‹ Anciens et modernesChapitre 5 sur 10 · SARAH MARLBOROUGH · texte numérisé non relu

SARAH MARLBOROUGH

L'amour n'a rien à voir dans Thistoire privée de la pauvre reine Anne ; sa passion était d'un ordre inférieur : c'était l'ivresse, ou, pour mieux dire, l'ivrognerie. La reine d'Angleterre buvait, comme la femme d'un matelot de sa flotte. Sa couronne, qu'elle ne jeta jamais par-dessus les moulins, lui penchait parfois sur l'oreille. Esclave de cette terrible Sarah Marlhorough, qui la menait comme un tyran domestique, jouet d'un parti qu'elle détestait et d'une politique qui torturait sa conscience, contrainte, malgré son horreur du sang, à des guerres acharnées et impitoyables, Anne buvait,

pour oublier sa faiblesse, comme la femme du peuple boit, pour oublier sa misère. Et, pour comble de honte, la servante-maîtresse, qui exploitait son vice, la dénonçait et l'insultait publiquement.

Un jour, à un office solennel célébré dans l'église de Saint-Paul, on vit Sarab Marlborougb donner ses gants à tenir à la reine d'Angleterre. Un instant après, Sarah les reprit, en détournant insolemment la tête, comme pour éviter son baleine. Un présent considérable de vins, que Louis XIV fit à la reine Anne après la conclusion de la paix, hâta, dit-on, sa mort. Revanche de Blenheim et de Raraillies, la reine d'Angleterre fut tuée par les vins de France !

La duchesse de Mariborough n'est pas moins irréprochable à l'endroit de la galanterie. Cette furie d'ambition fut aussi un dragon de vertu. « Dépouillez-moi de mon sexe, — dit lady Macbeth aux esprits infernaux. — Unsex me, et, du sommet de la tète à la plante des pieds, remplissez^moi de la plus inexorable cruauté. « Sarah Mariborough semble avoir adressé une prière pareille aux passions forcenées qui la possédaient. Il n'y a rien de la femme, dans cette dure et aigre figure. Si elle n'eut point les tendresses et les douceurs de son sexe, elle n'eut point, non plus, ses faiblesses. Vous aurez beau fouiller son histoire publique et secrète, vous n'y trouverez pas le soupçon d'une faute. L'ambition, l'orgueil, l'avarice furent ses

seuls amants. Elle s'y livra tout entière, inspirant et soufflant sa flamme au mari qu'elle faisait agir. Épouse tyrannique, elle fut aussi une femme exemplaire, et elle put répondre, sans mentir, dans sa vieillesse, lorsqu'elle fut recherchée en mariage par lord Coningby: « N'eussé-je que trente ans et fussiez-vous en état de mettre à mes pieds l'empire du monde, je ne consentirais pas à vous donner un cœur et une main qui ont appartenu à John, duc de Marlborough. »

L'histoire n'a pas de couple mieux assorti que celui de lord et de lady Marlborough. Leur histoire est celle de Macbeth, vulgarisée et transportée dans une époque positive et plate. Le Macbeth de Shakspeare est subjugué par sa terrible femme ; l'influence qu'elle exerce sur lui tient du sortilège; plus encore, de cette fascination mystérieuse qui prosternait les barbares devant la druidesse, au fond des forêts. L'amour qu'il lui porte ressemble à cette complicité fanatique qui, dans les cultes du Nord, liait aux divinités meurtrières l'initié chargé d'ensanglanter leurs autels. Ce géant admire la virago qui le dompte ; il a, pour sa cruauté, le respect grossier qu'ont les athlètes pour ceux qui les surpassent en force physique. « Va, — lui dit-il, — ne donne le jour qu'à des mâles, car la trempe de ta nature intrépide ne doit former que des hommes. »

L'empire que Sarah exerça sur Marlborough ne fut

ni moins fort ni moins absolu. Et pourtant Marlborougli n'était pas, comme Macbeth, un guerrier borné et brutal, mais l'ambitieux, le plus fm, le plus énergique et le plus sagace que l'Angleterre ait produit. Sa beauté était grandiose et royale ; il avait, dans le danger, cette imperturbable froideur qui est Téléganoe du courage. Quoique dépourvu de toute éducation littéraire, son éloquence naturelle déconcertait celle des orateurs les plus consommés. Sa diplomatie, servie par des manières de gentleman accompli, était séduisante et irrésistible. Son bonheur à la guerre avait l'insolence de ces veines qui s'attachent sur le tapis vert à quelques joueurs privilégiés. « Cet homme qui n'a jamais assiégé de ville qu'il n'ait prise, ni donné de bataille qu'il n'ait gagnée, » a pu dire, de lui, un de ses historiens.

Une passion abjecte souillait et déshonorait toutes ces splendides qualités. L'âme d'un avare habitait ce corps et cette intelligence magnifiques. La rapacité la plus âpre était le mobile de toutes ses actions. Ses victoires étaient des affaires, ses conquêtes des spéculations; il exploitait, comme un publicain, les guerres qu'il dirigeait en héros. Toute sa vie, il fut à vendre et à revendre au dernier enchérisseur et au plus offrant ; trahissant Jacques pour Guillaume, conspirant ensuite contre Guillaume, au profit de Jacques. Sa beauté même fut vénale : avant de pressurer des royaumes, il

escroquait ses maîtresses. Surpris par le roi avec la duchesse de Cleveland, et forcé de sauterpar la fenêtre,

il reçut de la duchesse cinq mille livres sterling pour

te

prix de cette prouesse de boudoir. Duc d'Angleterre, prince du Saint-Empire, capitaine général d'une coalition, arbitre entre les princes les plus puissants de l'Europe, cet homme illustre et sordide, pour qui la gloire, comme le temps pour les marchands de son pays, n'était que de la monnaie, rappelle le Mammon dont parle Milton : « Mammon, le moins élevé des Espi'its tombés du ciel; car, dans le ciel même, ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés en bas, admirant plus la richesse du pavé céleste où les pas foulent l'or que toute chose divine ou sacrée. »

Sa passion pour sa femme l'emporta seule sur son avarice. Il était encore sans fortune lorsqu'il l'épousa. Sarah était pauvre ; on lui proposait une riche héritière; l'amour, plus fort que la mort, fut aussi plus fort que la cupidité de Marlborough. Cet amour ne fit que grandir ; sa femme seule, tant qu'il vécut, eut le don d'ébranler sa raison glaciale et de faire battre son cœur insensible. Il faut dire aussi que ce mariage d'amour se trouva être le plus opulent des mariages d'argent : le vautour avait épousé la pie voleuse ; à eux deuK ils entassèrent des trésors. Amie d'enfance de la reine, Sarah s'était emparée d'elle, comme le diable d'une possédée. Son caractère impérieux domi-

naît cette douce et débile nature ; elle la menait par la violence plus encore que par Thabitude ; il y avait de la terreur dans l'affection qu'elle lui inspirait. L'influence presque magique que la Galigaï prit sur Marie de Médicis, la servitude volontaire à laquelle la princesse des Ursins réduisit le roi et la reine d'Espagne, sont à peine comparables à cet empire absolu. Sarah faisait trembler la reine : elle l'enfermait, elle la punissait, elle était sa geôlière et sa gouvernante. Un jour, elle la surprit allant, malgré sa défense, porter du vin à une dame du palais qui était malade. Anne voulut fuir ; Sarah l'arrêta, devant les domestiques attroupés, lui fit une scène effroyable et la couvrit d'invectives.

