‹ Anciens et modernesChapitre 8 sur 10 · LA COMEDIE ITALIENNE · texte numérisé non relu

LA COMEDIE ITALIENNE

audaces qui séduisent et des fantaisies qui désarment. C'est la scélératesse méridionale dans toute sa verve inventive, Vingegno italien appliqué aux œuvres de sac et de corde. Eux aussi sont de race antique. Désbal)illoz-les de leurs oripeaux bariolés, et vous retrouverez Dave, Palinure, Storax, Parraenon, les esclaves de Plante et de Térence traduisant en friponneries modernes les fredaines latines qui, chez leurs premiers maîtres, les faisaient périr sous le bâton ou expirer sur la croix.

Voici venir le seigneur Lélio. la plume au front, la bague au doigt, pavoisé de rubans, comme un navire de flammes et de banderoles. C'est le prince de la jeunesse, l'béritier présomptif de tous les cœui's de seize ans. Lélio ! à ce nom seul, Lucinde se pâme, Angélique se rend, Isabelle est prise. On n'a qu'à s'appeler Lélio, à la Comédie italienne, et l'on peut dire : « Mon siège est fait ! »

Derrière lui se pavane le beau Léandre, la jambe tendue, la main sur son cœur, la tête renversée dans sa collerette à quatre rangs de tuyaux. Arlequin et Colombine se renvoient, comme deux raquettes, ce freluquet emplumé.

Place au Capitan qui s'avance à pas d'écbassier ! 11 va « lâcher la bride aux Parques », si l'on ne se range. Sa moustache poignarde le ciel; son épée, faite d'une branche des ciseaux d'Atropos, a pour

pommeau la tète du sophi de Perse. Du vent de son chapeau, il submerge une armée navale. Qui veut savoir le nombre des hommes qu'il a tués, n'a qu'à poser un 9, et tous les grains de sable de la mer Oiisuile qui serviront de zéros... Un jour, il rencontra 'a Mort et, d'un coup de lame, la fendit en deux. C'est depuis ce temps qu'il y a la mort violente et la mort naturelle... Mais quoi! Arlequin donne un crocen-jambe à ce pourfendeur, Tartaglia le borne, Scapin le houspille. Pierrot lui-même se hasarde k lancer une pichenette sur son nez héroï-comique, et il ne bouge, et il se tient coi et le genre humain vit encore! C'est que « la dignité de son être lui défend d'ôter la vie à quelque chose de moindre qu'un géant! » et, d'ailleurs, « il souffre d'un mal de rate pour la guérison duquel les médecins lui ont ordonné de prendre encore cinq ou six prises de leurs impertinences n.

Homme noir, d'où sortez-vous? — Il sort d'un collège de Bologne, où il a moisi, comme une croûte de pain dans le pupitre d'un écolier. C'est le Docteur avec son jupon noir, sa perruque de travers, ses besicles qui lui font les yeux du hibou de Minerve, sa ligure tachée d'encre et barbouillée de tabac, dont les rides lesscmblent à des cornes faites aux pages d'un livre ennuyeux. Il se mouclie en hébreu, il crache en syriaque; il est luxurieux et avaricieux. Son

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latin descend soiivenl jiis(|iia la cuisine pour cajoler la servante, et il noiiri'it son vaîet de brouet Spartiate et de racines grecques.

J'en passe et des plus gais, des plus curieux, des plus pittoresques parmi ces personnages multicolores. Mais il faut toucher légèrement aux choses légères. On ne dissèijue pas les papillons avec un scalpel.

Nous aimons, entre toutes, la noble danse espagnole. T.'orgiieil castillan s'y marie h la volupté orientale. Fatime et Zobéide font transmise à dona Chimène, qui lui a donné sa fierté, en lui laissant sa langueur. Le double génie catholique et musulman de l'Espagne se trahit dans tous ses mouvements et dans tous ses gestes. La femme y passe, par de soudaines transitions, de la mollesse du harem à l'énergie du combat, de resclavage à l'empire, de la terre au ciel. Tout à l'heure, sa pantomime décrivait des mouvements serviles; son corps souple et caressant semblait ramper vers un maître invisible... Un souffle passe; sa tête se redresse, sa narine palpite, un rayon de fierté rallume sa prunelle, sa mantille prend des plis de

manteau royal; Todalisque s'est transformée en infante. Ou bien encore vous la verrez prendre cet air et ce mouvement extatique avec lesquels les Vierges de Murillo flottent sur le croissant, dans un ciel de pourpre et de roses. Orgueil, passion, nonchalance, enthousiasme de l'amour, frénésie du plaisir, ravissement et rêverie du bonheur, toutes ces nuances de l'âme se mêlent et se confondent dans la danse colorée de l'Andalousie. Elle exprime, en un instant, des pensées de reine et des folies de bohémienne. Elle marchait tout à l'heure sur les nues d'un pas de déesse.,. la voici maintenant qui saute sur les œufs des jongleuses et des baladines.

Il y a des moments où la danseuse engage avec son cavaUer une latte passionnée, rapide, éblouissante, comme ces dialogues de Galderon dont les répUques étincellent. Elle arrive, la tête roulée et les coudes saillants dans sa mantille noire, la rose à la tempe, la jambe tendue dans son bas couleur de safran, faisant siffler entre ses doigts l'éventail, portani, comme une couronne, son haut peigne d'écaillé découpé en galerie, et piaffant, sous ses harnais de fête, d'un pied résolu. Le cavalier voltige autour d'elle, implorant un mot, un sii^ne, un regaid; il adresse à cette mantille close toutes les prières que l'amant, dans les sérénades, envoie à la jalousie fermée, derrière laquelle se tient sa maîtresse. La dame fait la

sourde oreille et se replonge dans son voile; sa marche se complique et s'entremêle : on dirait qu'elle veut dérouter son adorateur et le perdre dans l'imbroglio de ses pas. Par instant, elle tire de sa paupière aux aguets une œillade vive, cruelle et traîtresse, comme un coup de couteau donnô dans la nuit; puis elle s'enfuit, oblique et farouche, dans le labyrinthe imaginaire que ses pieds dessinent. A la fin, l'amour la gagne, une instance plus tendre l'a blessée au cœur ; sa résistance se lasse, son orgueil désarme, la mantille s'écarte, s'entr'ouvre, tombe à terre et la danseuse aux mille couleurs, toute scintillante de paillettes d'or et d'argent, en jaillit, les bras déployés. Les castagnettes égrènent, sous ses doigts, leurs notes pétulantes.

