‹ Anciens évêchés de Bretagne;Chapitre 28 sur 41 · CLX PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

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D'ailleurs les textes sont si rares et si vagues que c'est seulement par l'étude détaillée de chacun de nos monuments qu'il est possible de constater les diverses évolutions parcourues par l'art breton. Nous ne négligerons pas ceux qui se trouveront sur notre route ; et nous nous bornerons, quant à présent, à quelques considérations très-rapides.

Dans ce que nous avons étudié de débris gallo-romains à Nantes, à Rennes, à Vannes, à Corseul, à Âleth, à Coz- Yaudet, à Langon, à Port-Aurèle, à Binic, à Canines et dans une foule d'établissements répandus sur tout le sol de l'Armorique , rien ne donne à penser que la construction et la décoration aient essentiellement différé dans nos contrées de ce qu'elles étaient dans le reste de l'empire. C'est moins riche qu'en Italie et dans le midi des Gaules ; voilà tout.

Nous en dirons autant pour la période comprise entre le VI* et XI* siècle : les Mérovingiens et même la dynastie suivante ne connurent que l'art romain, plutôt altéré que transformé par les Barbares.

Le cartulaire de Redon nous a conservé, particulièrement dans deux chartes, des données fort curieuses sur l'art en Bretagne , à une époque très-voisine de l'invasion normande. C'est d'abord l'inventaire des présents que le roi Salomon envoya au pape Adrien II : une statue d'or de la grandeur du donataire , relevée de pierres précieuses de plusieurs sortes ; une couronne d'or, garnie de pierreries et valant 900 sous ; quarante paires de chaussures pour serviteurs ; trente peaux de cerf ; trente chemises ou tuniques , camsilos , et autant de pièces de drap , laneas drapas , teintes de diverses couleurs ; une mule avec sa selle , son frein et son chanfrein , valant 300 sous ; enfin , pareille somme en espèces. Le même prince offrait à S -Sauveur de Redon un

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calice d'or pur orné de trois cent treize pierres fines ; une patène de même substance , garnie de cent quarante-^inq de ces pierres ; les Evangiles et la Vie des Saints , dont les reliures étaient incrustées d'or, d'ivoire de Paros (1) et de cent vingt brillants ; des croix d'or de toute taille, dont quelques-unes ne comptaient pas moins de trois cent soixantedix joyaux ; des coffrets en ivoire de l'Inde , sculptés et destinés à recevoir des reliques ; des vêtements sacerdotaux de la pourpre la plus riche , chargés d'or en dessus et en dessous ; des autels entièrement recouverts de lames d'or et d'argent ; une statue du Sauveur en or fin , relevée de pierres d'un grand prix ; enfin , trois cloches d'une taille prodigieuse. Ce mélange de luxe et de simplicité, cette magnificence barbare , mais qui n'est pas sans grandeur , ne rappellent-ils pas le trésor de Charlemagne à Aix-la- Chapelle?

La profusion de métaux précieux ne reparait plus au XI* siècle ; toutes ces richesses avaient disparu dans les invasions des deux siècles précédents. C'est à peine si l'on peut signaler à ces époques d'universelle pauvreté le don fait par un duc à une église d'une bannière brodée d'or et d'argent, et la charte du cartulaire de Redon qui signale ce fait en parle en termes emphatiques (2). Mais, dans sa misère, cette société rajeunie allait offrir à Dieu un art nouveau , d'un caractère éminemment chrétien. Le roman , d'abord très-simple, bas et lourd, débute par les piliers trapus , les arcades étroites et les petites fenêtres [églises de Plouvara , de S'-Marlin de Lamballe , de Lanvollon , de

(1) La patrie de Phidias et de Praxitèle , comme aussi TîToire dont fat faite la statue de Minerve , n'avaient pas encore perdu leur antique réputation.

[2) D. Mor. I, 303, 306, 376 : voir aussi 267.

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Locmaria de Quimper) (1). Il s'élève à S'-Melaine de Rennes, à Loctudy, à Fouesnant ; il s'ornemente grossièrement à Lanleff, à Perros, à la tour d'Hastings ; il se fait sombre à Kernitroun, et devient élégant à Lamballe, à S*-SauYeur de Dinan, à N.-D. des Fontaines et au cloître de Daoulas. Par la période de transition, dont firelevenez et Léhon nous offrent les meilleurs modèles , il atteint l'apogée de l'art chrétien ; et l'on voit naître le style ogival du commencement du XIII* siècle. Nous décrirons à propos de Beauport le type le plus pur qui nous en soit resté.

Ce degré atteint, l'architecture catholique produit encore quelques œuvres , telles que les cathédrales de Dol , de S*-Pol , de Quimper et de Tréguier , et aussi des œuvres moins grandes, mais élégantes et hardies., telles que le cloître de cette dernière église , la petite porte de N.-D. de la Cour, la fontaine N.-D. de S'-Brieuc, le clocher du Cresker, les reliquaires de Lanvellec et de Plougonver; puis elle va s'éteindre dans la multiplicité des détails d'ailleurs très-fins du porche occidental de Guingamp , de celui de Ploërmel , après avoir jeté un dernier et vif éclat dans le ravissant clocher de S-Nicodème (Morbihan], dans les fontaines monumentales de la même église et surtout dans celle de S*-Jean-du-Doigt (2).

Les constructions militaires nous offriront de curieux spécimens , depuis le <( château de verre )> de Péran , les castels de Château-Goëllo et du Vieux-Bourg-Quintin (en breton , Coz-Kintin] , depuis les cuves et les mottes qui

(1) Plusieurs de ces édifices ont subi , à des époques plus ou moins rapprochées de nous , des embellissements qui leur ont enleré une partie de leur caractère.

(2) La seconde partie de notre Atlas reproduira les plus remarquables de CCS divers types.

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se rencontrent encore si nombreuses en Bretagne, jusqu'aux tours carrées de la Touche-à-la-Vache , aux donjons de Coëtmen , de Cesson , de Montbran et d'Elven , aux belles enceintes de Dinan (1) , du Guildo, de La Hunaudaye et de Tonquédec , dont les dernières tours , par leur développement, touchent presque aux bastions de Brest, de Port-Louis et de Lorient.

Dans Tarchitecture civile , Dol possédait naguère et possède probablement encore plusieurs belles maisons des XII* et XIII'' siècles ; Vitré , Dinan , Morlaix , Lannion , Malestroit, Châteaubriant, S-Brieuc, en ont des xiv% xv*, xYi* et XTii* dont les façades , les escaliers , les cheminées attendent le crayon de Tartiste ou l'appareil du photographe.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de celui des arts qui les résume tous , de l'architecture : les autres suivirent ce grand mouvement (â). Toutefois, en dehors du cloître, ce ne fut guère qu'à partir de la fin du xii* siècle , après les guerres de succession , que la sculpture , la peinture et la musique se développèrent en se répandant. Aussitôt paisible possesseur du duché, Jean de Montfort appela près de lui

(1) RendoDS grâce à la fermeté de S. Exe. M. le Ministre d*£tat qui a jusga'ici résisté à tontes les sollicitations » à tontes les clameurs , et s'est résolument opposé à la destruction d'une des portes de cette ville , ne roulant pas permettre de porter une nouvelle atteinte à la couronne murale dont cette cité ne parait pas tout entière sentir le prix.

(2) Ce qui reste de peinture à fresque de cette époque est encore en grande partie caché sous le badigeon ; cependant , il en a été mis à découvert dans la tour dite d'Hastings à Tréguier , dans l'église de cette ville , dans la chapelle de S*-Léon de Merléac et ailleurs. La statuaire des xii% xiii* et xiv* siècles n'est plus guère représentée que par des tombeaux entre lesquels nous citerons ceux de Léhon , de Beaulieu (aujourd'hui à St-Brieuc) , de Josselin , et la très-curieuse image de chevalier , recueiUie et déposée dans la chapelle du château de Launay par M. Ludovic de Foucaud.

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une foule d'artistes anglais , qui créèrent de ce côté de la Hanche une école nouvelle. Elle ne tarda pas à se modifier sous les influences locales , et donna naissance à Técole bretonne.

Les œuvres de celle-ci sont encore trop nombreuses pour que nous songions à les énumérer toutes. Outre quelques ornements sacerdotaux, quelques vases sacrés , tels que ceux de Camac et de S'-Jéan-du-Doigt , ce sont des croix , des bannières, des frises historiées, des stalles, des bancs, des bahuts sans nombre, souvent incrustés d'émaux ; de riches reliures, des enluminures de toutes sortes, des ivoires, des retables d'albâtre peints et dorés, des autels qui, comme au Folgoat, sont de véritables ciselures; des jubés qui offrent à l'œil charmé une dentelle de pierre ou de bois : citons entr'autres ceux de Craffault , du Folgoat et de Kerfons.

La serrurerie nous a laissé des œuvres où l'élégance est réunie à la force, comme dans la chaire de Carnac. — Qui n'a entendu parler des croix et des calvaires de la Bretagne, dont quelques-uns, comme celui de Plougonven, étaient de véritables rochers sculptés , autour desquels se détachaient des centaines de statues, représentant la chaîne des personnages bibliques depuis la chute du premier homme jusqu'au Golgotha (1) ? £t ces retables à trois et quatre étages, où se multiplient les figures et figurines, les colonnes torses, les oiseaux becquetant le raisin sous le feuillage de la vigne symbolique ; et ces mille autres détails d'une finesse extrême , s'enlevant d'ordinaire sur un vermillon du plus splendide effet [%] !

(1) Le tailleur d'images du moyen-âge vient de renaître de nos jours , avec sa foi et sa naïveté : les calvaires et les tombeaux de M. Hemot (de Lannion) sont déjà sortis de Bretagne et gagnent jusque dans le Bordelais.

(3) Nous décrirons un des pins beaux de ce genre , col ni de Notre-Dame du Tertre.

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Nos peintres indigènes, dans les xv* et xvi* siècles, ont décoré les murs, les lambris et les fenêtres d'oeuvres qui n'ont guère été dépassées. La Danse macabre de Kermaria a été dessinée par M. Dénouai et sera gravée dans le beau recueil des archives de la Commission des Monuments historiques au Ministère d'Etat. Les fresques de la Passion de S -Léon à Merléac ; les lambris de la même église représentant l'Ancien Testament, les légendes de la Sainte Vierge et de saint Jacques, accompagnées de tout un orchestre céleste ; les cent vingt médaillons qui décorent la voûte de Notre-Dame du Tertre à Châtelaudren , ne méritent pas moins l'attention , au point de vue de l'iconographie , de l'étude des costumes et de la forme des instruments de musique.

C'est principalement sur le verre que l'artiste breton (1) a déroulé toutes les richesses de sa palette. Nous ne lui attribuerons pas les cartons des verrières de S^-Jean et de S^^'-Barbe de Moncontour ; mais il n'est pas possible de lui refuser celles de Notre-Dame de la Cour , de S -Nicolas du Pélem, de I^cquenvel, de Langast, de S*-Léon, de Bieuzy, de Locminé et de tant d'autres églises ou chapelles. Au XVI* siècle surtout, au moment où l'art du verrier allait disparaître pour près de trois siècles, il léguait à ce pays ces tableaux incomparables de dessin et de coloris , qui célèbrent encore la Passion de Jésus-Christ , la généalogie et l'Assomption de la Vierge k La Ferrière , la légende de saint Yves à Moncontour , celle de saint Ermel à Ploërmel, etc.

(1) Nous avons recueilli une longue liste de « peintres Tictriers » qui ont travaillé en Bretagne et dont les noms se retrouvent dans les comptes anciens, à dater du xiv« siècle : quelques-uns sont étrangers à la province , mais le plus grand nombre lui appartient.

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L'emploi des verres peints est très-ancien en Bretagne : un des premiers exemples que nous en puissions citer est ce vitrail dont révèque de Rennes , Etienne de Fougères , décorait la chapelle qu'il faisait bâtir en l'honneur de Notre- Dame et de saint Firmat, en 1172 (1). Le vitrail de Dol est d'une époque bien rapprochée de celle-ci. Les châteaux aussi jouissaient de cet ornement, comme le prouve le compte de Henri Le Tranneuc, qui « rhabillait )> la grande vitre de la Hunaudaye, au xv* siècle (2).

Que si nous revenons de l'art à la partie de l'industrie proprement dite, nous nous bornerons à quelques mots sur la métallurgie. La profusion des métaux répandus par la nature dans presque toute la Bretagne y a donné à toutes les époques un développement considérable à cette branche du travail humain.

Les traces de forges y sont très-fréquentes et se rattachent manifestement aux débris d'habitations gallo-romaines, aussi bien que bretonnes. Une multitude d'actes prouvent que , dans le moyen-âge , quelques usines ou manufactures s'attachaient presque toujours aux grandes propriétés : nous avons vu déjà les comtes de Quinlin et ceux de Porhoët établir sur leurs domaines l'industrie des toiles ; les Rohan énuméraient avec orgueil les grosses forges qu'ils entretenaient dans leurs forêts , et notamment les vmgt ou trente

(1) D. Mor. 1 , 672.

(2) Mss. de M. Gornillet. — La Togue ii*est que trop rerenue aux vitraux peints ; la Bretagne s'y jette avec Tentraînement d*un goût plus vif qu'éclairé. Toutefois , auprès de nouveaux et malheureux essais , nous pouvons citer les belles verrières que M. Steinheil a données à Billion , M. Petit-Gérard à S*-Mi' chel de S'-Brieuc, M. Fialex à Guingamp, M. Thibaut à S*-Ilan.

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de la seule forêt de Loudéac (1). Quand la famille Le Cardinal créa dans Plouvara la seigneurie de Kernier, elle voulut avoir aussi ses forges près de son château et de sa justice.

Nous pourrions multiplier ces exemples. N'est-ce pas autour des châteaux du Penthièvre , du Dinannais « du Goëllo, de Fougères que sont nées les principales industries? L'histoire , d'ailleurs , n'est-elle pas là tout entière pour prouver qu'aux époques de décadence seulement l'aristocratie s'abandonne à l'oisiveté et s'en honore?

Une étude attentive du sol révèle sur un grand nombre de points des puits et des galeries de mines : nous l'avons vérifié entre autres pour les deux bassms du Gouêt et du Leff.

D'abord, au point dit les Bouexières, près de l'embranchement de deux voies romaines, sous la « côte des Buis », il existe de vastes et hautes galeries, d'une construction toute particulière : il semblerait par leurs amples dimensions qu'elles étaient destinées au travail , non-seulement du mineur, mais aussi du monnayeur. Le fait est que des pièces des premiers empereurs romains y ont été coulées : quand des pluies prolongées font déborder au-dehors l'eau qui remplit une partie de ces galeries , elle entraîne avec elle de ces pièces en assez grand nombre. Elles paraissent n*avoir pas servi : souvent elles ne sont pas ébarbées , et semblent des épreuves de rebut.

Le XV* siècle vit reprendre par une compagnie allemande les anciennes exploitations , abandonnées pendant les guerres du siècle précédent. Une grande liberté d'action fut d'abord

(1) « Esquelles est ouvré en fer , et y sont faictes poisles plattes , fers de charrue, broches, landiers, de quoy grant part da pays de Bretaigne est foamy, à très-grant profîct de la chose pablicqiie de ce pays et royaumes voisins » (Supplément aux Pr. de D. Taill. 165).

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donnée à celte compagnie ; mais les lellres ducaies de 1 iM, en faveur de l'amiral Jehan de Penhoët , prouvent assez que les grands seigneurs qui avaient contribué à la délivrance du duc, profitèrent de sa reconnaissance ou de sa faiblesse, soit pour empêcher d'entamer leurs fiefs, soit pour s'y réserver une part des bénéfices (1). Ces prétentions des propriétaires devinrent une sorte de droit public qui eut pour effet d'empêcher le travail des mines de prendre un développement considérable, jusqu'au jour où la monarchie fut assez forte et la noblesse assez faible , l'une pour protéger , l'autre pour ne plus entraver les fouilles qu'exige l'extraction des métaux profonds.

