle. Le prêtre feignit de comprendre qu'il lui demandait son absolution. « Demande pardon à Dieu, » lui dit-il ; puis il marmotta la formule et se relira préci[)itamment. Ce fut le signal du coup de gi'âce. Un des gardes prit, alors, à deux: mains, une longue épée à lame étroite et la lui enfonça dans la gorge. Monaldeschi retomba sur le côlé droit et ne parla plus. Mais, pendant un quart d'heure encore, on l'entendit souffle; bruyamment. Enfm, à quatre heures de l'après-midi, le malheureux expira.

Le père Lebel se jeta aussitôt à genoux, auprès du cadavre, et récita un De profundis, Sentinelli remua ses bras et ses jambes, puis il déboutonna son haut-dechausses et retourna son gousset. Il y fit une trouvaille singulièrement italienne, un couleau accolé à un petit livre des Heures de la Vierge. S'il avait joué de ce couteau, au lieu de se lamenter et de crier grâce, Monaldeschi aurait très probablement échappé. Le corps fut mis dans un tombereau, et transporté, de

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nuit, à l'église d'Avon, où il fut enterré, près du bénitier. Christine, du reste, en reine pieuse, pourvut aux soins de son âme. Elle envoya cent livres au couvent par deux de ses valets de pied, pour faire célébrer un service. Des messes furent dites les jours suivants, « afin, — dit naïvement le père Lebel en terminant sa ndation, — qu'il plût à Dieu mettre l'âme de ce pauvre déiunt dans son paradis ».

Le drame et le roman ont poétisé ce guet-apens de barem. Vu de près, il ne fait qu'borreur. Roxane, apostant les muets et commandant à Bajazet de sortir, a le prestige de sa passion et de son pouvoir. Elle est femme, elle est sultane, elle est chez elle, au sérail. Christine, reine in partibus, faisant hacher sous ses yeux, dans la galerie de Fontainebleau, un écuyer dérisoire, par un coupe-jarret grimé en bourreau, ne joue qu'une méchante parodie de l'absolutisme. La mort de Monaldeschi est un assassinat commis dans une auberge, par une étrangère ; rien de plus.

Ce qui révolte, surtout, dans cette tragédie de basse-cour, c'est l'air d'exécution officielle qu'elle affecte. On croit voir une reine de théâti-e, frappant un comparse dans la coulisse, du poignard qui lui a servi à jouer son rôle, lorsque la pièce est finie, le rideau tombé et le lustre éteint.

L'affaire fit scandale, mais fut très vite étouffée. Christine fit répandre le bruit que Monaldeschi avait

Clé tué en duel par Sentinelli, à la suite d'une violente dispute. Le public accepta, plus ou moins, cette explication. La cour fut mieux informée. Mademoiselle, dans ses Mémoires, glisse rapidement sur le meurtre, mais elle indique, d'un mot très net, la cause réelle de la catastrophe. Madame de Motteville rapporte l'impression d'horreur que fit, en haut lieu, cette laide vengeance : « La reine mère, — dit-elle, — qui avait eu tant d'ennemis qu'elle aurait pu faire punir, et qui n'avaient reçu d'elle que des marques de sa bonté, fut scandalisée en apprenant cette action. Le roi et Monsieur la blâmèrent, et le ministre, qui n'était point cruel, en fut étonné. Enfin toute la cour eut horreur d'une SI laide vengeance, et ceux qui avaient tant estimé cette reine, furent honteux de lui avoir donné des louanges. ^Mais ce ne fut pas sans se moquei* du pauvre mort qui n'avait eu le courage ni de se sauver ni de se défendre. »

Quelques années plus tard, Christine aurait été châtiée,, par une expulsion, de ce grossier attentat. Le roi n'aurait pas soulïert qu'une étrangère vint, en France, salir ses parquets, poui' satisfaire une vengeance privée. Mais, alors, il avait à peine dix-neuf ans, et se tenait encore elfacé, derrière la robe rouge du toutpuissant Mazarin. Le cardinal était d'un pays où ces meurtres de cabinet étaient à la mode. On se contenta donc d'interner Christine à Fontainebleau, pendant

lout l'hiver. Dix jours après le meurtre, ï^oiiis XIV vint la voir, pour lui faire comprendre ({u après une pareille souillure, une quarantaine était nécessaire. Rion n'a transpiré de cette entrevue ; mais ce dut être un curieux tête-à-tètc que celui de ce jeune roi si grave, si correct, reprochant son crime, k mots couverts, à cette reine déréglée. La sévérité du juge perça, sans doute, à travers la courtoisie de l'hôte. L'orgueil de Christine dut pher, sous ce blâme tombé de si haut.

A l'époque du carnaval, Christine, h force d'instances, obtint, enfin, de revenir à Paris. Elle y fit une rentrée pileuse et ne trouva que froids visages, accueils douteux, affronts déguisés. On lui fit avaler l'eau bénite de cour jusqu'au déboire et jusqu'à la lie. Le cardinal affecta de lui céder l'appartement qu'il occupait au Louvre : c'était l'inviter à n'y pas faii'e long séjour. Au reste, le mot d'ordre était donné à la cour. « La reine, — écrit Mademoiselle, — nous dit, à Monsieur et à moi, que nous ne nous avisassions pas de dire à la reine de Suède que l'on allait en masque et que l'on se divertissait bien; qu'il fallait lui dire, au contraire, que jamais l'hiver ne s'était passé plus mélancoliquement, qu'il n'y avait nuls plaisirs et qu'on s'ennuyait fort. »

