L'ANGLETERRE SOUS CHARLES II
La jeunesse de Grammont, c'est le dessus du panier de ses Mémoires, ce livre unique et inimitable, écrit par un Anglais, Hamilton, dans le français le plus vif, le plus clair et le plus riant qui ait jamais coulé de la plume. Machiavel revêtait un habit de fête pour lire les anciens; il faudrait remettre les dentelles et les rubans de l'ancien régime pour relire ces pages empreintes des nuances et des élégances dupasse. Dans quel monde enchanté et comme printanier vous transporte l'aimable conteur ! que la vie y paraît belle et iacile ! Des
grands chemins remplis d'aventures, des guerres courtoises, comme des tournois, des sièges de villes où l'on soupe en vaisselle d'argent, au fond des tranchées ; des cours pareilles à des sérails tempérés par la politesse. Tous les personnages de cette histoire héroïcomique boivent sec, mangent à belles dents, aiment à leurs heures et suivent galamment la loi naturelle. Ils commettent, en éclatant de rire, des peccadilles qui nous agiteraient d'épouvantables remords. D'une main, ils tiennent l'épée du gentilhomme; de l'autre, ils font sauter le dé pipé de l'aventurier. Ils ne creusent pas leurs actions, ils n'exagèrent pas leurs souffrances. La vie n'est, pour eux, qu'une comédie amusante, représentée en brillants costumes.
Dès les premières pages, le héros du livre semble emporté par un tourbillon. Avec quel élan d'écolier entrant en vacances, il part pour l'armée, escorté du vieux Brinon, son valet de chambre et son gouverneur ! Il semble qu'on les voie passer sur les grands chemins, par un beau soleil. En avant, sur un alezan brûlé, le jeune chevalier galope, joli comme uu cœur, hardi et fou comme un page, tel que Bussy l'a peint, avec ses yeux émerillonnés, son riant visage, et une fossette au menton. Par derrière, le vieux Brinon, « plus renfrogné qu'un vieux singe », essouffle un maigre bidet à suivre son jeune maître et le harangue, de loin, avec de grands gestes. Que de soucis, de perplexités, de
sermons perdus va lui coûter cette jeunesse jetant sa gourme et son feu.
L'enfant a déjà l'insolence du petit-maître et du grand seigneur ; l'agrément du récit déguise à peine le mépris cruel avec lequel il va traiter son vieux serviteur. « Dès la seconde poste, nous prîmes querelle. On lui avait mis quatre cents pistoles entre les mains pour ma campagne; je les voulus avoir, il s'y opposa fortement. « Vieux faquin,» — lui dis-je, — «est- » ce à toi cet argent, ou si on te le donne pour moi? A » ton avis, il me faudrait un trésorier pour ne payer que » par ordonnances. » Je ne sais si ce fut par pressentiment qu'il s'attrista, mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qull se vit contraint de céder. On eût dit que je lui arrachais le cœur. Je me sentis plus léger et plus gai, depuis le dépôt dont je l'avais soulagé ; lui, au contraire, parut si accablé, qu'on eût dit que je lui avais mis quatre cents livres de plomb sur le dos, en lui ôtant ces quatre cents pistoles ; il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il allait pesamment. Et, se retournant de temps en temps: « Monsieur le chevalier, » — me disait-il, — « ce n'est » pas ainsi que Madame l'entend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouvelaient à chaque poste ; car. au lieu de donner dix sols au postillon, j'en donnais trente. »
Ainsi lesté, le chevalier de Grammont arrive à
Lyon, dans cette auberge que sa partie de jeu avec le marchand suisse a mise au rang des immortelles hôtelleries de Gil Blas et de Don Quichotte. C'est, en littérature, ce qu'est, en peinture, un Après-Dîner de Téniers : même coloris transparent, môme touche incisive et légère, mêmes figures grotesques, accentuées d'un trait spirituel. On entre, avec le chevalier, dans cette grande salle garnie de tables de réfectoire où deux suisses fument comme des dragons et jouent au trictrac. « Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisaient. » Quel portrait en raccourci qi;e celui de ce « petit ragot, grassouillet et rond comme une boule, qui avait une fraise avec un chapeau pointu, haut d'une aune!... Non, il n'y a personne qui, d'un peu loin, ne l'eût pris pour le dôme de quelque église, avec un clocher dessus. »
Admirez encore l'étonnement, non joué et parfaitement naturel, du gentilhomme de fine souche, élevé à l'ombre des jupes brodées et des perruques majestueuses, devant ces plébéiens tiidesques taillés a coups de serpe. Il ne dit pas, comme Louis XIV : « Otczmoi de là ces magots! » mais il les regarde comme des créatures d'une autre planète, comme plus tard M. de Bougainville, en habit de velours, et coiffé ta l'oiseau royal, dut examiner les naturels de l'Océanie. Le petit Suisse qui va lui rafler ses quatre cents pistoles n'est, pour lui, qu'un objet baroque et diflicilc à classer.
C'était un clocher tout à l'heure et le chevalier méditait la ruine du chapeau pointu. Puis, lorsque le brave Suisse entasse d'abord école sur école, le remords le prend sur l'argent gagné à une petite citrouille qui en savait si peu. L'honnête Brinon, lui-même, en valet de bonne maison, méprise fort ces roturiers saugrenus; il n'est pas tant fâché de voir jouer son jeune maître que de ce qu'il « s'encanaille avec un vilain monstre comme cela ». Même dans ce récit frivole, qui court à fleur de toute chose, on découvre les inégalités profondes qui séparaient alors les classes et les hommes. A peine, aujourd'hui, pouvons-nous les comprendre et les calculer. Cela n'a d'équivalent que dans les distances effroyables du monde sidéral.
C'est au siège de Trin, où il arrive léger d'argent et gai comme devant, que le chevalier de Grammont rencontre l'homme qui va devenir son inséparable, ce brillant et charmant Matta, qui- passe, dans le livre d'Hamilton, comme Buckingham se promenait dans son bal, en semant, à chaque pas, des perles. Hamilton a bien mérité de l'esprit français pour nous avoir transmis cette figure si originale et si vive.
Avez-vous parfois réfléchi aux pertes immenses et inévitables que fait le monde, malgré tous les moyens de conservation dont, de plus en plus, il dispose? Chaque génération consume une partie de ses trésors
et de ses merveilles. Il y a, au bout de chaque siècle, un bûcher de Sardanapale. Que de beautés extraordinaires ou exquises évanouies, sans que la toile ait reflété leur image! Que d'esprit délicieux et rare dissipé en saillies et en causeries éphémères! Matta semblait destiné à se perdre dans la foule du xvii® siècle ; il était de la grande maison de Bourdeilles, et se trouvait ainsi pelit-neveu de Brantôme ; mais aucun emploi ne le mit en lumière; aucune faveur royale n'attira sur lui les regards : ce fut une de ces créatures de luxe que le monde adore et oublie. Il brille, un instant, pendant les premières années du règne, puis il rentre dans l'obscurité. Je le comparerais volontiers à un masque, éclatant de verve, qui entre bruyamment au milieu d'un bal : il étincelle, il scintille, il jette à poignées les reparties et les épigrammes : on fait cercle autour de lui, on voudrait le retenir... mais bientôt il se dérobe et se confond dans les groupes. Heureusement, Hamilton s'est trouvé là, pour saisir au vol l'esprit de Matta. La goutte d'ambre tombée sur le papillon qui passait a éternisé sa fraîcheur.
En vérité, c'est une bonne fortune. Matta n'est pas seulement un personnage spirituel, c'est un type inimitable et exquis, quelque chose comme le Mercutio de Shakspeare, traduit en français. Il n'a pas la poésie de l'ami de Roméo, mais il en a Thumeur fantasque, l'insouciance joyeuse, la verve excentrique, avec une pointe
de bon sens qui aiguise ses moindres boutades. Les rares mémoires qui le mentionnent s'accordent, d'ailleurs, avec Hamilton. Mademoiselle, qui ne s'y connaît guère, dit pourtant de lui: « C'est un homme quia de l'esprit, fort plaisant en conversation et qui joue. » Madame de Caylus, qui s'y connaît mieux, le distingue, en passant, d'une de ces louanges qu'elle ne prodigue pas : «C'était un garçon d'esprit, infiniment naturel, et, par là, de la meilleure compagnie du monde. » Elle cite de lui des mots frappés à ce coin qui les ferait reconnaître enire mille. Un jour, la maréchale d'Albret, qui aimait un peu trop le vin, se regardant au miroir et se trouvant le nez rouge, se dit tout haut à elle-même : « Mais où est-ce que j'ai pris ce nez-là? » Matta qui entre s'écrie : « Au buffet! » C'est encore lui qui dit à une dame, si fort affligée de la mort de son frère qu'elle ne voulait pas prendre de nourriture : « Avez-vous résolu. Madame, de ne manger de votre vie? S'il est ainsi, vous avez raison; mais, si vous devez manger un jour, croyez-moi, il vaut autant manger tout à l'heure. » Sur quoi, la dame se fit apporter un gigot. Une autre fois, on lui demandait comment il faisait pour être si légèrement habillé par un si grand froid : « Comment je fais? Je gèle! »
Mais c'est dans les Mémoires de Grammont que le personnage se déploie à l'aise, dans tout l'agrément de son négligé : gai, enjoué, facile à vivre, heureux d'être
au monde, crun naturel enchanteur, fin comme l'ambre, sous sa bonhomie nonchalante, pétillant de sailHes, qui partent comme des étincelles d'un foyer. Grâce à lui, nous rions sans trop nous fâcher des friponneries du chevalier trichant au jeu le comte Caméran, sous la garde d'un détachement d'infanterie. Tandis que Grammont détrousse le Piémontais, comme au coin du bois. Malta boit et s'endort sur un grand fauteuil. Mais il se réveflle aux cris que pousse le comte plumé vif. « Sur ma foi, mon pauvre comte, — dit MaKa, — si » j'étais dans votre place, je ne jouerais plus. » — » Et pourquoi?» — dit l'autre. — (de ne sais, — dit-il, — » mais le cœur me dit que votre guignon ne changera » pas. » — « Il faut voir », — dit Caméran en redemandant des caries. — « Voyez donc! » dit Matta, et il se rendormit. Mais ce ne fut pas pour longtemps : toutes les cartes étaient également malheureuses pour le perdant ; il n'y rencontrait que des lardons ; et, en dernier, il avait beau montrer quinze, cela ne servait de rien. Nouvelles exclamations. « Ne vous l'avais-je » pas dit? » — s'écria Matta qui s'était réveillé en sursaut. ~ « Vous avez beau tempêter, tant que vous » jouerez, vous perdrez. Croyez-moi, les plus courtes » folies sont les meilleures : quittez, car je me donne » au diable s'il est possible que vous gagniez. » — « Et d'où vient? » — dit Caméran, qui commençait à s'impatienter. — « Voulez-vous le savoir? — dit
Matta : — ma foi, c'est que nous vous trompons! » Matta est un peu complice de la friponnerie de Grammont; mais qui ne pardonnerait pas à ce grec attique? C'est ainsi qu'Alcibiade, jouant aux osselets, aurait triché un satrape persan ou un marchand béotien.
Du siège de Trin, les deux amis vont faire une campagne galante à la petite cour de Turin, où régnait encore le cérémonial de la chevalerie. C'est là que s'engage la partie carrée qui remplit, de ses tours et de ses détours, les plus charmantes pages des Mémoires. Le chevalier de Grammont choisit mademoiselle de Saint-Germain pour sa dame, Matta se rabat sur la marquise de Sénantes. Le quadrille amoureux débute avec la solennité d'un menuet. Mais Matta, impatienté, embrouille bientôt les figures, et safiiria frcmcese, qui détonne au milieu de Tétiquette du sigisbéisme italien, ses scènes impayables avec un mari stupide et brutal, la façon leste et légère dont Grammont lui souffle sa belle, tout cela compose un récit d'une finesse et d'nne ironie que Voltaire lui-même n'a pas surpassées.
Ici finit, à vrai dire, la jeunesse du chevalier de Grammont. Matta disparaît à ce passage des Mémowes, et le livre y perd sa fleur de gaieté. Grammont en Angleterre, au milieu des intrigues de harem de la cour de Charles II, n'est plus l'étourdi jouvenceau des premiers chapitres : c'est un courtisan rusé et blasé qui fait son chemin, à travers les ruelles des maîtresses
royales. Il y a, d'ailleurs, des scènes ravissantes dans ces imbroglios de cour et d'amour. On s'égare à travers leurs complicalions capricieu-^es, comme dans les dédales du labyrinthe d'Hampton- Court. La duchesse deCleveland, lady Shanon, LucyWallers, miss Price, missJenning, miss Temple, Nelly Gwin, figures enchanteresses, moitié nymphes, moitié sylphides, y courent en tous sens, la robe flottante, l'écharpe dénouée, en secouant des thyrses et des flambeaux. Rochester les poursuit de son rire de faune; Grammont s'élance sur les traces du folâtre essaim... On dirait le Songe d'une nuit d'été prenant souffle et vie.
Ce n'est pas à travers les Mémoires du comte de Grammont qu'il faut regarder la cour de Charles II. Hamilton est un enchanteur; son esprit a la magie de ces flammes bleuâtres qui colorent, d'une teinte féerique, tout ce qu'elles éclairent.
Mais fermez ce livre trompeur, et ouvrez les livres sincères : les Mémoires, de ce brave Samuel Pepys, par exemple, un cockney du temps, qui, pendant dix
ans, enregistra, jour par jour, d'une plume imbécile, les crimes et les scandales qui se déroulaient sous ses yeux. La réalité grossière, dépouillée de ses broderies, reparaît à nu et à vif. Vous étiez chez les fées, avec Hamilton; avec Pepys, vous êtes chez des brutes. Vous passez de la fantaisie délicate à la chronique obscène, de la bergerie à l'étable.
Précieuse espèce que celle de ces chroniqueurs, niais ou indifférents, à laquelle appartient Pepys. Suétone à Rome, Procope à Byzance, Burckhardt au Vatican des Borgia, le Bourgeois de Paris au milieu des horreurs de l'invasion anglaise, Dangeau sous Louis XIV, Bachaumont et Barbier sous Louis XV, perpétuent, à travers les siècles, cette race inestimable des valets de chambre de l'histoire, chargés, non point de la parer, mais de la déshabiller, des pieds à la tête. L'unique faculté de leurs cerveaux vides est de réverbérer et de reproduire tous les faits et tous les sons qui viennent les frapper. Ce qu'ils voient, ils le calquent; ce qu'ils entendent, ils le répètent, avec une indifférence si machinale, qu'on se demande, en les lisant, si ce sont des témoins oculaires qui regardent ou des miroirs qui reflètent, des hommes qui racontent ou des échos qui résonnent. La médiocrité de ces scribes garantit la véracité de leurs griffonnages. Des hommes comme Burckhardt et Pepys se croient sur parole ; ils n'ont pas assez d'imagination pour inventer
lin mensonge. Ce sont les grues d'ibycus ; aucun réquisitoire ne vaut leur ramage.