A mille ou quinze cents mètres des Bouexières , sur un autre point du bassin du Gouët, une compagnie anglaise obtint une concession au commencement du xv!!"" siècle, fit de nombreux sondages, quelques remuements de terre; mais ses travaux ne paraissent pas avoir été jamais poussés bien loin.

Dans le vallon du Leff , à deux kilomètres dans le sud de Châtelaudren , au lieu dit Rubourgée , un sieur Danican découvrit, en 1760, un filon de galène argentifère, pour l'exploitation duquel il demanda de suite une concession. Deux ans après, M. Yalmont de Bomare publia cette découverte, qui lui a été attribuée par Ogée. Ce ne fut qu'en 1766 que la concession fut accordée, embrassant un triangle de près de vingt lieues carrées , entre le Trieux , la mer et une ligne passant par l'Etang-Neuf , Quintin et YflBniac. Aussitôt l'exploitation s'ouvrit sur plusieurs points , rayonnant autour de Rubourgée et de la Yillefumée (2).

(1) D. Mor, II, 1134.

{2} L'auteur de la carte géologique des Côtes-du-Nord suppose que ce nom

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Quinze filoDs plus ou moins riches , plus ou moins profonds , d'une exploitation plus ou moins difficile , furent entamés entre Châtelaudren , Plouagat, Bocqueho, Plouvara et Trégomeur. Après diverses péripéties, une société bien dirigée et disposant d'un capital considérable prit l'exploitation de ces mines , et arriva à retirer jusqu'à soixante-quinze pour cent de plomb et cinq onces d'argent au quintal. La Révolution en s'emparant de toutes les mines de Bretagne en arrêta l'essor : le matériel de celle-ci a été transporté à Poullaouën et au Huelgoat (1).

La place qui a été occupée par l'industrie reste longtemps empreinte de la plus morne tristesse. Nous n*oublierons jamais l'impression douloureuse que nous éprouvâmes en traversant la forêt de Coat-an-Nez par une belle matinée de printemps : tout à cette heure était joie , chants , fraîcheur , lumière sous ces verdoyantes futaies. Tout-à-coup nous tombâmes au milieu d'une forge abandonnée : les portes et les fenêtres avaient disparu ; les populations voisines avaient enlevé ce qui s'était trouvé à leur convenance ; les grands engins seuls étaient restés. L'eau en se plaignant courait en vain sur les roues hydrauliques ; les hautes cheminées chancelaient sur leurs bases ; la gueule ouverte des fourneaux ne laissait voir que des laves figées, et les herbes croissaient déjà autour des puissants martinets , comme autour des sphinx du désert.

C'est cette image de la désolation et de la mort , mais plus effacée déjà , qui vous frappera si vous remontez au-

vient des hauts fourneaux qui y furent établis ; mais les anciens titres parlent de la Villefumée plusieurs siècles avant qu'il y fût question de mines.

(1) Au moment où nous écrivons ces lignes , une compagnie anglaise, après quelques sondages, demande une concession pour exploiter ces filons, dont les produits passeront chez nos voisins d'outre-Manche.

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dessus de Oiâtelaudren le riant vallon du Leff. Partout des rivières coupées , des canaux desséchés , des étangs devenus des marécages. Les murs à demi-écroulés sont tantôt épars, tantôt entassés, comme les morts du champ de bataille. Les haldes soulèvent péniblement leurs fronts dénudés pour contempler ces ruines, et de vastes espaces ne produisent plus que cendres et scories. Des histoires de crimes et d*accidents entourent de terreur ces puits sans fond et ces sombres galeries , a qu'habitaient des hommes à la barbe verte » , dit le paysan des environs. Celui-ci passe en se signant près de ces terres maudites que l'étranger a rendu stériles, pour y chercher le plomb qui tue et emporter la richesse du pays.

Commerce t IVuTlsiitloii ; TOles % foires % erë^t ; matatlons de 1» propriété % neliles e#mmer«

Dans un travail publié, en 1859, dans la Revue de Bretagne et Vendée (1) , M. de La Borderie a prouvé que, pendant tout le moyen-âge , la Bretagne eut un commerce maritime. Aux textes cités par notre savant compatriote, ajoutons quelques faits, propres à établir que ce commerce, développé à Tintérieur comme à l'extérieur , savait se servir et des cours d'eau et des routes aussi bien que de la mer.

(1) T. V, 5' et 6' livr.

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Charles-le-Chauve défendit de prélever aucun impôt, aucun tribut sur les hommes dépendant de l'abbaye de Redon ; qui trafiquaient par mer , par terre ou sur les fleuves ; il voulut même que les avantages qu'en pourrait retirer le fisc royal fissent retour au monastère.

A peu de temps de là, des religieux de Ballon demandaient à Nominoe de leur abandonner une partie des droits perçus sur les navires et les marchands « en Balrit ». Nominoe fit consulter par un de ses mùsi dominici les anciens du pays où l'Oust se joint à la Vilaine. Ceux-ci répondirent qu'il existait un usage autorisant le seigneur de Bains à pré^ lever un tribut , soit en argent soit en marchandises , sur tout commerçant ou sur toute barque naviguant sur l'Oust ; mais que ni l'abbé de Busal ni celui de Ballon n'avaient jamais exercé de droits sur le commerce ou les navires dans ces parages.

Salomon , qui se qualifiait « prince de toute la Bretagne et d'une grande partie des Gaules », confirmait les privilèges accordés par Gharles-le-Ghauve aux marchands et aux navires relevant du fief des moines de Redon : comme le roi des Francs , il voulut que l'abbaye bénéficiât de tout ce qui était perçu au profit du trésor (1).

La légende de saint Gonstan dit que , dès les premières années du xi'^ siècle , aussitôt que la Bretagne commença de renaître , une de ses flottes marchandes se dirigeait vers l'embouchure de la Loire. Vers le même temps , le duc Alain accordait aux Bénédictines de S -Georges le droit de vendre et d'acheter « per civitates et castella , via$ que publicas ac pontes cum quibus voluerint mercimoniis suis transeundi, sine ullius exactione consuetUr

(1) Cart. Rolon. ap. D. Mor. 271, 275, 307.

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dinis ^ (1j. Ainsi de grandes libertés étaient données même aux religieuses qui voulaient contribuer par le commerce au développement de la richesse publique.

Deux chartes du cartulaire de Redon (2) nous montrent cette abbaye expédiant des navires en Poitou , quelques années après ; les seigneurs propriétaires des châteaux de « Guannache atque Belvedeir et Heirio monasterii ^ se jettent sur un de ces navires et s'en emparent ; puis , touchés de repentir, ils font réparation à S^- Sauveur et lui abandonnent les droits de navigation. Un peu plus tard , Geoffroy de Dinan donne au prieuré de la Madeleine-du- Pont une redevance de 12 deniers par navire abordant au <i bourg des Moines )> , quelle que soit la nature de sa cargaison et de quelque pays qu'il vienne. Le frère de Geoffroy abandonne au même prieuré les taxes perçues sur toute marchandise mise en vente dans ce même bourg (aujourd'hui le port de Dinan) , qu'elle y arrive par voie de terre ou de mer. Enfin Geoffroy , sire de Châteauceaux , fait don à Marmoutiers de tous ses droits sur les navires montant et descendant la Loire.

Un document du xii* siècle , document que nous avons déjà cité, la géographie de l'Arabe Edrisi, présente la Bretagne comme un pays riche , commerçant et peuplé. « A Faines (Vannes) , dit-il » il y a port et constructions navales ; à Eenberlin (Quimperlé), marchés et industrie ; à S'-Korentin (Quimper) , commerce ; à Laïnos , ville agréable , bien peuplée et bien approvisionnée ; à S^-Matha , port sûr et bien fréquenté , dont les habitants sont riches et font beaucoup de commerce ; à S -Mahlo , ville dont les ressources sont

1) Carl. Roton. op. D. Mor. 1 , 369 el 631.

:2] Ap. D. Mor. l. 100.

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nombreuses, la populalion considérable, le commerce riche, Tindustrie active , entourée de champs cultivés et d'habitations contiguës ; à Dinan , ville ceinte de murs de pierres , commerçante , port d'où on expédie de tout pôté des marchandises ; à Dol , ville située au fond d'un golfe avec marché et bon commerce , vignobles et plantations de toute espèce » (1). D'autres centres commerciaux, dont l'Arabe ne parle pas , florissaient encore à ce moment : ainsi Redon , que nous voyions toul-à-l'henre faire le cabotage sur les côtes du Poitou, produisait et vendait de beaux chevaux, dans les premières années du xii* siècle (2).

Derrien de La Roche, en fondant le prieuré de S'^-Croix, donnait aux chanoines la taxe que ses prédécesseurs et lui prélevaient, sous le nom de Levagium^ sur les sels et les vins expédiés de son port et de tout le rivage de son fief. Eudon de Porhoët , qui prenait en ce moment le titre de comte de Bretagne , transportait à S^-Martin de Josselin , en H64, tous ses droits sur les vins exportés de Vannes (3).

La multiplicité même des droits pesant sur le commerce prouve combien la circulation était active. Il faudrait bien , au reste, se garder de ne voir dans les péages que de pures exactions : ainsi dans l'origine les barrières étaient le seul moyen connu d'assurer la police des routes, et de forcer ceux qui en profitaient à concourir à leur entretien.

La meilleure preuve que, au xiii* siècle, le commerce

(1) Géogr. VI , 252. — On voit qu'il n*est plus question d'Alel. M. Jaubert a voulu voir Lannion dans Laïnos , et Si-Brieuc dans S'-Matha. Ici Terreur est manifeste ; « Ville située sur un cap où se termine le golfe de Bretagne », dit le géographe arabe , ce qui convient non pas à S^Brieuc , mais h S'-Mahd, près-de la pointe S*-Mathieu (Finistère;.

(2) Cari. Roton. D. Mor. 1 , 516.

3} D. Mor. 1 , 640, 646, 653, 701 , 723.

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breton allait toujours se dévoloppant , c'est qu'il est mentionné plusieurs fois au grand code maritime du moyen-àge, aux <( Jugements d'Oléron » , qui furent pour les mers du Couchant ce que fut a II Consolato del Mare » pour celles du Levant (1). Nous en voyons encore la preuve dans les « Noblesses et Coutumes du comte de Bretagne )>, où sont réglés les a breffs et sceaux de conduite y> délivrés aux navires sur les côtes de ce pays (I!]. Le texte que nous avons cité à la p. 6 du T. II, sur les droits de pilotage réglés d'un commun accord entre saint Louis et Pierre de Dreux, vient d'autre part à l'appui de notre assertion.

Nous voici à une époque où les documents se multiplient, et nous n'avons plus que l'embarras du choix. En 1243, an mois d'octobre , le roi d'Angleterre prenait sous sa sauvegarde les navires bretons qui lui apportaient des blés [3]. L'année suivante , le même Henri III était obligé de préparer, dans cinq de ses ports, de formidables armements contre les corsaires bretons , qui, de l'aveu de ce monarque, lui faisaient beaucoup de mal, depuis le commencement de

(1) Notamment aax art 14 , 19 et 26. — A propos da droit de bris , noos avons précédemment parlé (T. Il , p. 4 et sniv.) de ces lois d'Oléron, résamé des usages très-anciennement pratiqués entre Bordeaux et Rouen, publié, suivant toute vraisemblance , par ElSonore de Guyenne , vers 1152 (Voir à cet égard la Dissertation de Clairac sur Fart. 26 des Us de la mer , p. 97, et les Commentaires de Valin sur TOrdonnance de la marine, Préf. 12). On pourra se faire une idée du droit de cette époque par Part. 26 : on suppose que deux « bacheliers ou locmans » s'engagent sur leurs tètes à conduire une « neff » à S<-Malo et qu'ils la perdent. « Si le maistre ou aucun des mariniers ou aucun des marchants soit qui leur couppe les tètes , ils ne sont pas tenus à en payer d'amendement ; mais toutefois , ajoute béniguement la Coutume , l'on doit bien scavoir , avant l'occire , s'il a parquoy amender. Et tel est le jugement en cest cas. »

(2) D. Mor. 1 , 792.

(3) LHtres des Rois et Reines , 1 , 67,

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la guerre contre la France. El n'est-ce donc pas un fait qui en dit assez sur le mouvement de nos ports que les droits du seul petit havre de S*-Mahé, qui s'affermaient 3,000 liv., pendant dix-sept ans, à cette singulière association du duc de Bretagne , d'un bourgeois de Lamballe et d'un bourgeois de Paris (1)?

Hais ce qui est plus significatif encore, c'est l'enquête faite, en 1296 , par le vicomte d'Àvranches, dans les villes de Dol, Le Vivier, Cancale, S^-Malo, Dinan, Jugon, Lamballe , S^-Brieuc , Ghâtelaudren , Guingamp , Tréguier , Lannion, Morlaix, S'-Pol de Léon, Lesneven, S-Mahé, Brest , S -GuénoIé-du-Bois (Landevennec) , Landemeau et Quimper-Corentin. Le vicomte était envoyé par le roi de France pour s'assurer si des marchands bretons ne foumissdent pas à l'Angleterre des armes et des vivres : hâtonsnous de dire , à l'honneur de nos compatriotes, qu'aucun fait ne vint justifier les soupçons de Philippe -le- Bel ; mais, malgré les ravages récents des Anglais sur nos côtes , partout l'envoyé du roi trouva un riche commerce de blé , de sel et de poisson sec , échangés contre les vins du Midi , les fers d'Espagne et de Normandie (2). Nos chartes 8 et 12 de S*-Jacut montreront aussi ce qu'il y avait de vie commerciale dans l'intérieur de la Bretagne ; et le n"" 43 de Léhon , ainsi que plusieurs de S^-Aubin , établiront la richesse^ des foires de Dinan, particulièrement celles du Liège , au xiii' siècle.

Le 20 juillet 1318, Edouard II, roi d'Angleterre, écrivait au duc de Bretagne pour se plaindre que des marchands et mariniers bretons avaient armé en guerre des navires

0) Lettres des Rois et Reines, I, 932 , 994, 1037. (2) Très, des chartes de Brct. Arch. de l'Emp. 1 , 24(i.

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avec lesquels ils avaient fail la course coutre les sujets anglais. Les nombreuses pièces rapportées par Rymer et dans la collection de Bréquigny [i] prouvent que, jusqu'à la fin de Tannée 13S2 , Edouard ne cessa de se préoccuper de ces courses , que le commerce britannique en souffrait beaucoup ^ et que la Grande-Bretagne tenait essentiellement à de bons rapports commerciaux avec la Petite.

Dès que Jean lY fut maître de la couronne, il s'occupa de rendre au commerce breton sur terre et sur mer la sécurité dont celui-ci avait besoin. Le commencement de celte ère nouvelle est marqué par l'ordonnance du {^'juillet 137S, qui frappe les marchandises, à l'importation comme à l'exportation, d'un impôt particulier, destiné à armer des navires de guerre pour protéger la navigation (S). De là sortirent , aux deux siècles suivants , les « Convois de mer )> , caravanes nautiques , qui trois fois par an se réunissaient, sous la protection de nefs et de barques armées, et se dirigeaient de conserve depuis la pointe S^-Mathieu jusqu'à La Rochelle, Bordeaux et Bayonne (3).

Nous ne suivrons pas les développements de notre commerce dans les xv* et xvi® siècles ; les textes en sont partout (4). Bornons-nous à dire que, aussitôt la paix, les Bretons s'élancèrent avec ardeur dans la voie ouverte à la navigation de long cours par l'usage de la boussole. De grandes associations §e formèrent sous le nom de « Far-

ci) T. LXXI ; Mss. do la Bibliot. împ. — Rym. III , 731 , 856 , 864 , 885 , 907 , 9T7.

(3) Très, des ch. de Bret. S. B. 29.

(3) D. Mor. III, 746, 1121. 1123.

(4) Voir notamment les PreuTes de D. Mor. Il, 801 , 1059, 1083, 1090, 1118, 1138, 1152, 1603, Pir.

