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livraient à l'envi au plus hideux délire. Or, il n'y avait plus de vrais moines sur la terre d'Armorique : les ténèbres obscurcissaient les cœurs, de même que les forêts envahissaient les terres fertiles.
Au comte Geoffroi , et , après lui , à sa veuve Hawoise, revient Thonneur d'avoir reconnu et appliqué les premiers le remède à un si grand mal. En 1008, Geoffroi obtint de l'abbé de S»-Florent de Saumur, un religieux, du nom de Félix , et il lui donna ce qui restait de S^-Gildas de Rhuis et de Loc-Ménec'h (Locminé). Félix travailla seize années, puis revint à S'-Florent, dégoûté de la Bretagne, ce pays si agité, disait-il , qu'il n'y pouvait ni prier Dieu ni le servir en paix. Sur les instances de la comtesse Hawoise , l'abbé de S'-Florent reprocha à Félix sa défaillance , et le renvoya vers cette terre ingrate , cette fois avec le titre d'abbé.
Revenu à S-Gildas, le nouvel abbé reprit le défrichement moral et matériel : il planta des vignes et des pommiers, et il éleva des clercs pour le service des autels (1). Rien n'indique que , dans cette seconde période , les moines bretons aient eu recours aux macérations de leurs devanciers : toutefois les distributions de jpain , de poisson et de vin, faites dans les monastères aux grandes solennités, indiquent que longtemps la vie y fut austère (2).
Cette renaissance ne resta pas renfermée dans les étroites limites du couvent : les prieurés, en se multipliant dans les campagnes, y répandirent l'enseignement religieux et l'exemple d'une culture rationnelle. La partie la plus intel-
(1) Àet Sancti Gildii, ap. D. Mor. I, 352. — Une charte de la Yienyille DOQS montre, en 1196, les moines s'engageant à nourrir et à vêtir le fils de Geoffroi Farsi, clerieulus, La charte n* 229 de S'-Aubin nous révèle on fait semblable. Voir aussi les chartes de S'-Aubin n"^ 84 et 89.
(2) Voir notamment le no 36 des Actes de S'-Aubin.
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ligente du clergé séculier s'associa an mouvement : on vit le savant Baldric, archevêque de Dol , fertiliser ses champs par les engrais marins et diriger lui-même son palefroi attelé à la charrue (4). Le fait de cet illustre prélat, labourant de ses mains pour relever le travail agricole , ne ditil pas assez où cette société était tombée ?
Le mal recula, mais lentement. Au commencement du xii^ siècle , beaucoup de paroisses étaient encore aux mains des laïques, depravatores ecclesie, suivant l'expression de l'évêque Donoald (2). Le concile de Nantes, en 1127, cherchait à protéger les naufragés contre la brutale cupidité des populations maritimes ; il flétrissait les alliances incestueuses, les mariages des évêques et des prêtres, l'hérédité des fonctions ecclésiastiques, etc. (3).
On se trouva bien de l'intervention des moines, et promptement chacun se tourna vers eux. Les grands propriétaires , les uns par un sentiment pieux, les autres peut-être pour ramener au travail et à la soumission des hordes de paysans indisciplinés , suivirent l'exemple du comte Geoffroi ; et bientôt il n'y eut plus un château qui n'eût son abbaye ou tout au moins son prieuré. Ceux qui ne pouvaient atteindre à ces coûteuses fondations , y contribuaient en apportant
(1) D. Mor. I, 361, 504, 591. — Vidit Baldricum archiepiseopum tedentem tuper eampum et facientem terram arari cum suo palefredo (D. Mor. 683, 685 , enquête de 1181).
(3) D. Mor. 1,542.
(3) Ce concile ne fignre ni dans la Collection royale ni dans celle des conciles de la Gaule. Il n'est connn que par une lettre de l'archevêque de Tours , Hildebert, au Pape. Cette lettre a été recueillie par les Bénédictins et insérée aux PreuYes de l'Hist. de Bret. I, 554. A la col. 552 du même recueil, on trouve deux autres pièces qui justifient également ce que nous venons de dire sur l'état de cette société.
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d'abondantes aumônes. L'élan devint général , et gagna toutes les classes de la population.