Ce qui marque, d'un cachet spécial d'infamie, l'association de cette femme de proie à un homme qui eut tout du génie, excepté le cœur, c'est sou égoïsme effréné. Aucune grande vue politique, aucune noble passion ne les dirigeaient. Leur ambition rampante ne s'éleva jamais au-dessus d'un coftVe-fort à remplir. Si Sarah contraignait la reine à poursuivre une guerre inutile, ce n'était ni par haine contre la France, ni par désir d'accroître la gloire de Marlhorough ; la convoitise seule était son mobile. La guerre qui ruinait les deux peuples enrichissait le ménage. Comblé de pensions et de subventions, Marlhorough avait fait, de l'art militaire, l'organisation de la fraude. Il volait sur les fournitures, il volait sur les troupes fictives qui ne figu-

raient que sur les comptes de dépenses ; il avait élevé le pot-de-vin aux proportions de ces amphores gigantesques où s'abreuvaient les proconsuls de la Rome antique. La guerre était, pour lui, une industrie lucrative, le drapeau un sac à remplir. Sa fortune, lorsqu'elle fut connue, scandalisa l'Angleterre : elle dépassait soixante-dix millions, sans compter les châteaux splendides et les partages des enfants. On crut découvrir l'antre d'un pirate.

La vraie cause de la chute de Sarah Marlborough fut son intolérable violence. Un moment vient où l'ange de la patience lui-même replie ses ailes, et dit : « C'est assez. » L'heure arriva aussi où la faible reine, humiliée, injuriée, presque séquestrée par cette mégère, se redressa comme en sursaut, sous une dernière et suprême insulte. Sarah recourut à ses menaces habituelles : « Rendez-moi justice et ne me répondez point, » écrivit-elle à la reine. La lettre ne porta pas ; alors Sarah vint se traîner aux genoux de sa souveraine ; mais ses supplications se heurtèrent contre une iésolution silencieiise et froide. Elle ne put tirer d'elle que cette parole sèchement ironique : « Vous m'avez ordonné de ne point vous répondre, et je ne vous répondrai pas. »

Quelques jours après, Sarah reçut l'ordre de remettre sa clef d'or de maîtresse de la garde-robe. C'était demander à une sorcière de se dessaisir de son talis-

man. Cette clef, qui donnait accès dans les appartements réservés,' était celle de Tintimité et du tête-à-tête ; elle seule pouvait, un jour ou l'autre, lui rouvrir le cœur de la reine. Sarah pleura et pria, se lamenta et se désola ; elle écrivit à la reine une lettre éplorée que son mari alla porter, lui-même, au palais. Mais le charme était rompu, le sort conjui'é. Anne n'ouvrit même pas la supplique et prescrivit que la clef serait remise dans trois jours. Marlborough fit ce qu'aurait fait sa femme: il se jeta, par procuration, auK pieds de la reine. Mais Anne resta de glace: les êtres faibles, poussés à bout, ont de ces réactions de révolte. Marlborough, avec ses génuflexions, ne fit que l'irriter davantage ; elle réduisit à deux jours le délai qu'elle avait fixé ; et, comme le duc insistait encore : « Laclef ! — s'écria-t-elle, — je n'écoute rien que je n'aie la clef! » Il fallut rompre, sinon plier.

Sarah, en quittant la cour, se vengea par un trait de harpie: elle fit enlever les serrures et les cheminées de marbre de son appartement, sous prétexte qu'elle les avait fait poser à ses frais. Ne pouvant emporter le palais, elle en arrachait du moins un lambeau.

Catherine le Grand, a dit le prince de Ligne : la Russie lui décernera peut-être ce glorieux, surnom ; la postérité universelle aura de la peine à le confirmer. Sous son apparence de souveraine moderne, ouverte aux idées, aimable et polie, fardée de civilisation à la dernière mode, Catherine lï reste, au fond, de la lignée des reines asiatiques, plus gigantesque que grande, presque monstrueuse, par certains côtés.

L'assassinat de Pierre III déshonore son avènement. Ses panégyristes ont essayé de la laver de cette tache de sang; la tache est restée et ne s'effacera pas. J'admets toutes les circonstances atténuantes des premiers actes de cette tragédie. Le détrônement de Pierre lïl

peut se justifier par l'imbécillité farouche de ce prince, fait pour le corps de garde plus que pour le trône ; il s'explique encore par le danger que courait Catherine, en laissant régner un mari qui la haïssait. Sa répudiation était imminente; entre le renversement du czar et sa propre chute, il fallait opter. Elle n'hésita pas : sa résolution fut prise, lancée, accomplie, avec une rapidité fulgurante.

L'insurrection romanesque du 8 juillet 1762 est un des plus merveilleux romans de l'histoire. Cette jeune femme, évadée, la nuit, du palais d'été, où dort l'époux qu'elle va détrôner, qui se ibxie dans une voiture, entre son coiffeur et sa femme de chambre, se présente devant une caserne, enlève ses soldats, débauche l'armée, entraîne le peuple, se fait sacrer, entre deux revues, marche en bataille contre le czar, qui se réveille prisonnier, et monte au trône, comme à l'assaut, sans un coup de feu, sans une goutte de sang, rappelle les enchanteresses guerrières de l'Arioste. C'est le Songe dune nuit d'été transporté dans un coup d'État.

Mais à la féerie succède la boucherie. Les assassinats césariens paraissent classiques et décents, auprès du meurtre de Pierre IIL Locuste, pour le tuer, se fit vivandière. On l'empoisonna, d'abord, dans un verre d'cau-de-vie. Puis, comme il tardait trop à mourir, deux des conjurés 1 étranglèrent avec une serviette, tandis qu'Alexis Orlolï lui écrasait la poitrine sous ses

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deux genoux. Si Catherine n'oidonna pas expressément celle atroce tuerie, elle l'inspira par son silence et Tappi-ouva par les faveurs dont elle combla les sicaires. Le lendemain, à son dîner, on vit entrer OrlofT, letouiïeur, éclievelé, couvert de poussière, les habits déchirés, suant le sang livide de son crime. Ses yeux égarés échangèrent avec ceux de l'impératrice un éclair sinistre, Elle se leva en silence, passa dans un cabinet où il la suivit : quelques instants après, elle rentrait calme, souriante, et se remettait gaiement à table. Post brève sileiitiwn^ repetita conmvii Igetitia, dit Tacite, racontant la mort de Biitannicus.

