‹ Anciens et modernesChapitre 7 sur 10 · LA COMÉDIE ITALIENNE · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE ITALIENNE

Ab Jove principium... Le Jupiter de la mascarade est Polichinelle ! On a retrouvé son galbe sur le tombeau de Sésostris; sa silhouette bombée se dandine sur la panse rouge des amphores. Le camée grec luimême n'a pas dédaigné de reproduire cette larve grotesque. Ainsi la goutte d'ambre tombe parfois sur l'insecte bizarre qui sautait lourdement en Tair, et l'embaume dans son parfum transparent.

C'est que Polichinelle est aussi vieux que la nature humaine, au fond de laquelle il loge, tantôt refoulé, tantôt déchaîné, pareil à ces diables de joujoux aplatis dans le double fond de leur boite, et qui en jaillissent au moindre ébranlement. Qu'il s'appelle Pappus, Bucco, Maccus, Casnar, Pulcinella, Karagheuz ou Punch, il

personnifie l'instinct dépravé de la chair, le vice originel de la créature, ce qu'il y a d'animal mêlé h ce qu'il y a de divin dans sa formation.

L'arîtique Egypte avait érigé en dogme cette anlitlièse du corps et de l'âme; car, lorsqu'un homme était mort, l'emhaumeur vidait la hête, pour ainsi dire; il tirait de son cadavre les plus grossiers organes de la vie physique, et les enfermait dans un coffre qu'un prêtre élevait vers le ciel en prononçant, au nom du mort, cette prière : « Soleil! souverain maître de qui je tiens la vie, daigne me recevoir. J'ai pratiqué fidèlement le culte de mes pères ; j'ai toujours honoré ceux. de qui je tiens ce corps; jamais je n'ai nié un dépôt, jamais je n'ai tué; si j'ai commis des fautes, je n'ai point agi par moi-même, mais par les choses que contient ce coffre. » Et, tout de suite, le coffre impur était jeté dans le Nil; et le corps, purifié par les parfums, serré dans une boite peinte de pieux hiéroglyphes, allait prendre place dans l'hypogée, parmi les momies des ancêtres.

Polichinelle change de peau en changeant de pays et de siècle. Son type primitif est l'ancien Pulcinellîi de Naples. Celui d'à présent n'est que son bâtard. Le vero Pidcinella descend, en droite ligne, des bouffons païens. 11 est le dernier satyre de cette Grande Grèce où foisonnaient jadis des milliers de petites divinités obscènes. De son antique origine, il a gaidé

LA COMÉDIE ITALIExNNE 449

le nez busqué de la chèvre, la tunique courte de Tesclave, le demi-masque noir qui bestialise sa mâchoire. La clochetle qui sonne à sa ceinture rappelle le grelot du bouc qui lui servait de monture. 11 aime les femmes, comme l'ogre aime ,1a chair fraîche; il agite son bàlon comme l'œgipan brandissait son thyrse ; on dirait un monstre mythologique, oublié dans l'exorcisme qui purgea les collines de la Campanic, livrées jadis au Dieu des jardins. 11 s'est vautré dans les orgies de Caprée. 11 assistait, en bouffonnant, aux supplices qu'ordonnait Tibère, et ses lazzis arrachaient au vieux César de méchants sourires. 11 figurait, ceint d'une peau de bête, dans la dernière bacchanale de Messaline, sonnant du cornet à bouquin, et criant à t'ie-tête : Evohé! evohé! lorsque survint le licteur au front bas et au glaive tendu qui égorgea la grande bacchante sur son lit de pampres.

Le Polichinelle français est moins sauvage que ce Pulcinella primitif. 11 y a de la jovialité dans sa turbulence, un grain de bon sens leste son organisation élastique. On sent qu'il roule sa bosse au milieu d\m peuple dont la folie même masque toujours une figure qui observe, une bouche qui se moque, un regard qui voit juste et qui dévisage. Regardez de près cette face barbouillée de la pourpre du vin de France,' cet œil clignotant de milice, cette bouche écartée par un large rire; comparez sa double gibbosité à la cuirasse

ventrue des vieux reîlres, le feutre à bords retroussés qu'ilj perlait jadis à la coiffure des cavaliers de la Ligue, et vous reconnaîtrez en lui un contemporain de la Satire Ménippée, le type surchargé de la gasconnade, de la facétie gauloise, de la gaieté soldatesque. 11 s'enivre, il s'empiiïre, il bat son hôte, il rudoie les femmes, il court les mauvais lieux et les rôtisseries. Au denieurant, le meilleur fils du monde, comme le Panurge de Rabelais.