Ouvrez donc les Mémoires de Samuel Pepys, et le charme d'Hamillon se dissipe. Un changement à vue s'opère sur le théâtre de cette cour brillante et voluptueuse, dans son livre, comme un ballet d'opéra. Le sang coule, la fange déborde; les gracieux seigneurs se transforment en débauchés féroces ; les fées se métamorphosent en bacchantes : l'orgie brutale succède à la fête galante. Voici le roi, sans cœur ni âme, corrompu par l'adversité, comme d'autres par la foi"tiine, vendant son pays à Louis XIV pour une pension de deux, cent mille livres, mesurant les hommes à son àme et les estimant tous à vendre. « Selon lui, — dit Macaulay, — toute personne était à acheter; seulement quelques-uns faisaient mieux valoir leur prix que d'autres, et se vendaient à moins bon marché, et, lorsque ce maquignonnage était mené adroitement, il s'appelait de quelque beau nom. » Prodigue sans bienfaisance, il laisse prendre à qui lui vole dans la main. Le refus, qui est un acte énergique, coûte à sa nature énervée : ses largesses sont au plus impudent, ses faveurs au premier venu. Il ne donne pas, on le pille. « Jamais — disait Dorset, son camarade de débauches, — je ne surpris, en lui, une étincelle d'amitié ou de générosité. »
Sultan sans flamme d'un sérail vénal, Charles II est
le jouet de ses maîtresses et le bouffon de ses courtisans. Elles l'appellent le « vieux Rowley », du nom d'un vieux bouc élevé dans les jardins de Witehall ; ils le criblent d'épigrammes et de couplets injurieux. La ducbesse de Castlemaine, dans un accès de jalousie, le menace, un jour, de casser contre la muraille la tête des enfants qu'elle lui a donnés. Les compagnons de ses ripailles l'enivrent, comme un ilote, et s'amusent à le dégrader. Un jour, on le fait boire, à deux genoux, à la santé de toutes ses maîtresses. Une autre fois, à la fin d'un banquet qu'il avait accepté chez lord Carteret, Armour apostrophe Sa Majesté avinée, et lui reproche de ne plus aimer autant qu'autrefois son frère le duc d'York. Le roi proteste en bégayant. Armour insiste : « Sire, si vous dites vrai... si vous aimez le duc... eh bien, là... devant nous... portez sa santé. » Charles se lève en chancelant. « A genoux! » — s'écrie Armour, et les convives en chœui' répètent : « A genoux! » Et Charles II obéil, et les buveurs tombent pêle-mêle avec lui, tous ivres, bégayant, émus, attendris, pleurant dans leurs verres, s'accolant et s'embrassant à la ronde. Le roi se prosterne devant les mêmes hommes qui s'agenouillent tous les jours, pour lui servir à boire ou lui présenter sa chemise.
La cour se modèle à l'image du maître ; elle tient du tripot borgne et de la maison de débauche. C'est une contrefaçon, violente et cynique, des galanteries
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françaises et des raffinements italiens. La férocité saxonne perce, sous le faux vernis dont elle se barbouille. Le vice y est méchant et le scandale incongru. La duchesse de Castlemaine se bat, à coups de poing, en pleine cour, avec celle Steward, qu'on vit un jour « dévorée de baisers par le roi, une demi-heure durant, à la vue de tous », dans une embrasure de fenêtre. Sedley et Buckurts se divertissent à courir nus, la nuit, par les rues de Londres. Un constable les arrête; il est arrêté, à son tour, pour cette pruderie ridicule et traduit aux assises par ordre du Lord chief Justice. (( Harry, — raconte Pepys, — nous a expliqué comment la société désignée sous le nom de « Balleurs », Ballers, s'était formée de quelques jeunes fous, au nombre desquels il figurait, et de ladyBenner, comtesse d'Arlington, avec ses dames de compagnie et ses femmes. On y dansait, à l'état de pure nature, et on s'y livrait à tous les débordements imaginables. » Les plaisanteries de ces gentlemen révoltent le goût et soulèvent le cœur. Hamilton raconte à sa manière l'histoire de lady Muskerry. A l'entendre, lady Muskerry, « qui avait la taille d'une femme grosse sans l'être », le devint une fois, pour de bon, et voulut, malgré sa grossesse, venir figurer à Tunbridge, au bal de la reine. « Elle était, par la grâce de Dieu, grosse de six ou sept mois, et, pour comble de malheur, son enfant s'était mis tout d un côté ; si bien qu'on ne
savait plus ce que c'était que sa figure. » On répare, tant bien que mal, ce défaut de symétrie dans sa taille, en glissant un oreiller sous ses jupes. Elle arrive à Tunbridge ainsi fagotée, et se met à danser avec tant d'entrain, que son oreiller tombe au beau milieu des quadrilles. « Le duc de Buckingham, qui la suivait, le ramassa diligemment, l'enveloppa de son justaucorps, et, contrefaisant les cris d'un enfant nouveau-né, il allait demandant une nourrice parmi les filles d'honneur, pour le pauvre petit Muskerry. »
Ceci est la version française, enjolivée à l'usage de la société de Versailles. Hamiltona pris les manchettes du comte de Grammont pour gazer l'histoire. Mais Pepys qui ne gaze rien, et qui écrit à manches retroussées, nous sert l'anecdote toute vive et toute crue : « M. Pickering m'assure que l'histoire de l'enfant trouvé par terre, au dernier bal de la cour, est parfaitement vraie; qu'on l'a porté chez le roi, dans le cabinet duquel il est resté environ huit jours, et que le roi l'a disséqué. L'aventure a fourni mainte et mainte plaisanterie à Sa Majesté, entre autres celles de dire que l'enfant avait juste un mois et trois heures. Elle a dit aussi que, de toutes les parties intéressées, c'était Elle qui perdait le plus, attendu que l'enfant étant un garçon, c'est un sujet de moins dans le royaume. »
Tout est permis à cette aristocratie effrénée. C'est le carnaval de Venise grimaçant, alourdi, moins le Con-
seil des Dix et sa terrible police. Le comte d'Oxford ne pouvant séduire miss Marshall, une comédienne du temps, la déshonore par un mariage dérisoire, célèbre devant un timbalier et un trompette de son régiment, déguisés en prêtres. L'actrice demande justice de cet infâme guet-apens. On se moque de sa requête, et les rires sont du côté du trompeur. « Elle eut beau,, — dit Hamilton, en pirouettant sur son talon rouge, — prendre à partie les lois et la religion, violées aussi bien qu'elle, par cette supercherie; elle eut beau se jeter aux pieds du roi, pour en demander justice, elle n'eut qu'à se relever, trop heureuse d'obtenir une pension de mille écus pour douaire, et de reprendre le nom de Roxane, au lieu de celui d'Oxford. »
L'assassinat est pratiqué par les plus grands seigneurs, comme une mode venue de l'Italie. Un membre du Parlement, John Goventry, s'étant permis de blâmer les débauches royales, le roi se venge comme un despote oriental : il le fait attaquer, le soir, par une bande de sbires qui lui coupent le nez. Le duc de Buckingham, amant de la comtesse de Shrewsbury,, provoque en duel son mari. Tandis qu'il le tue, la comtesse, habillée en page, tient son cheval par la bride ; elle embrasse le meurtrier et revient triomphalement à Londres s'installer, avec lui, dans la maison du mort. Hamilton glisse sur ce sang, avec sa désinvolture habituelle : « Le pauvre Shrewsbury, trop honnête
homme pour s'en plaindre à madame, voulut pourtant satisfaire son honneur. Il fit appeler le duc de Biickingham, et le duc de Buckingham, pour réparation d'honneur, l'ayant tué, demeura paisible possesseur de cette fameuse Hélène. Cela choqua d'abord le public; mais le public s'accoutume à tout, et le temps sait apprivoiser la bienséance et même la morale ». Cette même Shrewsbury commande à des coupe -jarrets l'assassinat de son ancien amant Killegrew, coupable de s'être plaint, trop haut, de son abandon. Ils le percent de coups d'épée, à travers les rideaux de sa chaise, et la comtesse, penchée à la portière de son carrosse, surveille l'exécution des ordres qu'elle a donnés.
Ce même Buckingham, fat atroce et monstre frivole, travesti en aubergiste, altire, dans son cabaret. un vieux puritain jaloux et avare. Tandis qu'il l'enivre, son ami Rochester, déguisé en paysanne, pénètre dans la maison du bonhomme. Il endort sa vieille sœur avec de l'opium, enlève sa jeune femme, qui emporte l'argent de son mari, puis il la repasse à Buckingham, lequel la jette sur le pavé de Londres en lui conseillant de se remarier. Elle pouvait, en efïet, chercher un second mari; car le vieillard rentrant chez lui, trouvant sa femme partie et son colTre vide, délira toute la nuit et se pendille lendemain. C'étaient là jeux de lords. Le roi, instruit de l'aventure, la
trouva plaisante et n'en fit pas plus mauvais visage aux deux compagnons.
Rochester, qui était le houte-en-train de cette cour, en résume tous les vices et toutes les folies. Poète priapique, suborneur pervers, viveur crapuleux. L'(Vvcqa(3 Burnet, qui le convertit et quia écrit sa vie, pour l'édilication des pécheurs, rapporte, d'après son aveu, que, pendant cinq ans, il fut toujours ivre : « ne s'étant pas Irouvé un seul jour en pleine possession de lui-même, et en dehors de toute influence bachique. » Il jouait, auprès de Charles II, le rôle que les fous remplissent auprès des rois de Shakspeare, lui jetant à la face des vérités crues, rimant, sur lai et sur ses maîtresses, des satires obscènes. Le « vie^ix Rowley » se fâchait de temps en temps de ces incartades et chassait de sa cour l'effronté moqueur. Pour Rochester, ces exils étaient des vacances, pendant lesquelles, redevenant ce que lavait fait la nature, c'est-à-diie un clown frJ^nétique, il se jetait à corps perdu dans les algarades et les mascarades. « Il prenait plaisir — dit Burnet — à se déguiser en porteur de chaise ou en mendiant, parfois à poursuivre quelques amourettes de Ijas étage, proférées à d'autres beaucoup plus relevées, pour la variété qu'elles jetaient dans ses plaisirs. D'autres fois, par simple amusement, il sortait sous des déguisements bizarres, et jouait si parfaitement les personnages pour lesquels il se donnait, que ceux-là mêmes,
qui étaient dans le secret avaient peine à deviner par où il pourrait se trahir. »
C'est pendant un de ses exils qu'il joue la farce impudente que raconte Hamilton : déguisé en charlatan étranger, et sous le nom d'Alexander Bendo, il débite, sur un tréteau, en plein carrefour, des drogues pour faire avorter. <( Je guéris surtout, — disait un des programmes imprimés qu'il distribuait à la foule, — ces maladies pour lesquelles la discrétion est si désirable. J'ai vu des notes de médecin aussi scandaleuses que l'Arétin dans ses fameux Dialogues.Snv les miennes, vous ne trouverez jamais que suffocations, pléthores locales, frémissements nerveux, inquiétudes nocturnes et autres accidents étranges, lesquels fréquemment trompent les jeunes femmes, en leur faisant croire que leur cœur est en grand péril, alors que, Dieu merci, le mal n'a aucun rapport avec cet organe. » Hamilton, qui plaisanterait sur la peste, tourne en peccadille cette abominable drôlerie : « La vertu de ses remèdes, — dit-il, — consistait principalement à soulager, en peu de temps, les pauvres filles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvaient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-mêmes. » Quoi qu'il en soit, le faux charlatan fit ses frais. Ses consultations furent courues, comme des pèlerinages à Cythère ; sa maison de Tower street était assiégée; et, pendant
trois mois, les grisettes et les bourgeoises de la Cité vinrent se jeter dans Tantre du loup, caché sous la robe pédantesque du docteur Bendo.
Cependant, tandis que le roi s'amuse et que la cour est en fête, des représailles effroyables ensanglantent la ville. Gharing-Cross est un abattoir ; les potences de Tyburn craquent sous leur charge. On invente pour les juges de Charles P"" des supplices de cannibales. « Vos entrailles, — disaient leurs sentences, — vous seront arrachées vives, et on les brûlera sous vos yeux. » Pepys, que nous retrouvons sur le passage de ces hécatombes, aussi indifférent que lorsqu'il assiste à une scène de boxe, les raconte avec son flegme habituel. Il voit passer Barkstead, Okey et Gorbet qui vont être pendus à Tyburn. Après quoi, « on les coupera par quartiers, qu'on salera, selon l'usage ». — « Ces hommes, — poursuit-il, — semblaient tous très gais : they ail looked very cheerful^ et j'entends dire qu'ils sont morts en protestant que ce qu'ils ont fait était selon la justice, ce qui est vraiment très singulier. »
Le major général Harrisson, qu'il voit pendre, détacber vivant de la potence, écarteler et décapiter, et dont le bourreau va montrer la tête et le cœur au peuple, lui parait « aussi gai qu'aucun homme le puisse être, en pareille condition ». 11 assiste encore à la mort de sir Henry Vane, auquel le shérif arrache, de force, un papier qu'il tenait à la main. Le condamné essaye
alors déparier; mais on fait venir, sous Téchafaud, des trompettes qui sonnent, de façon à couvrir sa voix. « Sa figure était calme, sa voix assurée; il mourut, se justifiant, lui et la cause qu'il avait embrassée. Il parlait avec confiance du ciel, où il serait bientôt assis, à la droite du Christ. En toute chose, on ne vit jamais mort plus résolue. »
Ajoutez les gémonies à ces boucheries, et le dépècement des morts mêlé à l'exécution des vivants. On décapite des cadavres, on pend des squelettes. Les restes pourris de Gromwell, de Bradshaw et d'Ireton sont tramés, à ïyburn, sur des claies et accrochés aux trois branches du gibet. Huit mois après, on déterre vingt autres chefs républicains, la mère et la fille de Gromwell, pourleurfaire subir des supplices posthumes. Les charmants seigneurs et les dames galantes, célébrés par Hamilton et par Saint-Évremond, font cercle autour de ces hideux spectacles. Ils chansonnent les ossements des morts, ils persiflent les tortures et les convulsions des patients... Les écartèlements sont, pour eux, des comédies aussi amusantes que celles de Shadwell et de Wicherley. Cette Restauration élégante tombe dans le cloaque et aboutit au charnier. Une orgie, attablée sous des fourches patibulaires, voilà le règne de Charles II.
Richard Brinsley Sheridan est une des plus curieuses figures du dix-huitième siècle anglais, si fécond en types singuliers. Poète comique, fils d'un comédien, sa vie fut un drame à la Shakspeare, rempli de contrastes et d'alternatives. Rien n'y manque, ni la grandeur, ni l'abjection, ni le grotesque, ni le pathétique, ni les grelots d'Yorick, ni la bouteille de Falstaff, ni la disgrâce finale du monde brillant et dur qui l'avait fêté, pareille à celle dont le roi Henri IV, dans le drame du poète, frappa le compagnon de ses orgies de jeunesse : « Vieillard, je ne te connais pas; va dire tes prières. Le beau spectacle qu'un bouffon en cheveux blancs! J'ai longtemps vu, en rêve, un homme tel que toi, lascif et profane ; maintenant que je suis
éveillé, je n'ai plus que du mépris pour un tel rêve. Renonce aux excès de la table et sache que la gueule béante de la tombe s'ouvre pour toi, trois fois plus large que pour les autres hommes. »
Le début de Sheridan, dans la vie, est comme la première scène d'une comédie d'aventures ; il enlève une jeune cantatrice dont il est épris, Tépouse secrètempnl en France, repasse le détroit, et se bat, deux fois, en duel avec un rival. De cet enlèvement, de ce duel et de ce mariage, il compose une comédie, les Rivaux, qui tombe le premier soir, et, le lendemain, monte aux nues. Son nom est arboré, sa réputation est conquise. VÉcole du scandale fait une gloire de cette célébrité presque improvisée. A vingt-six ans, il passe pour le premier poète dramatique de son temps et de son pays. Du théâtre de Drury-Lane, dont il devient le propriétaire, il s'élance sur une scène plus dramatique encore que celle de l'imbroglio et de la fiction. L'amitié de Fox lui ouvre à deux battants le monde politique. En 1780, la petite ville de Stattford le nomme membre du Parlement.
L'improvisation était le don de cet esprit ardent et souple, facile et mobile, qui brillait à toutes les surfaces, mais sans jamais prendre pied. Sheridan, enrôlé dans le parti des ^higs, ne fut jamais un de ses chefs ; mais il devint bientôt son premier virtuose. Il éblouit et surprit la Chambre. Son éloquence portait le double
masque de son premier art. Tour à tour émue et moqueuse, grandiose et boufïomie, elle faisait de la tribune un lliéàlre, où la politique jouait le drame et la comédie. L'adresse meurtrière avec laquelle il ajustait le sarcasme et renvoyait Tépigramme le faisait redouter des plus puissants orateurs.