Elle était la charge, elle devint bientôt le jouet de ses hôtes. On riait de ses allures masculines, de son costume ambigu, de ses mœurs, qui tenaient du collège

et du corps de garde. Elle dan^a à une fête donnée par madame de La Basinière, avec des gentillesses exotiques qui divertirent l'assistance. L'^s princesses le dirent au roi, qui voulut s'en égayer à son tour. Il la convia à un bal. dans l'espoir qu'elle recommencerait ce pas ostrogoth. Elle fut prévenue, au grand regret de cette cour moqueuse : « M. de B régi s, par lin zèle à contre-temps, donna avis à la reine de Suède que l'on s'était raillé d'elle et qu'il ne fa'lait pas qu'elle dansât ; ce qui fut cause qu'elle ne fit que des révérences, et le bal finit fort promptement. »

Gomme dans son premier séjour à Paris, Christine fit une visite solennelle à l'A» adémie. Le manuscrit de Conrart nous en a transmis le récit. Elle y fut reçie en reine et en muse. Le Parnasse déploya ses fleurs, on fit jouer les grandes eaux de rHélicon pour lui faire fête. L'abbé Coltin lut un morceau de sa traduction, en vers, de Lucrèce. L'abbé de Boisrobert lui récita quelques madrigaux de sa composition, sur la maladie de madame d'Olonne, comme Trissotin, dans la comédie de Molière, lit, à Philaminte, son sonnet sur la fièvre de la princesse Uranie. M. de Pélisson lut une petite ode d'amour, à l'imitation de Catulle, « et d'autres vers sur un saphir qu'il avait perdu et qu'il retrouva depuis ». Ce fut une vraie collation de dragées et de fruits confits littéraires.

Le hasard glissa une allusion sanglante parmi ces

fleureltcs. La séance se terminant par une lecture d'un des cahiers du dictionnaire, on en ariiva au mot Jeu. « Dans la suite de cette lecture, celte façon de parler s'étanl rencontrée : Ce sont des jeux de princes qui ne plaisent qu'à ceux qui les font, la reine de Su'dc rougit et parut émue; mais, voyant qu'on avoit les yeux sur elle, elle s'efforça de rire, mais d'une manière qui faisoit connoitre que c'étoit plutôt un ris de dépit que de joie. » Une ironie calculée n'aurait pas été plus cruelle. La meurtrière était raillée dans la femme savante. Ce dictionnaire, feuilleté pédagogiquement devant elle, lui apparaissait taché du sang de Monaldeschi.

Christine comprit enfin qu'elle était de trop à la cour de France. Le carnaval lini, elle repartit pour Rome, aux frais de Louis XIV.

Christine revint à Rome, de tout temps le refuge dos majestés mortes. Retranchées de la souveraineté par l'abdication ou le détrônement, les personnes royales passent à l'état d'ombres; elles ne peuvent vivre en paix que dans la ville des tombeaux, Elle y

rentrait à court d'argent, presque besoigneuse. La Suède, ruinée par lap;-uerre, lui payait mal le revenu de ses apanages. Gomme le fameux galion de l'Espagne, sa pension arrivait toujours en retard, et, chaque année, elle était dévorée d'avance par les rapines de sa petite cour. Le pape lui vint en aide : il lui fit une pension de douze mille scudi, et lui donna pour intendant le cardinal Azzolini.

Jeune encore, d'une physionomie noble et aimable, avec le grand nez romain et les yeux éclatants d'esprit, rompu aux affaires, nourri dans les dédales des intrigues italiennes, humaniste raffiné, amateur délicat des arts et des lettres, Azzolini était le type de ces cardinaux diplomates de l'ancienne école, dont aucun politique moderne n'a égalé la souplesse. Parti de bas, il était arrivé à tout. Simple scribe du patriarche Pancirole, nonce d'Esp.^gnc, sous Urbain VIII, il avait grandi avec son patron, devenu ministre d'État, à l'avènement d'Innocent X. Le nouveau pape l'avait élevé à la prélature et fait secrétaire de ses Brefs aux princes. Sa rédaction cicéronienne plut tant au pontife, qu'il l'appelait « son aigle », par allusion à Toiseau royal de saint Jean, que l'iconographie sacrée représente tenant, dans sa serre, la plume du quatrième évangéliste. Les pamphlets prétendent qu'il se fit l'espion du pape pour décrocher le chapeau ; celte accusation n'est nullement prouvée. Quoi qu'il en soit, Azzolini

tînt bientôt une place importante dans l'état-major du Sacré Collège. Il commandait ce qu'on appelait .s$'?^«drone volante, l'escadron volant des conclaves. Sa réputation de politique consommé inquiétait fort les puissances ; aussi jamais ne fut-il papable ; mais c'est lui qui faisait les papes. Alexandre VII, Clément IX, Clément X et Innocent XI lui durent, en partie, la tiare. Azzolini était le Warwickdu pontificat.

Il fut, en même temps, le Mazarin de Christine. Quelques mois lui suffirent pour remettre à flot son palais prodigue, et pour couper court aux gaspillages qui le submergeaient. Le train de maison de la reine, loin d'être amoindri, fut plus noble et plus magnifique, après cette réforme. Christine dut à Azzolini une large et royale aisance; elle aurait été, sans lui, la proie des intrigants et des parasites. Les embarras d'argent auraient achevé de la déclasser.