Alors commence une danse altière et fantasque, pleine d'élans contenus, d'agaceries lascives, d'avances éludées, où le visage qui se renversait en arrière, enivré d'amour, se relève ardent de colère, où le geste dément le regard, où l'éventail se moque du sourire. La jeune femme faiblit et se rend enfin : quelquefois alors, elle ferme les yeux, et appuie sur l'épaule de son danseur sa tête enflammée. Le cavalier l'emmène à pas lents, un doigt sur ses lèvres... Ses pieds dansent encore, sa tête flotte déjà dans Fombre d'un songe. L'effet de ce repos, après ces violeaces, tient de la magie; il semble qu'on assiste à un enchantement d amour. Cela

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fait penser aux intervalles de sommeil et de défaillance qui entrecoupent de pauses si divines les strophes du Cantique : « Son tenez-moi avec des pommes, fortifiez-moi avec des parfums, car je meurs d'amour. » — « Je vous conjure, par les faons et les biches de la campagne, de ne pas éveiller et de ne point faire lever la bien-aiméo avant qu'elle le veuille ! »

Un des traits caractéristiques de la danse espagnole est sa suprême galanterie. Elle n'a pas de diou^ comme la danse française. L'homme s'y eiface derrière la femme ; il la suit, il l'escorte, il la protège, il l'entoure de prévenances et d'hommages ; il n'a pas la sotte prétention de plaire auprès d'elle, et d'étaler ses grâces devant sa beauté. Quelle triste figure feraient les zéphirs poussifs et les sylphes éreintés de nos ballets [auprès de ces cavaliers, hardis et courtois, qui ont l'air de descendre d'un cheval de guerre, el dont la mâle pantomime figure un enlèvement romanesque. La chose se passe souvent ainsi, dans les fêtes populaires de l'Andalousie. Au milieu du boleio commencé, arrive ventre à terre, du fond delà sierra voisine, un iiiajo en veste de cuir, la navaja à la ceinture, la veste brodée sur l'épaule. Il amène avec lui sa danseuse en croupe : le cheval est attaché à m arbre, et tons deux,' au saut de Féti'icr, entrent résolument dans la danse.

Quel plus noble et plus charmant symbole du servage d'amour que cette figure de la Siiillana! L'homme étend, devant la femme, le bout de son manteau; elle le foule d'un pied superbe etpoursuit sa ronde ; le danseur la suit, en répétant sa manœuvre ; le manteau se multiplie pour lui rendre hommage et se déroule, sous ses pas, comme un long tapis.

Parfois aussi la ballerine, livrée à elle-même, improvise le rythme et les ligures de sa danse. Elle se lève, molle et traînante, comme une panthère réveillée qui détire longuement ses membres flexibles. Les hommes se rangent autour d'elle, ils l'accompagnent d'un bourdonnement de guitare ou l'éperonnent de leurs castagnettes. Tantôt c'est une guêpe qu^elle cherche dans les dentelles de sa jupe, comme dans les plis d'une rose à cent feuilles ; tantôt c'est son pied qu'elle cambre, qu'elle admire, qu'elle tourne et qu'elle retourne, comme un bijo.i trouvé sur la table, et dentelle s'amuse à faire tinter le talon sonore. Ses bras déroulent, autour de sa tète, de sveltes guirlandes^ ou rasent la terre comme des ailes. Elle fait la cour à sa beauté; elle^ l'étalé,' elle la pavane, elle lance sa jambe en avant, d'un .éblouissant coup de basquine. E ben tirada esta! grommellerait, entre ses dents, la vieille de Goya. Elle se mire amoureusement dans le cercle des^ yeux ardents qui l'entourent. Bientôt l'enthousiasme saisit les spectateurs, ils

ôtent leurs chapeaux, défont leurs vestes, dénouent leurs ceintures, et les jettent, pêle-mêle, à ses pieds. La danseuse s'affaisse lentement et s'accoude sur ce trophée d'un air triomphal.

Quelques pas ont conservé, presque entièrement, le caractère oriental. On y retrouve le style de ces danses mauresques où le huste se meut sur des jambes presque immobiles, et dans lesquelles la danseuse ressemble à une femme pétrifiée jusqu'à la ceinture qui s'agiterait, en tous sens, pour se retirer de sa gaîne. Les pieds sont libres, il est vrai, mais ils caracolent en un cercle étroit; le mouvement se concentre dans les torsions et dans les ondulations de la taille. Rien de plus saisissant, de plus étrange. Si la danse européenne a les ailes de l'oiseau, la danse orientale a les anneaux du serpent. L'oiseau vous charme, mais le serpent vous fascine. Lorsque ce pas est exécuté par une danseuse de pure race, l'illusion est complète, vous croyez voir une aimée arabe danser la Zambra sur le parvis de la Cour des Lions, devant le calife, assis au fond dans une pose d'idole... Il la regarde de son grand œil fixe bordé d'antimoine, et sa main, chargée de bagues, caresse lentement sa barbe tressée.

II y a cent cinquante ans, Paradis de Moncrif, secrétaire du comte-abbé de Clermont, poète de cour, tomme à la mode, chansonnier en vogue et futur académicien, fit pai-aitie VHistoire des Chats^ « dissertation sur la prééminence des chats, dans la société, sur les autres animaux d'Egypte, sur les distinctions et privilèges dont ils ont joui personnellement, sur le traitement honorable qu'on leur faisait pendant leur vie, et des monuments et autels qu'on leur dressait après Icu'* mort, avec plusieurs pièces qui y ont rapport ». C'était une compilation moitié savante et moitié frivole, quoi-

que chose comme une étagère de statuettes de chats égyptiens reproduits en porcelaine de Saxe et de Sèvres. L'auteur y prenait la défense des chats avec un froid et fm badinage. Les réflexions et les plaisanteries, les madrigaux et les aperçus, l'histoire naturelle et l'histoire ancienne, le bel esprit et l'érudition se mêlaient ingénieusement dans son livre. Sous sa couleur de pastel fané, il a conservé quelque grâce. On le relit encore avec agrément.

L'ouvrage n peine mis au jour déchaîna sur Moncrif une bourrasque de moqueries et de rires. Il grêla des epigrammes, il plut des chansons. L'idée qu'on pût sérieusement s'occuper des chats, écrire un livre sur eux, semblait atout le monde la plus impertinente des lubies. « En véiité, — disait un des cent pamphlets qui s'abattirent sur l'ouvrage, — je ne saurais trop condamner le projet d'un auteur qui choisit un ?ujet aussi peu intéressant que les chats pour entretenir le public... N'est-ce pas pitoyable de voir un homme d'esprit, capable de faire de bonnes études, perdre cinq ou SIX années h compiler, dans les auteurs grecs et latins, tout ce qui a pu être dit de bon et de mauvais, devrai et de faux au su'et des chats? » Quelque temps après, Moncrif solliciîant du comte d'Argenson le brevet d'historiographe de France : « W\:>\oviof/riff'e, voulez-vous dire? » lui répliqua le ministre. Un libelliste taré du temps, le poète Roy, ayant fait courir sur lui

une injurieuse épigramme, Moncrif riposta par quelques coups de plat d'épée admiiiislrés à son insulleiir. « iMirion! Minon ! patte de teloUrs! » lui criait Roy, avec une couardise spirituelle, en se frottant les épaules. Plus tard, quand Moncrif se présenta à l'Académie, on lui jeta ses Chats entre les jambes, pour l'empêcher d'y entrer :

Les beaux esprits vont nous apprendre Qui chez eux doit avoir le pas.

Ils ont des rats, ils ont des rats ; Il leur faut quelqu'un pour les prendre. Ils choisiront Tautour des Chais...