Il eut un jour, après une de ces harangues tragi-comiques où il excellait, à subir l'insultante ironie de Pitt, le renvoyant dédaigneusement sur les planches : « Personne, — dit le jeune ministre, — n'admire plus que moi les talents du très honorable membre, les éclairs de son imagination, le ton dramatique de ses expressions , le sel épigrammatique dont il assaisonne ses phrases; et s'il les gardait pour le théâtre qui leur convient, nul doute qu'ils n'y obtinssent ce qu'obtinrent loujours les productions du très honorable membre, et qu'il n'eût le bonheur sui plausu gaudere theatri. Mais celui-ci n'est pas la scène convenable pour étaler ces belles choses. »
Le coup donné, de haut en bas, aurait frappé mortellement tout autre; mais Sheridan avait ce don de la bonne humeur qui rend invulnérable ceux qui le possèdent : « La Cfiambre, — dit-il, — a pu apprécier la convenance et la courtoisie dont le très honorable membre a fait usage à mon égard. Je me bornerai à l'assurer que, toutes les fois qu'il lui p'aira de répéter les mêmes allusions, je prendrai la chose en très bonne
part. Je dirai plus : encouragé par le panégyrique que le très honorable memjjre a fait de mes talents, si jamais je me livre encore au genre de composition dont il a voulu parler, je pourrai être assez hardi pour ajouter quelques traits à l'un des meilleurs caractères tracés par Ben Johnson, celui du garçon colère, dans l Alchimiste. »
Et Pitt mordit sa lèvre hautaine ; le garçon colère se tint pour battu, rongea son frein et ne souffla plus.
De la carrière oratoire de Sheridan, il ne reste guère qu'un souvenir, mais le plus grand peut-être qu'une assemblée moderne ait laissé. Son discours du 7 octobre 1785, contre Warren Hastings. domine encore la tribune anglaise. On sait à quelle occasion solennelle il fut prononcé. Warren Hastings revenait de l'Inde, chargé de gloire et de crimes, apportant à son pays un monde conquis et tyrannisé, chargé du sang et des trésors de vingt millions d'hommes. C'était Alexandre, armé des balances et du couteau de Shylock. C'était Verres agrandi aux proportions de l'Asie, ayant pillé, non plus des temples, mais des villes ; ayant torturé, non plus des citoyens, mais des peuples, et confisqué des royaumes, au lieu de vases d'or ou de statues grecques.
L'Angleterre accueillit, d'abord, en triomphe le vainqueur de l'Inde ; mais, lorsque déborda le sang qui avait
suivi son vaisseau, comme un long sillage ; quand arriva, de Bénarès, i'éclio des sanglots d'un monde, un élan d'indignation la saisit. Comme l'IIcrmione de Racine, elle reprocha à son proconsul rimpitoyable exécution de ses ordres et les crimes commis en son nom :
Mais parle : de sou sort qui t'a reudu l'arbitre? Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titre? Qui te l'a dit ?
Burke se lit l'interprète de ce remords national, il proposa à la chambre un décret d'accusation contre l'oppresseur.
C'est alors que Sheridan se leva et prononça son glorieux discours.
Les avocats antiques traînaient leur client blessé ou meurtri devant le prétoire; puis, lorsque le peuple commençait à s'indigner ou à s'attendrir, ils déchiraient sa tunique et découvraient sa poitrine percée par le fer de l'assassin, ou ses épaules sillonnées par le fouet de l'exacteur. Sheridan produisit le môme effet, avec la magie de son éloquence. Il évoqua l'Inde, sanglante et torturée, devant la barre de la Chambre; il la rendit visible par sa parole; il fit crier ses plaies et sonner ses chaînes ; il accabla Warren Hastings de mépris et d'imprécations ; il lança sur lui, tour à tour, la foudre et la boue. La Compagnie des Indes apparut,
dans son discours, sous l'image sordide d'une tyrannie marchande, mêlant i'avidilé du brocanteur à la hardiesse du pirate, les violences du despotisme aux tripotages du comptoir, ruinant des provinces poiu' compléter des dividendes, employant une armée à exécuter des saisies, assiégeant une ville pour le payement d'une lettre de change, détrônant un prince pour établir la balance d'un compte, tenant d'une main un bâton de commandement, et vidant un gousset de l'autre.
L'effet fut immense, inouï, prodigieux, on peut l'apprécier par les cris d'admiration de ses rivaux et de ses émides. Burke déclara que ce discours était le plus étonnant effort d'éloquence dont l'histoire ou la tradition eussent gardé mémoire. Fox dit que tout ce qu'il avait entendu ou lu, comparé à la harangue de Sheridan, s'évanouissait, comme une vapeiu' devant le soleil. Pitt avoua qu'elle surpassait tous les chefsd'œuvre oratoires des temps anciens et modernes. Il proposa d'ajourner la motion, afin, dit-il, qu'on eût le temps de sortir du cercle de l'enchanteur.
Une anecdote du temps nous rend l'impi^ession vive de cette incomparable parole. M. Logan, un des membres du Parlement, était fortement prévenu en faveur de l'accusé et contre son accusateur. Au bout de la première heure, il dit à un ami : « Il n'y a, dans tout cela, que des déclamations sans preuves ; » à l'expiration de la seconde : « Voilà un discours très
étonnant! » à la lin de la troisième : « M. Hasiings a agi d'une manière tout à fait injustifiable; » après la quatrième : « M. Hastings est un atroce criminel, » et à la fin du discours : « De tous les monstres d'iniquité, le plus abominable est Warren Hastings! »
Cbose étrange, en harmonie, d'ailleurs, avec Inisouciance qui dissipa cette vie si prodigue, le discours de Sheridan s'est évaporé; le vent l'a emporté, comme ceux que Démosthène prononçait au bord de la mei'; aucune plume ne l'a recueilli, aucun livre ne l'a conservé ; à peine en resle-t-il une maigre et sèche ébauche, enfouie dans les registres mortuaires des procèsverbaux officiels. Sheridan dédaigna ou négligea de l'écrire, malgré les mille livres sterling que lui offrit un libraire. Peut-être craignit-il le refroidissement qui saisit la parole tombant d'une bouche ardente sur le papier muet. Peut-être pensa-t-il que ce discours extraordinaire gagnerait à passer comme un météore qui s'éteint après avoir ébloui la terre, et dont on s'entretient encore, après de longs siècles.
11 y a là, dans la vie de Sheridan, une époque d'éclat, d'animation, de mouvement qui fut, pour parler le langage anglais, sasaisofi. L'aristocratie l'avait adopté, le prince de Galles avait fait de lui son favori et son conseiller; il marchait au premier rang d'un brillant parti, il était l'arbitre de la scène anglaise. Ami de tous les personnages de son temps, oracle des clubs, délices
des raouts, il régnait par l'esprit, comme Briimmel par la mode et par l'élégance.
La décadence fut aussi rapide que l'ascension avait été prompte. Il manquait une base à cette existence, en apparence si brillante. La fortune de Sheridan était, à la lettre comme au figuré, un château de cartes. Il vivait des chances précaires d'un jeu effréné et des revenus aléatoires d'un théâtre. Prodigue jusqu'à la folie, il aurait dit volontiers, comme le héros de Shakspeare : « Il n'y a que les mendiants qui comptent leur argent. » Le désordre était son élément et son excilant; sa bourse, ouverte au reste du monde, restait inaccessible à ses créanciers. Son insouciance s'élevait jusqu'à la grandeur d'âme.
Un soir, tandis qu'il assistait à la séance du Parlement, les reflets d'un incendie illuminent la salle. On apprend que le théâtre de Drury-Lane est en feu. C'était sa fortune qui s'en allait en fumée. L'ajournement de la discussion est aussitôt proposé; mais Sheridan, se levant, dit qu'un désastre privé, quelque terrible qu'il fut, ne devait pas troubler, un instant, les affaires publiques, et il réclama la continuation des débats. Après la séance, il alla s'asseoir dans un café, sur la place de Drury-Lane, demanda une bouteille de porto et regarda fumer l'incendie, avec un fatalisme oriental. Ln do ses amis le complimentant sur ce fier sang-froid : « Il est sûrement permis, — dit-il, — à un homme
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de prendre un verre de vin, au coin de son feu. » Slieridan ne se releva pas de cette catastrophe. Les embarras d'argent le prirent dans leur filet compliqué; il usa le reste de sa vie à le ronger et à s'y débattre. Tout lui manqua à la fois : la fortune et le crédit. Sa position, qui le soutenait encore, s'écroula sous lui: en 1812, il ne fut pas réélu aux élections de Staltford.
Exclu du Parlement, Sheridan se déclassa vite. Le monde, qui avait fêté le parvenu triomphant, se referma brusquement sur le vieillard malheureux. L'aristocratie anglaise a les caprices de la royauté ; elle veut que ses jouets soient au moins dorés, hijuste, comme la Fortune, elle disgracie, sans pitié, ses favoris en détresse. A défaut de la noblesse, elle exige d'eux l'égalité apparente de la richesse et du hixe. Lorsque Brummel fut ruiné, elle le destitua, en un jour, de la dictature fashionable qu'il avait si longtemps exercée sur elle, et le déporta à Calais, dans un consulat de quatrième classe. Quand Sheridan eut tout perdu, elle fit le vide autour de lui et l'exila du West-End,
Le vin acheva la dégradation du grand homme déchu; c'était le vice de sa race et de son époque. Tous buvaient, dans l'Angleterre orageuse des quinze premières années de ce siècle, comme dans un vaisseau en détresse, pour s'aguerrir et pour s'étourdir, depuis le pilote jusqu'aux passagers, depuis Pitt jusqu'à Brummel. « Que celui qui ne s'est jamais enivré me jette le premier
verre ! » aurait pu dire Sheridan. Mais le vin, qui rit et qui luit dans la coupe de la jeunesse, devient sombre et (( couleur de sang » dans le verre où boit le désespéré, comme celui que verse le Spectre du poème de Gœlhe. L'ivresse change alors, à la fois, de nom et de forme : elle s'appelle l'ivrognerie; et, au lieu de s'épanouir, à table, sous les rayons des flambeaux, elle traîne, par les rues sombres, des vêtements souillés et un corps flétri.
Ce fut à cette heure d'éclipsé que lord Byron connut le vieux Sheridan. Il alla k lui avec sa générosité magnanime ; le jeune dieu descendit de son piédestal pour consoler l'athlète abattu. Il raconte, dans ses Mémoires^ cette scène touchante dont il fut témoin : « Un soir, — dit-il, — chez Robin, j'ai l'honneur d'être placé près de Sheridan. On fit quelques observations au sujet de la fermeté que montraient les Avhigs en refusant tous les emplois pour ne pas renoncer à leurs principes. « Messieurs, » — dit Sheridan, en interpellant les convives, — « il est parbleu facile à niylord G***, » ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à lord » H***, qui comptent leurs revenus par millions, de » faire parade de leur patriotisme et de résister aux » tentations ; mais ils ne savent pas de quelle force » ont besoin ceux qui, avec un orgueil égal, des ta- » lents peut-être supérieurs et des passions plus » vives, n'ont, dans tout le cours de leur vie, jamais
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» possédé un sliilliiig. » — Et, en parlant ainsi, il se mit à pleurer. »
Ce fut là, en eiïet, le malheur de Sheridan ; il avait tous les instincts d'un grand seigneur, sans en avoir la fortune; il était de ceux qui sont nés, comme le lis de l'Écriture, pour « ne filer, ne travailler », et être pourtant « plus magnifiquement que Salomon dans sa gloire ». — « Si un magicien, — disait de lui Richardson — pouvait, d'un coup de sa baguette, enrichii' Sheridan, il le métamorphoserait aussitôt en un homme très honorable et très moral. »
Sa fin fut lamentable ; ses dernières années se passèrent à lutter contre les horreurs de la vie physique. Son merveilleux esprit, qui avait ébloui le Parlement et enchanté le théâtre, s'épuisait maintenant à fléchir des usuriers et des créanciers. 11 y réussissait quelquefois ; ce furent là ses derniers succès. Un jour, Byron le rencontra chez son procureur ; lorsqu'il fut sorti, le poète demanda à l'homme de loi ce que lui voulait Sheridan: « Oh! — répondit-il, — c'est toujours la vieille histoire : il vient pour me prier de ne pas le poursuivre au nom de son marchand de vin qui est mon client. — Eh bien, que comptezvous faire? — Rien du tout pour le moment, — répliqua-t-il ; — qui aurait le cœur de poursuivre le vieux Sherry?... et, d'ailleurs, qu'y ga;^nerait-on? »
« Tel était Sheridan, dit Ryron : il pouvait attendrir
un procureur, et, depuis Orphée, il n y a rien eu de pareil ni de plus miraculeux. »
Ma'sles miracles ne se répètentpas; le vieux Sherry, traqué par les limiers de la dette criarde, succomba bientôt. La noire armée des huissiers assiégea son grabat funèbre ; deux recors allaient emporter le moribond roulé dans sa couverture, lorsqu'un ami survenu lui épargna ce suprême outrage. La société anglaise délaissa honteusement l'agonie de son favori : une ignoble aumône de cinquante livres déshonore le prince de Galles qui la jeta à ce lit de mort.
Il est vrai que l'Angleterre fit au vieux poète de magnifiques funérailles. Les princes du sang, l'aristocratie, les Chambres en masse, le conduisirent pompeusement à Westminster. Il y a une ironie cruelle dans ces obsèques décernées souvent aux victimes de l'ingratitude d'un grand peuple. C'est l'apothéose après le supplice. Sii diviis dum non sit vivus, semble dire le monde, comme le César romain, de ceux qu'il a tués ou laissés mourir.
« Pauvre Sherry! s'écrie Byron, et ce cri du poète glorifie plus Sheridan que son tombeau royal et son convoi triomphal... Quelle grande âme refroidie en toi par la pauvreté! Et voir nager dans l'or ceux avec qui il a passé sa vie, et dont il avait éclairé les sombres âmes du reflet de soa génie! Sybarites dont le sommeil eût été troublé par le frôlement d'une
feuille de rose, et qui le laissèrent mourir sur le grabat de la misère, tiraillé par les myrmidons de la justice!... Oh! il y a de quoi dégoûter de ces libéraux sans générosité et sans cœur ! »
C'est une figure à faire revivre, dans son originalité altière et baroque, que celle de ce tyran domestique, plus dur qu'un pater familias de la vieille Rome, du temps des Douze Tables, plus absolu, dans sa maison, qu'un burgrave derrière ses créneaux, féodal et rural, gothique et philanthrope, mi-parli du quinzième et du dix-huitième siècle, ami des hommes et ennemi des siens, rétrograde et humanitaire, prêchant le progrès du haut d'un donjon. Par-dessus tout cela, écrivain superbe, dans ses lettres, d'un style sinistre et obscur, mais sillonné d'éclairs de génie, d'images extraordinaires, d'expressions qui fendent, en quelque sorte, l'esprit du lecteur, comme des cris terribles, et dont il a dit, lui-même, avec la trivialité hautaine qui
caractérise sa manière : a Mon style, fait en écailles d'iuùtres, est si surchargé de difïérentes couches d'idées qu'il aurait besoin d'une ponctuation faite exprès pour le débrouiller. »
L'hostilité qu'il porte à son fils se déclare presque ta sa naissance. « Ton neveu est laid comme celui de Satan, » écrit-il à son frère le bailli. « Un petit monstre qu'on dit être mon fils, » Tappelle-t-il plus loin. A peine sevré, il lui pèse déjà, et lui semble aussi lourd à porter que l'enfant miraculeux au saint Christophe des légendes. « Poisson (son précepteur) mourra, et je m'acheminerai, traînant mon fils à ma ceinture, sans savoir dans quelle rivière je le jetterai.» Quelques années se passent et le père voit grossir son monstre avec anxiété : il ne sait d'abord s'il a engendré un tigre ou un lardigrade : « Cet enfant, quoique turbulent, est doux et facile, mais d'une facilité qui verse à Xicjncmie. Gomme il ne ressemble pas mal à Polichinelle, étant tout ventre et tout dos, il me paraît très apte à faire la manœuvre de la tortue : il présente l'écaiile et se laisse frapper. » Plus l'enfant grandit, plus il épouvante son père, qui le tourne et le retourne, ne sachant, comme Balaam, s'il doit bénir ou maudire. Dans une lettre^ son fils est « un cœur haut, sous la jaquette d'un bambin. Gela a un étrange instinct d'orgueil, noble pourtant. G'est un embryon de matamore ébouriffé, qui veut avaler tout le monde, avant d'avoir
douze ans. » Cinq jours après, il devient « un type profondément inouï de bassesse, platitude absolue, et la qualité de chenille raboteuse et crottée, qui ne se déclienillera pas. » — a II y a des excréments dans toute race! » s'écrie-t-il ailleurs avec rage.
