XXXIV PROLÉGOMÈNES
tout cela établit que notre province trouva dans ses moines, au XVII'' siècle , de dignes émules des Mabillon, des Luc d'Achéry , des Martène , des fiollandistes , et aussi des de Rancé , des Gaussin , etc. Malheureusement ce vif éclat fut de courte durée.
Les commendataires , toujours avides , enlevèrent peu à peu aux abbayes toutes leurs ressources. Le luxe , cette plaie sociale , minait les monastères. Jadis une abbaye ou un simple prieuré faisait vivre de nombreux religieux et les populations du voisinage : auxviii'' siècle, il fallait plusieurs abbayes pour subvenir à l'existence d'un seul prélat ; les simples moines avaient à peine le nécessaire , et les tenanciers étaient épuisés par les redevances.
Les funestes doctrines de cette époque , le jansénisme et le philosophisme, ne s'arrêtèrent pas devant les clôtures monastiques. Les enfants de la noblesse y étaient enfermés en grand nombre , pour éviter la division des patrimoines : sans vocation, séparés du monde malgré eux, ils apportaient dans les cloîtres un esprit opposé à leur profession religieuse ; le relâchement et l'oisiveté firent le reste. Les évoques se virent impuissants à arrêter le désordre : plusieurs monastères n'avaient plus leur raison d'être , et presque tous avaient perdu Tintelligence de leur mission.
Tandis que le clergé séculier se fortifiait aux salutaires enseignements des séminaires (1) , le clergé régulier baissait
(I) Le clergé des campagnes se partageait alors en trois classes : les recteurs, que les chartes nommaient d*abord per xona , rector, curatus, vicarius fepiseopij, et plus tard prieurs-recteurs, s'ils étaient religieux ; les yicaires ou sous-curés , que nos paysans nomment encore les curés ; les simples prêtres , dits aujourd'hui prêtres habitués. Cette dernière catégorie était si nombreuse au xtii* siècle que nous en voyons jusqu'à huit figurer dans les assemblées du « général » de certaines paroisses, qui, beaucoup plus peuplées aujourd'hui, se contentent du recteur et de son vicaire. Cette grande
PROLÉGOMÈNES. xxxv
rapidement. Aussi le premier se trouva-t-il assez fort pour résister au schisme révolutionnaire , tandis que le second , en 1790 comme au temps de la Ligue, succomba sur un grand nombre de points. Il faut cependant en excepter les couvents établis dans les villes : placés sous la surveillance immédiate de Tévêque et le contrôle de Topinion publique , ils se montrèrent en général fermes à l'heure de la persécution.
En esquissant à grands traits le passé du monachisme breton » nous nous sommes spécialement attachés à sa forme la plus complète, l'abbaye. Quant aux prieurés, dits quelquefois cellw ou monasteriola , les chartes que nous publions au T. IV et les notices qui les accompagnent suffiront pour faire comprendre ce qu'était ce diminutif de l'association monacale.
Qu'il eût été fondé par des laïques, comme S -Martin de Lamballe , ou qu'il eût été institué par un grand monastère pour administrer des dépendances éloignées , comme
quantité de prêtres généralement panvres , et virant presque en dehors de la discipline ecclésiastique y donna lien à de nombreux abus. Un des plus criants fut celui de la location et de la sous-location des bénéfices : on jouissait des revenus sans remplir aucun devoir ; c'était la commende appliquée aux paroisses. — Depuis que l'élection eut disparu pour les prélats , le desservant fut nommé par l'évêque , quelquefois directement par la cour de Rome , sur la présentation du fondateur. Les revenus ecclésiastiques ayant été détournés de leur but , il fallut assurer l'existence du clergé paroissial par des sentences du S*-Siége ou des cours séculières : le plus ancien exemple que nous en ayons remarqué est la sentence de l'évêque de S*-Malo , chargé par le S*- Siège, en 1231 , de fixer ce qu'on a nommé depuis une « portion congrue » {Àct, de Bret, 1 , 377). — Nous ne voyons pas qu'on se soit , en ce pays , occupé du vieux prêtre avant les statuts synodaux de Tréguier, qui, en 1320 , mirent à la charge des fabriques les prêtres infirmes et vieillis dans le ministère (D. Mor. I, 1303).
XXXVI PROLEGOMENES.