Trente-cinq ans plus tard, Voltaire, apprenant que Moncrif avait été nommé examinateur de son Histoire de Russie, écrivait à d'Argental : « L'auteur des Chats n'est pas trop fait pour juger Pierre le Grand : il y a loin de sa gouttière au Volga. » Jamais charivari pareil ne fut donné à un écrivain. Il n'y avait pas, c'est le cas de le dire, de quoi fouetter un chat dans son livre, il y eut de quoi le bafouer et le turlupiner toute sa vie.

Cette émeute littéraire n'était pas tant soulevée par l'ouvrage que par son sujet. L'animal n'existait pas pour les beaux esprits du xvn° et du xvni* siècle. On en était sur lui à la doctrine de Descartes qui n'y voit qu'une machine ambulante, mise en mouvement, comme les horloges, par une combinaison de ressorts.

Malebranche, si débonnaire et si doux, battait sa chienne à outrance, alléguant qu'elle ne sentait point, et que ses cris n'étaient que du vent poussé dans un conduit vibrant. Le cheval n'était admis que grimé en coursier, dans l'alexandrin. Racine fut presque accusé de cynisme poétique pour avoir fait entrer, dans le songe diAthalie, des « chiens dévorants ». La philosophie cartésienne, qui isoîe l'homme de l'immensité dont il fait partie, qui le sépare de cet inséparable milieu, et fait de sa raison le centre du monde, anéantissait devant lui tous les autres êtres.

Les préjugés s'ajoutaient aux théories pour avilir l'animal. Que pouvaient être les bêtes aux yeux de ces seigneurs et de ces grandee dames de Versailles, qui regardaient à peine comme des hommes les paysans, leurs compagnons de servage? — Une plèbe à quatre pattes ou à plumes, faite pour être attelée, mangée ou tondue, mais indigne d'attirer l'attention du philosophe ou la sympathie du poète. La nature entière était non avenue pour cette société toute factice.

11 n'y avait pas une seule fenêtre ouverte sur la campagne dans l'immense salon qui la renfermait. L'arbre ne figurait dans ses parcs que taillé en monument ou en meuble. On faisait des pyramides et des candélabres avec l'if, des cabinets avec la verdure, des paravents avec les charmilles. L'eau même n'y jaillissait qu'en panaches ou en girandoles. Qui n'est frappé,

en lisant les pièces de théâtre, les poèmes, les romans, les mémoires du temps, de la singulière odeur de renfermé qu'ils exhalent! Pas un rayon de soleil, pas un souffle de vent ne pénètrent sous ces portiques solennels, dans ces appartements magnifiques. Jamais un chant d'oiseau n'accompagne de loin la plainte mélodieuse des héroïnes de Racine. C'est à peine si l'on voit, une fois, briller les étoiles à travers la voûte des tragédies de Corneille. Le ciel n'apparaît que « déguisé en Scaramouche », dans une comédie de Molière. Quelques coins de paysage rencontrés çà et là, dans les lettres de madame dp Sévigné : « Le triomphe du mois de mai... Ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante ! Ces beaux jours de cristal de l'automne qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids... » vous font refi*et d'oasis rencontrées dans un désert oùtoni serait marbre et or.

La Fontaine seul, au x\if siècle, proteste, avec une douceur virgilienne, en faveur de la nature répudiée. Ses Fables ouvrent un asile aux animaux bannis : sous les masques de l'apologue, ils peuvent s'y ébattre en toute liberté. Non content de les mettre en scène, il plaide timidement, contre le mécanisme de Descartes, la cause de leur âme. 11 n'ose appeler ainsi l'intelligence légère dont il les anime ; mais on croirait lire une psychologie des sylphes dans les vers charmants où il la décrit :

Par un exemple tout égal,

J'attribuerais à l'animal Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort. Je subtiliserais un morceau de matière Que Ton ne pourrait plus concevoir sans cTort Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi, plus vif et plus mobile encor Que le feu; car enfin, si le bois fait la tlamme, La flamme, en s'épurant, peut-elle pas de l'âme Nous donner quelque idée?

Aux théories de la bête-machine il oppose les ruses (lu cerf relancé :

Que de raisonnements pour conserver ses jours!

les feintes de la perdrix qui l'ait la blessée et traîne Taile, pour détounier le chasseur de sa couvée en .péril, la tactique militiii-e des renards de Pologne, le stratagème de deux rats pour emporter un œuf dans leur trou.

Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, Que les bètes n'ont point d'esprit!

La cause de La Fontaine est gagnée désormais par le sentiment et par la science. L'animal, au xix'' siècle, est monté en grade. Il a repris son rang dans la grarde parenté des élres. On n'hésite phis ù recon

naître que son instinct est rébauchc d'une Tune. Un pâtre arabe, devenu vizir, se plaisait à regarder les haillons rustiques de ses premiers ans. Do mC'ine, l'homme penché sur la bcte obscure y retrouve ses appétits et ses passions, ses vices et ses vertus, à Tétat d'enfance.

Un poète a appelé le chien un « candidat à l'humanité ». Tous les animaux: qui vivent près de l'homme méritent, plus ou moins, cette candidature. Quelle collaboration intelligente ils lui prêtent; que d'efforts pour le comprendre, que de questions muettes balbutie le regard qu'ils lèvent vers leur maître! Parfois aussi, il semble que leurs yeux expriment la tristesse d'une ame emprisonnée dans une forme in'iiue, par un enchantement ou une expiation. Tel profil de cheval douloureusement résigné, tel masque de singe esquissant un sarcasme ou une réflexion, feraient croire aux métempsycoses de l'Inde et aux métamorphoses de la Grèce! Et €eci me rappelle une belle légende musulmane : Moïse, chassé par une peuplade barbare de la citerne où il menait boire ses chameaux, changea en singes ces hommes inhospitaliers. Ces singes habitent, depuis leur transformation, les palmiers d'une oasis qu'ils remplissent de leurs cris et de leurs gambades. Mais, de temps en temps, ils se souviennent qu'ils ont été autrefois des hornmes. Alors on les voit cesser leurs jeux et interrompre leurs gri-

maces. Ils s'accroupissent tristement à terre, leurs traits mobiles redeviennent sérieux et pensifs, une lueur de raison éclaire la vague folie de leurs yeux. Ils rêvent, ils se rappellent, ils ont la nostalgie de la race dont ils sont déchus, ils plongent dans leurs mains noueuses leurs têtes dégradées, et de grosses larmes roulent silencieusement sur leurs joues.

Cette réhabilitation a produit une littérature toute nouvelle. Les animaux n'avaient que des naturalistes pour les décrire et des savants pour les disséquer; ils ont aujourd'hui des biographes pour raconter leur vie instinctive, des poètes pour interpréter leur âme silencieuse.

Entre tous, le chat est celui que la plume a le plus amoureusement caressé. On ne l'aime et on ne le hait pas à demi. Comme certaines femmes étrangement gracieuses, bizarrement jolies, dont le visage a le mystère d'un masque inquiétant, il inspire des antipathies et des attractions d'une violence égale. Pour ma part, je ne comprends que les prédilections qu'il inspire; je suis de ceux qu'ensorcelle la bête aux yeux d'or.