La haine éclate bientôt, instinctive et irrésistible ; c'est une vocation qui se révèle. Le marquis de Mirabeau est dénaturé de nature ; il est né 'parâtre, pour ainsi dire. On peut se permettre des barbarismes avec ce pittoresque barbare.
L'enfant devient un adolescent ; ses premières incartades sont réprimées par le fouet et le mors d'une pédagogie écrasante. Des rudes mains de Fabbé Choquart, « homme raide qui force les punitions au besoin», Mirabeau passe dans le régiment du marquis de Lambert, « redouté comme le grand prévôt ». Il y perd quarante louis au jeu, et s'enfuit à Paris après cet esclandre. Ici commence la persécution du marquis de MirabeaUj comme on pourrait dire de celle de Dèce ou de Dioclétien, persécution violente, achai-née, dont l'incroyable système consiste à transformer les étourderies en crimes, les peccadilles en forfaits, les amourettes en fornications monstrueuses et babyloniennes. C'est à je ne sais quel microscope moral, d'un grossissement excentrique, que le père regarde et juge les fautes de son fils. Dracon dut élever ainsi ses enfants.
Rien que la prison n'est capable d'expier cette dette
de jeu qui ferait sourire un oncle de comédie : « Une geôle, bieu fraîche et bien close, va modérer son appétit et amincir sa taille. » La prison va devenir, chez lui, une idée fixe, à l'endroit de son fils. Sa préoccupation constante serait de le clore entre quatre murs. Mirabeau ayant écrit au duc de Nivernois pour se disculper : « Au moment — dit le marquis avec une atroce éloquence — où je vis la tournure qu'il donnait à son roman, ce ne fut qu'un tour de plus donné h, un écrou tout établi dans mon cœur. » Sainte Thérèse a écrit un livre intitulé : a Le château de l'Ame ; » c'est sur une bastille que semble modelée cette âme féodale, pleine de menaces et de châtiments.
Enfermé dans la citadelle de l'île de Ré, Mirabeau en sort, pour faire la campagne de Corse. Du fond de son château, le vieux marquis, « oiseau hagard dont le nid fut entre quatre tourelles », comme il s'appelle dans une lettre, jette sur lui des prédictions de mauvais augure : « Il s'embarquera, le seize avril, sur la plaine qui se sillonne d'elle-même. Dieu veuille qu'il n'y rame pas quelque jour! » Tout au contraire, le jeune officier se distingue, en Corse, par son ardeur et par ses talents; il y enlève l'estime de ses chefs et l'amitié de ses camarades, Revenu en France, et hébergé quelques jours par son oncle le bailli, il parvient même à séduire ce vieillard, presque aussi rigide que son frère. « Défie-toi, — lui crie le
marquis. — Tiens-toi en garde contre la dorure de son bec... Qu'il gagne son oncle, soit; il ne regagnera pas son père à si bon marché. » — « Ton neveu l'Ouragan, » lui dit-il ailleurs. — « Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque, » riposte le bailli.
Ils ne croyaient pas si bien dire; ils ne se doutaient guère que cette bourrasque intérieure, que cette tempête domestique allait bientôt emporter un monde.
Le vieux marquis, qui a souvent le style des prophètes, en a pourtant aussi, par éclairs, les visions soudaines. Son fils, rentré un instant en grâce près de lui, Tétonne autant qu'il l'irritait autrefois. Il pressent ce qui s'agite, dans cette tête inquiète, « comme la racine sent l'ébranlement des feuilles ». Sa stupeur se transforme en admiration. « Il est difficile de voir un drôle qui ait plus de talent et d'action dans la tête que celui-là; il réduirait le diable. » Puis l'inquiétude le reprend, et le souci de cette force confuse dont il ne peut deviner l'emploi. « Que diable faire de cette exubérance intellectuelle et sanguine? Je ne connais que l'impératrice de Russie avec laquelle cet homme peut être bon encore à marier. » Quelques mois après, il se décide, lui qui n'a jamais voulu « s'enversailler », à présenter son fils à la cour. Celui-ci étonne son vieux père et « ceux-là mêmes qui ont rôti le balai à Versailles, par sa terrible familiaiité et sa
façon de retourner les gTcinds, comme des fagots ». Le père rapporte, avec un certain orgueil, que midame de Durfort disait « quil démonterait la dignité de toutes les cours nées et à naître » ; et il ajoute, de son accent le plus lier : « Gomme, depuis cinq cents ans, on a toujours soulïert des Mirabeau qui n'ont jamais été faits comme les autres, on soutïrira encore celui-ci, qui, je le promets, ne descendra pas le nom. »
Mais cette réconciliation n'est qu'une trêve. Mirabeau se maiie ; il épouse une héritière riche dans l'avenir, pauvre dans le présent, avec une pension dérisoire que lui fait son père. <( Je leur donne ma sainte bénédiction,— écrit le marquis, avant la noce, — et beaucoup d'autres choses, sinon de la dentelle que je n'aime pas, parce que cela ne fait pas de fumier. »
L'avarice était un des traits saillants de ce patriarche, une avarice âpre et arabe. Mirabeau s'endette pour faire face aux nécessités du ménage ; son père le fait interdire et obtient, contre lui, une lettre de cachet qui Tmlernedans la petite ville de Manosque. Un chevalier de Moans insulte une de ses sœurs, en pleine promenade ; Mirabeau bâtonne l'insulteur, qui refusait de se battre, et le vieux gentilhomme, qui, après cette exécution, aurait dû embrasser son tils, comme don Diègue embrasse le Cid, quand il a tué le comte, le fait écrouer au château d'If, pour le punir d'avoir vengé l'honneur de sa sœur. C'est alors que sa féroce monomanie se
déclare, et qu'il ne rêve plus que clefs et verroas. Le hailli lui-même a beau trouver le procédé dur : « Si l'on enfermait tous les jeunes gens endettés, — écritil à son frère, — on ne verrait que des barbons par les rues. » Il n'obtient en réponse que cette épitapbe : « Sois sûr qu'il file sa corde, et finira, dans peu, par une clôture absolue, sur laquelle je serai bien servi. » Du cbâteau d'If, Mirabeau est transporté dans la petite ville de Pontarlier. C'est là qu'il rencontre Sopbie de Monnier, mariée, à dix-sept ans, à un septuagénaire, et qu'il entre, pour l'amour d'elle, dans cet imbroglio romanesque d'aventures, d'évasions et de vie errante, au bout duquel il enlève sa maîtresse à Amsterdam. La faute était grave, sans doute, quoique atténuée par les circonstances et relevée par tant de passion. Que dire pourtant du père, pressant et soudoyant la meute qui relance les denx fugitifs? Sa bourse, inaccessible à son fils, s'ouvre à ses recors; il paye, avec des grimaces d'Harpagon, mais enfin il paye largement tous les frais de l'espionnage et de la poursuite. « J'ai reçu bier avis, — écrit-il, en apprenant son arrestation, — que les célérat est aux fers. Le brave de Brugnières s'est tiré de sa mission en vrai roué de police. Reste à moi à me tirer, comme Arlequin, des conséquences et de l'argent; car c'est la sauce continuelle de toutes les arêtes qu'il m'a fallu avaler; et la ruine de ces commissions est aiïreuse, dans ce temps
surloiit, OÙ toutes les cassettes ont une ceinture de chasteté. »
A partir de là, sa fureur augmente ; il souhaite ouvertement la mort de son fils : « J'aurais voulu qu'il fût possible de livrer ce misérable aux: Hollandais, pour renvoyer aux colonies à muscade, d'où il ne sortirait de ses jours, car on n'en sort pas. S'il se faisait pendre, ce serait incognito. » Il est du moins décidé à l'enterrer vif dans une oubliette : « Mon plan est fortement arrêté. C'est que l'autorité seule et moi nous sachions où il sera, et qu'à ma mort un billet cacheté l'apprenne à mon substitut. »
Rien de plus éloquent, d'ailleurs, que sa cruauté : elle prend un air grandiose, sous la draperie romaine dont il la revêt. Ce père atroce parle et raille, comme les plus fiers vieillards de Corneille. « Je sais que je suis, à les en croire, le Néron du siècle, que les femmes veulent me traiter comme Orphée, et les avocats comme Romulus ; mais que m'importe? Si j'étais sensible au loucher, il y a longtemps que je serais mort. Qu'importe qu'ils essayent de me déchirer dans ma cuirasse d'honneur, désormais trop dure et trop cicatrisée pour que de pareils coups puissent pénétrer?... Je serai Rhadamanle, puisque Dieu m'y a condamné. »
Cependant Mirabeau est enfermé dans le donjon de Vincennes ; il y reste quarante-deux mois, livré à tous les démons fougueux qu'il portait en lui, s'y consumant
de rage, de regret et de souvenir, écrivant à Sophie des lettres brûlantes, et à son père des apologies, des supplications et des plaintes qui auraient fléchi, non pas seulement Rhadamante, mais les Furies et Cerbère. Son génie d'orateur s'exerce déjà , dans ces plaidoiries domestiques ; il s'y amasse et il y fermente pour jaillir plus tard, en grandes flammes, comme le Djinn du conte arabe, captif dans le vase d'airain.
Mais le vieillard, impassible, n'écoute même pas les lamentations de son prisonnier. « J'en ris des épaules, » s'écrie-t-il, quand on s'apitoie autour de lui sur les infortunes de son fils. Les raisonnements ne mordent pas, les larmes glissent comme de l'eau sur cette rigueur endurcie. « J'ai fait justice, en qualité de tribunal naturel et domestique, et verrais sans remords la mère sur les tréteaux, le fils à la Grève, et n'en irais pas moins la tête levée et le sein découvert. » L'autorité elle-même intervient ; la police commence à trouver que ce père abuse des cacliots. Elle l'avertit que son fils, en proie à des hémori'agies cruelles et, aux tortures de la pierre, est en danger de mort; sur quoi le vieillard répond avec une cruelle ironie : « Si M. le comte veut exfluer tout le sang qu'il a dans les veines, c'est le cas de dire : « A sa commodité I » Mais, quand même il aurait la pierre, cela ne fait rien à la clôture. » On revient à la charge, on inVi^le encore; il réplique sans un sourcillement : u G lirassé de cica-
trices comme je le suis, et ne m'cffrayant pas pour si peu, je considère de telles admonestations à un homme de poids et d âge, comme des leçons de sciinctte à un éléphant. »
Il ne se décida à l'exhumer de Vincennes que dans l'espoir de le rapprocher de sa femme. Son petit-fils venait de mourir, et le vieillard craignait que sa race ne s'éteignît avec son captif.
L'inimitié paternelle n'en dura pas moins, entremêlée, çà et là, d'admirations contraintes et de pai\ plâtrées. Le seul moyen de la justilier serait de dire que le père avait l'intuition de son fils, que le vieux seigneur sentait qu'il avait engendré le trihun moderne. La Féodalité, incarnée en lui, reculait devant la Révolution qu'elle avait mise au monde, dans la personne de son fils. Par moments, nous l'avons dit, il a sur lui des aperçus flamboyants : « Quant à l'habitant de Vincennes, indépendamment des crimes dont on ne revient pas, il a l'extravagance innée, et le tour du cerveau tel que, quand il n'aurait rien fait de mal, encore faudrait-il le soustraire. » Une autre fois, il s'écrie, avec une inspiration vraiment prophétique : « Le siècle des gens de sa sorte arrive à grands pas ; car il n'est aujourd'hui ventre de femme qui ne porte un Artevelde ou un Masaniello. »
Souvent, aissi, sa vue se trouble. Alors Mirabeau redevient « un homme avorté, une créature
disloquée, la pie des beaux esprits, le geai des carrefours, un brûlot, un fagot, une ombre! » — « C'est Ixion copulant dans la nue : du bruit, du vent, et ce n'est rien! » Oui, Ixion embrassait la nue... et il lui dérobait la foudre qu'il allait lancer 1
riNDE VÉDIQUK
On sail Timporiance que le Rig-Vedà a prise dans l'étude des hautes origines. Découvert il y a moins d'un siècle, plus récemment compris et interprété, ce livre d'hymnes des premiers Aryens, habitant la région des sept Rivières, le Sapta-Sindhou, composé dans le sansci'it primitif, a élargi et illuminé, en tous sens, l'horizon de l'humanité. Il nous a révélé, d'abord, par les racines de sa langue, l'existence d'une race mère de l'Inde et de la Perse, aïeule loinlaine et immémol'ialc de l'Europe, d'où descendent, avec la Grèce et la Rome antique, toutes les familles celtes et germaniques, slaves et Scandinaves, qui ont fondé notre continent. Tous les idiomes anciens et modernes, parlés du Gange au Volga, du Danul e au Tibre, ont pris naissance dans
celte langue maternelle dont, à travers mille altérations et mélanges, ils gardent encore les traits radicaux. On a retrouvé encore, à l'état de formation, dans ce livre conservateur, comme l'arche biblique, les types de tous les dieux de l'Iran et de l'Hellade, du monde romain et des tribus germaniques. Le Rig-Vedâ a prouvé cette parenté sacrée, aussi sûrement que des parchemins exhumés rétabliraient la généalogie perdue d'une famille.
Ce que la science n'avait point encore découvert^ c'est l'histoire conjecturale et probable de cette race mère. Elle existait pourtant dans ce livre qui la contient tout entière, dispersée en notions confuses et diffuses, submergée par le lyrisme de l'hymne, insaisissable, en apparence, au tact de l'érudition la plus exercée. Imaginez une immense symphonie religieuse et pastorale, guerrière et pacitique, où tous les tons se mêlent, où tous les accords se confondent, dont une même antiquité paraît rassembler les voix diverses, dans un inextricable unisson. Çà et là, quelques faits mélangés aux fables, quelques indices d'événements ou de catastrophes, sans lien et sans suite. Gomment se reconnaître dans ces ténèbres et dans ces dédales, auxquels semblait manquer tout fil conducteur?
Qu'on s'imagine un immense Éden, le paradis terrestre, non point d'un seul couple, mais d un peuple entier. La famille y est réduite à sa plus simple et
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tendre expression : le père et la mère, les fils et les filles. Chaque mariage crée une famille nouvelle, indépendante de celles d'où il est sorti. L'époux est respecté, mais non redouté ; l'épouse, honorée de son mari et de ses enfants, porte ce nom de Dam, « maîtresse de maison », qui, du fond des siècles, et de langue en langue, est venu se poser sur le front de nos femmes, comme une couronne domestique. La jeune fille appelée Duhitri, « celle qui trait les vaches », mot qui peint ses occupations bucoliques, n'est ni cloîtrée ni voilée. Elle choisit, elle-même, son fiancé; leurs amours sont fervents et chastes. La vierge est presque divinisée dans les hymnes. « Les jeunes gens aiment la voix des jeunes filles, autant que les dieux aiment les louanges des hommes. » C'est à l'aube qu'elle est presque toujours comparée : « Le jeune époux suit sa jeune épouse, comme le soleil suit la divine aurore. »
Cette première civilisation aryenne, toute pastorale et toute agricole, ne connaît ni maîtres ni princes. Point de nation ni de corps d'état; des tribus errantes, une multitude de petites républiques communales, reliées entre elles par le sentiment de la noble race dont elles font partie. L'hospitalité y est un devoir, Tamilié une parenté ; les se; viteurs, les animaux euxmêmes sont traités comme des enfants inférieurs : on n'oublie pas dans les prières les quadrupèdes
Utiles à riiomme. Le champ et le troupeau sont les bases de la vie aryenne. Les industries pourtant n'y manquent pas : le forgeron façonne le fer, le tisserand brode la toile, les chars roulent dans les sentiers. Des arts brillants et délicats s'épanouissent ; les fleurs de la main humaine naissent, parmi celles des campagnes. Des orfèvres, accroupis devant une petite enclume, façonnent, au chalumeau, les aigrettes et les bracelets^ les colliers et les bijoux qui parent les femmes et qui décorent Jes guerriers. La musique, empruntée au chant des oiseaux, dans lequel l'Aryen remarque deux tons dominants, rythme les cantiques ; des rondes de danseuses embellissent les lêtes. La paix est le rêve de cette société ingénue: travail facile, famille nombreuse, abondance de biens, vieillesse sereine arrivant au terme d'un centième hiver: tels sont les vœux incessamment répétés, tel est le Carmen seculare de l'Ai-yen.