Il lui rendit encore un autre service. Comme Mazarin avec Anne d'Autriche, Azzolini, après avoir été le ministre de Christine, devint son amant. Cette liaison, décente et durable, la sauva, dans son âge mûr, des amours de bas étage, où sans doute elle aurait roulé. Le scandale n'était pas tel qu'il paraîtrait aujourd'hui. Il n'est pas nécessaire de devenir prêtre pour être fait cardinal ; je ne pense pas qu'il y ait preuve qu'Azzo- Uni Tait jamais été. Le cardinalat, sans sacerdoce, était, alors surtout, une dignité à demi laïque. Les exemples

ne sont pas rares de princes-cardinaux auxquels le pape permettait de quitter la pourpre, lorsqu'une nécessité politique les obligeait au mariage.

Azzolini fut donc une sorte d'époux morganatique de la reine : à peine y avait-il mésalliance; on sait la superbe devise des cardinaux de l'ancien régime: Principibus prœstant et regibiis œquiparantiir. Coulanges, dans une de ses chansons romaines, qu'on lui dirait soufflées par Pasquin, n'en rima pas moins un couplet moqueur, sur ces amours empourprés ;

Mais Azolin, dans Rome, Sut charmer ses ennuis.

Elle eût, sans ce grand homme, Passé de tristes nuits.

La reine et Azzolini semblent lui avoir gardé une aigre rancune de cette pasquinade; car, en 1689, madame de Sévigné, apprenant la double mort de Christine et du cardinal, écrit à sa fille : « Coulanges va à Rome ; la mort de la reine de Suède et d'Azolin lui en donne la liberté. »

Deux ans après ce retour à Rome, Charles-Gustave vint à mourir. Un violent désir de recouvrer sa couronne prit alors la reine. Et sine te, « Et sans toi; » en abdiquant, elle avait fait inscrire ces trois mots, su.' une médaille, au bas du diadème. Cette médaille n'était que la fausse monnaie de l'abnégation.

Le regret du rang suprême était resté poignant, au fond de son cœur. Elle avait lâché sa réalité magninquc pour une ombre vaine; la souveraineté intellectuelle que lui avaient prédite ses flatteurs s'était réduite à la présidence d'une coterie lettrée. Six ans d'épicuvc lui avaient appris qu'une reine sans royaume e4 une divinité sans autel. Sous prétexte de faire confirmer la garantie de ses apanages, elle relourna à Stockholm, espérant qu'un coup d'État d'enthousiasme la reporterait sur le trône.

Sa déception fut cruelle : la Suède reçut son ancienne reine comme un revenant importun. Son abjuration avait fait d'elle une étrangère et presque une ennemie : on la traita en renégate, suspecte de prosélytisme papiste; les méfiances se traduisirent bientôt en aiïronts. La Régence ordonna de détruire la chapelle qu'elle s'était fait dresser dans le palais; il lui fut défendu d'y faire dire la messe ; ses prérogatives et son revenu furent déclarés annulés, de droit, par sa conversion à l'Église romaine et maintenus par simple faveur. Repoussée par ce rude accueil, Christine se réfugia à Hambourg. Elle y resta, toute une année, en vue de son ancien royaume, comme en quarantaine ; le pays qu'elle avait abjuré la reniait à son tour.

Après un court retour à Rome, Christine essaya encore de rentrer en Suède. Cette fois, elle fut brutalement éconduite. k la iiouvollc de son arrivée, le

conseil de régence décréta des précautions insultantes. L'exercice du catholicisme, l'entrée de la salle des états lui furent interdits. On décida, comme si l'on redoutait un crime, que la surveillance redoublerait autour du jeune roi. En débarquant à Helsingford, Christine trouva le comte de la Gardie, son ancien amant, pour lui signifier qu'on ne souffrirait pas la présence de son chapelain, sur le territoire de la Suède, et que, s'il n'en partait aussitôt, il serait procédé, contre lui, selon les lois du royaume. Il semblait qu'elle portât la peste avec elle. Spectacle lamentable : la fille de Gustave-Adolphe rentrant à Stockholm pai' la porte d'un lazaret!

Christine se redressa sous l'outrage et retourna à Hambourg. Elle y apprit la mort du pape Alexandre VII, et, bientôt après, l'élection de Jules Rospigliosi, qui prit le nom de Clément IX. Le nouveau pape était son ami, elle avait favorisé son élection de tout son pouvoir; l'idée lui vint de célébrer cet avènement par une fête. Ce fut en vain qu'on lui remontra Timprudence d'un pareil esclandre, au milieu d'une ville où la haine de Rome était poussée jusqu^au fanatisme. Autant aurait valu célébrer la messe dans une mosquée de la Mecque et planter la croix sur son minaret. Christine s'entêta dans son absurde bravade.

Un soir, elle fit tirer un feu d'artifice, en rhonneur* du nouveau pontife. Pour que l'équipée fût complète,

elle avait fait peindre, sur la façade illuminée de son palais, un transparent gigantesque, représentant TEucliaristie dans un nimbe et adorée par les anges. Au bas de cette apothéose, rÉgiise, en habit papal, foulait au\ pieds rHéi'ésie. Une rameur de colèi-e courut bientôt par la ville. La papauté, pour cette rude population protestante, était encore ranléchrist apocalyptique maudit par Luther; on la lui montrait écrasant du pied la Réforme : c'était comme si l'on avait exposé, à Rome; Satan terrassant sous sa griffe l'archange saint Michel. L'émeute gronda, devint menaçante; une cohue de matelots anglais et danois s'attroupa devant le palais. Deux fontaines de vin qiie Christine avait fait dresser à la porte, se trouvèrent là tout exprès pour leur verser la fureur. Ils se jetèrent sur les décorations et les mirent en pièces.