Ce n'est pas le seul forfait domestique dont Catherine puisse être accusée. Les traditions de la famille des Atrides semblaient passées du palais d'Argos dans celui des czars. Le jeime Ivan VI, détrôné, dès son berceau, par Elisabeth, végétait, depuis vingt ans, dans une forteresse. Cette ombre de prétendant empêchait Catherine de régner tranquille. Un guet-apens l'en débarrassa. Des conjurés, poussés dans Tombre par la main de la police, ayant tenté de le délivrer, ses deux geôliers le poignardèrent, selon la consigne qu'ils avaient reçue. Plus tard, Catherine faisait enlever de Rome, par Alexis Orloff, l'exécuteur ordinaire de ses hautes œuvres, une fille de la czarine Elisabeth, née d'un mariage clandestin, sous prétexte qu'elle aspirait à l'empire. La jeune princesse, attirée

sur un vaisseau russe, était liée de chaînes, jetée à fond de cale et enfermée dans la forteresse de Pétersbourg. Quelques mois après, la Neva débordait par ordre et la noyait dans son cachot.

Ce sont là les oubliettes de ce règne, masquées par une façade dont le décor oriental éblouit de loin l'imagination. Guerres heureuses, conquêtes immenses, annexions infinies; la Russie doit à Catherine son énormité, sinon sa grandeur. Regardés de près, ces succès grandioses prennent souvent une forme de crimes. La dissolution savante de la Pologne, opérée comme par un empoisonnement politique, le massacre de Varsovie, les égorgements en masse de Souvaroff, en Turquie, révoltent la conscience et soulèvent le cœur de l'histoire honnête.

Le fameux code rédigé de sa main, qui enthousiasmait Voltaire et attendrissait Diderot, ne soutient pas l'examen. Ces tables de la loi qu'elle exposait à l'admiration crédule de l'Europe, restèrent lettre morte. La peine de mort était abolie, mais le knout remplaçait la hache et l'appliquait en détail. En 1764, une conspiration militaire ayant été découverte, on éluda le supplice en laissant les conjurés mourir de faim en prison. Tout fut illusion ou mensonge, dans cette législation philosophique, promulguée jusque sous les tentes des kalmouks. L'affiche promettait la justice, l'humanité, la tolérance, le programme du siècle ; mais le vieux

drame moscovite, chargé d'exactions et de bastonnades, allait toujours son train, dans l'intérieur de l'empire. Qu'on se ilgurc une page de Montesquieu collée aux murs sanglants du Kremlin.

Les députés des Samoièdes, convoqués à l'assemblée que la czarine réunit à Saint-Pétersbourg, démasquèrent, avec une rude franchise, l'hypocrisie de ces fausses réformes : « Nous sommes, — dirent-ils, — des hommes simples ; notre vie est occupée à faire paître nos rennes; nous n'avons pas besoin de code. Mais faites, pour les gouverneurs que vous nous donnez, des lois qui les empêchent de nous opprimer. Nous serons contents : il ne nous faut rien de plus. »

L'emblème frappant du règne de Catherine fut son voyage fantasmagorique de Crimée, opéra de huit cents lieues, mis en scène par Potemkin, avec l'art d'un prodigieux et tout-puissant machiniste. Cent cinquante traîneaux volaient sur la neige ; quand la nuit tombait, des bûchers flamboyants illuminaient magiquement la route. Un palais improvisé surgissait à chaque étape, sous une baguette d'enchanteur. Des ambassades pittoresques de tous les peuples de l'empire, Kirghis armés de flèches. Géorgiens en tuniques fourrées. Cosaques agitant leuis lances, se groupaient, aux portes des villes, à l'entrée de la souveraine. La féerie redoubla de pompe et multiplia ses prestiges lorsc[ue Catherine

s'embarqua sur le Borysthène. On crut revoir Gléopâtre descendant le Nil. Sa galère dorée, tapissée de soie, frappait, de rames peintes, les grandes eaux du fleuve. Quatre-vingts bâtiments l'escortaient, portant des orchestres qui cadençaient sa navigation solennelle. Un essaim de canots et de chaloupes voltigeaient alentour. Les chaumières fleuries et les villages enguirlandés de 1 âge d'or décoraient les rives. Des bergers d'opéra-comique y faisaient paître leurs troupeaux frisés. La flotte voguait, à travers une enfilade d'idylles bienheureuses. De temps en temps, un roi ou un empereur, Joseph II ou Stanislas, sortait d'une ville, comme d'une coulisse, et venait se joindre au cortège. Le comte de Ségur et le prince de Ligne, deux chevaliers français ensorcelés par l'Armide du Nord, l'enivraient de flatteries exquises. Ce fut le voyage d'une fée, planant, à dos d'hippogrifl'e, sur un mirage à perte de vue.

Le spectacle avait son revers. Cinquante mille hommes avaient péri dans les marais fiévreux de Kherson pour improviser une Crimée factice. Le comte de Ségur nous montre des groupes de paysans en guenilles, aux longues barbes hérissées de glace, stationnant autour des kiosques splendides dressés dans leurs villages misérables. Revenue à Moscou, sortie du cercle magique, Catherine se trouva en face d'une disette afl^reuse qui ravageait la moitié de l'empire... Son

excursion au pays des rêves coûtait trente millions à la Russie affamée.

Envisagée au seul point de vue de la politique, Catherine II fut, tout au moins, une grande femme d'affaires. Assidue au travail, elle s'occupait sérieusement des choses de l'État. Dès six heures du matin, elle était, levée pour « arranger son petit ménage ». Elle aimait cette expression d une modestie orgueilleuse, qui assimilait au rangement d'une chambre le gouvernement d'un immense empire. Un bon sens natif et solide la préservait des fièvi'es cérébrales particulières aux despotes. Ses plans étaient démesurés, mais elle savait les restreindre à la portée du possible. Le compas gigantesque qui, dans son esprit, étendait la Russie du Bosphore aux mers du Japon, se rétrécissait et se fermait même au besoin. Son caractère, taillé tout d'une pièce, était inflexible ; aucune catastrophe ne l'eût ébranlé : il était à l'épreuve des plus lourds revers. Rien ne la flattait davantage qu'un mot du prince de Ligne, qui l'avait déclarée « imperturbable ». Elle répétait souvent ce mot-là, avec une lenteur sonore, en prolongeant majestueusement les syllabes. « Ainsi, — lui disait-elle, — j'ai donc de l'im-per-tur-ba-bili-té! »

Ce sphinx babylonien, à visage de Sémiramis, se terminait par une croupe de bête. Le mot de galanterie est trop faible appliqué aux amours de Catherine IL

Gela ressemble plutôt à la polyandrie thibétaine. Elle eut des amants à. n'en plus finir, dès sa jeunesse jusqu'au dernier jour. Elle en eut, par delà toute limite honnête, à l'âge sans sexe où Messaline, elle-même, se serait rangée. La liste de ses favoris en titre remplirait la colonne d'un calendrier. Sganarelle ne dit pas tant de noms de femmes lorsqu'il lit celle de don Juan. Soltikotï, Poniatowski, Stroganoff, Orlotî, Wissotski, Wassillitschikoff, Zawadoffsky, Zorilz, Korsakoff, Landskoy, Potemkin, Yermolof, Momonoff, Zouboiï ne furent que les chefs de file de ce régiment de boudoir. Derrière eux, dans l'obscurité, on entrevoit toute une soldatesque passive qui défile, la main au sliako, vers l'alcôve de la czarine. Son sérail était une caserne: on peut dire, sans trop d'hyperbole, qu'elle fut la maîtresse d'une ai'mée.