Le vrai foyer de la vie aryenne, c'est sa religion, simple et pure comme la lumière qu'elle adore. Acjni, le Feu, est son premier dieu. Créé par la main de l'homme, suscité, par lui, du frottement de deux pièces de bois, transporté, ensuite, sur la pierre del'âtre et sur le gazon de l'autel, il ordonne prêtre, ou plutôt poète, le père de famille qui l'allume, et qui, ébloui par sa splendeur, réjoui par sa chaleur, exalté par la liqueur fcrmcntée, le soma versé sur le bj'asici' sa-
cré, improvise, chaque jour, un hymne où il glorifie ses hienfaits. Est-ce bien un dieu, à vri^i dire? Il dépend trop de l'homme pour l'assujettir. 11 est un ami plutôt, un bon génie domestique, commensal tulélaire de la maison qu'il réchauffe et qu'il illumine. Mais la contemplation du ciel, les yicissitudes, souvent terribles, du climat delà région des sept Fleuves, font concevoir à l'Aryen un autre Dieu, rival et bientôt vainqueur du paisible Agni.
Les Aryens, en s'é veillant au spectacle de la nature, sur le plateau de la haute Asie, la regardèrent avec les yeux naïvement éblouis de l'enfant. Elle leur apparut sensible et vivante, non pas seulement créatrice, mais actrice d'un drame éternel. L'esprit humain, dans les temps modernes, instruit par la science, rassuré par l'expérience, juge et calcule la nature. Il a éprouvé son indifférence impassible; il la sait régie par des lois immuables qu'aucun accident ne saurait enfreindre. L'Aryen nouveau-né la supposa capable d'amour et de haine. Il voyait, dans l'atmosphère, un théâtre immense de luttes pathétiques entre de grands êtres vivants et mouvants, entlammés de passions furieuses, doués d'intelligence et de volonté. Nous sommes sûrs aujourd'hui que le soleil, couché le soir, se relèvera le matin; les bergers du Sapta-Si7id/ioîi n'avaient pas cette certitude; ils n'en avaient que l'espoir. Pour eux, d'abord, autant de soleils nouveaux que de jours. Us
y voyaient tantôt la roue d'un char embrasé parcourant le ciel, tantôt un disque allumé par les génies de l'Aurore. Mais cette roue brillante, heurtée à quelque obstacle énorme de l'espace, pouvait tomber dans les précipices de la nuit; les génies lumineux pouvaient manquer à leur tâche. De là, l'anxiété profonde qui saisissait l'homme, lorsqu'il voyait l'astre disparaître dans les vapeurs da couchant. Chaque renaissance de l'aube était un miracle, chaque lever du soleil une résurrection.
Une divinité sapiême, formée de tous les éléments propices de la création, surgit bientôt et triomphe. Indra monte sur le char solaire et saisit les rênes de ses chevaux azurés. Il est le roi des saisons, le maître de l'air, l'archer de la foudre, le protecteur des tribus sur lesquelles il verse les sources d'en haut. L'Aryen transporte, dans le firmament, l'idylle agitée de son existence pastorale. Il lui fait refléter, comme un miroir infini, ses troupeaux et ses migrations, ses étables et ses pâturages. Une vaste bucolique défile confusément sur des prairies bleues. Les beaux nuages fauves, tachés d'or, se transforment en vaches célestes, gonflées des pluies fécondantes. Le troupeau terrestre était toute la yie de ces pâtres à demi nomades ; ils le revoyaient transfiguré dans ce troupeau aérien, fécond en eaux fertiles, comme l'autre l'était en lait nourricier. Indra, abreuvé du soma, la liqueur ardente que ses prêtres
lui versaient aussi, renvoyait, en échange, aux hommes le breuvage dont la terre a soif. 11 faisait traiie les vaches du ciel par les vents humides, et une voie lactée s'épanchait des nues sur le sol brûlant.
Mais ce règne bienfaisant d'Indra étail, dans ce climat variable, le prix d'un combat presque quotidien. Son peuple ne vivait que dans ses victoires. Qu'est-ce pour nous que l'orage? — Une éphémère commotion de l'air, une décharge électrique entre deux nuages qui se heurtent, qu'une tige d'acier soutire, et dont levain bruit n'est guère plus effrayant qu'un choc de cymbales. Pour les patriarches et les pasteurs du versant de l'Himalaya, c'était un duel prodigieux, une latte formidable d'où la vie du monde dépendait. Vitra, le démon de la sécheresse, de la tempête, des ténèbres, le dragon à trois têtes, perturbateur de l'ordre aérien, vole les vaches pluvieuses, nourrices de la terre ; il les attire et il les enferme dans sa caverne flottante qu'il enlace de ses noirs replis. Mais leur mugissement trahit le larcin. Indra se lève alors, tonnant et terrible, coiffé d'une tiare éblouissante dont les escarboucîes sont les astres, monte sur son char d'or, tenant d'une main l'arc d'or, de l'autre, la foudre qui en est la flèche. Son cri de guerre lève et rallie subitement l'armée des vents, les marouts épars aux quatre coins de l'espace. Ils accourent {\ fond de train, emportés par leurs attelages d'antilopes ; ils bondissent tumul-
liieusement autour de leur chef, agitant leurs lances qui flamboient, faisant claquer leurs fouets qui déchiquètent les brouillards, sonnant des fanfares tonitruantes dans leurs clairons éoliens. En avant d'eux court et hurle le chien Matancwa?i, qui n'est lui-même qu'un vent de chasse, dressé à flairer les bêtes dérobées.
Indra s'élance sur sa piste, il attaque, à coups d'éclairs, l'antre ditTorme du monstre. Sa grande voi\ retentit, au milieu du fracas des rochers qui croulent ; des flammes livides en jaillissent, la langue fourchue du serpent darde, entre les créneaux de sa foi'lercsse. Bientôt, le cachot obscur se crevasse, ses escarpements démolis s'effondrent, des brèches énormes fendent ses murailles. Le dieu se jette sur le dragon, il le frappe de sa massue fulgurante, il délivre les vaches captivées et fait ruisseler a flots leur lait sur la terre. L'édifice infernal qui encombrait le jour s'évanouit en fumées diffuses, et la face radieuse du vainqueur reparaît dans la gloire du ciel pacifié.
Cette lutte gigantesque, incessamment répétée, qui renaît de chaque ouragan, domine le premier culte védique. Les mille hymnes du Rig-Vedâ en sont pleins, comme d'une Iliade de l'éther. A la passion qui les enflamme, aux alternatives d'angoisse et d'espoir qui les abattent ou qui les exaltent, on sent qu'Us étaient chantés souvent, pendant la tempête, en face du combat
sublime livre dans le ciel. Leurs poètes étaient là, gontlés des souflles et des électricités de l'orage, comme la Pythie des exhalaisons du trépied. Leur enthousiasme a la trépidation des tourmentes, les strophes se succèdent haletantes, comme des messages rapportant les nouvelles d une bataille aux prises ; un cri final d'allégresse répond au dernier éclat de la foudre, et retentit presque aussi haut qu'elle. Chacun de ces cantiques est une tragédie naturelle, avec son exposition d'ombres et de vapeurs amassées, ses péripéties de trombes et de rafales, son épilogue fulminant. Aujourd'hui encore, ces vieux poèmes, cinquante fois séculaires, palpitent de la terreur, tressaillent de la joie qui les inspira. Il semble qu'on les déchiffre à la lueur des éclairs.
Aucune incarnation plastique, aucune formule dogmatique n'enveloppe, d'ailleurs, à sa naissance, cette théologie de pasteurs. Ses dieux transparents laissent voir, à travers leurs appellations mobiles, le jeu réel des éléments et des météores. Une ligne de personnalité fuyante les distingue à peino du phénomène qu'ils expriment. Le nuage les ébauche, l'eau les esquisse, la lumière les dessine d'un trait fugitif. Mais l'œil redevient bientôt un rayon, le front s'efïace dans la rondeur du ciel, la bouche qui gronde monlre^une brume qui s'ouvre, le bras, sorti delà nue, y rentre avec son glaive remis au fourreau de l'éclair. L'aurore reprend le sourire de femme qu'elle avait donné, les
vaches célestes se déforment et s'éparpilleiil en tlocons clitTus, leur lait se change en eau pure, sur les prés qu'il fait reverdir. C'est le songe de la nature enchantant et épouvantant tour à tour renfancc visionnaire de l'humanité.
Le brouillard doré qui recouvrait l'Inde védique reste sans doute impénétrable, dans certains endroits; niais de grands faits s'en dégagent, des points de repère sont fixés sur un immense espace que l'explol'ation de la science n'avait pas encore reconnu.
C'est d'abord la lutte des Aryens contre les D.isyous, les Djats d'aujourd'hui, peuplades sauvages de l'acc jaune et noire qui leur fermaient la terre promise de rindoustan central, les plaines fertiles qui séparent le Gange de l'indus. Le Sapta-Sindhou était devenu trop étroit pour leurs trib is accrues et multipliées. A tout prix il fallait refouler ou exterminer ces voisins barbares; c'était une question de vie ou de mort.
Le Rig-Vèdâ est plein de- malédictions et d'invocations contre le Pasijou, l'ennemi héréditaire, !e « bj'igand des monts », dilTorme, au poil rougeàtre, au nez écrasé comme celui des buffles. Des cris confus de victoire ou de défaite y signalent, çàel là, les combats livrés. Mais on ne raconte pas des guerres avec des Miserere et des Te Deiim. En questionnant de près, verset par verset, ces hymnes de deuil et de délivrance, la science moderne leur a pourtant arraché le secret des
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événements qu'ils recèlent. Elle y a vu et nettement marqué, cinq grandes migrations guerrières qui, clans un intervalle probable de trois siècles, et à travers des alternatives d'accablants désastres , portèrent les Aryens, d'abord jusqu'aux rives de la Jumna, puis dans les vallées du Cicliemire, et enfin sur les bords du Gange. Conquête suprême où l'ère védique expire, et qui inaugure lliide brahmanique.
L'interrogatoire pénétrant des textes a non moins clairement révélé les transformations successives qu'a subies la confédération pastorale du Sapta-Sindliou. Les Édens durent peu, en ce monde : des lois fatales, aussi inexorables que Tépée de feu de l'archange, chassent bientôt les Adams et les Èves du jardin natal. Aux Genèses innocentes et patriarcales, errantes à tî avers de A^agues pâturages, succèdent les Exodes armés, les traversées du désert, les royautés sorties des camps, portées sur le pavois des victoires, et instituées dans des états fixes. Les Aryens passent par toutes ces phases de la vie sociale; une féodalité militaire se forme avec leurs armées. Le rajah surgit, souverain des suzerains, indépendants d'abord, bientôt asservis. La tliéocratie fait alliance avec la monarchie naissante, elle la sacre et elle la consacre, elle joint sa crosse à son glaive : Jungarmis dexteras fiostras, et copiiiemiis gladium cum gladio ; cette formule du moyen âge
est déjà celle du sacerdoce védique à peine institué. La religion, elle aussi, se transforme et se renou- \cr.e. Le poète inspiré d'Agni se fait bientôt prêtre, il complique les cérémonies, surcharge les rites de la prière et du sacrifice : le culte devient un grimoire que lui seul peut déchiffrer. Les dieux d'autrefois ne lui suffisent plus, il les multiplie par milliers. Les premiers hymnes comptaient trente-trois divinités difïérentes : trois mille trois cent trente-neuf, c'est le dénombrement des derniers. Ce clergé nouveau ne vit plus seulement des gâteaux et du soma de l'autel, il lui faut des troupeaux et des chars, des ornements et des colliers d'or. Plus encore que la puissance des dieux, ses litanies vénales célèbrent les largesses de ses donateurs. On y entend, à chaque verset, sonner impérieusement le bassin avide de la quête. Ces dieux de lumière et d'air, que voilaient à peine les formes du ciel, se matérialisent par degrés. Le pur esprit, flottant et fluide, s'emboîte dans la difformité du fétiche. L'idole grotesque, à trois têtes et à six bras, s'intronise dans la pagode qui remplace le sanctuaire agreste tracé s:ir le plateau des collines. L'intolérance du sacerdoce naît et croît avec sa puissance : le prêtre dénonce ses ennemis, excommunie les impies, fait appel au bras séculier des princes. Les ilammcs de l'holocauste jettent déjà, dans quelques-uns de leurs chants, les lueurs sinistres d'un auto-da-fé.
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Tant que les Aryens sont en paix, le bon et doux Agni reste le dieu populaire et patronal de la race. Dès que la guerre est déclarée, Indra, dieu mililant, le détrône et le relègue à Tarrière-plan du culte. Indra, passé du firmanent dans les camps, devenu soldat terrestre, de héros divin qu'il était, se dégrade et se pervertit. Les prêtres le font boire pour l'exciter au combat, ils lui versent à flots le soma; les libations entrent en lui « comme les fleuves dans la mer ». Indra ne passe pour invincible que lorsqu'il est ivre jusqu'à la fureur. Il est malsain à une religion d'avoir pour breuvage liturgique une liqueur feimcntée : l'alcoolisme se mêle bientôt à son mysticisme. Le prêtre Unit bientôt par boire avec son dieu; sef rasades alternent avec les libations qu'il lui sert. Lc^ sacrifice tourne ta l'orgie : quelques hymnes des basses époques du Rig-Vedâ ne sont plus que des chanls d'ivrognes.
Aussi bien, à ce moment, la race aryenne est entrée dans l'Inde, où le mélange des races inférieures et le milieu d'un climat terrible la fondra dans de nouveaux moules. Un panthéisme monstrueux dévorera la religion simple qui allaita sa jeunesse. A quelques pas de son premier jet, la source pure du culte védique va s'engloutir dans une mer sans fond.
Les préjugés philosophiques, autant que les passions religieuses, ont défiguré longtemps, à plaisir, cette grande et noble figure. Si, pour les croisés, Mahomet n'est cju'un antéchrist ; si les historions catholiques ne voient en lui qu'un parodiste menteur de la Bible et de l'Évangile, les écrivains du xviii'' siècle ne sont guère plus équitables. - Voltaire en fait un Tartufe, les armes à la main, et Giblion, un jongleur grossier, trompant les foules avec des prodiges de passe-passe. Accusation d'autant plus injuste que Mahomet déclare, à vingt reprises, dans le Coran, que Dieu lui a refusé le don des miracles. « Ils ne veulent ajouter foi au Coran, — dit-il, pour en citer un exemple, — que quand ils y seront autorisés par des mira-
des. Réponds-leur: «Ces miracles sont dans la main » de Dieu ; je ne suis chargé que de la prédication. »
Retrempé dans les sources pures de la tradition, le Prophète en sort lavé des calomnies dont l'ignorance et la haine avaient souillé sa mémoire. 11 n'est plus possible aujourd'hui de nier sa foi et de rabaisser sa grandeur. En l'observant à la mesure de sa race, et pour ainsi dire au méridien de son temps et de son pays, il nous apparaît ce qu'il est véritablement , c'est-à-dire un des plus grands hommes de l'humanité.