Son enfance est ravissante. Quelle danseuse andalouse, quel arlequin bergamasque vaut un petit chat jouant dans la chambre, avec un peloton de laine, un chiffon de papier, un rayon de soleil? Par l'élasticité de ses bonds, par le jeu agile de ses griffes, il donne des ailes à l'objet qu'il poursuit, et lui-même en prend. On croit voir une petite chimère courant après un oiseau. Ses mines éveillées, mutines, ironiques ont la finesse des grimaces d'un mime. Carlin, le célèbre Arlequin de la comédie italienne, avait toujours un petit chat pour maître. Il s'exerçait à reproduire, sur la scène, ses souplesses et ses gentillesses, et le jeu de sa batte imitait de loin les mouvements de sa queue folâtre. Lorsque le chat grandit, de puérile qu'elle était, sa grâce devient féminine. La fable, métamorphosant une chatte en femme, en a donné le vivant symbole. Qu'il est charmant sous la caresse, le dos gonflé, l'échiné onduleuse, réti'écissant jusqu'à n'en plus faire qu'un point d'or l'ï majuscule qui barre ses prunelles! La main humaine semble l'imprégner d une électricité voluptueuse. Le roucoulement de la colombe est moins amoureux que le ronron d'un chat câliné. Sa toilette, qui prédit le temps, a des élégances qu'envierait une comédienne s'ajustant devant son miroir. Lorsque, de sa patte ou de sa langue rose, il lustre délicatement sa fourrure, on croit voir une houppe poudrée voltigeant sur une jolie joue. Le sommeil 1 u

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imprime des poses d'une mollesse délicieuse; il s'y fond, il s'y dissout, il y prend les formes éparses d'un serpent qui se dénoue au soleil. Quand il joue ou quand on Tagace, ce sont des postures de panthère folâtrant avec une bacchante. Car roriginalitô du chat est d'offrir en lui une miniature exquise et inoiïensive des bêtes fauves. Ses allongements de patte sur le tapis de la chambre rappellent la marche du tigre rôdant dans les jungles. Il guette la souris au bord de son trou avec la patience rampante d'un léopard embusqué sur le passage d'une gazelle. L'œil du rêveur le gi'andit et le transpose dans les paysages meurtriers de la zone torride. Hanté par lui, illuminé de ses yeux fiévreux qui reluisent derrière les feuillages, le jardin devient une forêt de l'Inde.

De cette parenté avec les grands fauves, le chat n'a gardé que l'amour de l'indépendance. C'est un barbare adouci, sans être avili par la civilisation qui l'a captivé. Il accepte l'apprivoisement, mais non le servage. Génie familier de la maison, il n'entend pas en être l'esclave. Les nègres disent que le singe est une espèce d'homme qui feint de ne pouvoir parier pour n'être point contraint au travail. De même le chat, en entrant dans la famille des animaux domestiques, s'est déclaré impropre à toutes les œuvres serviles. Le seul office qu'il rende h son maître n'esl pour lui que l'assouvissement d'un instinct. Il chasse

pour son compte, lorsqu'il fait la guerre aux souris et mange le gibier que le chien rapporte. En échange du gîte et (le la pâture, il n'offre que sa cohabitation et son amitié. Celte amitié reste volontaire ; elle a ses caprices, ses intermittences, ses réserves ; le chat traite son maître d'égal à égal, « Comment l'homme, — dit Montaigne, — cognoist-il par l'effort de son intelligence les brailles internes et secrets des animaux? Par quelle comparaison d'eulx à nous conclud-il la bestise qu'il leur attribue ? Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fais d'elle? Nous nous entretenons de singeries réciproques. Si j'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi elle a la sienne. »

Contre l'emprisonnement de la chambre, le chat a, d'ailleurs, l'échappatoire du grenier ou de la gouttière. Sur les toits hérissés de tuyaux, dans les vastes galetas où les rats fourmillent, il reconquiert sa sauvagerie primitive. La nuit surtout, mettant bas, comme une livrée, sa mansuétude domestique, il rentre d'un bond dans la vie féline. C'est l'heure de ses amours brûlantes et féroces, qui transforment les pignons bourgeois en crêtes du Brocken : rauquements sourds, épithalames hystériques, batailles ardentes autour de la femelle convoitée, cris d'enfant égorgé dans un sabbat. Sage et rangé le jour, le chat s'électrise sous les rayons de

la lane et se remplit de fureur orgiaque. Sa vie nocturne est un carnaval aérien.

En dehors de ses incailides mystérieuses, quel doux compagnon! Son affection, pour être discrète, n'est pas moins fidèle. Nullement perfide, quoi qu'on dise, ses griffes ne .^ortent de leurs fourreaux que lorsqu'elles sont provoquées. Moncrif a justement remarqué l'adresse admirable avec laquelle il faut que le chat se serve de sa patte pour que ses ongles n'égratignent point. S'il ne contractait soigneusement ces griffes irritables comme des sensitives, il nous blesserait à chaque attouchement. On l'accuse d'hypocrisie quand il fait patte de velours, et, à ce moment même, il contraint, pour ne pas griffer, tous les ressorts de son organisme. Un rosier vivant qui rentrerait ses épines, lorsqu'on viendrait respirer ses fleurs, est l'image du chat repliant ses ongles au moindre contact.

La dextérité de ses allures est incomparable. Une chatte traversant à pas menus, sans encombre, une table chargée de verres et de porcelaines, mériterait d'être applaudie, comme une bohémienne dansant sur des œufs. Spaite absolvait les larcins adroits; il faudrait être plus sévère qu'un archonte Spartiate pour se fâcher des vols domestiques que commet parfois ce charmant jongleur. On ferait une pantomime de ses circonvolutions patelines autour du fromage ou du

poisson co:ivoitc, et le Gilles de Watteau ne la jouerait pas plus finement.

A propos de Watteau, quelle scène délicieuse il a faite de son Chat malade^ roulé, comme un poupon, entre les bras d'une petite-maîtresse éplorée! Un docteur de Ja comédie italienne, calotte au front, lunettes sur le nez, tâte, d'un air magistral, le pouls du matou rétif qui lui fait la moue d'un enfant gâté flairant une médecine. Je m'étonne que Watteau n'ait pas fait enti'er plus souvent le chat dans ses tableaux d'arlequinades et de fêtes galantes : lui, le plus félin des peintres, le maître des chatteries et des càlineries féminines.

Aucun animal mieux que le chat ne se plie à la vie intime. 11 est en harmonie avec la paix du logis ; il n'en trouble ni l'ordre ni la propreté. L'immobilité où la paresse le plonge pendant de longues heures, en fait presque un meuble vivant. Il décore d'une arabesque tous les objets auprès desquels il se pose. Escaladé par lui, le vase s'accoste d'une anse chimérique ; il ajoute un peloton de jais ou de neige à ceux du panier au fond duquel il se roule : allongé entre les pots de fleurs qui bordent une croisée, c'est le sphynx assyrien gardant les jardins suspendus de Sémiramis. Quelle mendicité gracieuse il déploie en circulant autour de la table ! Sa patte s'allonge sur les plats avec des gestes puérils ; il a des façons de se

frotter aux jambes des convives qui équivalent au mouvement d'un enfant tirant sa mère pir la robe. La gourmandise, si laide chez les hommes, est pour le chat une gentillesse. Rien ne vaut ses petites mines de dégustation voluptueuse, lorsqu'il lape une soucoupe de lait ou lorsqu'il ronge une arête. C'est la sensualité à l'état d'e>.la<e. En dehors de rhe:ii"e des repas, sa tranquillité, sa réserve, son habitude pi-esque claustrale du silence en font le compagnon prédestiné de l'artiste et de l'écrivain. Son ronflemeiit guttural accompagne gravement la pensé». A côté da travail réel, il fait comme le brait d'une tâche invisible. On dirait une fée lilandière tournant ses fuseaux dans un coin de la chambre ou de l'atelier.