Christine fit tirer sur eux, par les fenêtres, quelques coups de pistolet sans balles. Alors l'irritation se tourna en rage. Une grêle de pierres partit de la foule et brisa les vitres; on entassa, contre la porte, des bouchons de paille allumés pour essayer d'y mettre le feu. Quatre fauconneaux, portés aux fenêtres, répondirent à cette attaque par une décharge de mitraille qui tua et blessa quelques assaillants. Leur sang fut de l'huile jetée sur la flamme. Une lourde poutre dont un charpentier devait faire un mât de vaisseau, gisait dans la rue ; cent bras vigoureux l'ea-

levèrent, et vinrent la jeter, comme un bélier, sur la porte. Les gonds craquaient, les panneaux broyés volaient en éclats. Christine eut peur alors ; son héroïsme tomba en quenouille. Elle s'enfuit piteusement, par une porte de derrière, déguisée en homme, et courut se réfugier au fond de la ville.

La bravoure n'élait pas son fort, malgré ses airs d'amazone, et quoiqu'elle eût dit à Mademoiselle que « ce qu elle souhaitait le plus de voir, c'était une bataille ». Une relation rapporte qu'un jour, à Rome, une fusée, tirée par un petit garçon, mit le feu au vélarium tendu sur la cour de son palais de laLungara. Elle y prenait le frais, en ce moment-là, en très nombreuse compagnie. « Ce peu de Qamrae la rendit si égarée, qu'elle couroit, çàet là, comme une désespérée, priant le premier venu, à mains jointes, de la sauver de cet embrasement, quoiqu'il y eût plus de cent personnes pour éteindre le feu, qui ne brûla de cette toile que la grandeur d'une servietle. Mais, le péril étant passé, elle fit la gasconne avec ses braves, comme si elle eût empêcbé l'incendie de Troye. »

Christine retourna à Rome, après son écbauffourée de Hambourg, et, cette fois, pour n'en plus sortir. Ses académies et ses collections la reprirent. Elle portait, dans les sciences, la mobilité fantasque qui faisait le fond de son caractère, touchant à tout sans rien pénétrer, changeant de goûts et d'études, comme autrefois

elle changeait d'amants. Un instant elle s'intatua d'alchimie. A Ilanihourg déjà, le chimiste milanais Bori lui avait fait jelei* quatre ou cinq mille ducats da!i.> le fourneau sans fond du grand œuvi'e. Cette manie la reprit à Rome: tous les jours, elle soufflait, filtrait, distillait, dans son lahoratoire, en compagnie d'un matassin fripon de Bologne, nommé Bandière, lequel avait trouvé, pour lui, le secret de transmuter en pistoles sonnantes la fumée de ses alambics. Le métier, du reste, avait ses déboires-, car, lorsqu'une expérience n'aboutissait pas, Christine, prise d'une fureur de sorcière, battait son famulus^ avec le pilon du mortier, ou lui jetait ses fioles à la tête.

De l'alchimie, elle passa à l'astronomie et s'engoua du ciel. Les grimoires Orenl place aux sphères armillairesj et le déchiffrement des manus'crits à celui des constellations. Elle passait les nuits, avec Gassini, sur la terrasse du palais Chigi, l'œil braqué sur la longue lunette à faire peur aux gens de Molière, à observer la comète de 1664. Une autre comète devait paraître en 1680. Christine fit publier, dans toute Tltalie, une lettre où elle promettait mille écus au savant qui déterminerait exactement son ellipse. L'intention était louable; mais cette sollicitude de la reine savante pour la marche de l'empire céleste n'en paraît pas moins étrangement comique. On se rappelle, malgré soi, l'effarement de Philaminte, lorsque Trissotin lui

annonce l'apparition de cette même comète de 1664:

Je viens vous annoncer une grande nouvelle, Nous lavons, en dormant, madame, échappé belle! Un monde près de nous a passé tout du long, Est clin tout au travers de notre tourbillon ;• Et, s'il eût en chemin rencontré notre terre. Elle eût été brisée en morceaux, comme verre.

L'astronomie de Christine n'était, du reste, qu'une alchimie sidérale. Elle y mêlait des rêveries d'astrologue et des supputations d'horoscope. Son inlelligence, comme sa vie, était vouée aux chimères.

Il y parut, en 1667, lorsqu'après l'abdication de Jean- Casimir, elle prétendit au trône de Pologne. El!e posa sa candidature dans de glorieux et pompeux messages, s'offrant aux Polonais comme une reine à tout faire, également capable de présider les conseils et de commander les armées : « Quand j'ai gouverné la Suède, — disait-elle, — je n'étais presque qu'une enfant, et il y a apparence qu'avec l'assistance de Dieu, je m^acquilterais incomparablement mieux de mes devoirs, aujourd'hui que je suis dans ma pleine force et vigueur d'esprit et de corps, capable de fatigue et d'application. Que peut-on exiger de moi que je ne tisse? Faut-il rendre la justice, raisonner ou résoudre dans les conseils? Je m'oiïre à satisfaire à tous ces devoirs, sinon avec autant d'éloquence, du moins avec autant de bon sens que personne. » Ici, Minerve recouvrait sa couronne

(Volivier d'un casquo, et brandissait la pique de Pallas : (( Faut-il aller, pour le service de la République, à la lête d'une armée? J'irai avec joie, et je proteste que cette seule espérance me fait souhaiter la couronne de Pologne, et que, si on voulait mêla donner à condition de n'y pas aller, je ne l'accepterais jamais. J'ai, toute ma vie, souhaité passionnément cette occasion, et, si la raison d'état ne m'eût rendu ce désir impossible, je n'aurais jamais souffert que d'autres que moi eussent commandé mes armées. »