Et d'abord, sa sincérité est indiscutable. Que le culte du Dieu unique, substitué aux idoles grossières de la Kaaba, ait été, pour lui, la vérité même, la mauvaise foi seule pourrait en douter. Quant aux visions qui suscitèrent son génie, l'enthousiasme de l'idée fixe suffit à les expliquer. Cet ange Gabriel, dont il racontait les apparitions, n'était que la forme habituelle de l'extase qui visitait sa pensée. A qui serait-il permis d'être visionnaire, si ce n'est aux hommes qui vivent sans cesse et face à face avec Dieu. Les traditions les plus authentiques s'accordent, du reste, à le présenter souffrant de ses crises prophétiques, comme la Pythie des vapeurs divines du trépied. La sueur coulait alors de son front, ses yeux devenaient rouges de sang; il gémissait avec sanglots, et l'attaque se terminait par une syncope létliargique.
Un jour qu'il entrait dans la mosquée de Médine, la main sur sa barbe : « 0 toi ! — s'écria Abou-Bekr^ — pour qui je serais prêt à sacrifier mon père et ma mère, que ta barbe et tes cheveux blanchissent! — Tu dis vrai, — répondit Mahomet, — mais c'est Houd et ses sœurs qui m'ont fait blanchir si vite. — Et quelles sont ses sœurs? demanda Abou-Bekr. — C'est V Inévitable et la Frappante, » répliqua le Prophète. Ce sont les noms de trois sourates du Coran que les musulmans appellent « terrifiques », parce que l'anathème y roule comme la foudre.
Chose étrange, en dehors de sa foi violente, Mahomet était le plus doux des hommes: bon, cordial, simple de mœurs, charitable envers les faibles et les souffrants, répandant autour de lui la bienveillance dont il était plein. Quelques vengeances sanglantes, qu'excuse, d'ailleurs, l'atrocité des outrages, sont les seules taches de sa vie guerrière. Mais, après les batailles, il se montrait le plus souvent miséricordieux envers les vaincus. Pas une goutte .de sang ne fut versée à la Mecque, lorsqu'il y rentra, après dix ans de persécutions et d'insultes.
On cite de lui des paroles d'or sur les enfants et les femmes : « Le Paradis, — disait-il, — est aux pieds des mères. » Quand il apercevait, à la mosquée, ses deux pelits-fils Hassan et Hosein, nés du mariage d'Ali et de sa fille Fatma, il descendait pour les embrasser, les
faisait monter avec lui dans sa chaire, et, après quelques mots d'excuse sur leur innocence, il reprenait son discours. Un chef des Bcnou-Temin, qui avaient l'affreuse coutume d'enterrer vives presque toutes leurs filles, entra un jour dans sa maison, à Médine. 11 le surprit faisant sauter sur ses genoux une petite fille qu'd couvrait de baisers. « Qu'est-ce que cette brebis que tu flaires ? demanda-t-il. — C'est mon enfant, dit Mahomet. — Pardieu ! — reprit l'homme — j'ai eu beaucoup de petites filles comme celle-ci ; je les ai toutes enterrées vivantes, sans en flairer aucune. — Malheureux ! — s'écria Mahomet — il faul que Dieu ait pétrifié ton cœur ! Tu ne connais pas la plus douce jouissance qu'il soit donné à l'homme d'éprouver. »
Sentiment rare dans un sémite, il avait de l'amitié et de la pitié pour les animaux. La race sémitique, ignorante de la nature qu'elle méprise, est généralement dure envers l'animal. Il est pour elle le « fourcha, le velu, l'impur », quelque chose d'équivoque, entre le démon et l'esclave. Aussi, est-ce avec une sorte d'étonnement que les historiens arabes rapportent l'alTection que Mahomet témoignait à sa chamelle. Il lui arrivait souvent d'essuyer sa sueur avec le pan de son manteau. Il soignait aussi attentivement un vieux coq qu'il avait chez lui pour le garder du mauvais œil. Une légende touchante, et qu'on pourrait attribuer à
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un brame de l'Inde, est celle du cliat qui s'endormit un jour sur sa manche. Le Prophète, attendu à la mosquée, ne voulut pas troubler le sommeil de l'animal: il tira dou'^ement son sabre du fourreau et coupa la manche de sa robe.
Le seul trait qui dépire sa beauté morale est son excessif amour pour les femmes. Gomme Salomon, il s'y adonna dans sa vieillesse: son harem augmentait avec les années. Il avouait, d'ailleurs, cette faiblesse humaine, avec une giâce poétique : « Deux choses au monde, — disait-il, — ont eu de rattrait pour moi : ce sont les femmes et les parfums. Mais, — ajoutait-il, — je n'ai trouvé de félicité pure que dans la prière. Malheureusement, pour justifier sa polygamie, il la légitima dans le Coran. En défendant l'iviesse du vin aux musulmans, il leur permit l'ivresse des sens, comme pour leur donner une compensation.
La passion d'un homme devint la funeste institution d'une race, et la raison principale de son abaissement. Les treize femmes de Mahomet ont engendré les troupeaux serviles et dégradés des haiems.
LES GAGOTS
Le moyen âge, comme toutes les enfances, soit sociales soit individuelles, avait ses souffre-douleur; et ces soulîre-douleur étaient des sectes et des races. [Mais, quelque paradoxales que nous paraissent, à nous hommes du xix'' siècle, ces haines collectives et abstraites, elles n'en sont pas moins sinon justes, du moins logiques. L'opiniâtreté de persécution et de colère que le moyen âge montra vis-à-vis des juifs et des bolfémiens, par exemple, s'explique aisément, pour peu qu'on interroge l'histoire.
Les juifs étaient les ennemis naturels de l'époque qui dépensa dix croisades pour racheter le tombeau du Christ ; aussi leur histoire, pendant douze siècles, n'est-elle, à proprement parler, qu'une guerre : guerre
acharnée, guerre sans trêve, dont les bannissements sont les déroutes, dont les massacres sont les combats. Ce serait une sombre histoire que celle du ghetto des juifs, cité dolente où ces condamnés de la loi, ces réprouvés de l'Église, faisaient leur temps d'enfer social, faubourg-prison gardé à vue par la ville courroucée et ombrageuse. 11 suffisait souvent d'un bruit, d'un soupçon, d'un commérage populaire sur les mystérieux holocaustes du sabbat, d'une crise de ferveur farouche, soulevée par les affres du vendredi saint, pour faire mettre à feu et à sang ces otages de la Jérusalem déicide.
Mais la haine appelle la haine, la persécution provoque la vengeance. Aussi les juifs se vengeaient-ils, à leur manière. Le faubourg maudit se faisait usurier et ruinait la ville qui le persécutait. De là une complication de colère et de rancune entre les deux: races. Dans le juif, le moyen âge haïssait deux ennemis : le juif d'abord, et puis l'usurier.
Quant aux bohémiens, cette tribu pillai'de et sorcière qui promenait dans l'Europe les mœurs sauvages de la horde arabe et les jongleries de la magie orientale, la chasse furieuse que leur fit le moyen âge s'explique aisément. L'Église et la jurisprudence poursuivaient, en eux, la sorcellerie et le vol à l'état de caravane, la race intruse et parasite, réfractaire de l'ordre social, et dérangeant, par son vagabondage no-
made, l'harmonie d'une société assise et sédentaire. Mais, si les haines parallèles du moyen âge pour le juif et pour le bohémien sont logiques et s'expliquent Tmic par l'auti'c, il n'en est pas de même de celle dont il poursuivit quelques pelites et inotïensives peuplades, fragments d'une race commune et cohérente, brisée par une catastrophe encore mystérieuse, et violemment éparpillée dans quelques provinces de la France et de l'Espagne. Ces castes obscures étaient désignées, suivantles localités qu'elles habitaient, par des sobriquets injurieux qui ont le son et le sens d'une huée. Ce sont les cagots des Pyrénées, les goheles de la Guyenne, les cackotes du Poitou, les caqueux de la Bretagne, les vaquieros des Asturies, etc. Tous ces groupes d'un • même peuple furent, pendant près de huit siècles, mis au ban de la vie civile, et châtiés sans raisons, sans motifs, presque sans prétextes, par une législation d'exception et de colère.
Les cagots, quel que soit le royaume ou la province qu'ils habitent, sont soumis à ces affreuses mesures inventées par le moyen âge pour tenir à distance le judaïsme et la lèpre. Le village chasse leurs maisons de son enceinte, et les entasse, les unes contre les autres, en un groupe compact et isolé, qui prend le nom de Gagoterie. Les sources et les fontaines communes leur sont interdites. La Gagoterie a son ruisseau
m ANCIENS ET MODERNES
à part, comme le bétail son abreuvoir. L'Église les relègue dans son vestibule, leur interdit l'entrée de la porte commune, et leur assigne un bénitier spécial, souvent marqué d'une sculpture dérisoire. Le cimetière lui-même perpétue, jusque dans la mort, celle quarantaine de haine et d'exclusion ; il leur trace, dans un de ses coins, une sorte de lazaret mortuaire, hors duquel ils ne peuvent être enterrés.
Mais ce ne sont là que les articles principaux de ce code de malédiction. Les coutumes du Béarn, de la Navarre, du Bordelais, de la Bretagne sont pleines de lois portées contre les cagots ; lois bizarres ou atroces, dont la série forme le cordon sanitaire le plus inflexible et le plus étroit qui ait jamais isolé une race du milieu d'un peuple.
Ainsi, il leur est interdit de porter des armes, de marcher sans chaussures dans les rues, de peur que leurs pieds nus n'empoisonnent les pavés. Quand ils entrent dans les villes, ils doivent attacher à leur épaule une patte d'oie en drap rouge, livrée de bestialité qui les signale, de loin, aux huées et aux insulles de la foule. Il leur est défendu de se marier hors de leur casie, de fréquenter familièrement les autres habitants, de se mêler à leurs danses et à leurs réunions, de tenir des cabarets et des tavernes. Souvent encore on parquait la Gagoterie tout entière d'un bonrg ou d'un village dans une profession abjecte, dont aucun
de ses membres ne pouvait sortir et qui lui constituait un majorât d'infamie héréditaire.
Qu'avaient donc fait ces réprouvés pour mériter cette damnation sociale, pour avoir ligué contre eux cette coalition des haines, des antipathies et des excommunications de l'Église, de la loi et du peuple? Ceci n'est rien moins qu'un logogriphe historique, qui ne sera jamais deviné qu'à demi. L'histoire des cagots a traversé, sans avoir été lecueillie à sa source, les tempêtes bruyantes et confuses de la haine populaire, et elle en est ressortie légende.
A en croire les traditions, souvent contradictoires, des localités qu'ils habitaient, leur oi-igine était ou hérésiarque par les Goths, ou juive par Giezi, le serviteur d'Elisée, ou musulmane par les Sarrasins. De plus, ils étaient lépreux, d'une lèpre intérieure, qui s'évaporait en infection par leur sueur et par leur haleine. On les reconnaissait à la difformité de leurs oreilles, dépourvues de lobes.
Leur regard ensorcelait ; leur attouchement empoisonnait; ils avaient la salacité frénétique qu'engendrent les flammes de la lèpre ; ils étaient hypocrites, traîtres, mauvais chrétiens, et ils étaient en butte à mille autres accusations, vagues comme le soupçon et absurdes comme la peur : car, excepté le reproche de leur origine, il n'en est pas un dont on puisse même soupçonner le prétexte. Les cagots étaient sains et robustes ; la
ciselure de leurs oreilles n'était ni monstrueuse ni difforme. Ils étaient si peu hérésiarques ou mauvais chrétiens, que, malgré le cérémonial de lazaret que leur imposait l'Église, nuls ne fréquentaient plus assidûment ses offices.
Entin, ils avaient contracté, dans leur longue pratique de l'opprobre et de l'humiliation, toutes les dures vertus de l'esclavage, elles communes qu'ils habitaient n'avaient pas d'ouvriers plus laborieux, plus probes, plus dévoués.
Si stupide et si maniaque que semble cette haine contre les cagots, elle doit cependant avoir sa racine, et cette racine plonge nécessairement, par quelque bout, dans un grief profond et national. Or ce grief doit être contenu, soit comme cause, soit comme résultat, dans leur origine, qui, malgré son obscurité, peut, jusqu'à un certain point, être devinée. Qu'ils descendent, suivant l'opinion générale, des Goths mis en déroute par Glovis, à Vouillé, ou plutôt de réfugiés goths et espagnols émigrés en France, après la conquête de l'Espagne par les Sarrasins, et investis par des ordonnances carlovingiennes, ordonnances dont le texte est parvenu jusqu'à nous, de concessions territoriales et de privilèges civils, au préjudice des indigènes frustrés et jaloux, il est certain que l'élément gothique dominait dans la composition de leur race, et qu'il en formait, pour ainsi dire, le fonds.
Mais, entre ces ordonnances de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, qui accueillent les émigrés espagnols avec une hospitalité si lutélaire et si magnifique, et le traité conclu entre eux et Gaston-Phœbus, en 1378, dans lequel on les trouve, pour la première fois, tarés de leur sobriquet d'infamie, il y a, dans leur histoire, une lacune séculaire qu'aucune lueur historique ne vient percer. C'est pendant ce ténébreux intervalle que la dégradation et l'exécution civile de leur race se sont accomplies, que les colons sont devenus des parias, les réfugiés des condamnés, les Goths des cagots. Maintenant, comment la haine populaire at-elle fait son œuvre? Combien de temps a-t-elle mis à forger sa vengeance, anneau par anneau, calomnie par calomnie? Comment a-t-elle forcé le prêtre et le juge à enregistrer, dans la liturgie et dans la loi, ses préjugés, ses superstitions et ses fureurs? Ce sont là autant d'insolubles énigmes que les plus subtils dévidages de l'érudition ne parviendront pas à débrouiller.
Les cagots, du reste, portèrent avec une résignation stoïque leur bât d'humiliation et d'esclavage. Il ne leur échappa jamais ni un bond de révolte ni une secousse de colère. De temps en temps, ils élèvent la voix vers les papes, vers les rois, vers les parlements ; mais leurs requêtes ressemblent plutôt à des gémissements qu'à des cris. Ce sont des plaidoiries suppliantes, où
ils réfutent humblement, sans aigreur et sans amertume, les faux témoignages de l'animosité populaire. Chose touchante, ce qu'ils réclament avec le plus d'insistance, c'est de rentrer, au moins par la prière et par la mort, par l'église et par le cimetière, dans Tégalité de la vie commune.
Ces suppliques ne restaient pas oubliées. Les papes y répondaient par des brefs de paix et de miséricorde, les rois par des édils de conciliation et d'amnistie ; mais brefs pontificaux et édits royaux étaient invariablement cassés, de fait, par l'entêtement populaire. De temps en temps aussi, il se faisait des consultations de médecins autour de leur race. On la saignait sur un de ses membres ; on analysait ce sang diffamé ; on le déclarait sain et pur, mais il n'en restait pas moins, pour le peuple, un sang de lèpre et de contagion. 11 en était de même des tentatives faites par la haute magistrature, pour les réintégrer dans leurs droits civils. La grande voix impartiale des parlements était couverte par les récriminations chicanières des basoches locales. Gomment déjouer, en effet, cette conspiration de la foule? Gomment rompre cette chaîne de l'intolérance publique, dure, lourde, rigide pour celui qu'elle garrotte; mais souple, vague et insaisissable, pour celui qui veut la briser?
Parmi les défenseurs et les patrons des cagots, il faut compter, en première ligne, Pierre Hévin, le célèbre
avocat breton, un de ces marquis de Posa du cJergé et de la jurisprudence qu'on i-encontrc, çà et là, dans le moyen âge; nobles esprits, éclairés, tant ils sont hauts, au milieu de la nuit environnante, des lumières lointaines de Tavenir. Hévin prit en main la cause des caqueux de la Bretagne, il remplit le parlement de Rennes de ses apologies éloquentes, et lui arracha un arrêt solennel de réhabilitation civile. Mais cet arrêt eut le sort de tous les autres.