PROLÉGOMÈNES. clxxvii

çonniers » (4) pour préparer des armements capables non plus seulement de longer les côtes jusqa*en Espagne, mais de faire le commerce du Levant et d'explorer les profondeurs encore inconnues du Couchant. Une réclamation du duc de Bretagne au roi d'Angleterre, en 1416, montre les navires de sa nation chargés d'épicerie, de mercerie, de cuivre, de garance, d'alun, de diverses espèces d'armures et autres riches denrées. En 1479 , le Pape autorise les Bretons à trafiquer avec le Turc pour en tirer « des chiens, des chevaux, des faucons et aultres marchandises fort utiles » (S). Marc l'Escarbot, qui en 1608 écrivait l'histoire de la Nouvelle France, s'appuie sur d'anciens documents pour établir que , « plusieurs siècles auparavant » , les Malouins péchaient la morue à Terre-Neuve ; et Corneille Wytfliet convient que les Bretons fréquentaient ces parages en 1504. Enfin il suffit de nommer Jacques Cartier pour rappeler la part prise par la marine bretonne aux grandes expéditions du xvi* siècle. Dans cette trisle époque , pendant qu'on se déchirait au-dedans , la marine , où s'était réfugiée la partie la plus pure de la nation , portait au loin , comme plus tard les armées de la République sous la Terreur , la gloire et la fortune de la France.

Dès le milieu du xv* siècle , le mouvement commercial avait pris un développement tel qu'on avait cru nécessaire de le régler. La m* constitution du duc Jean Y eut principalement pour but d'arrêter le prix toujours croissant des denrées de première nécessité, qui passaient en grande

(1) Ce mot est très-ancien en Bretagne : c Terre percionarorum tuorum >, est-U dit dans un texte qui n'est pas postérieur au xi* siècle. C'est la terre des consorts , de ceux qui exploitent en commun.

(9) Collect. de Bréquigny, 19* volume.

T. m. XII

cLxxvm PaOLEGOMKiNKS.

partie en Angleterre (!}. L'exportation des céréales et de la viande de boucherie fut interdite par les villes et ports considérés comme les portes de la Bretagne (2). Des mesures furent prises en même temps à l'égard du commerce intérieur : les laboureurs ne durent plus se mêler de trafic ; une sorte de loi de maximum fut établie ; il fut défendu d'exiger en or le prix des denrées « et de se coaliser pour maintenir la cherté ; les cabarets furent soumis à une surveillance sévère , le nombre en fut limité , etc.

Malgré tous les efforts faits pour assurer la police des mers , le brigandage s'y développa comme sur terre , à la suite des immenses armements que nous avons signalés. A cette époque , comme en d'autres temps , plusieurs Bretons figurent parmi les corsaires ou pirates les plus renommés : nous n'en citerons qu'un , Jehan du Quelenec , seigneur de Bienassis , dont M. deXa Borderie a raconté l'histoire (3).

Le commerce breton s'est plus servi de la navigation que des routes : celles-ci toutefois ne manquaient pas

(1) « Comme doqs avoDs sceu qae plusieurs s'avancent à tirer et mettre hors de nostre pays par mer et par terre plusieurs vivres , vitailles et autres choses nécessaires pour la vie et nécessitez des hommes , comme bestes d'aumaille , oaës , moutons , poulailles , porcs , heures , œufs , grosses , cuirs , œuvres de cordonnerie, fils, lins , chanvres, et plusieurs espèces de denrées, vivres et vitailles nécessaires pour la provision de nostre pays » , dit l'ordonnance ducale. Il faut donc en conclure que , dès-lors , une partie de la production de la Bretagne passait en Angleterre ; et que , d'autre part , les doctrines économiques de ce temps étaient bien éloignées du libre échange.

(2) L'ordonnance ducale cite entre autres S*-Malo , Dol , S*-Ànbin du Cormier, Vitré , Fougères, La Guerche, Châteaubriant , Vauventie , La Chapelle- Glen , Ancenis , Varades , Nantes . Clisson , Viellevigne , Machecoule , Bourgneuf, S*-Nazaire , Guérande (D. Mor. II , 1153 et suiv.).

(3) Revue de Bret. et Vendée , V. — Très, des ch. de Bret. C. A. 26. — R('g. de la Chambre dos Comp. f 10, r)3, 176. - D. Mor. III, 252.

PROLEGOMENES. clxxix

au moyen-âge. Si la domination romaine avail pressuré, épuisé ce pays, du moins elle Tavait doté d'un réseau vicinal tellement complet que, malgré le déplacement des populations, il a pu, pendant près de dix-huit siècles, satisfaire à la plupart des besoins ; tellement résistant que, aujourd'hui encore, il offre sur un grand nombre de points la partie la plus solide de notre système moderne. Le peuple opprimé et ses bardes qui en étaient l'écho pouvaient maudire la vieille Ahès, qui les forçait à « porter des pierres grandes et petites à travers la lande )> (1) ; mais la tyrannie de Rome a passé , et longtemps , bien longtemps sont restés les bienfaits de ses routes.

En parcourant nos campagnes , il n'est personne qui ne soit frappé du nombre des voies abandonnées , de leur largeur, de leur solidité, et le plus souvent de leur habile tracé. A qui sont-elles dues ? Comment se liaient-elles les unes aux autres ? Il faudrait encore bien des années pour répondre d'une façon sûre et complète à ces questions. Les longues et patientes recherches du regrettable Bizeul ont ébauché la matière ; les travaux de M. Gautier du Mottay ont rectifié ces premiers pas et avancé notablement la question (S!) ; nous-mêmes espérons y avoir ajouté quelque chose; mais nous ne pouvons nous dissimuler qu'il reste encore à faire bien plus qu'il n'a été fait.

(1) € Ketomp mein brax war an hencho » Kesomp mein bras ha mein bihon » War an hent bras, e kreix al lann. »

(Chant breton publié par M. de La Borderie.)

(3) Les travaux de M. da Mottay, encore inédits, ont été adressés à la Commission de Topographie des Gaules. Notre savant ami les a mis à notre disposition avec le plus obligeant empressement. C'est à lui que revient la meilleure part de l'essai que nous allons tenter.

CLxxx PROLÉGOMÈNES-

Pour donner à nos études sur nos anciennes voies un caractère certain et à peu près complet, nous les limiterons à un quadrilatère dont S^-Servan (Àlet) , Goz-Yaudet (à Tembouchure du Guer] , Garhaix et Gaêl forment les angles. Dans cet espace, nous avons un centre qui domine tous les autres , Gorseul , capitale du peuple appelé Cwiotolitae par César, et Civitas Corisopitum par la Notice des Provinces (1). Parcourons rapidement chacune des voies qui en rayonnent, n'attribuant d'ailleurs aux Romains que celles dont le caractère est bien constaté. Il est probable néanmoins que la plupart des autres voies anciennes se rattachent au même système de vicinalité.

Aujourd'hui on connaît six lignes sortant de Gorseul , et distribuées assez régulièrement. L'une , la plus anciennement étudiée , se dirige vers le nord-ouest , en passant par Plancoët et Hénanbihen. Au village du Ghemin-Ghaussée (nom très-significatif), elle prend sa direction générale vers le sud-ouest , en passant à Horienx , Yffiniac , Le Rillan. On a cru jusqu'à ces derniers temps qu'elle continuait en ligne droite , et on en avait signalé des traces sur la lande de Lanfains, que coupent en effet de trèsanciennes routes; mais, grâce aux judicieuses recherches de M. l'abbé Audot, vicaire du Vieux-Bourg, nous avons pu constater dans cette paroisse une voie romaine débouchant de S-Thurian, et qui semble la continuation du Ghemin-Noë (2). Elle porte dans le pays le nom de Vieux-

(L) II parait certain qae le mot Corisopitum a été substitué à Curioioh'him, par des copistes, à une époque où ce dernier mot ne pouvait plus guère être compris.

(2) Ce nom n'est-il autre que l'orthographe altérée par la prononciation de Chemin-Ohé ou Ahès (Chemin de Carhaix)? On Chemin-Noë serait-il on souvenir de Nominoë, comme ailleurs le Chemin de César ou de Bmnehault? C'est ce que nous ne nous permettrons pas de décider.

PROLEGOMENES. clxxxi

Chemin ou Chemin-Ferré ou Chemin de Carhaix (1) ; nous avons recueilli le long de son parcours de nombreux débris gallo-romains et observé plusieurs enceintes fortifiées (2). En tout cas, à partir du Haut-Corlay, où la voie se redresse pour courir vers l'Ouest, il n'y a plus d'incertitude : elle se rend à Carhaix par S*-Nicolas-du-Pélem, Plounévez-Quintin et Kergrist-Moëllou.

Cette voie reçoit plusieurs embranchements. Le premier, partant du village du Chemin-Chaussée , se dirige vers Alet par Montbran, Matignon, Le Guildo (3), Ploubalay; M. Gautier du Mottay estime que cette voie a dû franchir la Rance à Jouvente. Un second embranchement , partant du même point, remonte au nord pour relier la station dont tes vastes débris bordent la plage d'Erquy. Nous retrouverons encore d'autres ramifications de cette grande artère ; mais revenons au rayonnement vicinal de Corseul.

M. Gautier du Mottay a reconnu sur plusieurs points, entre l'antique cité et Lamballe , une voie se dirigeant de l'est à l'ouest ; au-delà de cette dernière ville , elle se relève vers le nord-ouest , dans la direction de Port-Àurèle. Une troisième voie , sortant de la cité des Curiosolites , s'avance au sud-ouest par Jugon et Plénée, et s'infléchissant

(1) Il s'embranche avec une voie moins large qui porte le nom de Tra<nh Bardour, le Val da Barde.

(3) Nous en arons rencontré qui n'araient pas moins de cent mètres de largeur, les unes circulaires, les autres elliptiques; elles se composent d'un talus et d'un fossé , sans maçonnerie. Aux environs , on a trouvé un collier gaulois en or, la statuette en bronze d'un soldat nu , le casque surmonté d'un oiseau , et une terre cuite représentant la femme qui allaite deux enfants. Chacune des enceintes fortifiées domine un versant ; nous les croyons postérieur aux Romains.

(3) Tout auprès ; les substructions gallo-romaines des Quatre vaux ont été découvertes et décrites par M. de La Norvonnais.

CLXXXH PhOLÉGOMÈNES.

vers le sud, à la hauteur de Merdrignac, semble gagner Josselin.

La quatrième , tirant au sud-est , se dirige vers Jublains. M. Gautier du Mottay a le premier signalé un embranchement venant de Léhon, et allant au sud vers Gaël, par Canines (<) et S-Jouan-de-l'Isle.

La cinquième voie de Gorseul prend vers l'est la direction de Dol par Taden , où abondent les substructions. Enfin la sixième, par le nord-est, traverse Languenan, Trigavou, Pleslin , pour gagner Alet par le passage de Jouvente.

Si, quittant la cité des Curiosolites , nous marchons à Touest en suivant le littoral , nous trouvons les débris antiques accumulés en très-grand nombre dans l'anse comprise entre l'embouchure du Gouessant et la pointe de Roselier [Ros-el'Aer, le Tertre du Serpent), en Plérin: manifestement la population gallo-romaine fut là très-condensée, sans qu'on puisse affirmer toutefois avec certitude si la principale agglomération fut sur la langue de terre formant la paroisse de Billion, ou au fond de la baie d'YlIiniac, ou au castrum de Cesson, ou au Port-Aurèle, Portus Aurelii (2) , tant les ruines sont nombreuses sur tous ces points. Ce qui est sûr, c'est que plusieurs voies semblent sortir de ce territoire : Tune , traversant la presqu'île de Hillion , s'embranche au

(1) Des substructions gallo-romaiacs assez étendues et un hypocauste intact ont été mis au jour sur ce point par les travaux du chemin de fer. M. de Boisanger en a fait lever le plan pour la Société d'Emulation des Côtes-du-Nord.

(3) La plage est presque partout couverte de briques à crochets , bien que sur plusieurs points on les ait recueillies, à diverses, époques, pour en faire du ciment. Des marbres nombreux y ont été souvent amassés , et nous-mêmes avons commencé à déblayer les substructions très-étendues qui couvrent le versant oriental de la baie S*-Laurent. Nous y avons notamment mis à découvert une riche villa avec hypocauste , bains, puits, etc. Tous les champs aux alentours recouvrent des débris semblables.

PROLÉGOMÈNES. clxxxiii

Ghemin-Noé vers les Ponls-Neufs ; une autre de Porl-Aurèle se dirige vers le nord passant près de Vagger, qui en Pordic prend le nom de Camp de César, et près des bains romains de Binic (1).

Une grande voie se prolonge de Port-Aurèle sur le Coz- Taudet , en passant par LanvoUon , Pontrieux , La Roche- Derrien et Lannion. Elle pousse des embranchements , au nord, de S -Jacques à Paimpol, de La Roche à Tréguier, de Lannion à Perros-Guirec ; vers le sud , de Lanvollon à Plélo , Plouvara , S -Donan et Le Rillan , sur le Chemin-Noë ; de Pontrieux à Guingamp , et de La Roche à Callac.

Une autre voie, venant aussi de Porl-Aurèle, passant aux Boëxières et près de l'antique castrum de Château-Goëllo en Plélo , court sur Châtelaudren et Guingamp , jette de la première de ces villes dans le sud un embranchement vers S*-Fiacre, S'-Conan, etc. Une quatrième s'avance dans Test par Boqueho et Bourbriac. Une cinquième , passant à S -Donan, va s'embrancher avec le Chemin-Noé, au-delà du Vieux-Bourg.

En continuant à suivre le littoral , nous trouvons encore une station considérable : c'est Coz-Yaudet , où nous avons vu aboutir la principale voie débouchant de la baie de S*-Brieuc. Trois autres en sortent aussi. L'une remonte au nord vers Perros-Guirec ; une autre descend au sud vers Carhaix par la forêt de Beffou et Carnoët. La troisième se dirige vers Morlaix par S-Michel-en-Grève et Plestin. Aux abords de ce dernier bourg , elle est coupée par la voie qui joignait Carhaix à Locquirec [Loc-Gwirec] par le Guerlesquin.

il) Nous les avons fouillés il y a quelques années , et décrits dans les Mémoires de la Société archéologique des Côtes-du-Nord.

cLxxxiv PROLÉGOMÈNES.

Dans le quadrilatère que nous étudions en ce moment « il nous reste encore à signaler deux grandes lignes pm connues. Toutes deux , en sortant de Carhaix , ne forment qu'un même tronçon , jusqu'aux environs de Rostrenen : là elles se bifurquent. L'une des directions monte yers le nord-est, passe à S'-Léon de Merléac, Plémy , Moncontour et Lamballe pour gagner probablement un point de la côte. L'autre a été reconnue marchant assez régulièrement de l'ouest à l'est, entre Goarec, Mûr, Loudéac, Merdrignac et Gaël (1).

Quelque restreint , quelque incomplet que soit ce coupd'œil, il suffira pour donner une idée des moyens de communication que l'antiquité avait légués à la Bretagne du moyen-âge. Jusqu'à l'invasion normande , on en sentit tout le prix : dans le ii"" siècle, des actes importants étaient datés a de la voie publique, super viam publicam ». Nous en citerons un exemple : c'est la vente d'un domaine noble , aloditm, « près du plou de Carentoir, au temps où régnaient Karle , Lothaire et Hlodwig , où Nominoé possédait la Bretagne , sous l'épiscopat de Susannus , évèque de Vannes, le mactiern Yurbilius étant devenu infirme ^ (S).

La vicinalité gallo-romaine résista aux invasions des ix* et x"" siècles , et à l'abandon qui en fut la suite , puisque nous la retrouvons, à peine la société bretonne reconstituée, et qu'elle est fréquemment mentionnée jusque dans le XIII'' siècle. Dans la première moitié du xi% l'acte de fondation du prieuré de Ghantoceau nomme le Cheminvm

(1) La plupart de ces voies ont conservé sur certains points de leur parcours les noms de chemins des Romains, chemins pavés , chemins-chaussées, chemins de TErat ou Estrac. Cette dénomination s'employait déjà an ziii* siècle , comme le prouve la charte 30 de S'-Aubin.

(2) Cart. Roton. ap. D. Mor. 1 , 265.