Aussi les poètes ont-ils presque totijours vécu avec les chats en amis intimes. Ils sonl, comme eux, nerveux et nocturnes; comme eux, ils ont le goût des parfums et l'amour de la rêverie. On montre, à Arqua, le squelette du chat de Pétrarque. Dans un triste et charmant sonnet, le Tasse, n'ayant pas de chandelle pour écrire, prie sa chatte de lui prêter la lampe de ses yeux. Ronsard, il est vrai, leur a lancé cette brutale boutade :

Homme ne vis qui taut Jiaïsse au muude Les chats que moy, d'une haine profonde. Je liay leurs yeux, leur front et leur regard, Et, les voyant, je m'enfuy d'autre part,

Treiiibliuil do uorfs, de voin<;s et de membre, 1^1 jamais cliat n'entre dedans ma cliambre; Abhoiranl ceux (|iii ne sraurnienl durer Sans voi;' un cliat auprès deux demeurer.

En revanclic, un autre poète de la Pléiade, Joachim du Bel'ay. a rimé Toraison funèbi'c do son chat Relaiid en vers vifs, agiles, bondissants, qui saisissent ses ébats (lu vol :

Mon Dieu! quel passe-temps c'estoit, Quand ce Belaud virevolloit, Follaslre autour d'une pelote, Quel plaisir quand sa teste sotte Suyvant sa queue en mille tours.

D'une roue imitait le cours ; Ou quand, assis sur le derrière Il s'en faisoit une jartière Et monstrant l'estomac velu.

De panne blanche crespelu, Sembloit, tant sa trogne était bonne, Quelque docteur de la Sorbonne; Ou quand, alors qu'on l'animoit, A coups de patte il escrimoit.

Et puis appaisoit sa cliolère Tout soudain qu'on lui faisoit cbère !

De notre temps, le cbat a été tout à fait promu à la dignité d'animal de lettres. Chateaubriand Taimait par mi>anlbropie. « J'aime dans le chat, — disiil-il à M. de Marcellus, — ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne... Le chat que vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit

quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir, et griffe tout ce qu'il peut griffer. Buffon a maltrailé le chat; je travaille k sa réhabilitation, et j'espère eu laire un animal convenablement honnête, à la mode du temps. » M. Ghamplleury donne, quelque part, le portrait du chat de Victor Hugo, matou à face léonine, qui trônait, comme un griffon carlovingien, sous le dais rouge de son salon de la place Royale. La maison de Sainte-Beuve était hospita'ière à la race féline, et il a dessiné, dans un fin sonnet, les bonds en zigzag d:i jeune chat courant après un reflet. Pour Théophile Gautier, les chapitres des chats de sa Ménagerie intime sont intitulés : Dynastie blanche et Dynastie noire; c'est tout dire. Chez lui, les chats ne sont pa> les hôtes, mais les rois, les Rois fainéants du logis.

Les chats étaient adorés dans l'antique Égyple; ils eurent là leur paradis terrestre et leur âge d'or. OEluru>, le dieu de leur race, portant une tête féline sur son corps humain, avait son temple et son sacerdoce. La fable de la chatte métamorphosée en femme était réalisée par la déesse Bast, dont quelques statues

nous ont transmis l'imposante image. L'une d'elles la représente assise sur un trône, les mains sur ses genoux, dans une royale attitude. Elle tient le tau osirien; une guimpe dente^iée encadre sa tôle de chatte ajustée sur un corps de femme. Une autre statue, singulièrement mystérieuse, la montre debout, les épaules couvertes d'une mante plissée qui découvre sa gorge de vierge. Une tunique rayée la serre étroitement jusqu'au-dessus des chevilles ; de la main droite, elle presse sur sa poitrine une tête d'homme bridée d'un demi-cercle au menton; à son bras pend le seau sacré. Les statuettes de chats abondent dans les musées égyptiens, taillées à grandes lignes, dans ce style laconique et fier, exprimant non pas l'individu mais le type que les anciens appliquaient à la sculptui-e d'animaux. On dirait de petits lions au repos. Des lois terribles protégeaient leur existence dans l'Egypte entière. Leurs meurtriers étaient punis de mort. Aussi, du plus loin qu'il apercevait un chat étendu sur la voie publique, le passant s'arrêtait court, et protestait à grands cris de son innocence. Diodore de Sicile raconte qu'il vit, pendant son voyage en Egypte, la populace assiéger la maison d'un Romain -qui avait tué un chat par mégarde. Ni le civis romanus sîim, ni l'intervention du roi Ptolémée, ne purent l'arracher au supplice. Quand un chat mourait de vieillesse ou de maladie, tous les habitants de la mai-

i86 ANCIENS ET MODERNES

son se rasaient les sourcils, en marque de deuil. Hérodote raconte que, lorsqu'un incendie éclatait, les Égyptiens se préoccupaient, avant tout, de sauver ces pénates vivants du foyer. « Mais les chats, — dit-il, — poussés par une impulsion surnatiirelie, sautaient par-dessus les hommes et se précipitaient dans les flammes. C'était alors un deuil puhlic, comme de victimes propitiatoires, immolées d'elles-mêmes au salut du peuple. » Lorsqu'un Égyptien en voyage rencontrait un chat sans asile, il le ramenait avec lui, dût-il mendier en route de quoi le nourrir. C'était pour lui un devoir sacré de rapatrier l'animal divin. L'embaumement lui réservait ses plus rares honneurs. Tel chat dort dans sa boîte de carton doré, le visage peint, comme un Pharaon. Vis-à-vis de Beni-Hassan. d'immenses hypogées creusés dans le roc leur sont consacrés. Là gisent, en files symétriques, des milliers de chats empaquetés de longues bandelettes. Les rats triomphent dans cette néci'opole, comme les Juifs sur les ruines de Ninive et de Babylone.

De son apothéose égyptienne, le chat a gardé la dignité d'une idole déchue. On dirait qu'il se souvient vaguement d'avoir été dieu. Sa fainéantise majestueuse est celle d'une béte sacrée nourrie dans des temples. De l'Egypte encore, il a retenu les poses de sphinx qu'il prend au coin de l'âtre, le nez sur les chenets, humant la flamme qui lui rappelle le soleil duNiL

Le chat semble avoir él6 étranger à la Grèce et à Rome. 11 n'apparaît pas dans fOlympe, parmi les animaux familiers des dieux. Éros, avec lequel il aurait formé des groupes si charmants, ne joue jamais avec lui. Vénus, sans doute, aurait eu peur qu'il ne croquât ses colombes. On se le figure encore volontiers accompai^nant de son rouet le fuseau des Parques, ou gravement assis dans une fourrure noire, au pied du ti'ône noir où siège Proserpiiie.