Sur l'objection de son sexe, elle soutenait qu'une virago de sa sorte n'était point une femme : « Si l'on se donne la peine, — disait-elle, — d'examiner tout le cours de ma vie, mon hunaeur et mon tempérament, on pourra, ce me semble, me faire la grâce de compter mon sexe pour rien. » Pour le mariage, elle s'y refusait âprement, avec cette hydrophobie conjugale qui resta le trait durable de son caractère. « Considérant, là-dessus, mon humeur et mon âge, je crois qu'il n'y a point de remède. Je suis ennemie mortelle de cet horrible joug auquel je ne me soumettrais pas pour l'empire du monde. Dieu m'ayant fait naître libre, je ne consentirai pas à me donner un maître. » Les Polonais ne voulurent point de cette royauté ambiguë qui n'aui'ait été ni la quenouille ni le glaive. Christine resta à Piome, reine in partibus : les couronnes qu'on laisse tomber ne se ramassent plus.

Elle ne continuait pas moins à trôner, au milieu de sa petite cour de comparses. Morte à la vie royale, elle simulait ses prérogatives. Tantôt c'était un projet de ligue contre les Turcs qu'elle envoyait aux puissances ; tantôt une alliance qu'elle proposait à l'empereur d'Allemagne, pour enlever la Poméranie à la Suède ; tantôt une médiation qu'elle offrait à Louis XIV, dans sa querelle avec le pape Alexandre VIL Le plus souvent, ses ambassades et ses lettres restaient sans réponse. Ce fantôme de reine, venant hanter la politique active et réelle, semblait fâcheux, presque ridicule : on Lexorcisait par h silence ou par une fin de non-receyoir.

Christine dut donc se confiner dans le petit cercle de sa vie romaine. Faute d'autre rôle, elle y jouait celui de mère de TÉglise. Les intrigues cardinalesques et les cabales des conclaves, mêlées à ses études, occupaient son temps. Elle fit bon ménage avec les premiers papes qui régnèrent pendant son séjour à Rome. Clément IX et Clément X étaient des pontifes d'humeur débonnaire, le premier surtout, qui fut une sorte de Léon X aiïadi. Ils aimaient les arts et les lettres, et protégeaient leur molle décadence. Christine s'accommodait fort de ces dilettanti en robe blanche. Mais, au mois de septembre 1676, le cardinal Odcscalchi fut élu pape, sous le nom d'Innocent XL Tout changea, dans Rome, à son avènement.

CIIUISTINE DE SUÈDE 291

Innocent XI, le nouveau pape, était un prêtre sévère, d'esprit étroit et de mœurs rigides, rempli d'un zèle ardent pour les prérogatives de l'Église. Grégoire VII, réduit aux proportions du xvii° siècle, semblait reparaître et revivre en lui. Son idée était de refaire, de Rome, une Sparte chrétienne. x\ peine installé sur le trône, il contraignit les cardinaux à réformer leur luxe et leur vie, supprima les jeux de hasard, expulsa les ruffians et les courtisanes. On eût dit un abbé austère, resserrant la discipline rclàchéo d'un cloître. Sa censure rigoureuse s'appliquait à tout. Il interdit le tabac à priser aux prêtres, lit recouvrir de caleçons de fer-blanc les nudités superbes du mar.solée de Paul III, prescrivit aux femmes, sous peine d'excommunication majeure, de se couvrir la gorge jusqu'au cou, les bras jusqu'aux poignets, et leur défendit les maîtres de musique, laïques ou religieux, en pourpoint ou en robe longue. Basile fut chassé de la chambre de Rosine : Buona sera^ mio signore!

Cette rigueur draconienne excita, de tous côtés, des tempêtes! L'affaire des « quartiers », surtout, faillit

292 ANCIENS ET xMODERNES

ensanglanter Rome. Jamais pourtant scandale plus inique ne fut plus justement réprimé.

Les hôtels d'ambassade, à Rome, possédaient Irdroit d'asile, comme les églises. Par degrés, cette franchise s'était étendue aux quartiers, c'est-à-dire aux places et rues qui entouraient ces hôtels. Aucun sbire, aucun barigel, aucun homme de police et de tribunal n'avait le droit d'y mettre le pied. Ce privilège étrange traçait, dans la ville, des cercles magiques que la justice ne pouvait franchir. Rome n'avait plus seulement sept collines, mais huit ou dix îles, ouvertes au crime, inaccessibles à la répression. Jules II avait aboli les franchises par la bulle Ciim civitates...; Pie IV et Grégoire XIU renouvelèrent la défense; Sixte V, par la bulle i^oc nostri pontificatus wzeV^o..., arracha ces privilèges aux ambassadeurs, aussi bien qu'aux princes, cardinaux et ministres, qui se les étaient attribués. Mais l'abus, mal extirpé, repoussa, plus vivace, sous ses successeurs; il couvrit Rome de coins de bois mal famés. Chaque quartier d'ambassadeur était devenu un repaire. Innocent XI résolut de fermer ces cavernes officielles que couvraient des drapeaux royaux. Il déclara que désormais la justice entrerait partout.

On sait la querelle qui s'ensuivit avec Louis XIV. Sollicité, par le nonce, d'imiter les autres puissances qui s'étaient soumises à l'abolition des quartiers, le roi lui fit cette réponse arrogante : « Mon habitude

n'est point de suivre l'exemple, mais de le donner »; et il envoya à Rome, comme ambassadeur, le marquis de Lavardin, en remplacement du duc d'Estrécs, mort quelques jours après la proclamation de l'édit.