C'était d'ailleurs l'époque des grands entraînements , des généreux enthousiasmes. Gomme la Gaule antique « la France lançait au loin des essaims de guerriers. La Bretagne prit une large part à ces merveilleuses expéditions , surtout aux deux principales, les Groisades et la conquête de l'Angleterre.
Ges divers courants vers la science et la gloire ramenèrent chaque chose à sa place. La force morale domina de nouveau la force matérielle , qui depuis trop longtemps régnait presque sans partage. Le dévouement, sous le froc comme sous la cotte de mailles , produisit ces immenses sacrifices , si féconds pour les sociétés. Tandis que la stérile civilisation de l'Orient était arrêtée dans son foyer par la valeur des Groisés , le génie chrétien ouvrait sur l'Occident une ère non de paix mais de grandeur, de lumière et de progrès.
Dans cette période, durant laquelle l'art et la science jetèrent un si vif éclat , huit des anciennes abbayes , S'-Gildas de Rhuis, S*-Jacut, Landevennec, S -Méen , S-Melaine, S -Mathieu , S'-Sauveur de Redon et S'-Martin de Vertou , furent rebâties et repeuplées (1); quatre autres, S'-Gildas des Bois , Quimperlé , La Ghaume , S'-Georges de Rennes , furent fondées (2), de 4026 a 1055. On ne compte pas moins de vingt-cinq établissements semblables dans le cours du
(1) Les chartes iodiquent d'anciennes abbayes qui ne furent pas relevées : ainsi Ballon, mentionnée au Cartulaire de Redon; Vollon, qui donna son nom à Lanvollon ; Gahart , dont les ruines en 1008 furent cédées à Marmoutiers ; Pléhérel , que les Actes de S*-Àubin signalent à plusieurs reprises. — Voir les Preuves de D. Mor. I, 275, 360.
(3) Du X' au XII* siècle, toutes les abbayes bretonnes étaient sous la règle de saint Benoit , et avaient poar chef d*ordre Marmoutiers. Fondée près de Tours par saint Martin , la célèbre abbaye fut saccagée par les Normands, et ne se releva de ses ruines qu'à la fin du \* siècle, sous l'abbé saint Maïeal.
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XII' siècle ; ce qui , joint aux quatre du xiii* , porte à quarante-et-un le nombre des abbayes qui florissaient en Bretagne dorant ce que nous appelons la deuxième période monastique. Si on décompose le chiffre de ces monastères , on en trouve seize aux Bénédictins, quinze aux Cisterciens, dix aux Chanoines réguliers de S'- Augustin. S*-Georges, S-Sulpice et La Joie étaient les seules abbayes affectées aux femmes [\] .
Le diocèse de S-Brieuc eut quatre abbayes, auxquelles il en faut joindre deux qui y étaient enclavées , mais qui relevaient du diocèse de Dol : elles étaient réparties dans le Penlhièvre , le Dinannois , le Porhoët et le Goëllo.
Dans le Tome P' , nous avons montré Tancienne Domnonée , enfermée , au xi"" siècle , dans une large zone de forêts s'appuyant vers Test à la mer, entre le Frémur et l'Arguenon ; et vers Touest s'étendant jusqu'à Tembouchure du Guer. Cette ceinture est tracée sur les cartes modernes par les forêts ou bois de Plourivo, de La Hunaudaye, de Boquen , de La Hardouinaye , de La Noë , de Loudéac , de L'Hermitage , de Quénécan , de Coat-an-Nez , de Coat-an- Noz , du Bois-Meur [2] , d'Àvaugour , de Malaunay , de Bégard (3) et de S'-Gilles-les-Bois.
(1) Nous Terrons bientôt quatre Cisterciens» envoyés par l'abbaye de TAumône en Normandie, Tenir, vers 1130, avec Tautorisation de l'archevêque Baldric , avec l'aide du comte Etienne et de l'évèque de Tréguier , fonder Bégard , d'où sortirent peu après S* Aubin en Penthièvre, Boquen en Jugon, Bon-Repos en Rohan , Le Reliée en Léon , Coatmalonen en Comouaille , Lanvaux en Vannes. Les chanoines de S*-Augustin s'établirent au diocèse de S*-Brieuc dans la seconde moitié du xii* siècle , et les Prémontrés au commencement du XIII*. — Dans la dernière période monastique, il ne fut fondé que deux maisons nouvelles , M.-D. de Kerlot pour des religieux de Cileaux, et le Mont-Cassin de Josselin pour les disciples de saint Benoit.