JI aurait été digne aussi d'être, à demi sauvage, le compagnon de Diane. Comme elle, il est nocturne et furtif, âpre à la chasse et d'humeur errante. N'est-il pas d'ailleurs, par excellence, la bête lunatique? Une sympathie secrète semble l'attacher à l'astre changeant : « La chatte, — dit Plutarque, traduit par Amyot, dans son Traité cChis et d'Osiris, — est l'image de la lune, à cause de la variélé de sa peau et parce qu'elle besongne la nuit et qu'elle porte premièrement un clialon à la première portée, puis à la seconde deux, à la troisième trois, et puis quatre, et puis cinq, jusques à sept fois ; tant qu'elle en porte en tout vingt-huit, autant comme il y a de jours de la lune : ce qui à l'adventure est fabuleux. Mais bien est véritable que les prunelles de ses yeux se remplissent et s'élargissent en la pleine lune, et, au contraire, s'es- Iroisissent et se diminuent au décours d'icelle. »

Pas plus que dans la mythologie, le chat ne figure

daas la poésie de la Grèce. L'Odyssée, l'épopée familière du monde hellénique, ne Ta point admis h son vaste foyer. Le chien d'Ulysse n'a pas pour pendant la chatte de Pénélope. A peine sa silhouette se proiile-t-elle rapidement au bout d'un vers de Tliéoerite : (( Eunoa! — crie Paxinoé, appelant une esclave, dans les Syracusaines. — ... Qu'elle est lente I C'est affaire aux chattes de dormir mollement. Remue-toi donc; vite, de l'eau! » Cette allusion est la seule trace qu'on trouve du chat, dans les livres grecs. Même silence à Rome : on ne l'entrevoit jamais parmi les lares enfumés de Tâtre latin ; on n'entend pas un seul miaulement entre les cris d'animaux qui remplissent les Géorgiques de leur sourd concert.

En revanche, l'Islam, comme l'Egypte, a consacré ce tranquille commensal de la tente et de la maison. Le chat n'a-t-il pas avec l'Oriental une vague ressem blance? Il est, comme lui, fataliste et polygame, taciturne et contemplatif. Sa vie n'est, comme la sienne, qu'une sieste torpide, entrecoupée de ci'ises voluplueuses. Il lèche la main du maître et il la mord quelquefois Ses pattes moelleuses se traînent sur les tapis avec une lenteur de babouches. Soa pelage a la mollesse et l'ampleur des robes asiatiques. Quand il s'enfonce, roulé en boule, dans les coussins d'un divan, vous diriez un pacha donnant une audience. Son rcâle cadencé rappelle la récitation monotone des chapelets

turcs. Si les bêtes avaient des religions, le chat serait musulman.

Les livres arabes racontent sur lui de curieuses légendes. L'origine qu'ils luidonnent est étrangement poétique. Les rats, disent-ils, infestant l'arche, Noé voulut les détruire. Il s'approcha du lion et le souffleta sur la face. Ce soufflet lit éternuer le lion, et le chat jaillit de l'étercuement. Ce mythe bizarre recèle une analogie d'une vérité saisissante. Un chat furieux, prêta sauter au visage, les yeux flambants, le nez froncé, le poil hérissé, ramassé et pelotonné dans sa petite rage, ne donne-t-il pas l'idée de celte incarnation fantastique : l'éternuement d'un lion ?

Une autre fable arabe le fait naître des amours fortuites d'une lionne et d'un singe. SymbDle qui peint encore avec une pittoresque justesse le mélange de mahce et de violence, de familiarité et de sauvagerie qui caractérise sa nature.

Une belle histoire orientale, à la gloire des chats, est celle que Debreves et Villemont rapportent dans leur Voyage du Levant. Ils virent ii Chypre les ruines d'un monastère dont les moines entretenaient une armée de chats ayant pour mission de faire la guerre aux serpents qui ravageaient l'île. Lorsque la cloche du couvent sonnait l'heure du repas, ces templiers fourrés accouraient au galop vers le réfectoire ; puis

49C ANCIKNS ET MODERNES

ils retournaieiU jusqu'au soir guciToyer contre les reptiles, et ne rentraient qu'à la nuit.

Les barbares semblent avoir honoré le chat : ilfigarait, comme symbole cVindépendance, sur les étendards des Suèves et des Vandales. Freya, la Vénus Scandinave, la douce et secourable déesse qui métamorphosait en oiseaux ceux qui désiraient quitter la forme humaine, gUssait sur les neiges infinies du Nord dans un char traîné par deux chats.

Tout au contraire, le moyen âge chrétien exécra et maudit le chat. 11 voyait en lui l'animal domestique de la sorcellerie. On comprend l'effroi qu'il inspirait dans cette nuit du monde. Toute la nature alors était suspecte etdamnable. Combien devait l'être la bête clandestine et mystérieuse entre toutes ! N'était-ce pas une flamme d'enfer qui couvait dans ses yeux perfides? D'où sortaient les élincelles dont sa fourrure pétillait pendant les orages? Il n'était pas jusqu'à son ronron caverneux qui ne semblât le grommellement d'une incantation.

Dans les miaulements effrénés qui, la nuit, remplissaient les toits, le prêtre et le juge distinguaient les cris de ralliement des sorcières allant au sabbat : Emen hétanl emen hétanl — « Ici et là! ici et là! » Au xvii'' siècle, c'était encore une croyance populaire que, la veille de la Saint-Jean, il ne restait pas un seul chat dans les villes, parce qu'ils se rendaient, ce jour-

là, à un sabbat général. De là ces exécutions cruelles de chats jetés tout vifs dans les feu\ en plein air de la Saint-Jean. A Metz, ce supplice était une cérémonie officielle, comme un autodafé espagnol. Les magistrats de la ville venaient publiquement exposer un chat dans une cage placée au-dessus d'un bûcher. On y mettait le feu en grand appareil, et, aux cris affreux que poussait la béte, le peuple croyait faire souffrir encore une vieille sorcière, qui, disait-on, s'était autrefois métamorphosée en chatte, lorsqu'on allait la brûler.

Tous les animaux étaient plus ou moins entrés dans le cercle de la chrétienté. L ane et le bœuf avaient réchauffé de leur souille TEnfant Jésus dans la crèche ; le coq chanta au reniement de saint Pierre ; le chameau avait conduit les mages à Bethléem ; le lion avait servi saint Jérôme et enseveli les Pères du désert; on avait vu, à Padoue, un cheval s'agenouiller devant le ciboire porté par un prêtre ; le crucifix avait sanctifié le cerf en germant entre ses ramures ; le chien escortait saint Roch ; le cochon même s'était abrité sous le froc du vieux saint Antoine. Seul, le chat, presque sauvage encore, échappé des forêts celtiques, toutes bruissantes des souffles de la magie, semblait excommunié de la vie chrétienne. Un seul saint avait voulu de sa compagnie, et encore était-ce le plus contesté de tous : saint Yves, l'avocat, contre

la canonisation duquel protestait l'antienne populaire chantée à sa fête :

Advocatus et non latro^ Res miranda populo !