Le 16 novembre 1687, le marquis de Lavardin lit son entrée, à Rome, par la porte del Popolo, dans un carrosse de gala, au milieu d'un vrai train de guerre. Deux cents officiers, trois cents soldats, cent gentilshommes, cent courtisans de service : on eût dit l'avantgarde d'une petite armée. Quarante mulets suivaient, chargés de ses bagages, que des housses fleurdelisées recouvraient. Des officiers de la douane s'étant présentés pour les visiter, les gens de l'ambassadeur déclarèrent qu'ils avaient l'ordre de couper le nez et les oreilles à quiconque oserait toucher aux bardes de Son Excellence. Sur quoi, les douaniers firent un grand salut à ces arches saintes, et se retirèrent, l'oreille basse. L'intendant du marquis marchait devant le cortège, jetant des poignées de pièces au coin royal : la populace les ramassait et criait : « Vive la France! » Le dieu des plèbes est toujours, comme dans la fable, celui qui tombe sur elles en pluie monnayée. Lavardin traversa le Corso au milieu de ce triomphe insultant, et prit possession du quartier Farnèse. Le gouverneur s'était caché, les sbires étaient rentrés sous terre, une escouade française faisait trembler Rome. Quelques jours après, le marquis fit savoir que, si les cardinaux,

les prélats et autres dignitaires qu'il rencontrerait dans les rues, ne lui rendaient pas, ainsi qu'à sa femme, les honneurs dus à l'ambassadeur du roi de France, il en tirerait une satisfaction immédiate. Personne ne sortit plus, et Lavardin se promena, tous les jours, en plein Borgo, avec son escorte, comme un conquérant inspectant une ville prise d'assaut. Le pape, qui s'était renfermé dans le Vatican, le regardait, des fenêtres du palais, avec une longue-vue, parader sur la place Saint-Pierre. Rome n'était plus à lui, elle était à ce marquis de Versailles, lieutenant en perruque d'un Alaric très chrétien.

Innocent XI, à ces outrages de la force, opposa une âme intrépide. Lavardin lui demanda audience : le pape répondit qu'il ne recevait pas les excommuniés. Ayant appris que l'ambassadeur devait aller à Saint-Jean-de- Lati'an, l'ordre fut donné aux chanoines de cesser la célébration de l'oflice, dès qu'il paraîtrait. Lavardii], s'étant rendu dans l'église de Saint-Louis, à la messe de Noël : l'église fut mise en interdit. Il alla visiter Saint-Pierre : tous les prêtres, à son approche, s'enfuirent précipitamment de la basilique. C'était la scène à'Athaliej reprise par le grand prêtre du Christ :

Le peuple fuit, le sacrilice cesse,

Le grand prêtre sur hii s'élance avec fureur... Moïse à Pharaon parut moins formidable,

Cependant Versailles ripostait, par des sommations^ àccsanathèmes. Les canons français s'avançaient, pour éloindre les foudres mystiques de la papauté. Louis XIV menaça de faire occuper Avignon, et d'envoyer une armée au duc de Parme pour reprendre Castro et Ronciglione. « Faites! » dit le pape. Le Comtat fut, en effet, occupé; mais le roi recula devant l'invasion des États de l'Église. Rome l'emporta, cette fois encore, par sa faiblesse môme, par son aspect vénérable de mère insultée; par sa patience immobile qui use et qui fatigue les tempêtes. L'orage se dissipa, dans le vide de sa toute-puissante inertie.

Avec Louis XIV, cette querelle fut presque l'Iliade d'un roi combattant les dieux; avec Christine, ce fut une Batrachomyomachie héroï-comique qu'aurait pu rimer Tassoni.

Christine, en qualité de reine, avait revendiqué la franchise de son quartier de la Lungara. Elle en avait fait chef un certain Horace de Bourbon, marquis del Monte, qui disait descendre de la cuisse de Charlemagne et se pi'étendait cousin des Bourbons de France. Le fief de cette race équivoque, perché sur une gorge des Apennins, était, depuis longtemps, un nid de bandits. Les del Monte, brigands blasonnés, pillaient et rançonnaient tout le pays d'alentour. Le père du marquis avait une renommée d'assassin ; lui-même avait été banni dei États du pape, pour méfaits pendables.

Christine, qui avait le goût des bravades, prit à son service ce coupe-jarret quasi royal. Elle le mit à la tête de sa maison militaire. Il avait manqué ses grandes entrées dans l'histoire. Quelques années plus tôt, elle l'aurait certainement chargé de l'assassinat de Monaldeschi.

Ce qui devait être arriva. Del Monte fit, du quartier de la reine, une cour des miracles. Les femmes de mauvaise vie, les banqueroutiers, les voleurs, les moines débauchés y afQuaient, des quatre coins de la ville. Tous les ruisseaux de Rome venaient se dégorger dans ce soupirail. Del Monte était l'hôtelier et le receleur de cette bande de vices, logés à la nuit. Il prélevait une dîme sur leurs bénéfices, il tarifait leur impunité. Tant pour une partie de débauche, et tant pour une évasion. Pour n'en citer qu'un exemple, il fit fuir, sur Naples et sur Mantoue, dans les carrosses de la reine, moyennant un pot-de-vin de trois mille pistoles, les caissiers du Mont-de-Piélé et duBanc-du- Saint-Esprit, avec les quinze mille écus d'or qu'ils avaient volés. La Suburra antique avec ses lupanars, ses mendiants, ses prêtres impurs do Cybële, semblait revivre honteusement dans la Lungara de Christine.