Ce scandale public devint bientôt officiel. L'étiquette réglementa l'ordre et la marche de ses passades. L'homme qui lui avait plu était invité à dîner chez une vieille confidente. La czarine arrivait au milieu du repas, et examinait le candidat à son lit. Lorsque l'inspection était favorable, un regard informait la duègne : la sultane avait jeté son mouchoir. Le lendemain, le nouveau favori passait à la visite du médecin de la cour. L'épreuve subie, il était nommé aide de camp de l'impératrice, et installé au palais, dans un appartement au-dessous du sien. Le premier jour, il

recevait un présent de cent mille roubles; chaque mois, il en trouvait douze mille sur sa table de toilette. Le maréchal de la cour était chargé de lui servir une table de vingt-quatre couverts et de fournir à toutes ses dépenses. Cette étrange fonction avait ses corvées et ses servitudes : ce chambellan de l'amour ne pouvait, dès lors, quitter d'un pas sa maîtresse; il lui était défendu de sortir du palais sans sa permission. Lorsqu'il était congédié, il recevait une indemnité magnifique : sa faveur prolongée lui valait un débordement de largesses. C'était la fable retournée : Danaé ruisselait sur ses amants en pluie d'or. On a le budget de l'alcôve de Catherine : en trente-quatre ans de règne, ce gouffre de luxure engloutit un demi-milliard.

Un grand voile de dignité et de bienséance drapait superbement cette vie débordée. La femme galante entendait rester souveraine : c'était l'offenser que de risquer devant elle un mot hasardé. Cette ogresse d'hommes faisait la petite bouche, au moindre propos libertin. Pendant le voyage de Grimée, le comte de Ségur, prié par elle de lui dire des vers, entama un conte un peu libre, dans le goût du temps. Il vit sa physionomie passer soudainement d'une gaieté souriante à un air sévère. Elle l'interrompit par une question brusque et changea de conversation.

Pour être juste, il faut dire aussi que ses caprices

n'infliièreiil jamais sur sa politique. Elle domina toujours les passions d'en bas, de la hauteur de sa tête. Bacchante à froid, elle ne laissa jamais le vin de l'orgie monter de ses veines jusqu'à son cerveau. Elle était de la race de ces amazones du Thermodon qui, pour mieux tirer de l'arc, se coupaient le sein droit, la place où s'ajuste la flèche. Ainsi, chez elle, le siège de la volonté, de l'énergie, de la raison d'État resta insexuel et inébranlable. Un favori n'était, à ses yeux, qu'un instrument de plaisir, quelquefois de règne, lorsque, comme Potemkin, il était organisé pour le commandement ; mais toujours un instrument qu'elle voulait tenir sous sa main. La vie privée de Catherine II aurait tué trente courtisanes; elle n'enleva pas une parcelle de force à l'àme impérieuse qui la maîtrisait 1

La femme seule explique le règne efféminé de Louis XV. Ses maîtresses ont, de droit, leurs entrées dans la grande histoire; car la loi salique est abolie, de fait, sous son règne elle sceptre tombe en éventail.

Louis XV fut longtemps un adolescent timide, ombrageux, et même un peic farouche, comme l'HippoIyte de Racine. On le voit, dans les Mémoires An maréchal de Villars, « détournant ses jeunes et beaux regards » des yeux ardents qui épiaient le premier éclair de sa puberté. Imaginez ce que devait être cette cour de Versailles, organisée en une immense Tentation de

saint Antoine autour du jeune roi ! Un harem, deminu, guettant le réveil du maître, n'en donnerait qu'une bien faible idée ; car les grandes dames du xviii' siècle étaient des odalisques libres, nobles, spirituelles. Elles offraient, mais elles pouvaient refuser; elles se rendaient, elles pouvaient combattre : mélange enchanteur d'esclaves et de déesses !

L'air de Versailles brûlait et embaumait. Son parc présentait l'image du jardin d'Armide attendant Renaud. Ce n'étaient qu'assauts de beauté, flatteries exquises, toilettes effrénées, soupirs qui sentaient l'encens, agaceries idolâtres de nymphes liitinant un dieu. Le roi passait et les femmes se groupaient, au-devant du passage royal, comme les Baigneuses du Corrège devant le sillage du cygne de Léda ; et la poudre neigeait, pareille à cette blanche nuée qui tombe sur Tlda, pour voiler les amours célestes î Cependant Louis XV ne jetait pas son mouchoir; il resta longtemps fidèle à la reine. L'amour dans le mariage fut le prélude de ce règne, qui devait finir dans les souillures du sérail. Mais Marie Leczinska, avec ses vertus bourgeoises el sa froideur dévote, n'était pas de force à lutter contre cette conspiration vohiptueuse ; et, un soir de l'année 1737, le roi, soupant à la Muette^ buvait à la santé de Vinconnue et cassait son verre après avoir bu.

Cette inconnue, bientôt dévoilée, était madame de Mailly. Gomme Louis XIV, Louis XV débuta par le

pur amour. Madame de Mailly fut une La Vallièic du xviii" siècle, plus hardie, plus provocante, mais avec le même cœur généreux et tendre. Elle aimait le roi sincèrement, elle l'eût aimé sans couronne. Grande dame jusqu'au bout des ongles, elle ne trempa jamais ses mains dans des tripotages d'argent ou d'intrigues. L'amour royal la ruina, au lieu de l'enrichir. Elle était entrée pauvre dans le lit de Louis XV, elle en sortit presque misérable. Cette charge de favorite, qui devint, plus lard, la plus vénale de toutes les fonctions de la monarchie, ne fut chez elle qu'une pas^on. Elle aimait, avec la ferveur de l'adoration et les transports de la jalousie. Madame de Mailly n'était plus jeune, elle n'avait jamais été belle. Que de motifs d'inquiétude et de tremblement ; l'effroi se mêlant à la volupté et lui communiquant une dévorante énergie ! Ajoutez à cette défiance d'elle-même le libertinage du roi qui s'éveille, les excitations et les persiflages d'une camarilla de proxénètes le poussant aux maîtresses nouvelles. Sa faveur dura pourtant six années. Le roi était déjà cet homme ou plutôt cet animal d'habitude dont la maréchale de Mirepoix dira, plus tard, à madame de Pompadour : « C'est votre escalier que le roi aime, il est habitué à le monter et aie descendre ; mais, s'il trouvait une autre femme à qui il parlerait de sa chasse et de ses affaires, cela lui serait égal, au bout de trois jours. »