(3) C'est l'ancien Coat-Meûr, le Grand-Bois, la Grande-Forêt.
(3) Les titres de Bégard rapportent que cette abbaye fut fondée au lieu dit « Pluscoal sivepura Sylva » (D. Mor. I, 563).
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Au flanc de ce vaste massif forent attachées comme autant de pionniers , quatre des abbayes dont nous avons à nous occuper , S -Aubin-des-Bois , Boquen , Lantehac et Beauport. Des deux autres, S^-Rion fut posé au milieu des écueils de la mer de Goëllo , comme pour reprendre l'œuvre scientifique de llle-aux-Lauriers ; S -Jacut , sortie de cette dernière , alla féconder les dunes de Landouard.
Trois familles monastiques paraîtront dans nos Etudes. Deux, celles des Bénédictins et des Cisterciens, acceptèrent toutes les formes de l'activité humaine ; elles ne reculaient pas plus devant . le travail de l'intelligence que devant les labeurs du corps (1). Ministère paroissial, soin des malades, aumônes, missions, science, agriculture, banque et industrie , tout ce qui était utile à l'humanité était entrepris par les disciples de saint Benoit et de saint Bernard (S!).
Au contraire, les Chanoines réguliers se consacrèrent spécialement à diriger les consciences dans les populations rurales; et, d'après ce que nous avons dit plus haut, leur tâche avait bien son importance. Les Actes de Beauport nous montrent , dans les époques florissantes de l'abbaye , le moine, présenté à l'évêque comme recteur-prieur de la paroisse (3) , venir en chapitre jurer sur l'Evangile qu'il restera soumis aux visites de l'Ordre ; qu'il paiera une
(1) Il est à remarquer que la règle des Cisterciens leur défendait de rece- Toir sur leurs terres des hotpites , sans doute pour obliger les religieux a cultiver eux-mêmes le sol. Ceux qui ont étudié les Actes de Bretagne publiés par les Bénédictins n'ont pas oublié ce Guillaume de La Chapelle qui , en 1189, assomma un moine conduisant la charrue et en égorgea Tattelage, parce qu'il avait des prétentions sur un champ que labouraient les moines de Savigné (D. Mor. 1 , 716).
(2) La tradition veut même que ce dernier ait visité S'- Aubin.
(3) Charles de l'abbaye, n" 179.
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redevance ou pension à l'abbaye (1 ) ; qu'il en observera strictement la règle ; qu'il remettra annuellement au prieur de la communauté l'état de ses meubles et de ses dettes actives et passives ; qu'il ne fera aucune donation sans permission spéciale ; enfin qu'il se démettra de son bénéfice et rentrera au monastère sur le premier ordre de ses supérieurs. De plus, l'abbaye héritait de tout ce qui pouvait revenir à ses membres, feudalibui exceptù (S).
Les évèques de Bretagne, sauf de rares exceptions, acceptèrent cette règle avec ses inconvénients, tant qu'ils n'eurent pas eux-mêmes les moyens de former un bon clergé paroissial. Hais, dès qu'ils purent préparer directement les pasteurs, ils se montrèrent de moins en moins favorables à ces auxiliaires dont le chef se trouva trop souvent, surtout aux époques de décadence, en opposition avec l'autorité diocésaine.
Là où les moines ne cultivaient pas par eux-mêmes , ils avaient ou des fermiers généraux ou des baillis ou des majores, pour veiller aux cultures, renouveler les baux, percevoir les produits. Nous aurons à revenir souvent sur les bailliages de Beauport, de Boquen et de S'-Jacut : dès le XII* siècle, nous trouvons un majoragia laïque, établi par Marmouliers au Pellerin (3).
Les souverains pontifes comme les princes et les seigneurs s'étaient empressés d'accorder aux moines des minihys (4) et autres privilèges qui s'accrurent encore
(1) Charte 180.
(2) Bnlle d'Innocent IV , charte 171.
(3) Actes de Bretagne, I, 649.
(4) L'excellent travail qne M. de La Bigne-VUlenenve a publié dans les Mémoires de la Société archéologiqae d*Ille-et- Vilaine, en 1863« nons dispense de nous arrêter sur les lieui d'asile. Disons seulement qu'ils sont fort anciens