PROLÉGOMÈNES. clxxxv

Monfalconemem. En 1181 , Tenquète de Dol signale la a Yieille voie y> , entre cette ville et Dinan ; c'est éyidemment la voie romaine , dont il a été question pins haut. Près d'nn siècle plus tard, un acte de S -Florenfr-sous-Dol « qualifie cette route de a via que ducit gentes apud Dinannum ». Dans un accord entre Guillaume de La Chapelle et les moines de Savigné , nous voyons spécifier la voie entre Rennes et Fougères, etc. (1).

Philippe de Beaumanoir partageait les diverses lignes de son temps en cinq classes : le sentier de quatre pieds , la carrière ou charrière de huit , le chemin de trente-deux , le chemin de César de soixante-quatre (2). C'est à peu près ce qui se retrouve dans les actes que nous allons publier. Le fonds de Beauport nous montre, en 1S2!3, la voie publique passant devant le prieuré des Fontaines de Chàtelaudren (3). En 1S30, une charte de la même abbaye signale le chemin conduisant de Plouha vers la fontaine. Cinq ans après, deux autres sont désignés en Trégomar. En 1S4S1, nous verrons le grand chemin de Ploubazlanec ; un autre entre Perros et Portz-Even, en 1S145. Chàtelaudren et Plélo étaient reliés par une voie en 12151 ; Lanloup et La Grandville ou Kermeur, par une autre, en 1S5S1; Plélo et Lanvollon, en 1260 (4) ; cette dernière ville et Kerity, en 1S68; Establehon et S'-Hélen, en 1285.

De nombreuses fondations pourvoyaient à l'entretien des

(1) D. Mor. I, 385, 684, 716, 960.

{%) Coat. de BeauYoisis , chap. 35 , p. 367.

(3) Tontes les roies n'étaient pas pnbliqnes ; car le dnc Conan , en donnant à sa sœnr, abbesse de S^-Sulpice, sa terre de Merle, y joignit les chemins et sentiers traversant cette propriété (D. Mor. 1 , 663}.

(4) Cote Toie romaine , longtemps abandonnée, va être classée de nouveau , ainsi que plusieurs autres. Rien ne prouve mieux le bon tracé de Tancien réseau.

CLxxxvi TROLÉGOMÈNES.

gaés, des ponts et des bacs disposés aux points où les grandes voies étaient coupées par les cours d'eau. Geoffroy de la Soraye, en 1256, donnait « sex denarios apud Lègueledou, sex denarios apvd Establehon, sex denarios apud Dynart », c'est-à-dire à trois passages de la Rance.^En \ 497, Olivier de S -Dénouai ordonnait par son testament qu'il fût a poié a quatre portz de aulmone , scavoir le Guildeho , Juvante, Mordreuc et Establehon, à chascun 5 deniers » (1). Dès 107S, nous voyons mentionner le pont de Dinan. Dans son testament, Guillaume Le Borgne prenait souci des ponts du Goëllo. En 130S, le sire de Hontafilant appliquait aussi un legs à trois ponts voisins de son château (S). Nous n'avons trouvé aucune pièce attestant que les Frères-Pontifes aient pénétré jusqu'en Bretagne ; mais il est incontestable que notre pays eut sa part du grand mouvement que les disciples de saint Bénézet propagèrent dans le midi et le centre de la France ; les ordres de S'-Jean et du Temple semblent en avoir été les promoteurs dans notre province. Nous avons montré à S'-Brieuc (3) et nous montrerons ailleurs un hospice et une chapelle placés au passage d'un cours d'eau , et un religieux chargé d'entretenir le pont et ses abords. Si un accident ou un fait de guerre venait à compromettre le passage, l'Eglise s'empressait d'y pourvoir , comme le firent les moines de S'-Martin au passu Arnulfi , en 1198. Sur les petits cours d'eau , la passerelle nécessaire aux manœuvres d'un moulin servait

(1) Ces € ports d'aumôoe » , dont personne , à notre connaissance, ne s'est encore occupé , étaient servis par des passeurs , habituellement religieux , qui faisaient traverser la rivière , suivant la hauteur de l'eau , soit en bateau, soit sur leurs épaules , comme saint Christophe est d'ordinaire représenté.

(2) Arch. des Côtes-du-Nord. — D. Mor. 1 , 439. 828.

PUOLÉGOMÈNES. clxxxvii

aux piétons , moyennant péage : nous verrons plus loin une rente assise près de Lamballe sur le passagium d'un moulin, en 1283 (1).

Gomme toutes les institutions dues à la charité active de nos pères, les voies de communication dépérirent, à dater du xiv* siècle. Les guerres du xvi* achevèrent de les ruiner : on peut se rappeler les quarante paires de bœufs tirant à grand'peine, dans Tannée d'Henri IV, une pièce de canon à travers nos chemins défoncés [2].

 la paix , on songea à <( rhabiller » les routes et à en ouvrir de nouvelles. Leur largeur fut fixée à quatorze pieds pour relier deux bourgs , a vingt-six entre deux villes ; mais il faut reconnaître que les Etats de la province n'apportèrent à cette grande tâche ni beaucoup de vigueur ni beaucoup de persévérance. D'ailleurs le système employé alors péchait par deux points essentiels : le personnel dirigeant manquait, et la corvée faisait porter sur le cultivateur seul tout le poids de l'entreprise. De là des résistances presque continuelles , tant de la part des travailleurs que de la part des paroisses.

Enfin la monarchie entreprit de doter la Bretagne d'un nouveau réseau stratégique et commercial : l'exécution de cette utile pensée fut confiée au duc d'Aiguillon. Partie par adresse , partie par force , il vint a bout de toutes les résistances, et elles furent nombreuses, non-seulement dans le peuple , mais parfois aussi dans la noblesse qui pressentait assez que les influences locales n'y gagneraient rien (3].

(1) Ch. 33 de S'-Martin.

(2) Voir» aa T. II , notre étude sur la Ligue.

(3) On sentit vite les premières lacunes de ce réseau, et l'initiative des particuliers vint plus d*une fois en aide à celle de TEtat. Ainsi les registres du général de LanvoUon attestent que ce fut la noblesse du pays, MM. de

cLxxïvm PROLÉGOMÈNES.

À propos des marchés de S^-Brieuc , noas avons fourni sur le commerce local des données assez étendues pour ne pas nous y arrêter ici. D'ailleurs quelques-unes de nos chartes « notamment la IS"" de S^-Jacut» achèveront de faire conndtre en détail le régime des halles et cohues (1). Ce régime était organisé à une époque très-reculée : vers le milieu du xi"" siècle, le comte Hathias donnait à Tabbaye du Roncerai la dîme du marché, decimam mercati. Peu après, de son château d'Auray, le duc Hoël donnait à S^-Croix, comme un emplacement très-avantageux, a $ola platea ubi mercatum fieri solebat (2) ».

Quant au commerce général , c'est surtout aux foires , ces expositions du moyen-âge , qu'il le faut chercher. Les plus anciennes , telles que Marhallac'h , Henebrez , Montbran , se tenaient sur des montagnes nues et isolées , sortes de points géodésiques du système d'échange à ces époques reculées (3). Plus tard , quand la religion chrétienne se mêla à toute la vie sociale , le commerce sembla se placer sous la protection de patrons illustres : les pardons et pèlerinages appelèrent la foule , et l'industrie en profita. Il en fut ainsi de la Foire-Fontaine à S^-Brieuc, de celle de Notre-Dame de la Cour en Lantic, de S^-Comeille à Camac, de S'-Magloire à Châtelaudren , de S'-Jacques, en Trémeven , etc. ; toutes duraient huit ou dix jours.

Tréyenenc , de Lalande de Calan , de Trégomar , de Lanloup , etc., qui, plus intelligents qne d'autres , firent accepter le projet d'une route entre Ptimpol et S*-Brieuc par le littoral , et qui en poursuirirent l'exécution.

(1) Voir aussi D. Mor. 1 , 303, 404.

(2) Ibid. 882,431.

(3) A certaines époques, le commerce cherche la solitude pour développer ses grandes exhibitions ; dans d'autres temps , il ne quitte plus les centres de population.

PROLÉGOMÈNES. clxxxix

Quelquefois des halles abritaient les boutiques qui auraient eu le plus à souffirir des intempéries de l'air , comme Torfèvrerie, la bijouterie, les soieries « draperies, etc. D'autres fois, tout se disposait sous des tentes : alors , au milieu de la lande , on Toyait tout-à*coup se dresser une ville de toile , ayec ses rues alignées, ses quartiers distincts, suivant la nature des marchandises (1).

Les taxes prélevées dans ces réunions au profit des seigneurs chargés d'y maintenir l'ordre formaient un revenu considérable qui allécha bon nombre de châtelains : chacun voulut avoir sa foire , et le nombre s'en multiplia à l'infini. Ces excitations continuelles à quitter le travail et la famille devinrent préjudiciables aux mœurs et à l'agriculture , sans être favorables au commerce ; ces exhibitions continues se nuisaient les unes aux autres.

Détournées ainsi de leur but , devenues pour les seigneurs féodaux un moyen de battre monnaie , elles furent chargées d'exactions de toutes sortes , dont une des principales fut le droit pour le seigneur de faire ses approvisionnements avant l'ouverture du marché, c'est-à-dire sans concurrence. Ces prétendus droits étaient disputés non-seulement devant la justice, mais souvent même les armes à la main.

Avant ces temps de décadence , ces grands concours de l'agriculture et de l'industrie étaient de véritables solennités nationales et faisaient époque dans l'année civile : nous verrons de nombreuses redevances payables aux foires de Dinan, de Lamballe, etc. Citons quelques dates relatives à ces fêtes du travail dans un autre âge :

(1) Noos avons encore à la MonU)ran un spécimen tellement complet des plus anciennes foires , qne certains échanges s'y font sans le secours de la monnaie : ainsi la poterie s'y troque contre du blé. A ChAtetaudren , le dimanche qui clôt la foire est dit c dimanche des troques ».

cxc PROLÉGOMÈNES.

£d 1080, il en était créé une au profit des moines du Mont-S'-Michel. Guingamp avait ses foires en 1162, Vitré en 1172. En 1202, Beauport recevait celles de Painipol sous forme d'aumône ; il en existait a Ploumilliau , en 1212 (1). Dans le cours du xi^ siècle, il s'en tenait une dans le castrum de Lamballe ; mais la population augmentant , remplacement devint trop petit , et la foire fut transportée sur les terres du prieuré de S^-Martin, à qui le comte Geoffroy abandonna les coutumes perçues pendant les huit jours de cette assemblée (2}.

Ce qui, en Bretagne comme partout, frappe tout d'abord quand on étudie l'histoire économique du moyen-âge , c'est la rareté du numéraire, bien que, à diverses époques, les métaux précieux aient été abondants. La conséquence de cette pénurie monétaire a été l'usure , qui a fait en ce pays des ravages d'autant plus profonds que le crédit y a été organisé plus tard.

Tant que les populations n'ont pas subi de grands déplacements, la vie simple et les échanges en nature se passaient

(1) D. Mor. I, 450, 666. — Beauport, 3. — S^-Anbia, etc.

(3) Dans l'aveu da daché de Penthièyre . en 1682 , on lit : « À ledit seigneur duc le droit de poids et balances, aulnes, mesures, halles, foires, marchés , coutumes et péage en la ville de Lamballe ; quel marché se tient le Jeudi de chaque sepmaine , et les foires aux jours S*-Jean , S^Barthelemy, S^Simon et S*-Jude , et S*-Denis ; et consiste ladite coutume , scavoir : la coustume de Testalage des draps, pain et viande est que les drappiers, boulangers et bouchers sont tenus de s'assencer (traiter pour un cens ou une redevance) avecq le fermier de la halle pour les places qu'ils occupent. Les cordonniers et tanneurs sont soumis à pareil droit ; pareil droit d'assencer pour les marchands de toile grosse et dangée ; autre droit et devoir de coustumes sur tout marchand de bestail , ferrailles et aultres » (Arch. des CAtesdu-Nord. — Fonds de Penthiévre).

PKOLEGOMEiSES. cxu

fort bien de numéraire. Mais quand Tinrent les grandes expéditions d'oulre-mer « il fallut se procurer de l'argent à tout prix : l'usure alors prit d'effrayantes proportions.

Le remède que l'on Toulut y apporter , en condamnant d'une manière absolue l'intérêt, resta impuissant (1} : immobiliser les capitaux au moment où leur circulation devenait de plus en plus nécessaire « était impossible. Plusieurs ordres religieux le comprirent; et l'histoire des abbayes dont nous allons retracer le passé montrera comment le crédit fut organisé en Bretagne par les moines.

S^-Àubin , à qui l'on doit l'initiatiYe du mouvement , Beauport , Léhon , S'-Martin et parfois Boquen lui-même , prêtèrent à un taux relativement doux , contre un gage en terre , en blé , en dîmes , en instruments de travail ou en produits manufacturés [t]. Celui qui n'avait pas autre chose livrait contre un capital son cheval , ses armes , et « au besoin , le travail de ses bras. Ces prêts s'étendaient à toutes les classes de citoyens ; mais ce sont les chevaliers partant pour la Terre-Sainte et les laboureurs qui figurent le plus souvent dans ces sortes d'actes.

L'agriculture échappa ainsi à la rapacité insatiable des Juifs , des Lombards et autres usuriers : de plus , des terres « le plus souvent incultes ou à peu près, étaient mises en bon rapport pendant qu'elles restaient aux mains des moines. Les faits que nous avons recueillis et que le

(1) Cette doctrine s'est cependant conservée chez des Bretons , et, peut-être sons rinfloence du Jansénisme , elle fi}t soutenue par nos principaux légistes du siècle dernier. < Tout prêt d'argent à condition d'intérêt est usure > , disent encore les Commentaires de Dumoulin , Hé vin et d'Àrgentré sur la coutume (II. 175).

m S«-Aubin, 5, 89, 97, 122, 160, 201. — Beauport, 60, 225, 236, 238. — Boquen, 29. 35. 105, — S'-Martin, 12, etc.

cxcii PROLÉGOMÈNES.

lecteur pourra contrôler dans nos chartes , confirment pour cette province les données établies par H. Delisle, dans son beau travail sur la Normandie (1) : c'est-à-dire que, an moment où le taux légal était d'environ quarante-trois pour cent , les abbayes prêtaient à huit ou dix. La banque ainsi comprise inspirait à l'emprunteur des sentiments que les banquiers de nos jours ni le Crédit foncier lui-même ne rencontrent peut-être pas chez tous leurs clients : souvent nous verrons le propriétaire du gage, au moment où il en recouvrait la possession , l'abandonner à titre d'aumône au monastère.

Le régime hypothécaire [t] sortit de ce système de crédit ; mais , on le sait , la publicité des hypothèques est toute moderne. La propriété territoriale n'en acquit pas moins un certain degré de mobilité ; les preuves en vont abonder dans ce volume et le suivant. Un exemple sufSra pour faire comprendre le mécanisme alors généralement en usage :

En 1274, l'évêque de S'-Brieuc, Pierre de Vannes, atteste que Guillaume Le Noir, chevalier, a emprunté à S^-Melaine. de Rennes 60 livres. En attendant qu'il les puisse rembourser, il paiera annuellement aux moines dix perrées de seigle sur ses dîmes de Hénon et de Quessoy, et au besoin sur celles de Bréhand et de Plœuc. En cas de non paiement, lesdites dîmes et les autres biens du chevalier pourront être saisis et vendus jusqu'à concurrence d'une somme représentant le capital prêté et les arrérages (3). On voit qu'ici

(1) Pages ^3, 213.

(3) Noos ne nous rappelons pas avoir yn employer ce nom ayant 1373 (Beaup. 347). .

(3) Noos empruntons cet acte, qui figore an cartulairede S*-Melaine, au archives de Carlan , que M. Rioust de l'Argentaye a bien voulu mettre à notre disposition. En conservant les riches archives et les magnifiques coUec-

PROLÉGOMÈNES. cxciii

le remboursement du capital n'est exigible que si les intérêts cessent d'être payés ; mais il n'en est pas toujours ainsi : souvent l'époque est stipulée , et la saisie a lieu si le débiteur ne peut s'acquitter.