Le Punch anglais est, au contraire, un être sinistre. L'Angleterre a forgé ce monstre mécanique sur l'enclume infernale de sa poésie et de son histoire. Elle lui a donné la bosse de Richard 111, le ventre voraco de Henri VIII, le teint brûlé par l'alcool du vieux Falstaff, le mufle féroce de Caliban. Il ne rit pas, il ricane; il ne siffle pas, il grogne; il ne rosse pas, il massacre; sa gourmandise tient de la faim canine, sa pétulance de l'épilepsie, son libertinage de la fièvre chaude.

Sa légende est atroce : il tue sa femme, il noie ses petits, il assomme ses maîtresses, il fend le crâne de sa mère d'un coup de ti'i(|ue. On le mène pendre; il saute sur le bourreau, lui passe la tète dans le nœud coulant, grimpe sur ses épaules avec l'agilité d'un singe, et le pend lui-même. Enfin, quand le diable vient l'arrêter, la fourche en main, poui- le conduire daiis l'enfer de fusées et de pétards destiné aux scé-

LA COMKDIK ITALIKNNE 451

k'rats du niondo aulomaliqiic, Piiiich s'aligno, brandit son l)à(on ol lue le diable. « Le diable combattait avec sa foiircbe; Puncb n'avait que son bàlon, monsieur; et cependant il tua le diable comme il le devail. Hoarral Old Mck est mort, monsieur! » Puncb résume, à lui seul, tous les vices, toutes les cruautés, loutes les excentricités de la civilisation britannique. Jetez dans une cbaudière le masque de poixd'ijn élouffeur noctui'nc, le rasoir sanglant d'un suicidé splcenélique, un morceau de la corde du gibet de Tyburn, une dent de boxeur arrachée de son alvéole par un coup de poing, une pomme de terre malade mordue par un Irlandais mort de faim; versez-y une crucbe de gin, une poignée de piment, une boulcille de l'opium avec lequel les femmes des fabriques endorment leurs enfants avant de partir pour la noire usine ; chauffez à blanc, faites remuer le tout par le doigt décharné de la plus vieille des trois sorcières de Macbeth, et vous obtiendrez Punch, l'incarnation satanique de l'Angleterre.

Si Polichinelle est le vieux satyre. Arlequin est le jeune launc de la Comédie italienne. Lutin burlesque, chimère diaprée, singe par son museau, poisson par ses écailles. Sa cervelle est dans la lune, lai fond d'une des tioles qu'y découvrit Aslolphe, tandis que son corps gambade sur la terre et gesticule selon le

Yciit. Tout est mobile en lui, l'esprit et les jambes, l'humeur et la taille. Les idées dansent dans sa tête et ne tiennent pas une minute en place. Sa pirouette perpétuelle est Temblème de son caractère. Colombine tourne dans son orbite ; il est agile comme un serpent, elle est légère comme un oiseau. Le serpent ondoie, chatoie, flamboie et fait reluire au soleil les losanges bleus et rouges de sa robe changeante: l'oiseau fasciné voltige, s'ébince, s'enfuit, revient, se pâme, bat de l'aile et finit par tomber dans ses pièges aux mille couleurs. Amours dansants, couple fantasque dont le pâle Gilles taquine d'un air sournois l'imbroglio aérien.

De tous les masques de la Comédie italienne, celui-ci est resté le plus populaire. Gilles représente le bon sens matois, la convoitise en quête, l'instinct primesautier, la loi naturelle se moquant de la loi humaine. Il est égoïste, hypocrite, allongé et gracieux comme un beau chat blanc. La largeur de ses manches donne la mesure de sa conscience. Ne vous fiez pas à la candeur virginale de son vêtement et de sa figure :

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille

Mais que d'esprit sous sa bêtise apparente, que de naïveté dans son cynisme enfantin ! Son masque expressif semble dessiné par Gallot, du bout de

LA COMÉDli: ITALIENNE 453

l'ongle, sur une fine couche de farine. Sa pantomime est celle d'une ombre folâtre argentée par le clair de lune, qui contrefait légèrement les actions humaines, sans y attacher d'importance.

Même contraste entre notre Pierrot et celui de l'Angleterre qu'entre notre Polichinelle et son Punch. Le Pierrot anglais est marqué du signe de la bète ; il est obèse et Irapu. Deux tatouages de carmin sillonnent ses joues blêmes et fendent jusqu'aux oreilles son rire carnassier. Ses coups de pied estropient, ses chiquenaudes assomment. Il ne demande que plaies et bosses. C'est un casse-cou armé d'un casse-tete. Sa luxure est celle du mandrill ; sa gloutonnerie est munie du bec et du gésier de l'oiseau de proie. Il est voleur partout et toujours, sans discernement et sans préférence. Sa vaste poche a l'indifTérence et la capacité de l'estomac de l'autruche ; elle engloutit et elle digère tout; elle avalera avec le même appétit une montre ou un chaudron, l'ancre d'un navire ou une épingle à diamant. Vous diriez un Cafre de l'Afrique civilisé par les boxeurs et les filous de la ville de Londres.