Mais madame de Mailly avait une sœur qui aurait mérité de prendre place parmi les femmes d'État de la galanterie. Du fond d'un couvent. Félicité de Nesle rêvait de détrôner sa sœur et de régner à sa place. Madame de Mailly l'appelle à Versailles. Que pouvaitelle craindre de cette pensionnaire presque laide, sans grâce, sans allure, faite pour les rôles de soubrette et de confidente ? Mais, dans cette tête ingrate et dans ce corps mal tourné, logeait un démon d'esprit, capable de mener une cour et de bouleverser un empire. A peine entrée à Versailles, l'enfant entraînait Louis XV dans un tourbillon d'amusements. Elle secouait son apathie, elle relançait sa paresse ; elle tirait, pour ainsi dire, les nerfs de ce jeune roi fainéant, et leur imprimait les secousses et les frémissements de sa vie. Quelques mois après, le roi la mariait, in pcuHibus, au comte de Vintimille, un de ces courtisans toujours prêts à servir de paravent aux amours du maître, et la comtesse prenait la place de sa sœur, réduite à l'emploi de doublure.

Ce fut une honte, mais ce fut aussi un martyre. Qu'on se figure l'humiliation de madame de Mailly, complice et victime de cet inceste outrageant. Mademoiselle de la Vallière avait connu cette torture. « Quand j'aurai de la peine aux carmélites, — disaitelle, — je me souviendrai de ce que ces gens-là (le roi et madame de Montespan) m'ont fait souffrir. »

Mais, du moins, madame deMontespan n'était pas une sœur.

Madame de Mailly se résigna à ce triste rôle, acceptant d'être tolérée là où elle avait commandé, recueillant, avec une humilité passionnée, les restes d'amour que sa rivale permettait au roi de lui jeter çà et là. La mort vint mettre un sursis à ce lent supplice. Quelques mois après, une fièvre miliaire emportait la comtesse de Vintimiile, avec la violence d'un empoisonnement. Ces morts précoces de maîtresses éclatent fréquemment, dans les cours de l'ancien l'égime. On en accuse le poison, on pourrait les attribuer à la vie étouffante que menaient ces femmes, toujours suspendues entre la disgrâce et l'apothéose. Quelles santés de fer et d'acier n'aurait usées cette surexcitation perpétuelle ? quels corps n'auraient tués sous eHes ces âmes effrénées ?

A la comtesse de Vintimiile succéda madame de la ïournelle, bientôt duchesse de Ghâteauroux, la troisième sceuri Cette famille de Nesle semblait avoir jeté un sort à Louis XV. Le roman historique a poétisé la duchesse de Ghâteauroux; il en a fait une héroïne de Tamour, une dame du temps de la chevalerie. L'histoire efface le vernis de ce portrait romanesque ; elle fait reparaître la sécheresse de ses lignes et la méchanceté de son expression. La duchesse de Ghâteauroux était une femme du caractère volcanique et noir des Fulvie et des Julie de Tacite : violente à tout

briser, vindicative à outrance, incapable d'autres passions que de celles de l'orgueil et de l'ambition. Elle capitule avant de se rendre ; il lui faut une maison montée, un crédit ouvert sur le trésor royal, un titre de duchesse et l'expulsion de sa sœur. Madame de Mailly part pour Paris, avec un désespoir qui arrache des larmes à Louis XV , et la duchesse écrit à Richelieu : « Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire déguerpir madame de Mailly. Enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne point revenir que quand on lui manderoit. Vous croyez peut-être que c'est une affaire finie. Point du tout ; c'est qu'il (le roi) est outré de douleur et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle^ et qu'il me demande dp la faire revenir, et qu'il ne l'approchera pas, mais qu'il me demande de la voir quelquefois... Comme il me conviendroit fort peu qu'ellefùtici, je compte tenir bon. » Voilà la femme peinte par elle-même, dans toute sa sèche nudité. On lui a fait gloire d'avoir décidé Louis XV à commander son armée dans la campagne de 1744 ; mais RicheUeu et madame de Tencin lui soufflaient ce rôle d'Agnès Sorel, derrière la coulisse, et elle ne la joue qu'au profit de sa vanité. 11 y parut au train théâtral qu'elle déploya, pour aller rejoindre le roi, à l'ostentation scandaleuse qu'elle mit à le suivre, d'étape en étape, à l'acharnement avec lequel elle se cramponna, à Metz, au lit de son amant mori-

LES iMAITHKSSES DE LOUIS XV 329

bond, obsédant son agonie, accaparant son chevet, défendant, contre les princes et l'Église, son droit de concubinage. C'était Vénus libitine, la Vénus des funérailles, attachée à sa proie.

L'Église l'emporte, elle arrache à Louis XV le renvoi do sa maîtresse. Madame de Ghâteauroux, poursuivie par les huées, reprend, en fugitive, celle route de Paris qu'elle venait de parcourir en triomphe. D'auberge en auberge, elle écrit à Richelieu des lettres qui font frémir; c'est le sang-froid de la rage. Pas une lueur de tendiesse, pas une larme pour le roi qu'elle a quitté en pleine agonie ; rien que des éclairs de fureur, des calculs de haine, des plans et des combinaisons d'avenir : « Je crois bien que tant que la teste du roy sera foible, il sera dans la grande dévotion; mais, dès qu'il sera un peu remis, je parie que je lui trotterai furieusement dans la teste, et qu'à la fm il ne pourra pas résister, et qu'il parlera de moy, et que, tout doucement, il demandera à Lebel ou à Bachelier ce que je suis devenue. 11 faut souffrir avec patience tous les tourments que l'on voudra me faire. S'il en revient, je l'en toucherai davantage, et il sera plus obligé à une réparation publique. S'il en meurt, je ne suis pas pour faire des bassesses... Mais, s'il en revient, que cela sera joli ! Si nous nous tirons de ceci, vous conviendrez que notre étoile nous conduira bien loin. »

Le roi guéri, c'est moins l'espoir qui la reprend qu'une acre soif de vengeance : « Je vous dis que nous nous en tirerons, et j'en suis persuadée, ce sera un bien joli moment. Je voudrois déjà y être, vous le croirez sans peine,.. Il se prépare pour nous de beaux coups. Nous avons eu de rudes moments à passer; mais ils le sont... Adieu, cher oncle, portezvous bien. Pour moi, je vais songer à me faire une santé de crocheteur, pour faire enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourrai et avoir le temps de les perdre. »