Ce paradoxe de haine et de terreur dura jnsqu a la Révolution. A cette époque, le morcellement des provinces en départements dépaysa tous les préjugés de terroir, et tua, en les transplantant, toutes les hostilités locales. Les cagots profitèrent de cette victoire de la civilisation sur la géographie, leur sort s'améliora ; le mur d'aversion qui les séparait de leur.^ concitoyens s'écroula, pierre par pierre ; les mariages commencèrent à établir des courants de fusion entre leur race et celle de leurs anciens oppresseurs, et bientôt le confluent absorba jusqu'au dernier résidu de leur infamie.
Cependant cette vieille chimère du passé végète encore dans quelques localités perdues et arriérées. Le grand air lumineux et doux de notre civilisation, qui dissipe les fantasmagories, rouille les préjugés, use les intolérances, éteint les colères, n'a pas encore pénétré dans quelques vallées espagnoles et même
françaises des Pyrénées. Ln, les cagols sont encore isolés, méprisés, infâmes. On évite leur coudoiement et leur haleine, on s'écarte de leur voisinage, on les hue de leur surnom outrageux. Seulement, comme la loi est là pour les protéger, la persécution s'est faite vexation ; la tyrannie, taquinei'ie ; et ces dernières et routinières brutalités d'un préjugé, autrefois formidable , aujourd'hui ridicule , cesseront sans doute bientôt pour jamais.
L Enfer du Dante est inaccessible; ses tercets grandioses en défendent le seuil, comme autant de cerbères apocalyptiques ; ils résistent aux gâteaux mielleux de la paraphrase. 11 n'y a plus de passé pour ses damnés, plus d'avenir, plus d'existence antérieure ou future; les cercles qui les enferment ont la rigidité de ce serpent éternel qui se mord la queue, dans les vieux symboles; ils ne peuvent plus en sortir; ils y brûleront, ils y saigneront, ils y grinceront des dents jusqu'au jugement dernier. Vous airacheriez plutôt aux flammes peintes de la fresque ce personnage du xvi^ siècle
42i ANCIENS ET MODERNES
condamné par Michel- Ange à l'enfer de la Sixtiae, qui fait sa damnation, la tête dans ses mains, comme s'il avait compris que tout recours en grâce était inutile, et que ceux que damne le génie sont bien damnés.
Francesca! Paolo! qui n'a vu, cent fois, passer et repasser par ses rêves ce groupe enchanteur, dans l'idéale attitude qu'un grand peintre leur a donnée? Dante et Virgile viennent de franchir le cercle où est punie la luxure. Là, une trombe impétueuse entraîne, comme des feuilles mortes, les esprits coupables. Un beau supplice, à tout prendre, que cet orage passionné I Les âmes qui le subissent n'ont pas changé de cliinat ; l'ouragan de l'enfer ne fait que continuer la tempête de leurs propres cœurs. Ainsi encore, dans son Purgatoire, Dante nous montre les âmes des luxurieux allant, venant, nageant, se rencontrant et s'étreignant au passage, à travers les flammes ; voluptueuses encore, jusque dans les ardeurs de la pénitence, et retrouvant, au sein des feux mystiques, la température de leurs s'3ns terrestres. Tant l'homme né de la femme se sent un fonds d'indulgence secrète pour les excès mêmes de cette passion que rÉciitnre déclare pkis forte que la mort, Dante, plus hardi , la proclame plus forte que l'enfer.
Au milieu de ce flux et de ce reflux d'ombres lascives, que semble régir une lune de miel infernale, apparaissent et disparaissent tous les grands fantômes des
nuits blanches de la débauche et de l'adultère : Sémiramis, la reine des prostitutions assyriennes ; Hélène, aux yeiw homicides; Gléopâtre, la courtisane couronnée, et Didon, et Paris, et Tristan, et des milliers d'autres ; puis un couple enlacé qui nage à part, dans l'air ténébreux, et s'abat, d'un vol de colombes, au premier appel du poète. Dante interroge, Francesca raconte son histoire, et on comprend qu'il soit tombé « comme tombe un corps mort » , après l'avoir entendue. Ce livre d'amour, dévoré furtivement à deux, comme un beau fruit défendu; ces yeux qui s'allument en se rencontrant; ces joues effleurées qui pâlissent; ce baiser tremblant qui fait déborder la coupe du désir; le secret de la faute et de la mort jeté sous le voile d'un vers qui frissonne de pudeur, de terreur et de volupté; l'exquise hardiesse de la jeune femme, empressée d'avouer et de parler seule, comme pour revendiquer la responsabilité de sa faute; le sentiment naïf qui lui fait regrelter le beau corps, la hella persona, qu'elle a laissé sur la terre; sa douce impénitence finale dans l'amour de celui qui jamais ne sera plus séparé d'elle,
Qmsti che mai da me non fia diviso. . .
les joies délicieuses et sinistres de ce funèbre hyménée ; l'accent éolien de cette voix brisée et agitée par le
426 ANCIENS Eï MODERNES
vent; les sanglots de l'amant que rimaginalion entend pleurer et se navrer derrière elle, tout cela compose un groupe, un tableau, une vision, un drame d'une surnaturelle émotion. Si les larmes qu'il a fait couler pouvaient fdtrer dans l'enfer, il y a longtemps que l'enfer serait éteint.
La légende de Francesca, telle que nous l'ont transmise les commentateurs du Dante, est brûlante, rapide, tragique, concise surtout, comme une épitaphc. Francesca était fille de Guido da Polenta, seigneur de Ravenne ; elle aimait le jeune Paolo da Rimini ; ce fut son frère aîné Lanciotto qui l'épousa. Lanciotto était rude, boiteux et difforme ; Paolo était beau, tendre, gracieux, comme Paris, dit le commentateur Landino. Les deux amants se revirent et se reprirent à aimer. Un jour qu'ils lisaient ensemble les Aventures de Lancelot, le mari les surprit, au moment où... « ils ne lurent pas davantage » :
Quel giorno più non vi legemmo avanie...
11 les frappa d'un même coup d'épée. Voilà tout: un éclair d'amour, un éclair de glaive ; et par derrière, bien loin, dans l'éternité, l'horizon d'orage et les mélancoliques ténèbres du cercle de Dante.
L'excuse de Francesca, c'est ce mari qu'attend le cercle de Caïn :
Caino attende cliin vita ci spense,
ce sombre et sinistre boiteux que rimagination tord dans le bronze florentin des Ezzeliii et des Ruggiero. Nérons en raccourci, tyrans diaboliques qui, dans de petites seigneuries, comme celles de Lucqueset de Fisc, atteignirent les proportions d'une méchanceté presque grandiose, tant elle est afTreuse.
Ainsi donc, a ils lurent davantage », et il disparaît, ce signet de mort et de volupté posé par Dante entre les pages du livre complice, avec une si pudique réticence, et elles s'envolent de l'enfer, ces ombres touchantes qui y jetaient un sourire 1
Quelle sensation délicieuse on éprouve, en sortant de l'enfer de la Divine Comédie, pour entrer dans son Purcjaloirel Du gouffre de froid condensé où les damnés craquent sous la glace, où Satan, velu comme un ours blanc et enfoncé jusqu'à la poitrine dans les banquises infernales, mâche de sa triple gueule celui qui trahit Dieu et ceux qui trahirent César, l'esprit passe, sans transition, dans le climat rafraîchi des limbes. On
revoit le ciel leint de la douce couleur de saphir ; la planète de Vénus sourit à l'Orient; les quatre étoiles « qui ne furent jamais vues que par les premiers hommes », jettent de mystiques regards d'espérance sur le paysage. On dirait que la poignée d'herhes, humides de rosée, avec laquelle le poète essuie son visage hrùlé par l'enfer vient de passer sur votre âme, tant elle se sent retrempée et rajeunie, à la source vive d'une parole nouvel'e.
Qu'elle est douce la douceur des forts ; qu'il est pur le miel recueilli dans la gueule des lions! Le mémo poète qui, tout à l'heure, plongeait dans le puits des épouvantes, et qui, plus tard, s'élancera sur les six ailes des séraphins, dans l'air léger du paradis, va créer, d'un souffle, entre ces deux infinis de joie et de douleur, une sphère mélancolique et tiède où les larmes tomhent avec la fécondité des rosées salutaires, où les plaintes s'exhalent en mélodies pieuses, où les coi-ps, foulés et triturés par l'expiation, ne rendent, comme les parfums écrasés, que louanges, encens, honne odeur, reconnaissance, au pied divin qui les meurtrit.
La mer horde le clair horizon au milieu duquel s'élève la montagne que gravissent les âmes pécheresses : chemin de la croix qui mène à la cime où les transfigurations s'accomplissent, où les ascensions s'envolent. Une liarque, remplie d'âmes, conduite par
un ange qui rame, eu battant des ailes, aborde au rivage. 0 merveille du génie illuminé par la foi ! De quel ineffable mélange, du visible et de l'invisible, d'argile et d'éther, le poète a-t-il formé ces créatures psychiques sans sexe, sans ombre, sans substance qui, des organes et des facultés de l'êti-e, n'ont conservé que juste ce qu'il faut pour souffrir, bénir et chanter ? Les voyez-vous, ces frêles ligurines, cheminer à pas menus dans les campagnes de l'autre monde, avec l'innocence du troupeau égaré dans une prairie inconnue? L'ombre terrestre que Dante projette sur le sol, effarouche d'abord, puis bientôt attire ces nouveau-nés de la mort. Quelle douce entrevue, et que nous sommes loin de ces terribles rencontres de l'enfer où le poète insultait les damnés au passage et jetait dans les puits, pleins de blasphèmes et de grincements de dents, des malédictions écrasantes! Ici ce ne sont qu'embrassements fraternels, pacifiques accolades, angéliques courtoisies, douces renonciations aux inimitiés et aux dissentiments de la terre. Le musicien Casella, son ami, fait partie de la bande : Dante lui demande de chanter une de ses canzones, et l'âme mélodieuse entonne d'une voix de lyre :
Amor che nella mente mi ragiona...
et la canzone italienne résonne dans la région des
hymnes et des psaumes, et les ombres recueillent avidement ce dernier soupir des harmonies et des émotions de la terre,
La patrie remplit le purgatoire. A chaque instant, ce sont des rencontres d'amis, des visages d'hôtes, des accueils de concitoyens. Voici l'ombre meurtrie du jeune Manfred, qui plaint ses os mouillés par la pluie et agités par le vent; le paresseux Belacquaqui, accroupi contre un rocher, la tête entre ses jambes, fait la sieste de l'éternité; voici Sordello, couché à t6rre, dans ratlitude d'un lion au repos. Entendez-vous chanter le Salve, Iîegi?îa.., dans cette vallée printanière? Ce sont des âmes qui font leur prière du soir, au milieu des fleurs. Deux anges, muets et graves, armés d'épées émoussées, veillent sur l'oasis et mettent en fuite le serpent caché sous sa verdure. Ni joie ni tristesse, mais une paix contemplative, un grave recueillement, une attente rêveuse. Nous ne sommes encore que dans ce qu'il faudrait appeler la banlieue du purgatoire; car Dante, qui a peut-être deviné la miséricorde de Dieu, accorde quelques jours de repos aux âmes pénitentes, avant de les enfermer dans le cercle de leur expiation. Il mesure le vent à ses brebis égarées, et les parque dans une calme idylle, avant de les livrer au ïdv brûlant et aux ciseaux du pasteur.
Cepondant les deux poètes ont passé la porte de la montagne et s'engagent dans un étroit sentier encaissé
entre deux rampes de marbre, couvert de bas-reliefs taillés par un sculpteur angélique. Les âmes des orgueilleux, courbées sous d'énormes pierres, se traînent le long de leurs parois. Cariatides humiliées, elles rampent, au pied des statues célestes. Ainsi, le purgatoire s'ouvre par un musée. Gomme on reconnaît bien le poète d'un peuple artiste, à ce terrible et charmant supplice qu'aurait envié Praxitèle! Le corps se disloque et se déforme sous son fardeau, mais l'œil consolé se repose dans les nobles ovales et dans les purs contours des divins chefs-d'œuvre.
Cette grâce dans le châtiment est le caractère dislinclif du purgatoire. Tandis qu'en enfer, le vieux Gibelin, bilieux de haine et froncé de colère, géhenne les réprouvés, avec la cruauté magistrale d'un bourreau du moyen âge, il torture ici les pénitents avec le couteau grec d'Apollon écorchant Marsyas. Quel admirable groupe, digne d'orner le portail d'une cathédrale, que celui de ces envieux, aux yeux crevés, qui s'adossent au talus d'un rocher en appuyant l'une à l'autre leurs tètes aveugles! La troupe des irascibles fend à la nage, en glorifiant la paix, la fumée accumulée de leurs courroux terrestres; celle des paresseux court, à perdre haleine; les avares pleurent étendus, la face sur la terre où ils enfouirent leurs trésors ; les gourmands, hâves, exténués, transparents de maigreur, les yeux caves, tournent autour d'un arbre chargé de fruits
parfumés; les luxurieux enfin nagent en s'embrassant dans un bain de flammes. Plus le supplice s'élève vers le ciel, plus il se raffine et se spirilualise, jusqu'à ce qu'il arrive à n'être plus, comme dans les derniers cercles, qu'une macération consumée, une purification ardente, un jeûne et une flamme, un désir et un amour.
Tout est tempéré, dans le purgatoire : la soufi'rance, la nature, Témotion, la parole elle-même. On y marche à la clarté d'un pâle demi-jour, dans un air moite, tiède, chargé de soupirs et frémissant d'ailes qui battent en cadence. On y parle doucement, lentement, à demi voix; les figures des âmes n'y sont plus, comme dans l'enfer, découpées à vif sur un fond de feu ; elles tremblent dans une brume pâle ou s'évanouissent en profils perdus, dans une lumière incertaine. Leur démarche est timide, leur geste tranquille, leur parole discrète et naïve. Au bruit des pieds de chair d'un vivant, elles s'arrêtent au milieu des travaux de leur pénitence, et l'interrogent sur le monde d'en bas, le plus souvent avec je ne sais quelle mélancolique indilTérence. Vous diriez des laboureurs, suspendant le rude labeur de leur champ, pour demander au voyageur qui passe des nouvelles de la ville, et reprendre, bientôt après, le sillon commencé. Quelques élans de pénitence passionnée troublent seuls la morne douceur de cette Thébaïde.
J'ai retrouvé l'impression du purgatoire dantesque dans les églises d'Italie, pendant les jours de la semaine sainte. La nef est en deuil, l'autel nu, le jour amorti ; un crépuscule de limbes règne dans l'enceinte attristée ; des prières chuchotent au pied des autels, des soupirs s'élancent du fond des confessionnaux mystérieux ; par moments, le sanglot d'un cœur navré, le bruit d'un poing qui bat une poitrine frappent le silence d'une explosion de ferveur; puis tout rentre dans le deuil, dans la mort, dans la léthargie du Calvaire. Mais attendez quelques heures, et l'église reprendra ses habits de pourpre, les cierges s'allumeront au faîte des autels, l'orgue éclatera d'allégresse, les hymnes emboucheront la trompette ou feront sonner les cymbales, et l'ostensoir se lèvera avec le soleil de Pâques, au milieu des nuages embrasés de l'encens. Ainsi, dans le poème du Dante, les sentiers pierreux du purgatoire aboutissent à ce paysage triomphal, où Béatrix apparaît, debout sur son char, au milieu des chandeliers ardents, des vieillards vêtus de lin, des animaux mystiques et des anges thuriféraires de l'Apocalypse.