Voilà le prêt doux , le prêt légal et honnête des moines. Les mêmes archives nous fournissent un acte d'une époque où les abbayes ne tenaient plus de banque agricole , et sous lequel nous soupçonnons qu'un prêt usuraire peut se cacher. Le 2 janvier 1394, Geoffroy André reconnaît devant la Cour de Guingamp devoir à Pierre Rouaut, et s'engage à lui payer à la Toussaint suivante , quarante francs d'or « tant à cause de prêt que de deux tonneaux de seigle livrés ». André engage son corps en otage dans la ville que Rouault indiquera dans l'évêché de Tréguier, et pour un temps illimité. Il engage aussi tous ses biens meubles et immeubles tant pour le principal ou capital prêté que <( pour les coûts, maux , dommages , mises et intérêts que ledit Pierre aura et soutiendra pour défaut dudit paiement à lui être rendu les redevances par son simple serm'ent ».

Puisqu'il est question de la mobilisation de la propriété , il n'est peut-être pas inutile de rappeler en peu de mots le caractère de celle-ci dans le temps et le pays qui nous occupent. Le Huérou et M. de Courson ont établi (1) que la terre , après avoir été commune , se fixa successivement dans la tribu et dans la gens , avant de passer a l'état de propriété individuelle. C'est dans cette dernière période que nous la présentent nos premières chartes ; mais les antiques droits de la gens ou du clan , n'y sont pas encore entière-

tions formées par son père , M. de TArgentaye contione les services rendus à Tart et à la science par sa famille.

(1) Institutions mérovingiennes et carlovingiennes. — Institut, bretonnes. T. III. XIII

cxciv PnOLKGOMENES.

ment oubliés. Le mâctiero dispose de ses terres , cum consensu militum suorum , de même que le chef féodal le fera plus tard avec le consentement de sa famille et de ses barons. Nous verrons admettre des étrangers , des hôtes , hospitet , « ad communionem terre » on ^ ad communitatem per terram et dominium » (1) ; c'est-àdire à tous les droits du clan.

Là, croyons-nous, est Torigine du retrait lignager, plus connu en Bretagne sous le nom de droit de « promesse ou de proximité » qui, nous le verrons plus d'une fois (2) , constituait un privilège en faveur d'un parent ou du seigneur (3). Et qu'on ne croie pas que cette dernière trace des droits de la gem ne se conservait que dans la noblesse : un simple bourgeois de Loudéac l'invoquait encore en \%m (4).

Tous les anciens actes en ce pays attestent un respect profond de la propriété. Les pièces de terre, bornées et estimées avec soin , « limitate et vise » , nous disent les chartes de Beauport , 'recevaient les bornes , metz ou mâts souvent de la main (5) même du seigneur : « bonna$ a nobis bonnatas » , lit-on dans une lettre de Henri d'Avaugour. Ce qui touchait à ces questions délicates était d'abord réglé le plus souvent par des dignitaires ecclésiastiques.

(1) S'-Mart. 13. — S»-Aub. 121.

(2) S»-Âub. 133, 238, 311, 333.

(3) C'est à ce titre que Tabbaye de S'-Aubin évinçait des usuriers lombards et les empêchait de se fixer dans le pays (Voir aussi les actes 311 et 333 de S'- Aubin ; 15 et 16 de S^-Jacut). — D'après la constitution de Jean V, ce recours ne pouvait être exercé que pendant quinze années , si la prise de possession n'avait pas été précédée d'une bannie , et pendant dix ans , si la bannie avait eu lieu (D. Mor. III , 1160).

(4) D. Mor. 1 , 1080. — Voir aussi col. 1253 , 1263, 1265.

(5) « Terra limitata per metas et fossnta » (Bcaup. 222, 211}.

PROLÉGOMÉiNES. cxcv

A parlir du xiii"^ siècle , les arbitres étaient choisis dans les trois classes de la société laïque : c'était d'ordinaire un chevalier, un écuyer et un bourgeois (1).

La propriété s'étendait aux eaux aussi bien qu'à la terre, et aux profondeurs de celles-ci aussi bien qu'à sa surface. En 1174 , un Rohan donnait à l'abbaye de Bonrepos « aquam de Blavez et utrumque rivagium per totum dominium » [^ . Les sires de Goêllo , comme les moines de S'-Jacut , se proclamaient seigneurs de la mer dans une certaine étendue : tous les marins qui hantent ces parages connaissent un immense rocher qui dresse son sommet dépouillé à quelque distance de la côte , et qui se nomme encore les Mâts ou Metz de Goëllo. Ënfln, nous avons fait connaître les prétentions de certains seigneurs , qui entendaient se réserver tout ou partie des métaux extraits des mines dans leurs domaines.

De tous les modes de transfert que la propriété a subis dans nos chartes , don , gage , échange ou vente , nous ne parlerons que d'un seul , l'advenentement , advenamentum. C'était l'aliénation d'une portion de terre déterminée , de manière à ce que le reste de la propriété offrît une hypothèque suffisante pour assurer le service de la redevance féodale. Souvent un créancier ne pouvant se faire payer, après trois sommations publiques obtenait un jugement qui lui permettait de faire vendre une portion des biens de son débiteur pour une somme égale à la dette plus les frais : les advenantors , chargés de déterminer les biens à mettre en vente , formaient alors une sorte de jury d'expropriation, qui n'était pas chargé toutefois de fixer la mise à prix. Au

(1) St-Aub. 194.

(2) Pr. de THist. de Brel. D. Mor. 1 , 697.

cxcvi PBOLÉGOMKXES.

reste, la charte 187 de Boquen entre dans tous les détails d'une opération de cette nature.

Quelle que fût la mutation , elle était toujours attestée par les hommes les plus considérables , laïques ou ecclésiastiques. Plus tard, ce fut la mission spéciale des hommes de loi, sénéchaux, notaires, protonotaires et tabellions.

L'acte n'acquérait toute sa valeur que par la publicité et la mise en possession. La publicité s'obtenait par les bannies faites à la porte de l'église , in portis , ou au pied de la croix du Martray ; là aussi se faisaient souvent les fermes à la criée. La mise en possession « réelle et corporelle » était attestée par la main, le gant, la mitaine, manica, gantuniy chirotheca, ou par le couteau, cultellum^ des cheveux, le bâton de frêne, baculum fraxinum (1), le rameau d'orme ou la branche de fougère , ramum ulmi vel fulgerii , la croix d'or , les ornements sacrés ou le chirographe lui-même déposé sur l'autel. D'autres fois on jurait, la main sur l'Evangile, per sacra Evangelia, per librum missale , de respecter le contrat. Toucher de la main la charte était aussi la confirmer. Ici , on échangeait quelque objet précieux , tel par exemple qu'un calice , ou bien une coupe pleine de vin (2) ; là, on allumait le feu, on tirait la corde des cloches , per cordas signorum (3) ; ailleurs , on rompait une gaule de laurier ou de coudrier , virga coro-

(1) La bâton couvert d'une lame de plomb et portant Tinscription qui attestait que le pape Luce II avait soumis les églises de Dol, S*-Brieuc et Tréguier à Tours , était conservé précieusement au trésor de la métropole.

(2) En Bretagne , les marchés entre paysans ne peuvent encore se terminer qu*au cabaret.

(3) N'est-ce pas l'origine de l'ancien usage d'attacher les cordes des cloches aux cornes des bœufs au pardon de S^-Mathurin? Pour le Breton, c'est une sorte d'inff'odaHon au saint par l'offrande de son principal instrument de travail.

PnOLÉGOMÈNES. cxcvii

lifta, baculum de lauro. Nous avons même vu se servir du baculum de quo mmcarum infestatio prebellebatur (1). Les fraudes n'étaient pas rares dans les contrats , surtout aux pays de Tréguier et de Goëllo , dit la Constitution de Jean V. Cette loi pourtant déployait une grande sévérité contre les faux-témoins et les faussaires , qu'elle nommait a faulx sauniers ». Les clercs, mariés ou non, qui altéraient des écritures publiques, étaient, pour la première fois, déclarés infâmes , leurs biens étaient confisqués , et on leur coupait une oreille, pour qu'ils ne fussent plus admis à dresser de contrats. En cas de récidive , l'autre oreille était coupée ; et la loi prenait sous sa protection ceux qui se chargeaient de cette opération (2).

Nous ne clorons pas ce qui concerne le mouvement commercial sans préciser les conditions auxquelles on y pouvait prendre part. La noblesse , qui eut longtemps le glorieux privilège de verser son sang pour le pays , devait vivre de dévouement et non de préoccupations mercantiles. Certain commerce, mais non le travail, leur était interdit : le gentilhonmie breton pouvait sans déroger , mettre la main k la charrue, se faire verrier, monnoyer, ou même marchand en gros , à condition qu'il travaillât pour son compte et non pour autrui. L'ordonnance rendue par le duc de Bretagne , le 18 décembre 1456 , pour l'évêché de S'-Brieuc et vicomte de Rohan, dit, art. i : « Les nobles qui servent aux armes, pour faire tout labourage ne doivent rien payer » (en fait

(1) Beaup. 231. — D. Mor. 1 , 264, 269, 308, 328. 329. 336. 340, 393, 424, 429, 430, 442, 453, 463, 464, 505, 539, 545, 634. 713. etc. Voir aussi nos chartes les plus ancienoes de S'-Martin, de S'-Malo et de S' Magloire.

(•2, D. Mor. Il, 1156, 1129.

cxcvm PHOLÉGOMÈNES.

de fouage , dont tout ce qai était noble était exempt). L*art. i^^ dit même formellement : « Nonobstant que se ils marchandent en gros plusieurs marchandises sans les détailler ne vendre par le menu, ils jouiront de franchises sans rien payer ». Et en l'art. 10 : « Les métayers demeurant en manoir et vivant de leur métairie ne paient pas ».

Hais en retour, cette ordonnance ajoute : a Au regard des nobles de lignage qui marchandent par le minu , comme draps et linge détaillés à foire et marchés , leurs dits draps et linge payront et contribueront durant le temps que ainsi se gouvernent. — De même pour nobles qui tiennent taverne et hôtellerie publique tant es villes que sur les champs ; ceux qui achètent bœufs et vaches les nourrissent en terre d'aultruy et les revendent en leur personne publiquement à foires et marchés contribueront. — Les nobles qui vont gaigner leur journée à labourer o autres tous labourages et appartenants à portables à faire , payeront durant ledit gouvernement. »

Les anoblis étaient assimilés aux nobles et payaient suivant leur avoir , à raison de « trois réaux d'or par feu ». Quelques autres articles méritent encore d'être cités :

« Ceux qui ont reçu des places de manoirs longtemps en ruine , pour y establir édifice , estage ou mansion à titre de convenant seront soumis au fouage. — Les juveigneurs, fils ou filles , qui tiennent de leurs aînés certaines conventions (1) et estages contribuant aux fouages paieront. — Les gens privilégiés qui afferment plusieurs héritages , tenements et lieux contributifs de plusieurs nobles et autres esquels il faut labourage ou placent grand nombre de bes-

(1) On voit que le mot convenant n'est pas encore entièrement fixé dans le langage , ce qui explique pourquoi nous Vy trouvons si tard.

PROLEGOMEiNES. cxcix

liaux qu'ils vendent , et vivent es despens des povres gens et laboureurs qui n'osent s'entremettre et prendre à eux à cause de leurs privilèges et richesses , et aussi ne peuvent trouver terre à leur sufiBsance pour leur nourriture et labourage , et ainsi leur convient rester povres porquoy ne peuvent ayder et supporter au bien publique : est ordonné et défendu à tous nobles et autres de non bailler et affermer leurs héritages aux dits gens privilégiés , à peine de perdre la levée , les ans prochains d'iceulx héritaiges après la ferme faite. » Ainsi , la principale part des charges publiques portant sur la propriété foncière , celle-ci était moins recherchée : c'est ce que Ton vit sous le Bas-Empire ; de nos jours , aussi , les capitaux se portent vers les valeurs industrielles pour échapper à l'impôt.

Les divers principes ci-dessus développés sont résumés dans l'ancienne Coutume de Bretagne par ce seul aphorisme que « noble qui a fait train de marchandise peut retourner à noblesse par acte contraire , et déclarant en justice qu'il veut vivre noblement ». Car, dit Gilles de la Roque, « les Bretons maintiennent que les actes qui dérogent ailleurs à la noblesse , ne font qu'étourdir et assoupir cette qualité en Bretagne , où l'on peut la reprendre comme auparavant en délaissant les fonctions mécaniques. Les nobles de Marseille se flattent aussi de ne pas déroger en faisant commerce au Levant » (1).

De ce qui précède , nous croyons pouvoir conclure que , avec des idées économiques aussi éloignées des nôtres que

(1) Les lettres patentes de 1548 déclarent que les professions de procureur, notaire et chastelains (receveurs , intendants) des atnés , exercées par les cadets , bien que viles et abjectes , ne peuvent troubler les privilèges de noblesse. Ceci était nécessaire dans un pays où les cadets avaient une trèsfaible part dans l'héritage paternel.

ce PUOLEGOMÉNES.

nos moyens d'action diffèrent de ceux de nos pères, la Bretagne eut pendant le moyen-âge un commerce florissant , comme son industrie, comme son agriculture. Et il n*en pouvait être autrement : une production abondante amène des échanges faciles, et ceux-ci, à leur tour, rétagissent sur la production.

P#lds et Hesnre».

L'histoire des poids et mesures est encore à faire pour la Bretagne : nous allons essayer d'en rassembler quelques matériaux. Nous ne perdrons pas de Tue les travaux modernes des maîtres de la science ; nous n'aspirons qu'à ajouter quelques détails aux immenses recherches de Guérard, de MM. de Wailly et Delisle.

Dans ce que les cartulaires de Landevennec , de Quimperlé et de Redon nous ont conservé de chartes antérieures à l'invasion normande, rien de précis ne nous permet de reconnaître d'une manière certaine la valeur des poids et mesures en usage alors. Il est manifeste seulement qu'ils étaient fort simples et probablement un reste du système romain. Dans cette période , nous ne nous souvenons guère que du muids , modius , employé soit comme mesure de capacité , soit comme mesure agraire; de la livre poids, libéra ; du scrupulum ou scripulum, qui, selon Columelle, valait cent pieds [1]. Mous mentionnerons aussi le millarium, bien que nous ne l'ayons vu employer que par Alain Barbe-

J: Lib. I , cap. I. — D. Mor. 1, 178, 178, 18^2, 263, 266.

I»HOLÉ(iOMÈNES. cci

Torie dans la fondation du prieuré de Barth : le glorieux restaurateur de la nationalité bretonne donnait, outre la terre de S'-Médard , contenant quatre milliaria de long sur deux de large, la moitié d'une vicairie sise au pagm Nannetensis , distant de la ville de cinq milles. Cette mesure , nous dit Frontin , conlendii passus Hi.pedes v, stad. viii (1).

Après l'expulsion des Normands, les anciens types furent généralement repris : ainsi nous voyons employer de nouveau le muids , le scrupule , etc. (2) . Mais une fois les seigneurs établis dans leurs terres , à Tabri de toute puissance publique, ils modifièrent au gré de leurs intérêts les mesures qui servaient à partager le sol et surtout celles qui étaient employées pour percevoir les redevances en grain. Ainsi ces mesures varièrent non-seulement de fief à fief, mais encore, sur le même domaine, d'une époque à l'autre : les chartes du xiir siècle nous parleront des « vieilles mesures » de Ruca, de Broons et de Lamballe.

De ce qui précède , nous pouvons déjà conclure que le fief qui avait sa mesure propre était ancien , que celui qui n'en avait pas était relativement moderne. L'étude des poids et mesures n'est donc pas sans intérêt pour la géographie féodale.

Une autre observation frappe d'abord au début de cette question : c'est que dans les fiefs tels que le Léon , le Porhoët, le Poher et peut-être le Goëllo et le Kintin, qui semblent avoir pris leur origine dans des divisions politiques antérieures à la seconde féodalité , les mesures sont moins variées que dans le Penthièvre , par exemple , qui ne remonte qu'au xi*" siècle. A voir les mesures si différentes

(1) Exp. $it. format.^ Du Cange, IV, 761. - D. Mor. I, 315.

