‹ Anciens évêchés de Bretagne;Chapitre 6 sur 41 · VI PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

VI PROLÉGOMÈNES

duisant avec plus d'ordre et de régularité : sur ces barques fugitives , on n'entendait se mêler au bruit des vents et des flots que des voix chantant les louanges de Dieu et les malheurs de la patrie courbée sous le joug de l'étranger et du païen.

Qui avait déterminé dans la Grande Bretagne ce déplacement d'une partie de la population? La peur d'une épidémie et du fer des Saxons , a-t-on répondu jusqu'ici.

Il y avait de tout cela sans doute dans cet étrange mouvement ; mais il y avait autre chose aussi , car la peur qui fait fuir ne suffit pas pour fonder une nation. Etait-il donc démoralisé ce clergé brelon qui , de l'autre côté de la Manche , prenait une part si vive à la défense nationale ; et qui, de ce côté-ci, montrait, dans ses austérités excessives et dans son prosélytisme fervent , tant de mépris de la vie (i)? Sans parler de Riothime et de ses douze mille compagnons qui allaient jusqu'en Auvergne chercher une armée de Barbares devant laquelle Rome tremblait (Si) , était-ce un fuyard éperdu ce Rigwal , qui en débarquant taillait en pièces une bande de Saxons ; et ce Gradlon-le-Grand , dont les Francs sollicitaient le secours , <( parce que Dieu lui avait donné en partage la force pour détruire les païens [3] » ?

(1) À la fln da siècle dernier, de nombreux prêtres, fuyant la persécution, ont passé dans la protestante Angleterre : qu'ont-ils fait, qu'ont ils tenté pour la convertir?

(2) Nous pensons arec M. M orin , le savant doyen de la Faculté des lettres de Rennes, que l'émigration «de Riothime dut précéder celles de la fin du Y* siècle, dont nous avons à nous occuper ici (Mémoire lu à la Société archéologique d'nie-et-Vilaine en 1861.— Mém. inédit de D. Le Gallois ; Bl.-Mant. XUV.— M. de La Borderie, Ànn. de 1862).

(3) ... Ut eititu veniret adjuvare opprobrium Francorum et captivitatem et miseriam eorum, quia virtm iUi a Deo erat data ut deleret genu$ paganorum per gladium Domini (Cari. Landcv. — D. Mor. 1 , 178).

PROLÉGOMÈNES. vh

Daos ces vibrations profondes qui déplacent les peuples à une heure donnée, aveugle qui ne verrait la main du Régulateur suprême 1 Ces voix mystérieuses qui , pendant le sommeil , pressaient nos premiers apôtres de franchir la mer et de rallumer sur d'autres rivages le flambeau de la Foi près de s'éteindre dans leur île , n'était-ce pas ces aspirations vers l'avenir , qui viennent toujours d'en haut ? En montant sur leur frêle esquif, saint Brieuc, saint Lunaire, saint Paul-Aurélien , eux aussi , pouvaient dire : « Où Dieu nous conduira, suivons le vent ».

Rien ne précise mieux, à notre avis, le caractère de cette émigration que ce mot recueilli de la bouche d'un savant prélat (\] : « Les premiers missionnaires furent poussés par leur zèle vers cette terre idolâtre qu'ils apercevaient du haut de leurs blanches falaises ; la peste et Tinvasion précipitèrent les populations sur leurs pas ; plus tard de nombreux ouvriers échappèrent au dur esclavage des Saxons et vinrent chercher sur ces rivages le travail et la liberté ».

Chaque groupe en arrivant planta la Croix et s'adonna principalement à l'élevage des troupeaux. Les moines, eux, astreints au travail manuel , attaquèrent résolument les landes et les bois de ce sol depuis longtemps abandonné. Après une lutte qui eut ses déceptions et ses découragements, la nature fut vaincue, les animaux nuisibles détruits ; et l'on vit naitre cette zone fertile du littoral qu'on notnme encore la ceinture dorée de la Bretagne.

Nul ne s'opposa à cette conquête pacifique. Ce qui restait de Gallo-Romains dans l'intérieur des terres dut voir

(1) M" David , évèque de S'-Brieuc et Trëguier.

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