Mettez cette femme dans une cour d'Orient, et des têtes fraîchement coupées auraient garni les créneaux du palais, le jour de sa rentrée, li lui fallut, du moins, ces décapitations morales qu'on appelait des disgrâces. Rappelée par le roi, elle réclame, avant de revenir, l'exil de quatre des plus grands seigneurs du royaume ; elle veut que son ennemi, Maurepas, le premier ministre, vienne en ambassade lui signifier son rappel : elle le reçoit du haut de ce lit qui était un trône ; elle jouit de son humiliation, elle savouie sa vengeance, elle se prépare à faire, dans Versailles, une rentrée de reine... Le lendemain, le délire la prend, et elle meurt. Elle meurt, non du poison, comme on l'a dit, mais du paroxysme de ses passions, de la fermentation de ses haines, de la congestion de l'orgueil, de ses nerfs tendus à éclater par tant de secousses. « Oui, Je meurs,

— disait Joseph II avant d'expirer, — et il faudrait que je fusse de pierre ou de bois pour ne point mourir. » Ainsi auraient pu dire, en mourant, ces frêles créatures surmenées et brisées par des passions frénétiques.

La duchesse de Ghâteauroux expira entre les bras de la sœur qu'elle avait si cruellement outragée. Madame de Mailly reçut son dernier soupir. Quelle touchante figure que celle de cette Gendrillon de l'amour! Elle mourut sept ans après, sous le cilice de la pénitence. Il y a un mot d'elle que je voudrais voir écrit sur une de ces banderoles que déploient les anges, dans les tableaux des vieux maîtres. Entrant à Saint- Roch, au milieu d'un sermon, elle dérangeait quelques personnes en cherchant sa place. Une voix brutale s'écrie : « Voilà bien du bruit pour une p ! »

Madame de Mailly se retourne et elle répond : « Puisque vous la connaissez, priez pour elle ! »

A madame de Ghâteauroux succède madame de Pompadour, la vraie reine de cette dynastie interlope, et qui a eu la gloire de donner son nom à toute une partie de son siècle.

Pompadour! ce nom seul, ce nom galant et sonore n'évoque-t-il pas, comme un signal d'enchanteur, le monde rococo dont elle fut la créatrice et la reine? Cette délicieuse Capoue de l'art où la forme se contourne, où la couleur s'amollit, où les lignes s'enlacent et s'assouplissent pour enivrer le goût et troubler les yeux, elle est partout où cet art charmant a laissé sa trace ; il multiplie son souvenir par ses mille brimborions et ses mille trésors. Les tableaux, les camaïeux, les groupes, les vases, les meubles rares et exquis qu'elle a inspirés, semblent lui avoir tous appartenu, tant ils témoignent de sa vive influence. Qn cherche son empreinte sur les grands lits, à bouquets de plumes et à dossiers ronds, où se becquètent les colombes; on évoque sa gracieuse image dans les glaces à trumeaux festonnés de roses ; on touche avec respect à ces théières dont le couvercle est un fruit, à ces tasses diaphanes dont l'anse est la tige d'une fleur. Qui sait? les lèvres de madame de Pompadour ont peut-être passé par là!

C'est là la gloire de l'aimable marquise. Elle était

artiste jusqu'au bout des ongles. Une étincelle de feu sacré s'était logée dans ce joli corps, ^uand on songe à à sa lourde tâche, celle d'amuser le roi le plus inamusable du monde, on est étonné du temps qu'elle sut réservei' aux choses de l'esprit. Elle effleurait tous les arts légèrement, délicatement, comme avec une trompe d'abeille ou une aile d'oiseau. Elle aimait les lettres, et Voltaire, apprenant sa mort, put s'écrier : « Elle était des nôtres ! » Si le roi l'avait permis, elle aurait présidé, à Versailles, un Décamcron de poètes et de philosophes. Elle avait la passion des livres, au point d'imprimer elle-même, de ses blanches mains, une tragédie de Corneille : Rodogiine, Les bibliophiles se disputent aujourd'hui, avec des jalousies d'amoureux, les volumes reliés à ses armes. On les reconnaît, comme à des grains de beauté, aux trois tours d'or, gravées sur leur plat. Elle jouait la comédie comme un ange ; elle fut l'âme de ce spectacle des petits cabinets qui avait pour comédiens des ducs et pairs, et pour souffleur un abbé de cour. C'était un charme de l'entendre gazouiller, de sa voix flûtée, les couplets de Colette, dans le Devin du village :

Ah ! TAmour ne sait guère Ce qu'il permet, ce qu'il défend.

C'est un enfant ! c'est un enfant 1

Si elle aimait les lettres, elle adorait les arts. Elle fut la Médicis au petit pied de Boucher et des trois Van Loo. Les graveurs la comptaient dans leur confrérie. Elle taillait, sur pierres fines, de petites allégories mythologiques et galantes, qui ne dépareraient pas un écrin romain ; elle signait fièrement ces rares morceaux, sirecheTchésdLiiiourA'hm : Pompadoiir sculpsù . Vous diriez la griffe de Vénus sur des camées erotiques. Les Chinois ont une déesse de la porcelaine; si nous avions une mythologie, madame de Pompadour serait la divinité du vieux Sèvres. Ce fut elle qui fonda cette officine de fragiles merveilles. Que de belles maisons elle a bâties, dans le style des fées: Choisy, Bellevue, THermitage, palais d'Armide, châteaux en Eldorado, disparus avec l'enchanteresse qui, d'un coup de sa baguette, les avait construits!

Ce ne fut ni une sultane ni une courtisane, ce fut une maîtresse, dans le sens le plus élevé du mot. Elle était « froide comme une macreuse », ainsi qu'elle l'avouait à madame du Hausset, sa femme de chambre, qui nous a laissé de si curieux et si niais mémoires. C'est à cette même madame du Hausset qu'elle disait avec un mépris naïf : « Le roi et moi comptons si fort sur vous, que nous vous regardons comme un chien, un chat, et nous allons notre train pour causer. » Et la bonne femme, métamorphosée en chatte, fait le gros dos sous ce compliment.

Ce n'est donc point avec des philtres de sérail que madame de Pompadour ensorcela son amant; elle enchaînait le roi par des liens d'autant plus forts qu'ils n'étaient pas de chair et de sang, mais d'ascendant et d'esprit. Elle tenait sa cour comme une femme supérieure tient son salon; elle la remplissait d'imprévu et d'animation; elle variait, par d'ingénieux intermèdes, son cérémonial monotone. Louis XV, quand il la prit pour maîtresse, était déjà dans un état d'amollissement incurable; aucun ressort ne jouait plus, dans son inerte nature. 11 assistait au spectacle de son règne, sans pouvoir même s'y intéresser. Les sens seuls survivaient, en lui, à cette mort de l'âme; l'action du charme, l'influence de l'habitude pouvaient seules obtenir de lui un semblant de volonté et d'initiative. Il fallait une femme pour remplii- le vide de cette morne idole qui ne régnait qu'en effigie. Or, cette situation étant donnée et ce règne fatalement voué au favoritisme, on doit peut-être remercier le hasard d'avoir fait tomber sur madame de Pompadour le choix de Louis XV.