(2) D. Mor. I, 336, 341, 34.'), etc.

ccii PROLÉGOMÈNES.

entre la Rance et TUrne , on serait tenté de croire qae la branche cadette de la maison de Bretagne aurait constitué la partie orientale de son domaine à Tétat de marches, de confédération , pour arrêter tout envahissement de la branche aînée ; chaque chef en aurait profité pour se constituer en toute liberté une mesure particulière avec une haute justice.

Longueur. — Nos ducs avaient tenté de ramener quelque ordre dans les mesures de longueur en établissant le pied ducal ; l'annexion de la Bretagne à la France fit prévaloir le pied de roi. Tous deux valaient 1S pouces ; mais ces 12 pouces représentaient 149 lignes pour le premier, et 144 pour le second.

La brasse de 5 pieds ne s'employait guère que sur le littoral ; la verge et plus anciennement la gaule étaient de 7 pieds 1/2 , la toise de 8 pieds , la corde de 24 (1). Nous n'oserions préciser la longueur de la coudée, cubitus, employée dans ce pays , mais rarement : nous ne l'avons vue figurer que dans la charte de fondation de S*-Georges de Rennes, où le duc Alain donne quatre moulins distants d'environ « sex cubitis » des murs de la ville (2). La première Constitution de Pierre II dit que « la corde contenante six vingt pieds sera assise par six vingt fois pour faire la lieue, telle que l'avait fixée maistre Pierre de L'Hospital, en son temps Président de Bretaigne » (3). Ruflfelet soutient que la lieue de ce pays était de 2,400 toises. Ces diverses assertions ne peuvent surprendre, puisque une des

(1) Compte de Beanport de 1663.

(2) D. Mor. 1 , 369.

t3> Art. XXI. — ^D. Mor. II, 1588.

PHOLÉGOMÉNES. cciii

mesures les plus usitées au moyen-âge, la perche, perça ^ a varié elle-même de 16 à 25 pieds (1).

Les aunes étaient fort différentes, quand la troisième Constitution de Jean Y vint , en 1 431 , en fixer de deux sortes : « Voulons et ordonnons , est-il dit à l'art, vîi , que partout nostre pays l'en use doresenavant d'une mesure et pareille aulne ez draps dougez et de couleur , scavoir est de l'aulne de Rennes ou de Nantes , et mesurera-t-on o celle qui sera la plus grande ; et aux gros draps, comme jocelins, bureaux, d'un autre aulne qui contienne ...» La contenance de ces deux aunes est précisément restée en blanc dans les deux Mss. du xV* siècle de la Bibliothèque de S'-Brieuc, dans les trois qui ont été consultés par les Bénédictins (2) , et dans l'édition de 1715, de la très-ancienne Coutume, que nous avons sous les yeux.

Les « toilles grosses et doulgées » étaient assimilées pour la mesure aux draps de couleur et gros draps. Les étalons ou « patrons » des deux aunes devaient être fixés dans un poteau à proximité de chaque cour ducale. Malgré cette prescription, la plupart des villes gardèrent leurs anciennes aunes (3).

Pour ses toiles , Quintin en adopta deux : une de 50 pouces pour les pièces écrues , et l'autre de 52 pour celles qui ne l'étaient pas ; la différence était justifiée par le

(1) Cout. gén. du pays de Bret. 351. — La commission chargée du calcul de réduction des anciennes mesures en nouvelles dans les Côtes-du-Nord en Tan IX, fixa la lieue à 4,677 ■ 68.

(2) D. Mor. II, 1155.

(3) Celles de Belle-IsIe-en-Terre étaient de 1 ■ 003 et 1 ■ 357 ; celles de Dinan de 1 " 340 et 1 * 949. Guingamp et Rostrcnen n*en avaient qu'une , de 1 ■ 360 ; Jugon et Tréguicr une , 1 ■ 350 ; Lannion une , 1 ■ 327 ; Loudéar une , 1 ■ 372.

ccn- PROLÉGOMÈNES.

retrait dans le blanchissage. Ces toiles , comme toutes celles dites de Bretagne , étaient de « petite lèze » ou de « trois-quarts » , selon que la largeur était de 25 pouces ou de 33 (1). Les premières se vendaient en balles de soixante pièces , dont chacune contenait 5 aunes ou 300 aunes à la balle ; les autres contenaient cent pièces , aussi à 5 aunes , soit 500 aunes. Boquen et S'-Aubin se servaient de la verge pour acheter ces toiles.

Superficie. — Pour les surfaces de peu d'étendue , on employait le plus souvent la toise de 8 pieds carrés ; mais s'il s'agissait de mesurer les terres, les dénominations et les acceptions variaient beaucoup. Essayons toutefois de dresser de ces principales mesures un tableau simple et clair :

La division qui peut être considérée comme l'unité agraire, celle qui s'est conservée jusqu'à nos jours , c'est le journal, jornales , jornalium (2). Le glossaire auquel Du Cange a laissé son nom admet que cette expression n'est pas essentiellement différente de juger, jugerum (3) , jujur (4) , arpentum (5) , arapenis , harpenum (6) , acra (7) , quelquefois même campum ou junctus (8) . Dans l'origine ,

(1) Il y avait une largear intermédiaire dite deux-tiers ; mais destinée seulement au commerce intérieur (Mém. de M. de Kerigant}.

(2) S'-Aub. 179, 224. — S'-Mart. I. — Beaup. 98. — D. Mor. I, 717, etc.

(3) Beaup. 92, 48. — D. Mor. 1 , 682.

(4) Beaup. 87.

(5) D. Mor. I, 683.

(6) « Très harpenos terre ; quatuor arpennos prati » (D. Mor. 1 , 718).

(7) Cette mesure était peu usitée en Bretagne ; nous la trouverons cependant dans une charte de S'-Malo , scx ocras de marisco , et dans Tenquête de 1181.

;8 «^ Cnum jorncllum sivc campum Beaup. 190 . — Du Cange, 111 , 1546.

IMIOLÉGOMÉNES. cov

par ces diverses expressions , on entendait retendue de terre que deux bœufs pouvaient labourer en un jour, évaluation manifestement très-arbitraire. Cependant l'arpent , que nous trouvons notamment à S -Aubin , à S*- Martin, à S'*-Croix , avait une mesure très-déterminée : « Ung arpent de terre ou de pré ou de vigne , dit le Livre des Coutumes, Constitutions et Etablissement de Bretaigne, contient 100 pieds de long et autant de travers » ; c'était donc l'ancien scripulum. L'arpent contenait quatre carterons. En 1323, ce pays adopta pour les vignes l'arpent de 120 pieds en en tout sens , suivant la mode d'Anjou , du Maine et du Poitou (1),

L'ancien journal , nous dit Hévin (2) , fut fixé à 60 cordes pour les bonnes terres , et à 120 pour les mauvaises : quelle matière à procès qu'une telle définition ! La corde superficielle était alors abutée à 60 pieds en carré, ce qui donnait 34,560 pieds au journal de bonne terre, et 69,120 pour les mauvaises.

On estime que la substitution du pied de roi au pied ducal diminua d'un tiers environ nos mesures de superficie. La coutume de Bretagne , à l'art. 263 , fixe le journal a « 20 cordes de long sur 4 de laize , chacune corde de 24 pieds de roi » (3].

A proprement parler , nous ne connaissons pas de mul-

(1) Voir aussi le recueil d'ordonnances qui suivent la Très-ancienne Coutume de Bretagne, Mss. du xv* siècle à la Bibl. do S'-Brieuc, inscrit sous le n» 5 g 81. — « Vinearum arpennos duos. — 1 prevendier siliginis in arpens de Boitarderia vel in arpent de Bacheloteria (D. Mor. ï , 385 , 386).

(2) Quest. sur les Fiefs, 296.

(3) Soit 48 ares 625^ d'après le tableau officiellement dressé, en l'an ix , dans les Côtes-du-Nord pour la transformation des anciennes mesures en nouvelles. Ou^lqucs (écrivains modernes ont donc commis des erreurs en fixant invariablement l'ancien journal à 48 ares jusip.

ccvf PROLÉGOMÈNES.

tiples du journal ; nous savons seulement que 35 journaux comptaient pour un feu de fouage. Quant aux subdivisions, elles ne sont pas moins variables que Tunité elle-même. Ainsi la première, le sillon, sulcus, seillonus, seiclous (1), était le seizième de Tancien journal , selon Hévin (2) , le vingtième ou même le vingt-et-unième suivant Bélordeau [3) ; un aveu de la terre de La Vieuville , en Quessoy , constate que , dans le Penthièvre , le journal comprenait Si sillons. Les registres de la paroisse de Pléguien distinguent a les grands sillons des sillons de charruage » : ils ajoutent que dix-neuf des premiers , plus trois brégeons , occupent une superficie de 49 cordées 1/4; que quatorze et demi des seconds occupent 47 cordées , et que douze des mêmes contiennent 34 cordées (4). En 1604, des experts mesuraient dans la forêt de Plounez « 1 ,670 seillons de 48 pas de long sur 5 pieds de leize , donnant à raison de 36 seillons au journal de mauvaise terre, soit en tout 48 journaux 1/6« » (5).

La corde , la plus usitée des fractions du journal (6) , multipliée par 30 , reproduisait celte mesure , avons-nous dit ; multipliée par 3 3/4, elle donnait le sillon, seiclom [7). Au pays nantais, on ne comptait que 44 cordes au journal. « La corde contient six vingt piez ; assise par six vingt fois

(1) Beanp. 77.

(2) C'est ce qae Bélordeau nomme cinquante de terre ; c'était cinquante verges (Obseir. 378).

(3) Loc. cit,

(4) Nous devons la communication de ces intéressants registres à M. Tabbé Dcrrien , recteur de Pléguien. — Le tableau des anciennes et nouvelles mesures dans les Côtes-duNord évalue le sillon à 2 ares 431 centiares.

(5) Àrch. des Côtes-du-Nord.

(6) Au lieu de chaînes on employait alors des cordes , d'où est venu le mot corder.

7) Bcaup. 80.

FllOLÉGOMÈNES. ccvii

vaull 14,400 piez ^ , dit la très-ancienne Coutume , et elle ajoute : « chacune corde est de seize toize , la toize de six piez » (1). Quelquefois, mais rarement, nous avons vu, comme aux titres de Guémadeuc, le journal évalué en toises carrées : il en contenait 128.

La raie , qui se confondait peut- être avec le bregeon , était le seizième du sillon ; soit 0,405 d*ares. Puisque 50 verges valaient le seizième du journal , celui-ci se compoposait de 800 verges ou vergées, virga, virgata, virguda terre] la perchée ou perche superficielle, perça, percata, variait de 256 à 625 pieds carrés , d'après ce que nous avons dit plus haut (2) . « La gaulée a trois fois soixanteneuf perches de terre , chacune perche de 24 pieds , vaut en pieds 1896 », dit encore le manuscrit précédemment cité. Nous ne saurions préciser Vathomos (3).

La terre était souvent évaluée par la quantité de grains nécessaire à son ensemencement : ainsi le moditts ou modietas terre, que Vitruve évaluait à 120 pieds, n'est pas rare dans nos chartes. On en comptait d'ordinaire trois au journal. Là moitié du modim de terre était Touche, ochia, ocha, hocha; c'était donc l'équivalent de la raie, ou le sixième du journal [4]. On disait aussi dans le Goëllo, une ruchée de terre , rmcata terre : nous verrons bientôt ce que valait celte mesure comme capacité (5).

(1) Mss. de la Biblioth. de S^ Brieuc, 5, J, 80.

(2) S*-Aub. 248. — Beanp. 204. — Cart. Roton. — Rent. de Boqnen , da XVI* siècle; S'-Michel de Moncontour, du xvii* siècle (Arch. des Côtes-du- Nord). — Guérard estime que la vergée était le quart de l'acre ou 40 perches carrées.

(3) « IV athomos terre quos Richerius quiltavU > (Tit. de Marmoutiers. — D. Mor. 1 , 384).

(4) Rent. de Boq. de 1493. — D. Mor. I, 487, 1287, etc.

(5) Ne prétendant pas refaire ici ce qui a été si bien fait au Cartulaire de

ccviii PKOLÉGOMÈNES.

Quelquefois la terre était évaluée en raison de son rendement moyen : à Beauport, au commencement du xiii* siècle, nous voyons affermer deux gerbes de terre. La mesure étar blie sur le prix des terres n'était guère plus certaine : qui pourrait prétendre fixer la livrée , librata, la soudée , solidata, le denier, deroes terre (1)? Au reste, cette façon d'apprécier un objet par sa valeur était assez commune anciennement, et s'appliquait aux denrées : ainsi S'^-Croix de Guingamp recevait chaque jour, en 1190, «duas nummatas partis » (2).

Le vague dans les mesures agraires ne s'en tint pas là : comme on avait cru pouvoir calculer la terre arable par la quantité qu'un attelage de deux bœufs en labourait dans un jour , on avait mesuré les prés par hommée , suivant ce qui pouvait en être fauché (3) , par charretée de foin , carro uni (4). Terra ad unam carrecam, ad duos boves, était celle qui entretenait une charrue [5) ; en Normandie, elle

Chartres , nous nous permettrons d'y renvoyer le lecteur pour les rapports à établir entre la quantité de semence et la superficie du sol.

(1) Voir pour quelques renseignements Du Cange, IV, 186. — M. Delisle, 589. — D. Mor. 1 , 797 , 798. — St-Aubin. — Nous citerons ici deux textes d*après lesquels on peut croire que ces termes indiquaient en argent le revenu d'une terre : en 1204, dans un accord entre Guillaume et Geoffroy de

Fougères, le second cède au premier « tam utra quam ultra mare

totum Coglesium et centum libratas terre Àndegavensi monete » (Bibl. imp , Lay. 9093). — En 1209, Guillaume, comte de Penthièvre, donnait en dot à sa fille Marie < tricentas libratas terre Parisicosi monete in Normaniam ultrasecanamy annuatim capiendas » (Layette du Très, des Chartes, I, 342).

(2) D. Mor. 1 , 717.

(3) Bélordeau évalue cette quantité à 36 vergées (Coût. gén. 378). — Vargentiola de terre n'était -elle pas la quantité qu'un homme leurrait labourer en un jour ?

(4) S'-Malo de Dinan. — Réformat, de 1513.

(5) « Ego Rivelonnus, provencie Redonensis miles, . .ton pro Deo et monarhis Major. Monast. . . . virum unum qui tcrram unius carruce ei molen-

PROLÉGOMÈNES. ccix

était éyaluée à 60 acres. Il est probable que c'étaient là ces villa terre que signale si souvent le cartulaire de Redon, et dont ceux de Beauport et de S -Jacut vont nous entretenir. Enfin les angula, riota terre ^ qui apparaissent dans Tenquète de 1181 et dans une charte de Boquen de 1Si9, ne nous offrent plus aucun sens précis.

Solides et Poids. — Nous n'ayons trouvé nulle trace de cubage des bois à brûler. C'était à la charretée, à la charge d'homme ou de cheval [1] que le bois se mesurait dans les XII* et XIII* siècles. Nous ne saurions fixer exactement la valeur de la summa vel sarcina , mentionnée dans une charte de Léhon de 1223 ; mais une ordonnance de police de Rennes nous apprend que , en 1 481 , la charge ou paquet de marchandise était fixée à 312 livres (2).

La Bretagne n'avait pas comme la Normandie un luxe de mesures différentes pour la vente du bois : était-ce imprévoyance , ou ce produit était-il tellement commun que longtemps il fut en réalité presque sans valeur?

À partir du xv* siècle , nous voyons employer plusieurs cordes différentes. Celle de S'-Brieuc valait en mesures modernes 2 stères 142 ; celle de Lamballe, 2 st. 742 ; celle de Guingamp, 2 st. 999 ; celle de Quintin était de 4 pieds sur 8.

En fait de poids , nos recherches nous ont appris peu de chose. Il y avait pourtant là encore diversité de mesures ,

dmum tenet m beneficium , et aUbi earrucam dimidiam cum bovibus » (Tit. de Marm. Àrch. d'Indre-et-Loire). — D. Mor. 1 , 554. — S'-Malo de Dinan, I.