Noire-Dame des Fontaines près de Châtelaudren, le prieuré vivait toujours plus ou moins complètement de la vie de la maison-mère , dont il partageait même en partie les privilèges. Parmi les abbayes que nous étudions, S-Jacut et Beauport eurent seules des prieurés proprement dits (1) ; encore cette dernière n'eut-elle, sauf Notre-Dame des Fontaines et un autre bénéfice dans la Grande-Bretagne, que des prieurés-cures , c'est-à-dire des paroisses desservies par ses religieux.
Cependant la Bretagne armoricaine vit naître, dans les XI* et XII* siècles , un grand nombre de prieurés ; mais presque tous relevaient de Marmoutiers , de S -Melaine de Rennes ou de S -Serge d'Angers : nous avons indiqué la cause de cette invasion de moines français. Beaucoup de ces établissements s'éteignirent dans les xv* et îvi* siècles ; les guerres de religion en détruisirent d'autres. Un petit nombre survécut jusqu'à la Révolution , mais sans consener les actes qui auraient pu faire connaître leur passé. Le peu qu'on en sait nous est révélé par les cartulaires des abbayes (2).
Quelques-uns pourtant , et ce ne sont pas les moins inconnus , ont joui de grands droits , et ont eu autrefois une importance considérable. Ainsi, par exemple, S'-Barthélemy et S'-Lazare ou S -Ladre à Lamballe, d'abord distincts, puis réunis , revendiquèrent la haute-justice , et firent reconnaître encore la moyenne et la basse , au xvii* siècle. Le prieur
(1) S'-Aubin acheta, à la vérité, de Tabbayc de S*-Valery-en-Caux ^ un prieuré près de Matignon ; mais il fut presque aussitôt converti en métairie.
(2) Ce vague même nous a fait , dans nos premières études , considérer comme deux prieuiés distincts ce qui n'en formait réeUement qu'un , désigné tantôt sous le titre du Clos , tantôt sous celui de Rohan , parce qu'il était près de cette ville , dans la paroisse de S*-Samson.
PROLÉGOMÈNES. xxxvii
avait droit de fief , de four et de moulin sur ses vassaux ; droit de coutume sur toutes les marchandises établies pendant les huit jours de la foire S'-Barthélemy ; des droits spéciaux sur les cordonniers , bouchers et fandiers ; enfin le droit dit de marionnette , consistant à prélever une moche sur chaque tourte de beurre mise en vente à Lamballe, pendant le mois de mai (1).
Sous ce nom de prieuré , on désignait souvent aussi les hospices, les maladreries, les léproseries, les aumôneries , domus elemosinarie , en un mot tous les établissements charitables , répandus en grand nombre dans nos campagnes. Là , des frères , dirigés par un prieur ou chapelain , pourvoyaient au soulagement des pauvres , des malades et des voyageurs , à l'entretien des routes , des gués et des ponts , en un mot , à tout ce qui était utile aux faibles, aux isolés, aux abandonnés. Parmi les actes nombreux qui concernent ces pieuses fondations des xi* , xii* et
(1) Le droit dû par chacun des cordonniers était d*ane paire de souliers le Jeudi-Saint ; par chacun des bouchers , 12 deniers le « lundi lardier » ; par les marchands de lard , une hure « jusque deux doigts au-dessus de l'oreille »^ ou 12 deniers. En ce qui concernait les coutumes de la foire de la S -Barthélémy , le propriétaire d'une maison du champ-de-foire était tenu de fournir au prieur une chambre avec table et chaise pour faire la recette qui était ainsi : un pot sur toutes les boissons , dû par chaque cabaretier ; 1 sou par vache ou mouton ; 2 s. par porc ou cheval ; 2 s. par cuir de bœuf, 6 deniers par cuir de vache ; 6 d. également par pièce de toile , potée de beurre , panier de poisson , de fruits ou légumes , étalage de menue marchandise ; 1 s. par charge de cheval ; 3 s. par charretée de pommes , choux ou navets ; 1 s. sur chaque marchand de fil ou potier ; 2 s. sur chaque marchand de draps , de bêches et de pelles de fer : un cordon sur chaque botte de lin. — Le revenu net du prieuré était de 1,200 à 1.300 liv. Le rôle des décines de l'année 1519 mentionne une c eapellania seu prioratus Beatœ Mariœ Cosselerie prope Lamballiam v dont nous n*aTons pas trouvé de trace.