Je sais tout ce qu'on peut reprocher à sa politique : des alliances maladroites, des guerres désastreuses, les caprices du sexe et des nerfs embrouillant les questions d'État. Mais, tout compte fait, le ministère du duc de Choiseul, qui fut celui de la favorite, est encore la seule partie supportable du règne de

Louis XV, la seule où les revers aient eu des revanches et les désastres des compensations. Lg siècle lui dut vingt ans de dignité relative; elle arrêta sa décomposition et la changea en brillante et ingénieuse décadence. A la cour même, sa présence suspend et intimide le scandale. La maîtresse décente se tenait, d'un air royal, devant le sérail, elle cachait, sous les grands pUs de sa robe, ses honteux désordres. Vénus voilée, elle occupait le centre du sanctuaire; elle attirait sur elle les regards et empêchait de voir les petites nymphes obscènes auxquelles le maître sacrifiait, dans les recoins de son temple.

Ces favorites de l'ancienne cour sont plus ta plaindre qu'à décrier. Quel poids à porter que celui d'un ennui royal ! quel accablant tête-à-tête que celui d'une idole blasée, lassasiée, qui mange l'encens en grains, au lien de l'avaler en fumée! Ajoutez à cet esclavage les rivalités aux aguets, la délation aux écoutes, les intrigues d'antichambre, les complots de camarillas et les trappes de la disgrâce béantes à chaque pas. Mademoiselle de la Vallière se délasse, avec délices, dans sa froide cellule de carmélite, des voluptés de Versailles. Madame de Montespan trouve doux, auprès de ces chaînes, les ciliccs d'ascète que son confesseur lui inflige. Madame de Maintenon sèche d'ennui, dans sa niche de damas rouge, comme une cariatide accroupie dans un angle, qui porte obscurément le

poids de tous les lambris d'un palais. Madame de Pompadour passe sa vie, dans l'attitude de Shéhérazade, assise au bord du lit où le calife dort, le sabre au côté. Gomme la tête de la sultane, sa faveur dépend d'un caprice du maître, du conte ennuyeux ou gai qu'elle va lui conter.

Et que se passe-t-il, dans les mille et une nuits du barem dont elle est exclue? Qui sait si un firman, griffonné par une grisette, ne va pas, demain, l'exiler au fond d'une province? Un soir, madame de Goaslin lui dit : Va tout! à une table de jeu, d'un air insolent; elle se croit perdue. Et, comme madame du Hausset lui rappelle, pour la rassurer, les bonnes paroles que, le matin même, lui avait adressées le roi : « Vous ne le connaissez pas, ma bonne. S'il devoit la mettre ce soir dans mon appartement, il la traiteroit froidement devant le monde, et me traiteroit avec la plus grande amitié. »

Elle mourut à la peine; ses nerfs se brisèrent, une langueur la prit et l'emporta, en vingt jours. Elle fut plus que douce, elle fut stoïque envers la mort. Ces petites femmes philosophes du xviii^ siècle savaient mourir, si elles vivaient mal. A la place de madame Du Barry, je m'imagine que madame de Pompadour n'aurait pas demandé grâce à « monsieur le bourreau ». Il me semble la voir sur la charrette funéraire. De quel air de reine elle aurait marché au supplice I Avec

quelle grâce elle aurait penché sa tête poudrée sur la corbeille de la guillotine! Son âme s'envola sur les ailes d'une triste saillie : « Attendez, monsieur le curé, — dit-elle au prêtre qui quittait sa chambre, — attendez un peu, nous nous en irons ensemble. » Ce fut le chant de ce joli cygne. Ainsi, on peut dire qu'en expirant elle rendit son dernier sourire.

Pendant le règne de madame de Pompadour défile, par les escaliers et les appartements secrets de Versailles, toute une armée de maîtresses obscures, éphémères, presque anonymes; essaim de harem si nombreux, si confus, que l'histoire n'a pu même le numéroter. Il en est une, cependant, qui s'en détache, par un air de tête plus fier et pUis noble. « Elle dépassait toutes les autres femmes, comme on le dit de Galypso, » a écrit d'elle, quelque paît, Sophie Arnould. C'est mademoiselle de Romans.

Celle-là avait été destinée, dès son enfance, à Tamonr royal, comme ces Circassiennes, nées dans les montagnes où croissent, jusqu'à la saison nubile, les troupeaux voués au sérail. Elle eut du roi un bel

enfant, qui fut plus tard l'abbé de Bourbon ; et ce fut un peu avant sa naissance que Louis XV écrivit à la mère ce curieux billet :

« Versailles, ce 8 décembre 1761.

» Je me suis très bien aperçu, ma grande, que vous aviez quelque chose dans la tête lors de votre départ d'ici ; mais je ne pouvois deviner ce que ce pouvoit être au juste. Je ne veux point que notre enfant soit sous mon nom dans son extrait baptis taire ; mais je ne veux point, non plus, que je ne le puisse reconnoître, dans quelques années, si cela me plaît; je veux donc qu'il soit mis Louis-Aimé ou Louise-Aimée, fils ou fille de Louis le roi ou de Louis de Bourbon, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'y ait pas de blanc de votre côté, vous y ferez mettre ce que vous voudrez. Je veux aussi que le parrain et la marraine soient des pauvres ou des domestiques, excluant tous autres. Je vous embrasse bien tendrement, ma grande amie. »

C'était presque un engagement que ce billet mêlé de réserve royale et de tendresse paternelle. Aussi mademoiselle de Bomans afficha-t-elle son enfant, avec l'ostentation d'une reine présentant au peuple un petit dauphin. Tous les jours, elle allait s'asseoir, en habil

de gala, sous les marronniers des Tuileries, portant son glorieux poupon dans une corbeille noyée de dentelles. Telle une nymphe aimée de Jupiter, et allaitant l'enfant sacré dans un bosquet du mont Olympe, à deux pas du palais des dieux. Un jour que la foule affluait autour d'elle : « Ah ! mesdames et messieurs, — s'écria la mère effrayée, — n'écrasez pas et laissez respirer l'enfant du roi. » Bref, elle fit de sa maternité un si pompeux étalage que Louis XV, ennuyé, lui enleva son fils et la renvoya dans sa province. Ce n'est pas tout d'avoir péché, il faut encore être modeste...