Lorsque le pape abolit les quartiers, la reine parut d'abord se soumettre, avec un empressement de bonne grâce. « J'avoue, — écrivit-elle à Innocent XI, — que je n'offre à Votre Sainteté que ce qui lui appar-

tient ; mais nous ne pouvons non plus offrir à Dieu que ce qui vient de lui. Néanmoins, une pareille offrande est non seulement bien reçue, mais récompensée ])ar un bonheur éternel. Pour moi, je ne prétends ni ne désire rien de Votre Sainteté ; je la prie seulement de vouloir agréer, dans cette démarche, l'exemple que je donne et qui ne sera peut-être pas inutile. » Cette soumission dura peu : le jour de Pâques de Tan 1687, des sbires arrêtèrent, près du palais de la Lungara, un valet qui avait fraudé la douane. Grande colère de Christine. Elle envoya ses gardes délivrer le prisonnier, la rapière au poing. Le pape, indigné, ordonna qu'on procédât contre les coupables. Le tribunal du trésorier les condamna à mort, mit leur tête à prix, et fit placarder l'arrêt contre les murs du palais.

Christine, exaspérée, écrivit au juge cette lettre, qu'elle crut royale et qui n'était qu'insolente : « Vous déshonorez vous et votre maître ; cela s'appelle faire justice, dans votre tribunal. Vous me faites assez pitié, mais vous me ferez pitié bien davantage quand vous serez cardinal. Je jure que ceux que vous avez condamnés à mort vivront encore quelque temps, s'il plaît à Dieu, et que, s'ils venaient à mourir d'une autre mort que leur mort naturelle, ils ne mourraient pas seuls. »

Quelques jours après, Christine, à l'exemple de Louis XIV, voulut étonner Rome par un coup d'au-

dace. Une grande fête se célébrait au Gesû; elle s'y rendit in fiocchi, dans une voiture de gala. Ses gens l'escortaient, armés jusqu'aux dents, elles condamnés, par son ordre, marchaient triomphalement, en habits de fête, aux deux côtés du carrosse. L'outrage était flagrant; un pape de la trempe de Sixte-Quint ne l'eût pas souffert : il aurait fait prendre et pendre les condamnés en pleine rue, et Clu'istine, tirée de son équipage, aurait été envoyée au château Saint-Ange. Mais Innocent XI n'avait pas cet inflexible énergie; sa volonté défaillait, aux moments critiques. Un instant, il voulut excommunier la reine arrogante, faire prcndié d'assaut son palais. Sa résolution ne tint pas. Joad faiblit devant Athalie. Il se contenta de lui supprimer sa pension de douze mille écus. E donna! « C'est une femme! « disait-il en hochant la tête.

Ce mot, rapporté à Cbristine, lui fit l'effet d'une mortelle injure : c'était la flèche au sein de l'amazone ; elle s'en irrita jusqu'à la fureur. «S'il est pape, — répli qua-t-elle, — il saura que je suis reine. » Elle écrivit au cardinal Azzolini, qui lui avait annoncé que sa subvention était retranchée, une lettre où le dépit perce aigrement sous l'emphase : « La pension que je recevais du pape, — disait-elle, — était la seule tache de ma vie. Je la recevais de la main de Dieu, comme une humiliation pour mortifier mon orgueil. Je sens bien que je suis entrée en grûce avec lui, puisqu'il me fuit

la faveur de me l'ôter d'une façon si glorieuse. Cette grâce que Dieu me fait vaut mille royaumes... J'cHais seule, quand votre billet m'a été rendu; j'aurais souhaité, à ce moment, que toute la terre put voir dans le fond de mon cœur, la joie dont il ma remplie. Dieu le sait, c'est assez. Priez-le qu'il me préserve de la vanité que donnent les sentiments qu'il m'inspire. »

Voilà bien du bruit pour douze mille écus, et de biens grands gestes pour triompher d'une pension supprimée! Le vrai mépris est plus simple; on doute d'une joie si pompeusement étalée. Le défaut de mesure qui marque toutes les actions de la vie de Christine s'exagéra, jusqu'au burlesque, dans cette misérable dispute.

Elle se croyait une héroïne, pour guerroyer, sans péril contre un vieux pape,sonbienraiteur et son hôte, qui avait la faiblesse de la ménager. « Je suis ici, — écrivait-elle en Suéde, — comme autrefois César entre les mains des pirates. A son exemple, je les menace et ils me craignent. » Une pantomime de parodie ne pouvait être plus ridicule que cette attitude césarienne, prise dans la barque de Saint- Pierre, montée par de vieux prêtres et gouvernée par un saint pontife. On ne la menaçait ni ne la craignait : le pape la traitait comme une folle de haut rang, à qui l'on devait des égards. Un jour même, au plus fort du litige, il lui envoya, avec une galanterie paternelle,

des raisins de primeur, par un camérier. Elle les reçut assez mal et s'écria^, en se redressant, lorsque le messagei fut parti : « Minga pense-t-il m'enivrer avec ses raisins? je resterai sur mes gardes. » Elle lui avait donné ce surnom, parce que le pape, avare de ses grâces, répondait souvent par ce mot aux solliciteurs. Minga veut dire « point du tout » ou « nullement », en vieux patois milanais.