(1) Voir ce que nous disons plus bas de la charge au poids.

(2) Ce document a été publié par M. de La Bigne-VilleneuTe dans le Journal de Rennes du 30 octobre 1856.

T. nr. XIV

ccx PROLÉGOMÈNES.

et par suite désordre , puisque le duc Jean Y fixait la livre pesant à 16 onces, tant en « balances que à croc )> (1] : le duc ordonnait en même temps de faire à Rennes et à Nantes des étalons qui seraient répandus dans tout le pays. Ceci n'empêcha pas Lamballe de garder sa livre de 18 onces [550 grammes 694] , Moncontour la sienne de S21 (673 gr. 071) , etc. « La livre médicinale » paraît avoir été généralement fixée à 13 onces (â).

Capacité. — Nous voyons en usage pour les liquides la chopine, le tierçon, la bouteille ou pinte, la lagena (3), le pot, le pichet, le galon, lajallaye, le setier, lemuid (4), le poinçon, le costeretz, costera, la somme (5) , la barrique, le tonneau et demi-tonneau, tona et dimidia tona (6), la pipe. La chopine était la moitié de la bouteille : à Quintin et Lannion , elle valait litre 471 ; à Moncontour , 0,539 ; à Pontrieux, 0,619. La pinte valait à S-Brieuc litre 848 ; à Rostrenen, 0,960; à Pontrieux, 0,960; à Broons et Jugon , 1 ,001 ; à Châtelaudren , 1 ,309 ; à Lamballe , 1 ,266 ;

(1) Art. IX de la ïll» Consl. — D. Mor. II, 1156. — On commence à recueillir en ce pays d'assez nombreux poids en terre cuite et en pierres dont longtemps on a ignoré Tusago. Par des pesées opérées sur une certaine quantité de ces objets, on flnira peut-être par acquérir quelques données nouvelles sur les poids armorico-romains. Les exemplaires que nous avons recueillis on examinés sont encore trop peu nombreux et trop détériorés» pour que nous puissions songer à en tirer aucune conclusion.

(2) Bélord. Obs. 378.

(3) Elle valait anciennement 6 litres environ en Ecosse (A'oir Du Gange}. Nous ignorons ce qu'était la serena dont parle une fois le cartulaire de Redon.

(4) < Trecentos modios tam vint quam salis atque frumerUi de terra » (Cart. Kemperleg. — D. Mor. 1 , 182),

(5) Sumtna vini (Beaup. 165).

(6) S*-Georges de Rennes. Tit. du xi* siècle (D, Mor. I, 404). — Vnvm costerc: vini, ttnam sutnmam vint 'Ibid. 385.

PUOLEGOMKNES. ccxc

à Guingamp , 1 ,948. La pinte d'éta'm de Lannion était de 0,942 ; le pot de fer blanc de Belle - Isle-en-Terre , de 0,939 ; le pot d*étain du même lieu était de 0,471 ; celui de Broons, de 2,002 ; celui de Jugon , de 1 ,914 ; celui de Loudéac, de 1,896; celui de Plancoët, de 1,973. Le pot de fer blanc à Quintin et à Rostrenen était de 1 ,884. Partout le galon valait 2 pots ; 4 galons faisaient le setier. Le muid variait de 7 à 30 setiers. La pipe , dit M. Delisle , valait 3 sommes ; celle-ci était double du cotterest , et le tonneau valait 2 muids (1).

Les mesures pour le sel étaient le bouillon (2) , le quartier, le muid, le boisseau, la mine et la somme. Ce boisseau était pour Pontrieux de 54 litres 27 ; pour Plancoët , de 65 lit. 31 . La chaux se vendait à Pontrieux au boisseau de 43 lit. 07 et de 34 lit. 22. Le boisseau de graine de lin était à Plancoët de 26 lit. 79.

Grains. — Par les motifs que nous avons déduits plus haut, la confusion touche ici de bien près à Tanarchie. Toutefois, au milieu de ce pêle-mêle qui semble inextricable au premier coup-d'œil , il est possible de distinguer des groupes principaux , auxquels se rattachent plus ou moins les variétés. Ainsi le Goëllo offre un type primordial , d'où sont sortis Plouha, Paimpol, Pontrieux, etc. Il en est de même du Porhoët, d'où sont sorties les mesures de Rohan, Pontivy, Caignard et autres (3).

(1) Cl. agr. en Norm. 366 , 367.

(2) Nous ne l'avons vu employer qu'à S'-Jacut (Aveu de 1678).

(3) Rappelons encore que nous visons surtout à faciliter l'intelligence des chartes que nous publions , sans prétendre à un traité d'ensemble et complet sur la matière.

ccxii PROLÉGOMÈNES.

Si DOS souvenirs sont exacts , nous ne voyons qu'une mesure de grain qu'on ait cherché à généraliser dans toute la Bretagne : c'est le picotin d'avoine. Le duc Jean V, dans sa dernière constitution disait : <( Au regard des picotins d'avoine , pour faire livrée aux chevaulx , voulons et ordonnons que l'on use d'une même mesure pareille et égalle pour tout notre pays et duché , lesquels picotins soient ordonnez par notre sénéchal de Rennes pour servir en tout notre pays. » Il n'admettait d'exception que pour le comté de Nantes : le sénéchal de cette ville en devait fixer l'étalon.

Les mesures particulières que nous rencontrerons le plus fréquemment sont le tonneau, tonellum; la mine, mina (1) ; le quartier , car ta , cartaing , cartengium , quartagia , quartaginm (2) ; le selier , sextarium (3) ; le prébendier ou prevendier , prebendium , prebendia (4) , la somme , summa (5) ; la perrée , perrea (6) ; la coste , costa (7) ; le rais, rez, raye ou rennée, rennal, rasum (8) ; la seillée grande et petite ; la jutte ou juste , justa (9) ; la cuve ; le

(1) Cette mesure est employée dès le xi« siècle dans l'acte de fondation de Chantocë (D. Mor. I, 385). — Au xiii*, elle se rencontre continuellement aux cartulaires de S*-Aubin et de Boquen. Jnhel de Mayenne donnait à l'abbaye de la Vieuville « unam minam frumenti in feodo Reginaldi de Motla ad faciendas hostiat unde misse ibidem celebrabantur > (D. Mor. 1 , 818).

(2) Cartengium frumenti (Boquen, 65, 81). — Cartengia siliginit ad mensuram venalem de Jugon {Ihid, 69). — S^-Aubin , 30, 46, 54, 56 , 76 , 85. — St-Martin, 22.

(3) Une terre de trium sextarium frumenti et trium avene était donnée à la cathédrale de Quimper au xi* siècle (D. Mor. 1 , 379). — Sex sextaria frumenti étaient aumônes à Daoulas au siècle suivant {Ibid. 669).

(4) D. Mor. 1 , 385. — Prebendarium siliginis percipiendum in premptuario (Boq. 81). — S'-Aub. 34, 42, 50, 231.

(5) D. Mor. 1 , 386.

(6) Nous la trouverons à chaque pas et très-anciennement.

(7) Unam costam frumenti de redditu (Beaup. 40 , 59 , 216 , 217).

(8) Duo rasa frumenti (Beaup. 56, 165). — D. Mor. I, 911. [9 S'-Aub. 81.

PnOLÉGOMÈNES. ccxiii

quart ou quartier; le boisseau ou boisselet, bucellum , bocellum (1) ; le muid ou le couslellon , modius ; la crublée ou criblée ; le minot ; la ruchée , rmca , ruscata , rmselata (2) ; le bassin et demi-bassin (3) ; le jesreau (4) ; le demetz ou domal , dimidium [5) ; le godet ou godelée ; la sixte , demi-sixte , sixte-quart (6) ; le pot ; le renot ; la hanapée ; la jallenée ; la poignée. Cherchons leurs contenances dans les principaux fiefs :

Goëllo : L'unité de mesure des grains était pour le Goëllo, comme pour le reste de la Bretagne, le boisseau. Dans ce fief, il était comble , marchand ou racle : le premier contenait 16 godets (4 décalitres 393) ; le second, 14; le troisième, 12 (2 déc. 661) (7). Le boisseau marchand pesait 70 liv. La différence entre le comble et le marchand était de 1/8®; entre le marchand et le racle, de 1/7®; entre le racle et le comble, de 1/4. — Douze boisseaux valaient 1 raye ; 3 rayes ou 36 boisseaux représentaient 1 tonneau (8). On comptait aussi par seillée et par juste ; la

(1) S*-Aub. 63. — Cette mesure est générale.

(2) Dimidiam ruscatam frumenti (Beaup. 188, 55, 134, 185, 206, 389. ^ Duoi russellaias ad mensuram cattri novi de Quintin (D. Mor. 1 , 959).

(3) Cette mesure , très-usitée dans la seigneurie de La Moussaye , se trouve déjà dans l'acte de fondation du prieuré de Ghantocé , au commencement du XI* siècle (D. Mor. 1 , 385) , et souvent depuis , à S^Aubin , en 1219 (Ch. 35), en 1261 (Ch. 232), etc.

(4) Dans un inventaire de Boquen du xvii* siècle , on voit donner 2 jesreaux de seigle à Tabbaye (Arch. des Côtes-du-Nord).

(5) Boq. 37.

(6) Divisions du boisseau de Boquen {Ibid.),

(7) « Déclaration des juges du siège de Ch&telaudren, principal de la baronie d*Avaugour *, en mai 1719. L'étalon en pierre était « au bas de la montée de l'auditoire » (Arch. des Côles-du Nord).

(8) Le tableau de l'an ix évalue l'un des l>ois9caux de Goëllo à 4 déral. 398, l'autre à 2 décal. 6G1.

ccxiv PROLÉGOMÈNES.

seillée était grande et petite ou ferrée. Deux boisseaux racles ou 1 1/3 comble donnaient la petite seillée ; la grande seillée augmentait de 1/i. La différence entre la petite seillée et la juste était de 1/7* ; entre la juste et la grande seillée, de 1/8« (1).

Dans ce comté existait encore ce qu'on nommait la <{ mesure de grenier » : elle consistait , quand la redevance passait 12 boisseaux, à les payer racles et le 13* comble; au-dessous de 12 à payer, moitié comble, moitié racle [2).

S^'Brieuc avait deux boisseaux : l'un ras, pour froment, seigle et pois verts , valait 2 décal. 620 ; l'autre comble , pour blé noir, avoine, orge, pois roux et fèves, donnait 3 décal. 386. Deux ras de S-Brieuc faisaient le comble de Goëllo (3) ; la mesure de S'-Brieuc était donc les deux tiers de celle de Goëllo, dit une enquête de 1550 (i). Le boisseau de S*-Brieuc contenait 15 pots ou 322 poignées. Le poids du boisseau de froment était de iO liv. 4 onces ; celui du pot, de 3 liv. 6 onces ; de la poignée , 2 onces (5) . Quatre boisseaux donnaient la juste, et 12 justes le tonneau, soit donc 48 boisseaux au tonneau de froment (6]. Mais un compte du chapitre de la cathédrale montre les dîmes de S-Donan affermées 8 tonneaux de seigle, valant 416 boisseaux, ou 52 au tonneau. Le quarteron de grosse avoine valait 6 boisseaux ; 7 boisseaux 1/2 de seigle équi-

(1) Bëlordeau, Coût. 128.

(2) Tilres de Beaup. de 1428 et de 1680. — Un acte de 1561 parle du reix, contenant 4 boisseaux (Arch. des Côlcs-du-Nord).

(3) Procès-verbal de 1743 (Arch. des Côtes-du-Nord).

(4) Arch. de Penthièvre, 1 b. 5 1.

(5) Procès-verbal des juges royaux de 1748.

6 Complc du receveur de Monconlour pour 1194.

PUOLÉGOMÈNES. ccxv

valaient à 5« de Goëllo. La Commission intermédiaire des Etats disait, en 1734, que deux de nos boisseaux d'aroine en valaient cinq de Paris.

Plouha : La crublée de grain y représentait 2 boisseaux 1/2, d'après un aveu de 1708 ; et, d'après un autre de 1613, S crublées de froment faisaient 12 boisseaux. Le raye était le tiers du tonneau.

Paimpol : Bien que comprise dans le Goëllo , cette localité avait un boisseau plus fort , 5 décal. 54. Comme dans l'Avranchin , on comptait beaucoup ici par ruchée , qui était la moitié du boisseau. Douze boisseaux formaient le raye et 6 rayes le tonneau (1). La mesure de Paimpol devint, croyons-nous , celle de l'abbaye de Beauport , lorsque la principale foire eut été donnée aux moines par Conan , frère du comte de Goëllo (2). C'est ce qui explique comment la « mesure de grenier » , originairement réservée aux redevances qui se payaient au comte et à sa famille , s'employait quelquefois dans les rentes payées à cette abbaye. Une enquête de 1 571 le prouve : il s'agissait de retrouver la valeur réelle de la rente due à Notre-Dame de la Fontaine sur le Moulin-aux-Chiens , en Plouvara , par les Le Borgne d'abord, par les Le Cardinal ensuite ; des 13 boisseaux de froment à verser chaque année, 12 devaient être racles et le 13® comble (3).

Lanvollon : Il est souvent question de la mesure de celte ville dans les chartes de Beauport ; c'était sans doute

(1) Arcli. de Bcaup.

*2) Bcaup. 3.

3 An-h. des Côtcs-du-Nord.

ccxvi PUOLÉGOMÈiNES.

celle de Tarchevèque de Dol. Le boisseau, de 14 godets « contenait 4 décal. 696, et le demi-boisseau, S décal. 805.

Pontrieux : Le boisseau de froment pesait 84 livres; 1/6* de plus que celui de Goëllo. Il se composait de 12 hanapées (1) , et contenait 5 décal. 583. La juste, de % boisseaux moins 1/8"", contenait 9 décal. 763.

Lannion : Le boisseau , de S!4 écuellées , était Téquivalent de la renée, ou le quart de la seillée ; huit de cellesci donnaient le tonneau [t]. On n*a pas compté moins de trois boisseaux différents à Lannion : deux avaient leurs étalons en pierre. Leurs contenances étaient celles-ci : 6 déc. 406, 5 déc. 266, 2 déc. 712 (3).

Guingamp : Comme le boisseau de cette ville allait toujours grandissant, surtout depuis que le seigneur en était éloigné , des plaintes et des procès s'ensuivirent , et , après une enquête sur les anciens usages , le Parlement de Paris arrêta, au mois de septembre 1662, que Guingamp aurait deux boisseaux. L'un , destiné au froment , devait avoir 11 pouces 1/2 de roi de profondeur, 16 pouces de largeur au fond et 14 d'ouverture, pesant 64 liv., mesure racle. L'autre pour le seigle devait avoir 12 pouces de profondeur, 16 au fond et 15 à l'ouverture, pesant 63 liv. mesure racle ; la cupidité avait peu à peu amené le poids

(i) Tii. du prieuré de La Madeleine de Lézardrieux.

(2) Tit. des Mesures, de 1548, f* 6.

(3) 11 serait fort intéressant de dégager l'ancienne mesure que l'on roit encore dans Téglise de Brelevenez , et qui n'est autre chose sans doute que la perrée de Lannion. La partie visible laisse lire, en caractères du xiii* siècle , le commencement d'inscription que voici : Hec mensura bhdinum qwtm périt ur... perrea ou pctrata.

PROLÉGOMÈNES. ccxvii

du boisseau jusqu'à 100 liv. Malgré cet arrêt, le sénéchal de Tréguier coustatait que, en 1668, on se servait à Guingamp de cinq mesures : Tune pour le froment était le boisseau de 11 pouces moins 1 ligne de profondeur, 18 pouces de largeur au fond, 15 au haut; l'autre pour Torge, seigle et gros blé , avait les mêmes dimensions , mais devait être donnée comble et non plus racle , comme pour le froment ; on pouvait aussi employer pour ces sortes de grain , à mesure racle, un boisseau de 1 S p. 1 lig. 1/2 de profondeur, 17 p. 1 lig. 1/2 de largeur au fond, et 14 p. 2 lig. en haut. L'avoine était due au comble de ce dernier boisseau ou au racle d'un autre ayant 11 p. de profondeur , 19 p. de large au fond et 15 au haut. En 1739, on revint à 2 boisseaux : l'un pour froment avait 11 p. 1/2 de profondeur, 16 de largeur au bas, 14 au haut ; l'autre pour seigle avait 12 p. de profondeur, 16 p. de largeur en bas, 15 en haut [1). Le tonneau se composait de 4 rez , ou- 8 sommes , ou 16 quarterons. La pipe ou demi-tonneau était de 8 quarterons ; le rez en valait 4 ; la somme , 2. La somme se composait aussi de 4 boisseaux ou renées. La seillée ou quartier valait 2 renées-boisseaux ou 12 criblées. Cinq rez de froment, en 1404, représentaient 20 quartiers, et, en 1531, 40 boisseaux (2).