Mais madame de Pompadour est la dernière maîtresse du roi, digne de ce titre. Âpres elle, vient madame Du Barry ; c'est la fin du monde. Est-ce du ruisseau que sortit cette Vénus populaire dont l'avènement éclaboussa tout Versailles? On doute encore. L'origine des femmes de l'espèce de la Du Barry se perd dans les ténèbres de? mille et une nuits. Les plus belles, les plus exquises ont souvent travv^rsé des mondes d'amours obscures avant d'apparaître. et de

parvenir, comme ces diamants illustres qui, de la main du mendiant indien ou du nègre qui les déterre, passent par des milliers de trocs et d'achats subalternes, avant d'arriver à la couronne des rois ou à l'aigrette des sultans. Quoi qu'il en soit, de madame de Pompadour à madame Du Barry, la chute fut profonde. On aura beau la parer, l'enjoliver, la farder, elle n'en reste pas moins une fille, dans toute l'indécence du mot. Et c'est là, à vrai dire, son originalité dans l'histoire. Celte tache de boue va, comme une mouche, à sa joue profane.

Elle a tout de la fille de joie : l'effronterie, la folie, l'insouciance du lendemain, l'instinct du pillage et du gaspillage, cette bonté sensuelle qui rappelle celle des fruits et des breuvages, le don d'avilir et de ravaler tout ce qui l'approche. Elle encanaille la cour, elle initie le roi aux gravelures du plaisir, elle fait Versailles à son image et le métamorphose en haut mauvais lieu. Ce n'est plus qu'une maison de plaisance en carnaval, où l'on soupe, où l'on se débraille, où résonnent les couplets grivois, où la comédie obscène dénoue sa ceinture, où la perruque du chancelier est livrée aux hannetons de Zamore, où le café de La France f... le camp dans la cheminée.

Au milieu de ce brouhaha licencieux, une grisette, aux airs d'odalisque, qui va, vient, joue, zézaye, babille, fait mille grimaces et mille simagrées, et jette

l'argent du Trésor par les fenêtres du palais, avec le plaisir animal de la guenon de la fable faisant des ricochets sur la mer avec des pistoles. On a voulu faire une femme politique de cette Frétillon : Risumteneatis... Dans quel recoin de ce frivole cervelet une idée sérieuse aurait-elle pu se nicher? La Du Barry fut la mouche cantharide du coche empêtré de l'État, mais une mouche liée à un fil, dont ses meneurs tenaient le bout. Elle répète la leçon que M. de Maupeou lui siffle ; elle jongle avec les oranges « Saute Choiseul! saute Praslinl » que M. d'Aiguillon lui met dans la main. L'impersonnalité est son caractère. Elle veut vivre, elle veut s'amuser et garder sa place ; elle détruit par mégarde, elle fait le mal sans savoir pourquoi : sa seule politique se réduit à l'instinct de la conservation personnelle. Elle n'est pas plus responsable du roi qu'elle dégrade et de la monarchie qu'elle achève, que la coupe n'est responsable de l'homme qu'elle enivre, et la flamme du palais qu'elle brûle.

Un sentiment sérieux purifia pourtant cette vie licencieuse. Madame Du Barry avait trente ans lorsqu'elle se prit à aimer. Louis XV' était mort, son règne avait fini; elle vivait retirée dans son délicieux pavillon de Luciennes, comme un bijou qui, après avoir brillé, rentre dans son écj'in. Lagc, la désillusion, la retraite l'avaient attendrie. Elle aima donc, et passionnément, un grand seigneur anglais, lord Seymour. On a

quelques-unes des lettres qu'elle lui adressa pendant cette liaison, courte et triste comme un automne : c'est la tendresse et rtiumilité de la Courtisane amoureuse, mettant sa poitrine nue sous les pieds de son bien-aimé. On y respire la mélancolie d'un cœur faligué, aspirant au repos des affections fidèles. Voici quelques passages de cette correspondance imprévue. J'en débrouille l'orthographe, qui est celle qu'aurait eue la Chatte métamorphosée en femme de La Fontaine :

« Les assurances de votre tendresse, mon tendre ami, font le bonheur de ma vie. Croyez que mon cœur trouve ces deux jours bien longs, et que, s'il était en son pouvoir de les abréger, il n'auroil plus de peine. Je vous attends samedi, avec toute l'impatience d'une âme entièrement à vous, et j'espère que vous ne désirerez rien. Adieu, je suis à vous. »

L'amant se refroidit, le lien se dénoue ; elle se plaint, mais si doucement, que l'on dirait à voix basse: « Vous n'aurez qu'un mot de moi, et qui seroit do reproche si mon cœur pouvoit en faire. Demain, je vous dirai ce qui m'a empêchée de vous donner de mes nouvelles. Mais croyez, quoi que vous en disiez, que vous serez le seul ami de mon cœur. Adieu, je n'ai pas la force de vous en dire davantage. »

Enfin vient la dernière lettre, un triste et touchant adieu : « Il est inutile de vous parler de ma tendresse et de ma sensibilité, vous la connoissez. Mais ce que

VOUS ne connoissez pas, ce sont mes peines. Vous n'avez pas daigné me rassurer sur ce qui affecte mon âme, ainsi je crois que mon bonheur et ma tranquillité vous touchent peu. C'est avec regret que je vous en parle, mais c'est pour la dernière fois. Ma tête est bien, mon cœur souffre; mais, avec beaucoup d'attention et de courage, je parviendrai à le dompter. L'ouvrage est pénible et douloureux, mais il est nécessaire. C'est le dernier sacrifice qu'il me reste à faire; mon cœur a fait tous les autres. »

Cela n'est rien, c'est le lieu commun de la plainte. Il s'écrit, chaque jour, dix mille lettres d'amour pareilles à celle-ci. Mais l'éaiotion vous prend en songeant à celle qui l'a griffonnée. Il a donc souffert, ce cœur effréné ; ils ont donc pleuré, ces yeux de diamant ; nous prenons donc, en flagrant délit d'amour vrai, la folle et triomphante courtisane ! Il lui sera beaucoup pardonné, puisqu'elle a aimé une fois dans sa vie, naïvement, simplement, comme une grisette qu'elle était.

Que cette larme lave sa mémoire, et aussi le sang qu'elle versa sur l'échafaud, pour l'amour delà maison royale, dont elle avait profané le trône. Elle fut lâche envers la mort; mais cette lâcheté même nous touche, comme une humiliation volontaire. Elle semble se rendre justice, en s'avilissant. Il ne convenait pas à cette belle païenne de mourir à la façon des héroïnes

et des saintes : « Monsieur le bourreau, ne me tuez » pas 1 monsieur le bourreau, ne me faites pas de mal ! » criait-elle à Samson, sur la charrette du supplice. Qu'elle serait moins touchante si elle avait porté, devant lechafaud, la sérénité fière qu'il appartient seulement aux martyrs de présenter à la mort !

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