Cette bête maudite qu'on lui rejetait, la sorcellerie l'adopta : elle devint son fétiche et son auxiliaire. Les sorcières, pour aller au sabbat, enfourchaient parfois la maigre échine d'un chat de gouttière. Souvent aassi elles y dansaient avec des chats gigantesques. Chaque sabbat avait son chat de chasse qu'on appelait Vemporteur. On le lançait, comme un limier, sur le> basses-cours du voisinage, et il devait procurer au diable des provisions pour le banquet ofîert à son peuple. îvlais l'animal vorace se repaissait souvent en route, jusqu'à rendre gorge, des victuailles qu'il avait volées. Son noir vomissement souillait les sentiers ; on l'appelait « le beurre des sorcières », et sa trace faisait découvrir la place du sabbat.

D'après la plus ancienne description de ces orgies diaboliques, le chat y aurait eu autrefois l'honneur d'incarner Satan. « Quand ils reçoivent un novice, — dit Grégoire IX, dénonçant, dans une lettre écrite à l'archevêque de Mayence et à l'évêque d'Hildesheim, les initiations des hérétiques stadingiens, — et quand ce novice entre pour la première fois dans

leurs assemblées, il voit un crapaud de la grandeur d'une oie. Les uns le baisent à la bouche, les autres par derrière. Puis ce novice rencontre un homme pâle ayant les yeux très noirs, et si maigre, qu'il n'a que la peau et les os. Il le baise et le sent froid comme une glace. Après ce baiser, il oublie facilement la foi catholique. Ensuite ils font ensemble un festin, après lequel un chat noir descend du haut d'une statue qui se dresse dans le lieu de l'assemblée. Le novice baise le premier ce chat par derrière, puis celui qui préside à l'assemblée, et les autres qui en sont dignes. Les imparfaits reçoivent seulement le baiser du maître. Ils promettent obéissance ; après quoi, ils ôtent les lumières et commettent entre eux toute sorte d'impuretés. »

Entre autres privilèges diaboliques, le chat passait pour avoir, comme les démons, le don de possession des corps et des âmes. Martin Veinrich raconte, dans son Commentaire de l origine des Monstres^ qu'une jeune fille de Breslau, en Silésie, attaquée d'épilepsie, but, pour se guérir, du sang de chat, sur le conseil d'une vieille femme. « Mais tost après la pauvre fille changea de naturel, et par intervalle prenait le naturel des chats, miaulant, sautillant, se contournant et courant, comme font tels animaux, espiant fort coitrment les rats et les souris, par tous les coins de la maison, et essayant, en toutes sortes, de les attraper.

Elle continuait en tels exercices de chat jusqiies à ce cjiie la véhénieace de Taccès fût passée. »

Parfois aussi les sorcières se changeiiient en chattes pour assouvir leurs fureurs lascives. Les livres des démonographes et les procès d'Inquisition sont pleins de ces métamorphoses elïroyahles. Une nuit, des chattes noires se jetèrent sur les habitants d'un château : les hommes attaqués se défendirent ; quelquesunes des bêtes enragées restèrent sur le carreau ; les autres reçurent des coups de pique ou d'épée. Le lendemain, sur l'emplacement du combat, au lieu de chattes crevées, on trouvait des femmes mortes; et telle duègue hypocrite, telle matrone béate qui, le jour, ne quittait pas son rosaire, saignait au cou ou au visage des blessures faites, la veille, aux bêtes diibo'.iqucs.

Les frères Grimm ont recueilli, en Saxe, l'effi-ayante légende d'une servante qui, chaque dimanche, disparaissait de la danse et reparaissait, une heure après, en sueur et les yeux hagards. Un jour, on s'entendit pour la suivre; elle prit le chemin des champs et courut, sans regarder derrière elle, se fourrer dans la cavité d'un vieux saule. Les paysans qui la suivaient attendirent, cachés derrière un buisson. Us virent bientôt une chatte s'élancer de l'arbre et pi'endre sa course à travers les prés. On s'approcha du saule : le corps de la servante gisait dans le tronc, engourdi

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et raide. On eut beau le secouer, il ne donna pas signe de vie. Les hommes, effrayés, relournèrent à leur embuscade. Au bout d'une heure, la chatte revint et se glissa doucement dans le saule. Un instant après, la servante en sortit et retourna au village.

Le conte est plus sympathique au chat que n'est la légende. Il y joue, presque toujours, le rôle d'un valet de comédie adroit et fidèle, d'un Mascarille à quatre pattes qui chasse à l^ fortune pour un jeune maître pauvre, et lui rapporie, entre ses griffes, l'anneau nuptial, quelquefois môme la couronne d'une princesse.

« Sorduie meurt et laisse trois enfants : Dussolin, Tesifon et Constantin le Fortun'». Ce dernier, par le moyen d'une chatte, acquiert un puissant royaume. » C'est le titre du conte de Straparole dont notre Perrault a fait son Chai botté. Conte merveilleux, qui grave, sous une forme féerique, dans l'esprit de l'enfant, la première bête que ses yeux ouverts à la vie ont vue rôder près de son berceau. Ainsi touché de la baguette des fées, le chat en garde la marque ; les fables de La Fontaine viennent plus tard achever le charme. L'imagination s'empreint des attitudes, des ruses, des fourberies à demi humaines qu'elles lui prêtent : il reste toujours pour elle un animal enchanté !

Cela m'a toujours déplu do voir celle bêle anlédiluvienne faire le métier des chevaux savants et des chiens mstruils. La clownerie, qui fait monter les autres anima^ix en grade, est une déchéance pour le nohle et sage éléphant. Je crois voir un patriarche faisant le bouffon. Quelque chose d'humain anime ce géant, une étincelle d ame anim^ ce monolithe ambulant. Sa masse n'a rien de brutal, sa monstruosité n'a rien de hideux. Cette vaste tête à l'œil rusé, éventée par des oi^eilles aux plis d'étendard, semble couver les secrets du monde primitif. « Il y a quelque chose là, » sous les plans de ccupolc de son front bombé. Le nez fantastique qui la termine, cette trompe subtile et terrible qui peut à la fois déraciner un arbre et

cueillir une fleur, éloufYer un tigre et relever un enfant, donne l'idée d'un organe intellectuel bien plus que bestial. On la verrait sans trop d'étonnement manier un outil.