La mort brusquement interrompit cette querelle. Au commencement de 1689, Christine fut attaquée d'un érysipèle aiux jambes. Une fièvre violente s'ensuivit ; un instant, elle fut en danger; puis elle entra en convalescence. On chanta le Te Deum, Christine se crut complètement guérie. Le 20 mars, elle écrivait^ en Suède, au ministre Oliverkans : « La force de mon tempérament m'a tirée d'une maladie qui aurait enterré \ingt Hercules... J'espère qu'à Pâques tout ira le mieux du monde, et que les médecins me laisseront tranquille. » Le 2 avril, elle lui écrivait encore : « Ma convalescence approche heureusement de sa fin, quoique avec un peu de lenteur et d'ennui; mais, à votre arrivée, vous me trouverez ronde et joyeuse. » Le 19 avril, Christine expirait.

Elle mourut d'un des esclandres de son palais scandaleux. Sa favorite en titre était, alors, une cantatrice de Rome, très galante et très courtisée. Georgina avait la plus belle voix de l'Italie ; elle jouait, à ravir, du

luth et de l'épinette : Dulces docta modos et cithare sciens, comme la Ghloé d'Horace. La reine couvait jalousement ce trésor. Un certain monsignore Vannini, sorte de satyre en bas violets, s'était épris de la chanleuse. Un jour, de connivence avec sa mère, il pénétra dans sa chambre et la prit de force. Georgina, amoureuse alors d'un sculpteur français, nommé Théodon, fit une défense désespérée. Elle poussa les hauts cris et renversa, dans sa lutte, les meubles et les chaises. Gela fit lin tumulte qui retentit par tout le palais. Ghristine, encore alitée, sommeillait à ce moment-là. Elle se redressa en sursaut : « Qu'est-ce que ce bruit? On perd le respect! » Lorsqu'elle apprit l'algarade, un accès de rage la saisit. Elle envoya un de ses bravi. nommé Merula, à la poursuite du prélat, avec ordre de le tuer comme un chien et de lui rapporter sa tète, le soir même. Merula revint les mains vides; Vannini s'était évadé. Dans sa colère, elle sauta au visage dii braro et le meurtrit de coups de poing. Une fièvre violente la reprit; le lendemain elle était à l'extrémité. Sa lin, du moins, fut décente et digne. Elle se réconcilia avec le pape, qui lui envoya son absolution ; elle reçut, en grande pompe, tous les sacrements. Avant d'expirer, elle signa le testament qui instituait le cardinal Azzolini son légataire universel, et dicta, pour son tombeau, cette épitaphe laconique : Vixit Christina annos sexaginta très. Quelques jours avant, en guise

d'obole à Caron, Christine avait fait frapper sa dernière médaille. Elle représentait un oiseau de paradis, planant au-dessus de son buste, avec la légende : Libero nacqui e vissi, e morro sciolto.

Cet exergue était un jugement. Christine vécut libre, en effet, mais en rompant avec la nature et en désertant le devoir. Elle renia son sexe, sans revêtir les vertus viriles ; elle abjura la couronne, parce qu'elle la trouvait trop lourde à porter. Sa vie est un tissu de contradictions où les actes démentent, effrontément, les principes. La philosophie s'y enchevêtre à la galanterie, la science à l'extravagance, le libertinage à la dévotion. Il est impossible d'y découvrir un dessein suivi. Son trait saillant, quoique à chaque instant brisé par l'inconséquence, semble avoir été la fausse gloire. Si elle eut une idée fixe, ce fut celle d'étonner le monde et de faire du bruit, à tout prix. On pourrait comparer cette vie, remuante et stérile, à un drame sans unité d'action, sans développement, sans logique, qui ne procéderait que par coups de théâtre.

Rien de sérieux, en elle, et rien de sincère : vingt poses diverses, pas une attitude. Toutes ses vanités ne parviennent point à composer un orgueil. Elle machine son abdication comme une apothéose qui doit l'élever au-dessus des rois; elle affiche sa conversion, comme un grand spectacle offert, non pas à Dieu, mais aux hommes. La foi manque à ses sacrifices et la franchise

à ses renoncements. Son crime môme est moins une vengeance qu'une ostentation. Elle tue, pour piouver qu'elle est reine encore, pour retremper, clans le sang, sa pourpre déteinte. Monaldeschi fut le patient d'un assassinat qui prétendait être une exécution. Christine voulut prouver, par sa mort, que l'abdication ne lui avait pas retiré le droit du glaive juridique : jus gladii. Sa trahison n'était qu'un prétexte : la passion n'a rien à voir dans ce mauvais coup. Hermione était de sang-froid; Roxane fît égorger ce misérable icoglan pour les besoins de sa cause : experimentwn in anima vili!

Malgré l'horreur de ce guet-apens, Christine ne parvient pas à être terrible. La passade funèbre de Fontainebleau ne la graiiditmeme pas dans le mal. Ce n'est qu'une scène de tragédie, dans une pièce à demi comique. Christine pencha toujours vers le ridicule, en se guindant au sublime. Lady Macbeth, en elle, est compliquée d'un bas-bleu; la caricature tourmente le profd de la meurtrière. Est-ce une éclaboussure de sang ou une tache d'encre qu'elle lave, en s'essuyant les mains, devant la postérité? On ne sait si Ton doit trembler ou sourire; l'efïet est manqué.

Tout est avorté, du reste, dans cette existence détraquée ; le règne sans grandeur, l'intelligence sans emploi, l'exil sans dignité, le capiice sans charme, l'amour sans beauté. La fille de Gustave-Adolphe

semble déchue de naissance. Une discordance d'hermaphrodite tiraille sa vie et son caractère. Il y a, en elle, du pédant, de la bohémienne, de la dame galante et de la précieuse.

On se rappelle l'auberge de Candide, où soupent sept souverains détrônés. Cette table d'hôtes de rois déclassés, Cbaistine aurait mérité de la présider.

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