L'imagination isole volontiers du sens commun, en même temps que de la terre ferme, cette ville somptueuse et bouffonne habitée par des masques, régie par des espions, présidée par un doge qui s'en allait, en grande pompe, épouser l'Adriatique, et revenait de la cérémonie coiffé d'une corne d'or, emblème du ménage qu'il allait faire avec son orageuse Amphitrite. Le drame, la peinture, le roman, la ballade, l'aquarelle anglaise et les gravures de keepsake se sont entendus pour enluminer Venise des couleurs les plus fantastiques. A ce seul nom, Venise, vous voyez des
personnages, étofïés de pourpre, dîner gravement en plein air, sous un portique plein de musiciens, de bouffons, de lévriers et de singes. Le seigneur Pantalon tire sa révérence aux illustrissimes qui se promènent sur la Piazzetta, les mains passées dans les manches pendantes de leurs dalmatiques. Un vieux juge, la perruque de côté, le masque sur l'oreille, s'achemine vers le tribunal, au bras d une courtisane qui lui donne, sur le nez, de petits coups d'éventail. Un croupier écrit des numéros de loterie sur la bosse d'un polichinelle qu'il prend pour pupitre. Des Turcs, agenouillés du côté de la Mecque, sur les pierres vertes du traghetto, font leurs ablutions dans l'eau du grand canal. La place Saint-Marc fourmille de moines, de pantins, de ramiers, de marionnettes et de filles de joie. Le domino y frôle la soutane, et la sandale y marche sur la babouche. Des sonnets, imprimés sur soie rose, pleuvent des fenêtres; les cafés jasent, les casinos intriguent, les banques sautent ; les gondoles en bonne fortune filent vers Murano, en lançant au passage un fronfron de guitare, un éclair de lanterne sourde... Tout cela bruit, remue, s'entre-choque dans la tête, avec un brouhaha de foire et de bal masqué.
La vue des lieux ne dissipe pas l'illusion; elle la raffermirait, au contraire. Telle qu'elle est aujourd'hui, avec ses palais vides, ses camjn déserts et ses lagunes
silencieuses, Yenise semble un théâtre qui fait relâche, pendant l'absence de sa troupe. Ses habitants ont l'air de spectateurs qui flânent sur la scène, en attendant que recommence le spectacle. Une civilisation excentrique peut seule remplir ce cadre splendide et baroque, sculpté pour une vie de luxe, de gala et de fantaisie. Il faut des intrigues à ces dédales, des imbroglios à ces rues, étroites comme des couloirs d'opéra ; un carnaval de six mois à ces places où le pas glisse, sur les dalles, comme sur le parquet d'un salon. Ces édifices romanesques sont construits pour loger des aventures de balte ou d'épée ; ces gondoles, qui tiennent du boudoir et du cénotaphe, pour cacher de sombres mystères ou de belles amours.
Quelle réputation de coupe-gorge obscène on a faite à la cité de Lorédan et de Dandolo! Quelles légendes d'ogres et de croquemitaines sont répandues sur la ville des fées! Cette Venise imaginaire est une ville sculptée en oreille, comme le cachot de Denys de Corinlhe. Elle est gouvernée par dix masques, siégeant
dans une chambre que garde un lion, dont la gueule de bronze s'ouvre aux délations des passants. Ils voient tout, ils entendent tout, ils devinent tout; ils scrutent les cneurs, ils percent les murs. « Ne dis pas du mal du roi dans ta chambre, — a dit Salomon^ — car l'oiseau du ciel ira lui rapporter tes paroles. » Ne dites pas du mal du Conseil des Dix, même en plein air, sur le grand Canal, au moment où les cloches sonnent et où le vent souffle, car les mouettes des lagunes iront le dire aux Inquisiteurs.
Les poissons mêmes de l'Adriatique sont affiliés à cette police diabolique. Ils jouent, dans les canaux de Venise, le rôle des muets dans les corridors du sérail. Les prisonniers d'État disparaissent sans bruit dans leur gueule avide. Les murènes des viviers romains, auxquels on jetait des esclaves, les dorades du vieux Bosphore nourries de la chair exquise des sultanes ne furent jamais à pareille fête. Toutes les nuits, une file de gondoles part processionnellement du pont des Soupirs, et va jeter dans le canal Orfano une fournée de patriciens et d'illustrissimes; sans compter ceux que des bourreaux masqués étranglent, un bâillon aux dents, dans les souterrains du Palais ducal, et ceux qu'un sbire, à manteau noir, expédie, par derrière, d'un coup de stylet, et ceux qu'un passant équivoque pousse dans Teau, par les épaules, du haut d'un pont ou d'un traghetto.
Quant à ses prisonniers, Tlnquisition les écrase sous les Plombs, ou les engloutit dans les Puits. Les Plombs? — Figurez-vous ces chapes de plomb brûlant qui courbent en deux les damnés du Dante... ! Les Puits? — Imaginez des sépulcres sous-marins sans jour, sans air, on n'osait pas dire sans espace. Et, entre c^s deux enfers de froid et de braise, le Conseil des Dix, morne, livide, bourrelé, rêvant des plans sinistres, griffonnant des dossiers funèbres et s'espionnant luimême dans le blanc des yeux! Ajoutez à ce tableau des coups de poignard, comme s'il en pleuvait, des empoisonnements à bouche-que-veux-tu, des barigels qui arrêtent, au tournant des rues, comme des bandits, au coin d'un bois, des bravi qui payent patente d'assassinat aux avogadors, un doge qui tremble, un sénat qu'on décime, un peuple d'espions espionnés qui n'osent pas même montrer leurs visages, et qui mettent des masques pour sortir, comme on mettait des casques à visière baissée pour aller en guerre; ajoutez encore des gondoles pleines d'adultères, des orgies qui tombent dans des trappes, des courtisanes dont les bras étranglent, des funérailles travesties en mascarades, des torches, des cercueils, des sérénades, des De pi'ofuyidis, des lanternes sourdes; pour tout dire, un carnaval gouverné par dix argousins : tel est le panorama de Venise que le théâtre, le roman, le conte, la ballade, la romance elle-même nous
ont montré si longtemps, et qui prévaut encore aujourd'hui.
C'est ainsi qu'on a grimé en troupe de mélodrame le peuple le plus doux et le plus heureux qui ait jamais joui de la vie, entre l'azur du ciel et Tazur do l'eau. Un peu de terreur en haut, beaucoup de bonheur et de paix en bas ; la force de Sparte tempérée par les grâces d'Athènes, un arbre de luxe et de délices protégé par un épouvantait tutélaire : voilà Venise. Ce Conseil des Dix, avec ses airs ombrageux, couvait des trésors, comme le sphinx de Tancienne Egypte dont il affectait le mystère. Il gardait l'ordre, la vie, la liberté d'un peuple ; il le défendait contre les complots et les usurpations de ses nobles ; ses rares coups de foudre ne frappaient que des têtes marquées au signe de la trahison.
11 fallait une raison d'état formidable à cet imbroglio politique, un Minotaure à ce labyrinthe. Une ville flottant sur les vagues devait se gouverner par la loi absolue qui régit les navires lancés en pleine mer. Quel art consommé, quelle vigilance clairvoyante, quels inflexibles ciseauxde Parques ne fallait-il pas pour allonger, restaurer, entretenir ce frêle chef-d'œuvre de puissance qui s'appelait la République. de Venise! Un archipel, épars et ciselé, comme une arabesque; une marqueterie d'états, de colonies et de villes, plus splendide et plus compliquée que la mosaïque de la
coupole de Saint-Marc 1 II suffit d'un coup de vent pour eiïacer les mirages du désert, une heure d'anarchie aurait submergé le prestige de cette Fata Morgana des eaux.
Tout était fabuleux en elle : son origine, sa création, ses lois hiéroglyphiques, sa nature amphibie, ses moeurs insulaires ; un mot, un geste, une secousse pouvaient détruire l'enchantement. Une pareille féerie n'avait d'autre base que les arcanes tortueux, du despotisme oriental. Les trois Inquisiteurs et les Dix étaient les magiciens de cette sorcellerie politique, et Venise savait bien ce qu'elle faisait en leur conférant une chimérique dictature. Us n'en abusèrent pas, quoi qu'on dise. Exorcisez ces fantasmagories menaçantes, relevez ces capuchons baissés, découvrez ces masques lugubres, et vous trouverez les institutions les plus sages, les têtes les plus nobles et les plus habiles qui aient jamais présidé cà la destinée d'une nation. On l'a ouverte, cette chambre de Barbe-Bleue de la police vénitienne ; on a exploré les Plombs, on a sondé les Puits et le canal Orfano. Qu'y a-t-on trouvé? Des conspirateurs et des traîtres, des cachots qui ressemblent à toutes les prisons du monde, et de quoi loger cinquante prisonniers, tout au plus.
D'ailleurs, l'apologie du gouvernement de Venise, c'est son histoire. C'est la légende de ce peuple unique qui fit la guerre en croisé et le commerce en nabab,
qui jouit de ses richesses avec le goût d'un artiste et la libéralité d'un grand prince. Ces palais découpés à jour, est-ce l'architecture d'un peuple opprimé ? Cette peinture magnifique où se pavanent, dans la lumière, des personnages de pourpre et de soie, peut-elle passer pour un art de terreur et de servitude? Les portraits héroïques du Titien et du Tintoret perpétuent-ils les traits d'une race asservie ? Ce dialecte même de Venise, si fin, si velouté, si coulant, qui tient du gazouillement de l'oiseau et du babil de la vague, a-t-il l'accent de la plainte et de la douleur ?
11 faut aimer cette ville unique sur la terre. Si les Grecs, comme Ta dit Gœthe, ont fait le plus beau rêve de la vie, les Vénitiens l'ont continué. Leur décadence même fut charmante. Us tombèrent avec des grâces et des langueurs adorables. Lorsqu'il leur fut bien prouvé que l'heure du déclin avait sonné, ils n'essayèrent pas, comme d'autres peuples, de prendre un bain de sang pour se rajeunir. Tout au contraire, ils ne songèrent qu'à jouir mollement des dernières clartés de leur crépuscule. Le gouvernement, au lieu de s'assombrir et de s'endurcir, comme il advient, d'ordinaire, à ces extrémités des nations, s'amollit, s'adoucit et se changea de lui-même en une spirituelle intrigue. Alors apparut la Venise de Gozzi, de Casanova, de Baiïo ; une Otaïti civilisée don! les naturels, tombés dans une gracieuse enfance, retournèrent naïvement à la nudité morale.
Et l'on vit, pendant près d'un siècle, ce spectacle étrange : un peuple en domiao s'enivrant de café, de sonnets, de musique, de volupté, de paresse, réalisant, dans son île, les fantaisies de la Cythère de Watteau. Venise mourut de cette crise nerveuse et brillante. Ainsi meurent, dit-on, les coquillages de sa mer, de la perle maladive qu'engendre leur écaille.
Peuple de masques, musiques sur l'eau, tréteaux fourmillant de pantins, tapis verts grouillant de sequins, casinos bourdonnant d'intrigues, gondoles amoureuses filant sur l'eau, comme la coquille de Vénus, nuits d'orgie, jours de paresse, civilisation bouffonne et sournoise, république avortée en tripot, élections tournées en tombolas, inquisition tombée en coterie sénile, doge finissant en Gassandre, magistrats jugeant en robe de cbambre, et opinant de leur bonnet d'arlequin, couleur d'Orient répandue sur ces mascarades, culte de Priape coi (Té du turban de Karagheuz, mélange dissolu de terre et de mer, ville énervée qui se dissout dans ses lagunes, comme ces jeunes débaucbés du temps de Pétrone qui s'ouvraient les
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veines dans un bain de parfums, voilà Venise à sa dernière heure! Son agonie licencieuse fut confessée par un domino, traitée par un matassin dansant, et prêchée par un Pantalon qui lui lisait les dialogues de l'Arétin et les sonnets de Baffo.
C'est sous la forme d un rêve que m'apparaît celte voluptueuse décadence. Je crois voir Venise en détresse s'embarquer sur leBiicentaure^ comme dans son arche de salut. Le doge est à la poupe, affaissé sous son manteau ducal qui tombe en guenilles ; à ses pieds gît le lion de Saint-Marc, perclus, comme un vieux carlin de douairière ; sa griffe usée laisse choir l'étendard qu'elle tenait si haut, jadis, que son ombre couvrait la mer. Le doge jette son anneau dans l'Adriatique infidèle; puis il meurt, comme mourut le roi de Thulé, après qu'il eut lancé la coupe sacrée au milieu des flots. Auprès de lui, la dogaresse, devenue folle, chante sa romance mélancolique :
Ahl senza amare, Andare sul mare, Col sposo del mare..
Non piio consolare!
La Sérénissimine République s'entasse, tout entière, dans le vaisseau funèbre. Sur les ponts, sur les galeries, sur la plate-forme du château d'arrière, se groupent, en habits de masques, les podestats, les patri-
ciens, les magnifiques, les procureurs, les camerlingues, les avogadors, les seigneurs de nuit, les poètes, les musiciens, les académiciens, les artistes, les sbires, les rufians, les croupiers, les courtisanes, toute la troupe politique, lyrique et galante de la comédie obscène que, depuis deux siècles, Venise donne au monde. Le délire règne à bord du navire, le pêle-mêle et la confusion, et cette hilarité folle, sardonique, inextinguible, qui saisit parfois les sociétés expirantes...
Venise parodie son passé et se moque d'elle-même. Le capitaine des armes ferraille, avec une batte d'arlequin, contre un turc de carnaval; l'inquisiteur nasille des sentences de mort, sur un air d'opéra buffa; l'espion fait mine d'arrêter un Gilles qui lui jette dans les yeux une poignée de tabac d'Espagne ; un bourreau, à barbe de filasse, coupe la tête à des marionnettes, avec une épée de fer-blanc; un procurateur de Saint- Marc danse, sur le pont, une furlane^ avec une ballerine de San-Samuele; les poètes improvisent des vers erotiques; les musiciens raclent d^s cantates et des cavatines sur des pochettes de maître à danser; les peintres griffonnent des raccourcis d'Amours ; les savants pèsent des syllabes dans des balances de toile d'araignée... Politique tombée en enfance, poésie égosillée, musique de castrats, peinture de détrempe, Amours de bazar! C'est le désordre et le brouhaha d'un sérail, lorsque le sultan est mort ou que l'eunuque est sorti.
Cependant, le soleil se couche, un vent d'orage ébranle les ais détraquôs du vaisseau. Au-dessus de son pavillon déchiré plane, bec ouvert, une Aigle à deux têtes. Le ciel est noir, et les éclairs qui le sillonnent découvrent, par instants, à l'horizon une merveilleuse perspective. C'est Venise triomphante^ telle que la peignit Véronèse, aux plafonds du Palais ducal, trônant dans une apothéose, couronnée par la Gloire, appuyée sur Tancre héraldique, et recevant les offrandes des peuples tributaires prosternés à ses pieds humides.
Mais Venise enivrée ne comprend plus ce glorieux mirage; elle continue son carnaval ; elle fait, en chantant, ses derniers adieux à l'histoire ; elle se glorifie d'être une ville de joie ; ses poètes se font ses entremetteurs; ils la vantent, à l'Europe, comme une courtisane d'accès facile et d'humeur lascive :
(jhè a Venezia un'allegria , E ghé un far cosi giocondo, Che no credo che ghè sia, AUrettanto in tutlo 'l mofido,
Ghè xe mille morbidezze, Ghè manière dolci e ienerCf E alte tante gran bellezze ' La dttà la par de Venere.
In tripudiy zioghi e canli Se stà su le nolti iniiere...
Che no so cosa de meggio Far podesse i Sibariii ?
Viva donca stà dttà, Che xe 'l centra dei piaseri, Che assae gode chi stà quàj E anca gode i forestieri !
« Quelle allégresse dans Venise, quelles délices^ rien de pareil dans le monde entier! Mille raffinements, des mœurs si douces et si tendres! On dirait la cité de Vénus... Les nuits entières ne sont que jeux, chants et danses... Que pouvaient faire de mieux les Sybarites? Vive donc Venise, centre des plaisirs, joie de ses habitants et des étrangers! »
Ainsi chante Venise, au bruit du tonnerre, et la foudre tombe au milieu de sa molle orgie, et le vaisseau s'abîme sous les vagues, et TAigie bicéphale s'abat sur sa proie...
Si vous approchez de l'emplacement de ce grand désastre, que verrez-vous surnager sur la noire écume? — Des masques, des lanternes de couleur, des jeux de cartes, des rouleaux de papier de musique, des guitares, des chasse-mouches à miroirs... frivoles épaves de ce naufrage d'une nation !