Minibriac : Dans cet antique fief, 2 boisseaux faisaient le quartier ; 4 boisseaux ou 2 quartiers représentaient la somme ; 8 boisseaux 4 quartiers ou 2 sommes donnaient le rez ; 8 sommes ou 4 rez donnaient le tonneau.

(1) À rétablissement des mesures décimales, le boisseau de froment était censé contenir à Gningamp 4 déc. 017 ; celui de blé noir, 5,214 ; celui de seigle, 4,567.

(2) Invent, de S^-Croix.

ccxvm PUOLÉGOMÈNES.

Callac : Le boisseau contenait 5 décaL 063 ; on comptait au rez 12 boisseaux ou 24 renées de 70 lit. chacune.

Belle-Isle-erirTerre : Le rennal, en breton arrennaly contenait en froment 140 liv. ; en orge, 120; en seigle, 130 ; en blé noir, 128, le tout racle ; en avoine, 120 liv. comble. Le rennal ras était de 5 décal. 160; le comble, de 5 déc. 818. On y comptait aussi par demi-rennal, an anter rennal, par quart de rennal, ar bevarreun. Vanter rennal avait 10 pouces 8 lignes de profondeur, 4 pieds de circonférence à l'ouverture , 4 pieds 4 pouces au milieu , 4 pieds 5 pouces au fond.

Châteaulin : Le boisseau se composait de 3 criblées de 44 liv. Entre le comble et le ras, on estimait la différence à 1/5*. Les seigneuries de Tréziguidy et de Braspart, voisines de Châteaulin, avaient leurs mesures plus grandes de 1/4 et de 1/12*.

Coatmalouen : A celte mesure, qui était peut-être celle de l'antique Plou-Igeau , on comptait 24 écuellées au boisseau, 2 boisseaux à la seillée, 4 à la perrée et 2 perrées à la somme (1). On s'en servait dans le domaine primitivement concédé à l'abbaye et qu'on nommait la Vieille-Terre ; en dehors de là les colons faisaient usage de la mesure de Guingamp.

Quintin : Les mesures anciennement suivies dans le comté de Quintin y sont encore usitées : le paysan y compte toujours deux crublées au boisseau de 27 liv. pour le fro-

1, Terrier de l'abbaye ,Arcli. des Côtes du-Kord .

PROLEGOMENES. ccxix

ment, de 27 liv. 1/2 pour la moulure, de 49 1/2 pour le seigle, de 20 pour Tavoine (1). Douze jallenées de froment valent 1 hanapée ; 4 hanapées représentent exactement le boisseau mesure de Guingamp , et 9 hanapées le quartier de la même mesure. Quinze quartiers de froment , mesure de Quintin , valent 30 boisseaux combles , mesure de Pontrieux.

Deux boisseaux font le rez ; le demi-rez de seigle vaut 7 boisseaux 1/2 de S-Brieuc. L'avenage ou quarteron vaut 3 boisseaux d'avoine grosse et 6 de menue, ou 6 boisseaux d'avoine de S-Brieuc. Deux boisseaux de seigle de Quintin en valent 3 de S-Brieuc. On signale quelquefois une ancienne mesure de Quintin, qui valait 2 boisseaux et 1 godet de S*-Brieuc.

Corlay : Le boisseau pour tout blé était de 3 décalitres 022. A Rostreùen, il était de 4 déc. 705.

Plaintel : Dans le dossier relatif à l'érection de la chapelle de S*-Julien de Plaintel en paroisse , en 1 629 , nous voyons affecter 18 rez de seigle à la subsistance du recteur ; le rez se composait de 3 boisseaux.

Porhoët : Comme le Goëllo et le Penthièvre, l'ancien Porhoët avait un grand nombre de mesures différentes ; la dispersion des archives de la maison de Rohan rend très-difficile la recherche de ces mesures (2). Toutefois, nous avons remarqué dans les divers aveux de celte sei-

(1} Pour tout blé , ce boisseau est de 2 décal. 808.

(2) Le savant archiviste du Morbihan lui-même, M. Roscnzweig, nous a avoué l'inutilité de ses efforts. C'est toutefois à son obligeance , à celle de M. le comte et de M"* la vicomtesse de Janzé, et de M. Bergounioux que nous devons, eu trcs-grandc partie, le peu d<* donuéc;? réunies ici.

cxxx PROLÉGOMÉiNES.

gneurie qu'on y employait surtout les mesures de Baud , de PoDtivy, de Caignart et de Treguiziaez. Deux boisseaux de cette dernière en valaient 1 de Pontivy ; 3 de Caignart en valaient 2 de Pontivy. On employait beaucoup la crublée et la cuve : la cuve d'avoine valait 3 boisseaux de menue, et 4 1/2 de grosse. A la mesure du vicomte, on comptait i demetz au boisseau d'avoine , et 3 au boisseau de seigle, qui devait peser 114 livres 24 onces au poids du duché de Bretagne [1).

Loudéac : Pour tout blé , le boisseau était de 3 décal. 433 ; à Uzel , de 2 déc. 699. Dans cette dernière seigneurie, la petite mesure pour farine était de 178 millièmes de décalitre.

Rohan : La perrée valait 2 hectolitres ; le minot était la moitié de l'hectolitre ; le demez , le tiers ; la godelée était le 1/6* du minot. Nous ignorons la valeur du renot, qui est quelquefois employé dans ce fief. En Lanouée , on se servait du boisseau « reix ou comble ». Dans la ville de Rohan, le boisseau était de 7 déc. 610 ; à la Trinité-Porhoët , de 7 déc. 450; à Josselin, de 6 déc. 520.

Penthièvre : Dans cette grande division féodale, les mesures de grain variaient à l'infini ; mais la mesure type à laquelle se comparaient toutes les autres était la mesure du chef-lieu , Lamballe. La mesure de pierre de Lamballe (2) était au Penthièvre ce que celle de Châtelaudren était au Goëllo , et celle de Brelevenez à la seigneurie de Lannion. Cette perrée contenait 2 boisseaux ou quatre quarts (3) : le

(1) Dëal de Lantenac. Arch. des Côtes-du-Nord.

(2) € Très pertas frumenti ad rasumpetre Lamhalie » (St-Aubin, 48). (.t) Compte de 1494 (Arch. de Penthièvre,.

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quart de froment avait de profondeur 8 pouces 9 lignes , de largeur au fond 14 pouces, et 15 au haut ; pour le gros blé la profondeur était de 8 pouces 10 lignes, la largeur au fond de 14 pouces 5 lignes, et en haut 16 pouces 1 ligne (1). Le quart se décomposait en quatre godets ou coutelans et en 12 écuellées [2j. La perrée ainsi formée contenait 11 déc. 856 de froment, et i% déc. 413 de gros blé.

Les chartes de S'-Aubin vont souvent nous parler du boisseau de moulin, bosselum molendini (3). A partir de la seconde moitié du xiii* siècle , elles signalent aussi « la vielle mesure y> de Lamballe , plus petite d'un quart que la nouvelle.

La perrée valait 2 mines, et 6 mines le tonneau de froment (4). Ici on comptait le seigle au joureau ; nous n'avons pu retrouver la contenance de cette mesure (5).

A la célèbre foire de Montbran , à Erquy et dans le pays circonvoisin , on employait la mesure du voyer, memura vigerii. L'antique mesure du Chemin-Chamsée (6) , qui plus anciennement encore avait été celle de Corron , était conservée dans l'église de S'-Alban ; elle se nommait juste et était de 1/7** plus petite que la perrée de Lamballe. Un tonneau de cette ville valait 14 justes ou 28 boisseaux du

(1) Procè8-v«rbal de 1771 (Arch. de Penthièvre).

(2) Livre des mesures de Bret. f xii.

(3) Voir notammeot les N*" 42 , 50 et 331 : il différait un peu de celui de Lamballe proprement dit, et contenait 3 dëc. 103 pour le froment, le seigle et l'orge , et 2 déc. 964 pour l'avoine et le blé noir.

(4) Déclaration de Jehan de Bret. de 1391 (Arch. de Penth.). — « La mina frumenti ad mensuram Lamballie » se retrouve presque à chaque page dans les chartes de S'-Aubin , notamment aux N" 5 , 37 , 44 , 288 , etc.

(5) « Deux joureaux de seille, mesure de Lamballe > , dit un acte de Boquen de 1247.

(6) Ce village, situé sur la grande voie entre Corseul et Carhaix, semble avoir été une station romaine.

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Chemin-Chaussée (1). La charte 235 de S'-Àubio nous montre un écuyer donnant une mine de froment , « ad mensurarn de Limite Calciato )>.

Cinq boisselets de Plestan donnaient la perrée de Lamballe. Le prebendarius ou prebendencia employé tantôt à la mesure du voyer , tantôt à celle de Pléhérel (2) , ne nous est pas exactement connu (3) .

Dans ce pays de Pléhérel, nous voyons employer, en 1232 , la juste pour le froment sur l'ancienne terre de Gléaumoine ; c'était peut-être la mesure de S'-Jacut. — A Yffiniac^ la perrée se composait de 2 boisseaux de 8 godets chacun ; les 12 perrées formaient le tonneau (4). — A Hillion, le godet était le quart du boisseau (5).

Matignon : Les chartes de S'- Aubin nous montrent dans cette seigneurie le boisseau et la mine employés pour le seigle et la grosse avoine ; la juste et la prébende pour le froment. Le boisseau était de 3 déc. 433 comme à Loudéac : les moines prétendaient qu'il leur en était dû 12 à la mine ; l'évêque de S'-Brieuc, Pierre, jugea, en 1289, qu'il n'en était dû que 8. Vingt-deux de ces boisseaux donnaient le tonneau de Lamballe. Plancoët appelait quart son boisseau pour avoine , seigle et blé noir ; il contenait 2 déc. 874 ; il en fallait 22 pour faire le tonneau de Lamballe. Nous ne connaissons pas exactement la mesure de S^-Jacul ; mais nous savons que 81 boisseaux de Matignon

(1) Liv. des mes. de Bret. ^ xiii ; Compte da recev. de Penth. de 1436 ; autre de Charles de La Lande avec S^-Aubin, en 1587.

(2) Si-Aubin, 310.

(3) A Bayeux , où elle s'employait aussi , elle valait 3 muids , tret cupias,

(4) Compte de Moncontour de 1494.

(5) On y mesure encore les terres au godet , au boisseau et au journal : le godet de terre est de 3 arcs , le boisseau de 12 , le journal de 48.

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et 33 boisseaux 3 godets 1/4 de PlaDcoët faisaient 88 boisseaux de Tabbaye.

Le PlessiS'Balisson ; « Item y a autre mesure, nommée mesure de Plessix-Baliczon qui est pareille à la mesure de Lamballe , et se compte par myne et boexeau , et en chacune myne 7 à 8 boisseaux ; et les 3 mines font le tonneau; et les 2 quarts font la perrée, mesure de Lamballe )> (1). — Les mesures de Pleur tuit étaient celles du Plessis-Balisson.

Broons : Le boisseau contenait 14 godets; le boisselet en usage sur ce fief paraît avoir été le même qu'à Plestan (2). A MerdrignaCy le demi-boisseau était de 3 déc. 159 ; on y comptait par carient ou carteng de seigle au XIII* siècle, comme le prouvent les chartes de Boquen.

Moncontour : Dans le même temps , la perrée de ce fief était de % boisseaux : unnm boessetum , id est dimidiam unim perreii ad mesnram venalem de Moncon^ tor (3). En 1434, deux sortes de mesures y étaient en usî^e , nous dit un compte de receveur : Tune dite batesse était de un quart plus petite que la mesure vénale. En 1462, il fut constaté que 13 justes, mesure de grenier, faisaient le tonneau , mesure de Moncontour. En 1 494 , le compte du receveur de cette seigneurie porte que le tonneau contient 7 ou 8 perrées de 2 boisseaux chacune , et que le rez vaut les trois quarts de la perrée (4). En 1771 , un procès-

(1) Liv. des mesures de Bret. f* xiii.

(2) Tit. de Boquen du xv* siècle et Inventaire de l'abbaye (Arch. des Côtosdo-Nord).

3) Boquen, lO.i.

'4' F" XI :Ar('Ii. de PoiUli. .

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verbal des officiers de cette juridiction porte que le boisseau marchand pour froment , seigle et méteil , se compose de 4 quarts rez , le quart de 4 godets. Ce quart avait dans le haut 19 pouces 7 lignes de diamètre en dedans ; dans le fond 17 pouces 4 lignes; en profondeur 8 pouces 8 lignes. Le quart pesait 69 liv. 15 onces , « poids de mars », ou 50 liv. 7 onces , poids de Moncontour , dont la livre était de 2^ onces. Huit quarts ou 16 godets donnaient la perrée. Ainsi fixé , le boisseau était de 4 décal. 758.

Jugon : Ce fief ducal avait la même mesure que Matignon , nous dit le Livre des Mesures de Bretagne ; « faut 32 boisseaux au tonneau », ajoute le même document. Or, nous avons vu que S2 boisseaux de Matignon valaient 4 tonneaux de Lamballe ; donc les mesures de ces juridictions étaient entre elles comme 16 est à 11. — Une charte de S-Aubin nous parle d'une mine de froment ad mensuram de Jugon (1).

Le boisseau de Jugon se décomposait en 8 godets , en 15 et plus tard en 18 écuellées. On se servait aussi du demeal ou demi-boisseau {%] , du sixte , du demi-sixte , du boisselet, de la prébende et du quartier ou carteng (3]. La maille parait avoir été plus spécialement affectée à mesurer le méteil : un tenancier devait à fioquen, en 1399, « trois mailles de méteil et demi-boisseau de froment ». Les chartes de cette abbaye signalent souvent , au xiii* siècle , la vieille mesure de Jugon.

(2) Le demeal de seigle , mesure de Jugon , représentait le revenu de Toche de terre (BcM|ucn , 173).

{X S'-Aubin, 306. — Boquen, 198, etc.

PROLÉGOMÈNES. ccxxv

Dinan : « Plus y a mesure de Dinan dont faut xx boix. pour tonneau , mesure de Lamballe » , dit le Livre des mesures. Ce boisseau , comme celui de S-Méen , contenait 12 godets ; 8 boisseaux faisaient la mine, 4 mines le tonneau. Le froment s'y mesurait aussi au quartier (1).

Bécherel : La mine se composait de 8 boisseaux, de 8 godets chacun ; ce qui faisait 1/1 G*' de plus par boisseau que la mesure de Plumaudan [2]. Pour l'avoine, la mesure en usage était la ruchée, composée de 1 boisseau 1/2 ou 18 godets. — A Mont fort y la mine se composait de 2 quarteria en 1246 (3).

Nous pourrions continuer indéfiniment cette nomenclature , puisque primitivement , comme nous l'avons dit , chaque fief avait sa mesure. Mais, outre qu'une telle matière ne peut se prolonger trop longtemps sans extrême fatigue pour le lecteur , nous avons résumé ci-dessus tout ce que nous avons pu découvrir d'utile dans nos chartes. Disons en finissant que les poids et mesures étaient surveillés et au besoin fixés par les juridictions ordinaires. Toutefois, au xviii® siècle, un visiteur des poids et mesures fonctionnait dans l'évêché de Saint-Brieuc. -

(1) Voir les chartes de Boquen citées plus haut.

(2) Enquête de 1583 (Arch. des Côtes-du-Nord).

(3) D. Mor. 1 , 930 . 1087.

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