Entendez-vous siffler ces asthmes et gronder ces toux acariâtres? — C'est le groupe cacochyme de Géronle, de Pancrace, de Pantalon, de Gassandrc. Ils bougonnent, ils rechignent, ils radotent, ils rabâ chent, ils surveillent leurs cassettes, comme le dragon

de la fable gardait son trésor, en roulant de gros yeux bêtes et en faisant des grimaces. Le seigneur Pantalon, poursuivi par une troupe de masques, agite les manches de son pourpoint ronge, et traîne cahin-caha ses pantoufles turques sur les dal'es de la place Saint-Marc. Géronte tend son dos rond à la l)a!te de Scapin et sa Ijouche béante à ses bourdes. Cassandre, la canne à pomme d'ivoire sous le bras, huma la prise de tabac qu'il vient de tirer de sa tabatière avec des reniflements de trompette.

Il ne faut pas confondre le Cassandre imbécile du théâtre français avec le Gassandrino des marionnettes romaines. Gassandrino ! A ce nom seul, je me retrouve assis, comme autrefois, sur les banquettes du petit théâtre Fiano, entie un petit abbé et un grand dragon. Le nom vous peint ce joli vieillard propret, ingambe, poli, discret, rasé, poudré, lustré, tiré à quatre épingles d'or dans toute sa personne. G'est le type du bourgeois romain, ni trop riche, ni trop pauvre, cébbataire par imitation, tranquille par prudence, frondeur en dessous, flatteur au dehors, marchant dans la vie piano, piano, le nez au vent, l'oreille aux écoutes, sur la pointe de ses escarpins à boucles d'aciei'. Ses vices sont d'une discrétion exemplaire ; sa malice s'assaisonne d'une hne fleur de savoirvivre et de courtoisie. 11 a cette finesse des pays de prêtres à laquelle on ne saurait rien comparer, sinon

LA COMKDIE ITALIENNK 455

pciit-ètrc l'ironie socratique (jui rhai'm;iit la Grèce. Pendanl (loiUo ans, Çassandrino tint Uome attentive à ses improvisations quotidiennes. Le caustique imprésario qui tir.iit ses fils mêlait, de temps à autre, au dialogue de ses comédies des commérages à demi-voix, des plaisanteries en sourdine, des allusions subtiles, et l'auditoire était ravi. Le peuple romain sommeillait, en ce temps-là, sous la houlette débonnaire du pape Grégoire XVI. La politique se taisait, la ville faisait la sieste. Réveillée le matin par la psalmodie de l'office, elle s'endorm-iit le soir au chant de l'opéra. L'orgue sacré et la lyre profane berçaient son sommeil :

Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage,. ,

Et, par moment, vous entendiez circuler dans la ville une épigramme furtive, aiguë, presque imperceptible, mais qui s'entendait par ce calme universel, comme le vol d'an moustique dans l'air immobile d'un jour d'été. C'était Çassandrino qui lançait son mot sur un prince, sur un ambassadeur, sur un légat, sur un nonce, sur le monsignore de la veille ou sur le cardinal du lendemain. Douce raillerie, malice innocente, niche filiale d'un enfant soumis à un ancêtre indulgent.

J'ai connu le digne homme qui fut si longtemps l'esprit et la voix du Cassandiiiio romain. Il était or-

fèvre (le son métier, et demeurait sur le Corso. Le hasard lui avait donné le nom de sa marionnette, il s'appelait Cassandre, en prédestiné. J'ai retrouvé, dans de vieux papiers, la circulaire d'un de ses bénéfices, son Épitre aux Romains : Romani, amici, fratelli, cittadiniy tremolante io mi présent o avoi, e perche? — Per farvi soltanto sapere che la svindicata sera e devohita a mio total bénéficia e dinvitarvi ad aggradire iina inia debole fatica. Je voudrais citer tout au long cette supplique gracieusement servile, où la mendicité enveloppe son écuelle de toutes les fleurs de la rhétorique florentine. Chaque mot fait une courbette, chaque phrase une génuflexion, chaque période se plie et se replie en révérences, avec des angles et des courbes d'une infatigable élasticité. On sent que l'humilité machinale de la marionnette a passé dans l'homme qui la fait agir.

Autour de Cassandre et de Pantalon, tournoie l'essaim pillard des Brighella, des Scapin, des Sbrigani et des Scaramouche. Masques basanés à moustaches noires, la toque sur l'oreille, le poignard au flanc, roulés dans des capes rayées ou dans des manteaux couleur de muraille; claquant des doigts, si'^flant des lèvres, tricotant des hanches; valets de proie, nés pour l'intrigue, comme les lévriers pour la chasse; moitié bandits, moitié proxénètes, mais avec des

Page 1