La structure de l'éléphant est abrupte, mais à la façon de celle des rochers; il n'est pas plus laid qu'une montagne n'est difforme. Dieu se vante, dans le Livre de Job, de l'avoir créé : « Voici donc Béhémoth que j'ai fait avec joie. Il mange l'herbe comme un bœuf; ses os sont des tubes d'airain, ses membres sont des barres de fer. C'est la première des œuvres de Dieu. Son créateur lui a fait don de son glaive. »

La grâce même n'est pas absente de cette lourde masse. Les poètes indiens comparent souvent la démarche d'une jeune fille à celle d'un jeune éléphant. Nous regardions, l'autre jour, s'ébattre les deux petits éléphants du Jardin des Plantes. Ils se cherchaient, s'évitaient, se poussaient du front, grimpaient Tun sur l'autre, avec une gentillesse gigantesque. Leurs trompes s'enlaçaient, souples et folâtres, comme des bras d'enfants. A chaque instant, ils formaient des groupes faits à souhait pour la décoration d'une pagode ou pour les fantaisies de la porcelaine. On ne se figure point l'horrible hippopotame, ronflant et clapotant dans les fleuves sacrés de l'Éden ; mais l'imagination n'éprouve aucune répugnance à se représenter l'éléphant suivant Eve dans le jardin céleste, et lui cueillant

délicatement, du bout de sa trompe, es fruits et les fleurs que sa main ne pouvait atteindre.

Un vague respect se mêle à l'étonnement qu'inspire ce grave ancêtre du règne animal. Ses instincts ressemblent à des vertus. Prudent comme un vieillard, frugal comme un cénobite, il a le sentiment du bienfait et le ressentiment de l'injure. Ses mœurs trahissent une moralité mystérieuse. On sait la pudeur qui préside à ses rares hymens, et dont se rient méchamment les singes, qui le poursuivent d'arbre en arbre, lorsqu'il courtise sa femelle. Le couple éperdu fera vingt lieues, s'il le faut, pour échapper à leurs yeux obscènes : il ne veut aimer qu'au désert.

On comprend que l'Inde ait déifié ce colosse. Les âmes des divinités viennent de temps à autre s'enfermer dans ses flancs grossiers, comme des ascètes qui s'enfoncent dans le creux des rochers arides. Ganésa, le dieu de la Sagesse indienne, porte une tête d'éléphant sur un corps humain. Je n'oublierai jamais l'impression de majesté monstrueuse dont je fus frappé lorsque, entrant dans le musée de Leyde, je me trouvai face à face avec la statue du Dieu proboscidien. Il siège, tiare entête, sur un fauteuil de granit, dans une pontificale attitude. Des colliers cerclent ses défenses, de lourds anneaux pendent à ses oreilles; sa trompe au repos dort enroulée sur sa poitrine, comme un serpent familier; ses petits yeux, clignotant

dans leur réseau de rides, conlcmplent amoureusement la fleur de lotus que porte sa main. On dirait le pape du panthéisme assis dans sa chaire et méditant les mystères eosmogoniques de la création.

L'antiquité classique elle-même, si éloignée du culte de l'Orient pour les animaux, n'a pu se défendre envers l'éléphant d'une superstition religieuse. Ses naturalistes en parlent comme d'un homme énorme. Pline vante littéralement sa probité, sa prudence, son équité, sa clémence, et même sa piété I II dit que Téléphant adore le ciel, et que, le m.atin, il salue de sa trompe le soleil levant. L'écrivain latin raconte qu'en Afi'ique, à chaque nouvelle lune, on voit des troupeaux d'éléphants descendre des forêts sur la rive des fleuves, et, là, se purifier, en l'honneur de l'astre, par des aspersions solennelles. Dion Cassius dit qu'au temps où la nouvelle lune paraît sur Thorizon, ils assemblent des fleurs pour lui en composer un bouquet. Élien rapporte qu'on a entendu un éléphant parler, et qu'on Ta vu écrire des sentences sur le sable avec sa trompe. Pline affirme encore qu'ils connaissent la foi du serment, et que les éléphantarques ne parviennent à les embarquer qu'en leur jurant de les ramener» après la guerre, au pays natal.

Les relations modernes égalent presque en merveilleux ces fables antiques. Un officier anglais, le lieutenant Bacon, raconte qu'ayant perdu, dans une partie

(le chasse, la cheville de son ombrelle, il ordonna au inahaut de son éléphant d'arrêter et de lui chercher un morceau de bois sec pour la remplacer. L'homme lui répondit que l'éléphant, tout en poursuivant sa route, trouverait bientôt ce qu'il demandait. Le conducteur frappa l'animal de on marteau de commandement comme pour l'avertir, et lui parla loîigemps à haute voix. L'éléphant ramassa d'abord une poignée de feuillage qui fut rejetée ; puis une poignée de poussière qui lui valut deux ou tros coups de marteau accompagnés d'injures et de reproches sur son ineptie. Alors l'animal présenta un grand morceau de bois : cette fois, le mahaut le loua de son intelligence, mais il lui expliqua par signes que le morceau était toujours trop gros pour l'usage auquel il devait servir. Un instant après, l'éléphant, marchant toujours, tendait à son maître un ra eau* sec de la dimension qu'il lui avait indiquée. Un autre voyageur anglais rapporte que, dans une campagne, les cipayes employaient les éléphants à traîner l'artillerie, en poussant avec leur front les canons et les obusiers. Pour les décider à cette pénible manœuvre, on leur promettait de l'eau-de-vie, et les animaux entraient en fureur si la 'ration de brandy promise ne leur était pas servie après le travail .

Au xvi° siècle, la garnison portugaise de Gochin possédait un éléphant de génie, dont l'historiographe de la

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couronne, Damian de Goes, a écrit l'histoire. Employé le jour aux travaux de la forteresse, il s'acheminait, le soir, vers la plage où l'attendaient ses clients. Ceux-ci le chargeaient de fardeaux à transporter dans toutes les rues de la ville. Après s'être acquitté de ses commissions, l'éléphant revenait chercher son salaire, consistant en pièces de monnaie qu'on lui mettait dans la trompe, uis il se dirigeait vers les boutiques des fruitiers et des boulangers, ne lâchant ses maravédis et ses xéraphins que contre des poignées de gâteaux ou de cannes à sucre. Un agent portugais qui l'avait chargé de porter une futaille de vin, voulut un jour le payer, non pas en monnaie d'éléphant, solide et valable, mais en monnaie de singe, prétextant que, faisant partie du personnel de la forteresse, il pouvait se servir gratuitement des éléphants du roi. L'animal, irrité de sa mauvaise foi, le poursuivit jusqu'à sa maison. Ayant vainement essayé d'en briser la porte, il enlaça le tonneau de sa trompe, courut au rivage et le lança dans la mer.

Les éléphants qu'on montre aujourd'hui dans les représentations du Cirque chassent de cette race et sont de cette force. Ils s'agenouillent au signe de leur cornac, se couchent, se renversent el dansent avec des colliers de grelots attachés aux pieds. Ils se plantent sur leurs deux jambes de derrière, en dressant leurs trompes, dans l'attitude de ces longues

o02 ANCIENS ET MODERNES •

trompettes perpendiculaires dont sonnent les hérauts dans les Triomphes des vieux maîtres. A la fin de leurs exercices, l'un d'eux enlève son cornac et l'emporte couché entre ses défenses.

Mais tout dégénère. Que sont ces éléphants prodiges auprès des éléphants des cirques antiques qui dansaient sur la corde, contrefaisaient les gladiateurs, et, revêtus de toges laticlaves, amplement vautrés sur des lits de pourpre, mangeaient le banquet que leur offrait le peuple romain, avec la gravité de pères conscrits soupant chez César ?

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